‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 78 sur 218 · BROUILLE AVEC LE MARÉCHAL SOULT · texte numérisé non relu

BROUILLE AVEC LE MARÉCHAL SOULT

une partie de la journée, et agréable en faisant sa partie de whist quand il n'avait pas d'autres occupations. J'étais auprès de lui dans la plus grande faveur, peut-être même n'aurait-il tenu qu'à moi, si j'avais eu un peu plus de liant dans le caractère, de devenir tout à lait son ami; mais au contraire, je tombai bientôt après dans la disgrâce la plus prononcée, et il ne faut pas s'en étonner, car c'est surtout sous ce rapport qu'auprès des grands seigneurs (et il l'était alors) les extrêmes se touchent.

Je vais tâcher de donner clairement et brièvement une idée de la scène qui amena cette brouille; elle fut assez sérieuse pour que le maréchal Soult ne l'ait jamais parfaitement oubliée.

Sa maison, quoique montée sur un pied assez maigre, suffisait pour ses aides de camp, et nous vivions même dans l'abondance, surtout comparativement au reste de l'armée; mais nos domestiques n'y étaient pas reçus, et ils mouraient de faim dans Llérena, où ils ne pouvaient rien trouver en vivres que les rations qui nous étaient dues en pain et en viande; or, MM. les agents des subsistances militaires, qui vendaient au poids de l'or, dans l'armée, tout ce qu'ils avaient en magasin, trouvaient toujours des prétextes pour ne point acquitter nos bons de vivres ; les choses en vinrent à un tel point que mes camarades me prièrent d'en parler au maréchal; car, comme je faisais le service de premier aide de camp, c'était à moi à traiter de ces petits détails.

Je lui en parlai, mais sans doute je choisis mal mon moment; peut-être aussi crut-il que notre intention était de lui faire entendre qu'il conviendrait que nos domestiques mangeassent chez lui avec les siens, et certes nous n'y pensions pas; le fait est qu'il s'emporta vivement; je me piquai de mon cêté, et comme font toujours les gens qui se fâchent, nous sortîmes tous deux de la question, et cela ne contribua pas à raccommoder les affaires.

Il me parla très haut des prétentions ridicules de ses aides de camp, et moi je lui parlai tout aussi haut des petits abus qui régnaient dans l'administration de son quartier général;

il en ^voulut des preuves, j'en donnai à l'instant même, et cela me rendit encore plus noir & ses yeux.

Il me dit avec emportement que, si je ne me trouvais pas bien auprès de lui, le chemin était libre pour en sortir; je lui répondis assez froidement qu'il fallait cependant encore qu'il m'en ouvrit la porte, puisque je ne pouvais l'ouvrir moi-mème, et il se retira dans sa chambre en me disant qu'il me comprenait et qu'il allait écrire au ministre.

Je sentis bien, après une scène aussi violente, qu'il saisirait la première occasion pour me placer dans un régiment, et je le désirais, car je le savais assez rancunier pour juger combien ma position auprès de lui devenait désagréable ; effectivement, dans les quinze jours que je restai encore à son étatmajor, après cette explication, il ne me parla pas une seule fois, et ne me regarda même pas, quoique je continuasse mon service auprès de lui et que je l'accompagnasse dans ses courses comme les autres aides de camp.

Le maréchal Marmont s'étant mis en mouvement pour secourir Badajoz et ayant concerté ses opérations avec le maréchal Soult, nous nous portâmes en avant; les deux armées se réunirent près de cette ville, et lord Wellington, ne se trouvant pas assez fort pour leur faire face, leva le siège de Badajoz et se retira sous le canon d'Elvar, où les deux maréchaux ne jugèrent pas à propos de l'aller attaquer.

Nous entrâmes donc sans obstacle dans la ville, et on put juger qu'il n'aurait pas fallu perdre de temps pour venir à son secours, car les Anglais avaient déjà battu en brèche, même au corps de la place, et avaient livré au fort Saint- Ghristoval deux assauts qui, il est vrai, leur avaient coûté énormément de monde, et sans aucun résultat avantageux pour eux.

Je venais de visiter tous ces ouvrages et je rentrais chez moi, quand un ordonnance vint me prévenir que le maréchal voulait me parler; comme c'était la première fois qu'il me faisait appeler depuis la scène de Llérena, je me doutai qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire, et je courus chez lui, non sans éprouver quelque émotion.

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