POLOTSK
se rendirent à mon chasseur, qui me les amena avec leur$ chevaux, et le bonnet fourré; leurs chevaux étaient fort beaux, et j'en gardai un pour moi.
Le prince de Wittgenstein ayant eu la plus grande partie de son armée détruite ou désorganisée dans cette bataille et les combats qui l'avaient précédée, se retira assez loin pour que nous pussions nous étendre et prendre des cantonnements sur la rive droite de la Dwina; j'eus pour ma part un petit village nonuné Jurowitschi, à quatre lieues de Polotsk, sur la rive gauche et sur le bord de la Polota, très petite rivière qui va se jeter dans la Dwina, au-dessous jde Polotsk.
Avant d'être envoyés dans ce petit endroit, nous étions campés avec les Bavarois, à une demi-lieue de Polotsk, près d'un lac; la misère y était grande; il fallait aller fourrager très loin et en grande troupe armée, afin d'être en sûreté contre les attaques des Cosaques.
Il régnait alors parmi les Bavarois une épidémie si terrible, qu'ils tombaient presque tous malades et mouraient par milliers; des hommes bien portants la veille tombaient malades le matin et étaient morts le soir; quelques-uns moururent sur la route du camp à Polotsk, quoiqu'il n'y eût qu'une demilieue; quand ils quittèrent le camp, il n'en restait pas plus de trois mille.
Avant de m'établir dans le village de Jurowitschi, j'eus soin de m'assurer de la sûreté de ce poste; je fis enlever toutes les planches du pont sur la Polota, et détruire le seul gué qu'il y eût; je logeai ensuite tous mes hommes et che. vaux dans les granges du village, et je m'étabhs dans la maison du curé : c'était une espèce de chaumière, fort sale à la vérité, mais où nous couchâmes à couvert et sur de la paille fratche, ce qui me paraissait très préférable à un bivouac.
J'étais gardé à ma gauche par la Polota, en avant par d'autres troupes françaises, à droite par des bois et des marais, et derrière nous étaient Polotsk et toute notre armée.
Ce fut là que nous apprîmes la fameuse bataille de la Moskowa; on nous la représenta encore plus avantageuse pour l'année française qu'elle ne l'avait été effectivement, et j'es-
tl8 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL DE SÂINT-CHAMANS.
pérais qu'elle nous amènerait la paix, dont nous avions un si grand besoin.
Notre armée était tellement affaiblie par les maladies et les combats, que les régiments étaient réduits à rien ; l'indiscipline s'accroissait tous les jours, et la grande quantité de maraudeurs qui inondaient nos flancs et les derrières de l'armée nous privaient des ressources que nous aurions pu tirer du pays; quoique le temps fût beau et cbaud, les habitants nous prédisaient que dans deux mois nous aurions l'hiver, et je crois, à la manière dont ils nous en parlaient, qu'ils prévoyaient notre destruction.
Je ne restai qu'un mois environ dans ce petit endroit; de là, mon régiment fut envoyé à Sarnopol, qui était tout à fait en avant-poste.
C'était un château sans village qui en dépendît, mais tellement entouré de granges et d'étables, qu'après avoir visité le pays, avoir placé mes grand'gardes et m'ôtre assuré qu'il n'y avait pas de surprises à craindre, je mis tous mes hommes à couvert, ainsi que les chevaux; je n'aperçus pas l'ennemi, pendant près d'un mois que nous y restâmes.
Je trouvai des ressources dans le château et dans quelques villages avoisinants, et pendant tout le temps que nous y fûmes, je fis donner tous les jours à chaque homme une forte ration de viande, une ration de pain et un verre d'eau-devie de grain; je faisais faire Teau-de-vie et de la bière dans le château même; nous étions, je crois, les plus heureux sous le rapport des vivres, de toute l'armée active en Russie.
Le 16 octobre, le prince de Wittgenstein attaqua nos avantpostes sur la Polota, afin de passer cette rivière, justement à Jurovitschi, où j'étais campé un mois avant; son armée, qui était fort augmentée par tous les renforts qu'il avait reçus, était au moins double de la nôtre, et il avait fait passer la Dwina à un corps de 10,000 hommes commandé par le général Steinheil, afin de les jeter sur nos derrières.
Nous nous repliâmes, sans perte, sur Polotsk, que le maréchal Gouvion-Saint-Cyr avait fait fortifier; notre brigade y repassa la Dwina pour aller avec d'autres troupes au-devant