CAPITULATION DE LA PLACE
jours, la brèche était praticable; les troupes étaient commandées pour l'assaut et y couraient déjà quand un parlementaire envoyé par le nouveau gouverneur, le général jimas, annonça qu'il demandait à capituler. Toute la garnison se rendit prisonnière de guerre, et nous prîmes possession de la ville.
Nous y trouvâmes encore beaucoup de ressources, et nous espérions nous y reposer des fatigues d'un siège qui avait été vraiment très pénible; mais, à peine commencions-nous à nous loger et à nous établir que le maréchal reçut; la [nouvelle que le maréchal Victor, que nous avions laissé devant Cadix, avait été attaqué par une armée anglaise et espagnole sortie de cette ville, et qui était bien supérieure en nombre à celle qu'il commandait; le combat avait eu lieu près de Ghiclana de la Frontera; il avait été long et sanglant sans être décisif, mais cependant le maréchal Victor avait eu du [désavantage, et d'après son rapport il paraissait craindre d'être forcé à abandonner ses positions et à se replier sur Séville. Cette retraite nous aurait fait perdre toute Tartillerie et les magasins établis devant Cadix, et une partie de nos établissements en Andalousie.
Il n'y avait donc pas à balancer, et le maréchal Soult se mit aussitôt en marche avec une partie des troupes qu'il avait à Badajoz, pour aller soutenir le maréchal Victor; il laissa dans cette dernière ville le maréchal Mortier avec le reste de ses troupes, et il le chargea de faire le siège de Campo-Mayor (1) et d'approvisionner Badajoz, qu'on s'attendait à voir bientôt assiégé par les Espagnols.
Nous fîmes de grandes journées pour regagner Séville, car nous craignions d'arriver trop tard et de trouver cette place, qui nous était d'une si grande importance, au pouvoir de l'ennemi : heureusement il n'en fut pas ainsi, et l'armée anglo-espagnole se trouva tellement fatiguée et désorganisée après le combat de Chiclana qu'elle rentra aussitôt dans Cadix en laissant le maréchal Victor tranquille dans ses positions.
(1) Place forte portugaise, à quelques lieues de Badajoz.
Mais les événements qui se passaient en Portugal, d'où l'armée du maréchal Masséna venait de se retirer, ne nous permettaient pas d'espérer de repos. Le maréchal Mortier fut attaqué par l'armée anglo-portugaise au moment où, après avoir pris Campo-Mayor, il en évacuait l'artillerie et les provisions sur Badajoz; il n'eut que le temps de jeter dans cette dernière ville une faible garnison et quelques provisions de bouche, et de se replier sur Zafra, où il établit son quartier général. L'ennemi entreprit aussitôt le siège de Badajoz; c'était le général Philippon (1) qui commandait les troupes françaises dans cette ville : il ne manquait point de résolution, et il fut bien secondé par les officiers du génie qu'il avait avec lui.
La place de Badajoz nous était trop importante à conserver pour que le maréchal Soult ne fit pas tous ses plus grands efforts pour forcer l'ennemi à en lever le siège : il rassembla donc à Séville tout ce qu'il put retirer de troupes des corps d'armée qui étaient à Cordoue et à Grenade; toutes ces forces pouvaient monter à 15,000 hommes, avec lesquels il se mit en marche pour délivrer Badajoz. Ce corps était sans doute peu nombreux pour une entreprise si importante, mais il n'était composé que d'hommes d'élite avec lesquels on pouvait tout entreprendre.
Nous arrivâmes jusqu'au village d'Albuéra (quatre lieues de Badajoz) sans presque voir l'ennemi; mais arrivés là, nous aperçûmes l'armée anglo-portugaise rangée en bataille derrière ce village et un petit ruisseau qui, je crois, porte le même nom. Le maréchal Soult l'attaqua sur-le-champ, et ce fut une faute, car, outre que toutes les troupes n'étaient môme pas encore arrivées sur le champ de bataille, les soldats étaient harassés d'une longue marche et épuisés par la chaleur, il n'y avait point d'inconvénients à leur accorder
(1) PhUi^on (Amand), né à Rouen le 27 août 1761, f 4 mai 1830, soldat an régiment de Lorraine-infanterie le 15 avril 1778, capitaine au bataillon du Bec d'Ambès le 9 août 1792, colonel du 54* de ligne le 17 vendémiaire an XII, général de brigade le 23 juin 1810, général de division le 9 juillet 1811, prisonnier de guerre au siège de Badajoz en 1811; était gouverneur de la place*; retraité le 15 septembre 1813.
