PORTRAIT DES ANDALOUSES
' Sur ces entrefaites, le 20» régiment de dragons reçut Tordre d'aller tenir garnison à Carmona, petite et jolie ville d'Andalousie à huit lieues de Séville; le maréchal me nomma en même temps gouverneur de cette place et du pays aux environs dans un rayon de quelques lieues; nous étions fort bien dans cette garnison, et je commençai à mon tour à trancher du grand seigneur ; je montai ma maison sur un bon pied, et j'avais tous les jours dix ou douze officiers à ma table, pour laquelle, au reste, je recevais 4,500 francs par mois, sans compter de fortes rations de vivres.
Je me trouvai assez heureux, pendant deux mois que je passai dans cette ville, pour désirer d'y rester plus longtemps; on se doute bien que les belles Andalouses étaient pour quelque chose dans ce bonheur-là, et je veux aujourd'hui leur prouver, sinon une grande reconnaissance, au moins une grande franchise en esquissant ici leur portrait, telles que je les ai vues à cette époque.
Les femmes du royaume de Séville sont grandes et bien faites : leur figure, sans être régulièrement belle, ni jolie, est piquante et voluptueuse; elles ont le teint un peu basané, les dents belles, les yeux, les sourcils, les cheveux d'un noir jais; leur taille est parfaite, leur jambe est très jolie, leur pied charmant.
Elles ont une tournure admirable d'élégance et de grâce, avec la toilette la plus simple; une mantille (ou châle long) de couleur noire couvre leur tête et tombe jusqu'à leurs genoux; elles s'en coiffent de manière à ne laisser voir de leur visage que ce qu'elles ont de mieux; je n'ai jamais vu une Andalouse qui ne parût jolie avec sa mantille, qu'elle ne quitte jamais dans les rues, à la promenade ni à l'église.
Elles sont toujours et entièrement habillées de noir; elles se lacent fort bas, et la beauté de leur taille ne s'en développe que mieux, ainsi que la perfection de leurs formes, dont je n'ose parler; les Français qui les ont vues m'entendront, les autres ne peuvent s'en faire qu'une idée imparfaite.
Leurs robes (basquines) sont presque collantes depuis la ceinture jusqu'à la cheville du pied; cela fait l'effet d'un linge
mooiUé» mais point transparent; j'ai connu des femmes qui mettaient des morceaux de plomb au bas de leurs basquines pour les rendre plus coUantes.
Elles sont toujours chaussées ayec la plus grande recherche, même des femmes d'une basse condition; elles portent en tout temps des bas blancs et des souliers d'étoffe de soie noire que quelquefois elles cousent et bordent elles-mêmes; j'en ai tu rire aux éclats quand je leur disais que souvent, en France, les femmes mettaient des bas de soie noire; elles répondaient qu'il n'y a que le diable (4) qui porte des bas noirs; elles marchent avec une prAerUion qui ne manque pas de grâce; elles seules pourraient peut-être réconcilier ensemble ces deux mots.
Leur esprit est vif, mais de peu d'étendue; elles sont d'une ignorance honteuse et ne lisent que fort peu; ordinairement, ce sont des livres de religion, la Bible, l'Imitation, la Vie des saints; on ne leur en confie guère d'autres, excepté le fameux Don QuichMe.
Les Andalouses sont paresseuses et nonchalantes; dans les grandes chaleurs (qui durent sept mois par an), elles passent ordinairement la matinée et l'après-midi en déshabillé, assises dans leur patio (petite cour pavée de marbre), près d'une fontaine entourée de pots de fleurs, à chanter ou babiller; elles n'aiment pas & s'occuper de choses sérieuses et travaillent fort peu à l'aiguille; elles ne sortent que le soir, après le coucher du soleil.
Elles sont avides de plaisirs, surtout de ceux de l'amour; leurs yeux en disent plus là-dessus que leur bouche, car elles sont observées de fort près; mais souvent ce sont elles-mêmes qui sont chargées de se surveiller mutuellement, et alors elles ont de l'indulgence les unes pour les autres.
Je n'ai pas tout dit sur elles; la matière est inépuisable, en bien comme en mal; en résumé, je crois que ce sont les femmes les plus séduisantes du monde, et que celui qui les a
(1) Effectivement, en Espagne, dans les anciennes pièces de thé&tre, où le diable joue souvent son rôle, il ne parait jamais sur la scène sans porter une culotte rouge et des bas noirs.