‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 84 sur 218 · PASSAGE DU NIÉMEN · texte numérisé non relu

PASSAGE DU NIÉMEN

bien qu'en France, et souvent mieux, d'en enlever en partant, pour les remercier de leur bon accueil, leurs attelages, leurs grains et leurs bestiaux; ces malheureux nous suppliaient en gémissant de diminuer la rigueur de cet ordre qui, de l'opulence, les faisait tomber dans la misère, et je crois que tous les officiers tâchèrent, comme moi, d'adoucir leur sort; mais, même avec des ménagements, nous leur ftmes encore bien du mal.

Et c'était ainsi qu'on traitait un pays allié, dont les troupes s'étaient même réunies aux nôtres pour combattre les armées russes. £n voyant cette mauvaise conduite et ce désordre, je pris d'avance une fâcheuse opinion de la guerre que nous allions entreprendre; je sortais de l'Andalousie, où j'avais pu juger que nous ne nous étions maintenus jusqu'alors que par une excellente discipline et une bonne administration militaire; je voyais dans l'armée qui entrait en Russie des éléments tout à fait contraires; l'administration militaire surtout était remplie de gens qui n'avaient jamais vu la guerre, et qui disaient hautement qu'ils étaient venus faire cette campagne pour y faire leur fortune; il leur semblait qu'une fois hors de France, il n'y avait plus qu'à se baisser et à prendre; mais toutes ces idées de fortune, ainsi que ceux dont elles avaient monté les tètes, sont restés sur la route de Moscou à Kônigsberg.

Le 24 juin, nous entrâmes en Russie en passant le Niémen; avant cette opération, on lut aux troupes une proclamation de l'Empereur; cette proclamation était maladroite et sans chaleur.

Le passage du fleuve fut vraiment imposant; on avait établi trois ponts sur lesquels les troupes défilaient sans interruption; de nombreuses batteries protégeaient cette opération, les troupes étaient remplies d'ardeur; on croyait que les Russes défendraient le passage de la rivière, mais on n'en vit pas un seul, et la cavalerie qui fut jetée aussitôt en avant, à une assez grande distance, ne rencontra pas d'ennemis, excepté quelques Cosaques qui étaient là pour nous observer et se retiraient à mesure que nous avancions.

Je traversai rapidement Kowno, assez grande ville située presque vis-à-vis du point de passage; il me parut que la plupart des habitants y étaient restés; ils nous reçurent amicalement, et il ne leur fut fait aucun mal; mais l'Empereur vint, après nous, y établir son quartier général, et la ville fut pillée par sa garde.

La brigade de cavalerie dont mon régiment faisait partie était composée des 7* et 20* régiments de chasseurs et du 8* de chevau-légers lanciers, ce dernier corps composé presque tout de Polonais; elle était commandée par le général Gorbineau (i), qui, à la fin de la campagne, fut nommé aide de camp de l'Empereur.

Nous allâmes jusqu'à Polotsk, ville assez considérable, sans avoir avec l'ennemi d'affaires sérieuses; j'avais appris en route l'entrée de nos troupes à Wilna, et je m'imaginais que cette campagne était terminée; que l'armée allait être établie dans la Pologne russe et dans la Courlande, pendant qu'on ferait les sièges de Riga, de Dunabourg et de quelques autres places ou châteaux forts établis sur la Dwina ou dans l'intérieur des terres; que l'Empereur allait organiser le royaume de Pologne, et profiter de la fertilité de ce pays et du voisinage du Niémen, sur les rives duquel étaient des approvisionnements immenses pour bien faire vivre son armée, qui commençait , déjà à diminuer considérablement par les maladies et par la perte des maraudeurs, enlevés par les Cosaques ou assommés par les paysans; maître alors de la Lithuanie, il aurait, de Wilna, donné des lois à la Russie, et si elle n'avait pas voulu les recevoir, il aurait pu profiter de toute la belle saison de i813 avec une armée fraîche, aguerrie et parfaitement en état, sous tous les rapports, pour faire en Russie toutes les

(1) Corbineau (Jean-Baptiste-Juvénal baron, puis comte), né à Harchiennes (Nord) le {•' août 1776, sous-lieutenant au 48" régiment de cavalerie le !•■' mars 1792, colonel du 20" régiment de dragons le 7 janvier 1807, baron de l'Empire le 17 mars 1808, général de brigade le 6 août 4811, aide de camp de TEmpereur le 26 janvier 1813, général de division le 23 mai 4843, comte de l'Empire en 1813, aide de camp de l'Empereur pendant les Centjours ; retraite le !<' janvier 1815 ; rappelé à l'activité en 1830, pair de France le 11 septembre 1835; fit arrêter le prince Louis-Napoléon à Boulognet lors de la tentative du 6 août 4840.

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