BATAILLE D'ALBUÉRA. 199
quelques heures de repos pour préparer leurs armes et prendre quelque rafratchissement, car nous étions dans un bois assez épais qui dérobait à l'ennemi la vue de nos forces et de nos mouvements.
Le commencement de la bataille fut tout à notre avantage : une charge de notre cavalerie légère, et principalement des lanciers polonais, mit le plus grand désordre dans Taile droite de l'ennemi; nous y primes 2,000 hommes, 6 drapeaux et quelques pièces d'artillerie. Si notre infanterie avait appuyé sur-le-champ ce mouvement, nous remportions la victoire la plus complète, mais elle était à peine arrivée sur la ligne de bataille, ses colonnes étaient mal formées, et elle n'attaqua pas assez promptement pour profiter de ce beau mouvement de cavalerie; elle eut ensuite du dessous dans un combat corps à corps qu'elle engagea avec le centre et l'aile gauche de l'armée anglaise, et nous fûmes forcés de reprendre la position du bois, que nous avions avant la bataille : nous y revînmes dans le meilleur ordre et sans même être suivis par l'ennemi.
Cette bataille ne dura pas plus de deux heures, et je n'en ai jamais vu de plus chaude ni de plus meurtrière; l'armée française, qui comptait à peine 15,000 combattants, y perdit plus de 7,000 hommes tués ou blessés; l'armée ennemie, forte de 20 à 25,000 hommes, y perdit encore plus de monde; les trophées de la victoire nous restèrent, car nous avions pris 6 drapeaux, quelque artillerie, et fait beaucoup de prisonniers, tandis que l'ennemi n'avait rien de tout cela à nous.
Le maréchal Beresford, qui commandait cette armée angloportugaise, fut si consterné de l'énormité de sa perte que tout le reste de la journée et toute celle du lendemain se passèrent sans qu'il osât rien entreprendre; nous restâmes dans notre même position; les deux armées étaient à une demi-portée de canon l'une de l'autre, les sentinelles se touchaient presque, et l'on n'entendit pas tirer un coup de fusil; étrange effet de la stupeur où une perte si prodigieuse avait jeté ces deux armées, tellement animées Tune contre l'autre que, la veille encore, on n'entendait parler dans les deux camps que
de la nécessité d'une bataille à toute outrance; il est vrai de dire aussi que les plus enragés étaient restés sur le champ de bataille.
Ce fameux combat s'était livré le 19 mai; dans la journée du 20, le maréchal Soult fît partir pour Séville les blessés et les prisonniers (i), et le 21, il leva son camp et se dirigea tranquillement avec toute l'armée sur Llerena, à la vue de l'armée ennemie qui n'osa pas nous inquiéter dans notre marche.
Pendant ces quatre ou cinq jours, la garnison de Badajoz n'avait pas perdu son temps : délivrée de la présence de l'armée qui l'assiégeait, le général Philippon avait détruit tous les ouvrages de l'ennemi et fait entrer quelques provisions dans sa place; ainsi donc, quand l'armée anglo-portugaise vint reprendre le siège, après la bataille d'Albuéra, il fallut qu'elle en recommençât les travaux comme si elle n'avait rien fait avant; à cette époque, le fameux lord Wellesley, plus connu depuis sous le nom de duc de Wellington, vint lui-même commander cette armée, dont il augmenta beaucoup la force.
Le maréchal Soult m'avait envoyé reconnaître un jour d'avance la route par laquelle il voulait opérer son mouvement de retraite; je m'étais acquitté de cette mission de manière à m' attirer des compliments de sa part, et il n'en faisait pas souvent : je lui fus utile pour ce même service jusqu'à Llerena, où il établit son quartier général, ce point lai étant essentiel à conserver, puisque de là il pouvait facilement se jeter dans les montagnes et gagner Séville, s'il était attaqué par des forces supérieures, et qu'en même temps il pouvait aussi observer l'armée ennemie qui était autour de Badajoz, et lui en faire lever le siège si une occasion favorable se présentait.
Nous restâmes dans cette position plus d'un mois, et je trouvai encore pendant ce temps le moyen de me rendre utile et agréable au maréchal : utile, en écrivant dans son cabinet
(1) La plupart de ces prisonniers s'échappèrent à Usagre et rejoignirent Tannée anglaise.