‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 88 sur 218 · BLESSE · texte numérisé non relu

BLESSE

artillerie enlevée; mais, dans l'abordage, je reçus un coup de lance qui me traversa l'épaule droite et me fit éprouver une douleur si violente dans tout le bras, que je fus forcé de me retirer aussitôt; je vis encore cependant mes trois escadrons, ramenés par une ligne de dragons russes, se rallier à l'escadron de réserve et enfoncer encore une fois la cavalerie ennemie.

Je rencontrai, en me retirant, le général Corbineau qui revenait avec le 20' de chasseurs pour me soutenir, mais l'affaire était déjà terminée.

Je fus pansé dans un petit village chez un curé polonais qui m'ennuya bien, car il était soûl comme une bète et voulait toujours me panser lui-même; il pleurait de mes souffrances, car le vin rend tendre, et si on l'avait laissé faire, il m'aurait disloqué l'épaule; je souffrais des douleurs horribles; ma blessure était très voisine «de l'articulation, et les chirurgiens paraissaient craindre que cette dernière partie ne fût endommagée, ce qui aurait été un cas très grave.

Je remontai à cheval après avoir été pansé, et je souffrais beaucoup; l'épaule, le bras et la main étaient déjà fort enflés, et les mouvements du cheval me causaient de vives douleurs; je fis cependant quatre ou cinq lieues avant de trouver un endroit où je pusse passer la nuit, et je m'arrêtai dans un hameau où étaient campés les cadres de régiments bavarois qui retournaient en Allemagne pour s'y recruter.

Je me couchai sur un peu de paille qu'on m'étendit dans une grande salle où plusieurs Bavarois s'établirent également (mais pour boire et pour chanter suivant la coutume allemande), et je puis dire que leurs chansons m'ennuyèrent au moins autant que les pleurs de mon curé polonais.

Le lendemain, je me remis en marche avec cette troupe pour aller à Lepel; on m'avait mis dans une mauvaise calèche dont les cahots me faisaient beaucoup souffrir; j'y étais cependant mieux qu'à cheval.

Je comptais rester quelques jours à Lepel, mais l'ennemi s'étant présenté près de cette ville, le lendemain du jour où j'y étais arrivé, et nos troupes se retirant, je ne jugeai pas à

propos d'y rester plus longtemps; j'en partis le 26 octobre dans l'après-midi, et j'allai coucher dans une maison isolée au milieu d'un bois sur la route de Lepel à Borisov, à côté d'un campement d'infanterie; j'eus beaucoup de peine âme faire céder cette chaumière par des soldats qui l'occupaient, mais un adjudant-major et un chirurgien de mon régiment qui m'accompagnaient avec quelques ordonnances me firent faire place, et je pus y passer une mauvaise nuit; le lendemain, j'arrivai à Borisov, où je fus bien reçu par M. de Béarn (1) qui y commandait; je m'y arrêtai deux jours, et j'avais grand besoin de ce séjour, car depuis ma blessure j'avais toujours la fièvre, et je ne dormais pas.

De Borisov, je me rendis à Minsk, où je fus logé chez un seigneur lithuanien appelé le comte de Snida; j'y restai environ huit jours, et ce repos me donna la force de gagner Wilna.

Le comte de Snida, quoique indisposé contre les Français par les excès de toute espèce que nos troupes avaient commis, désirait cependant vivement que nous eussions le dessus dans cette grande lutte; il redoutait beaucoup le retour des Russes en Lithuanie; il était encore plein du souvenir des affronts qu'il en avait essuyés, comme presque tous les autres seigneurs polonais, et de l'esclavage humiliant dans lequel ils étaient tenus ; il me demandait plus de dix fois par jour si je croyais que les armées françaises fussent assez nombreuses pour résister aux armées russes, et je tâchais toujours de le rassurer; effectivement, je croyais bien que l'Empereur ne pourrait rester en Russie, mais je me flattais encore qu'il pourrait se retirer derrière la Dwina ou la Bérézina et y passer l'hiver, d'autant plus que je savais qu'on formait de grands magasins de vivres à Minsk, Borisov, Gloubokoé, et d'autres villes de la Lithuanie jusque sur les bords du Niémen; et je crois encore que si les circonstances l'avaient per-

(1) Béarn (comte Alex, de), surnuméraire aux gardes du corps en niai 1785, lieutenant au régiment d'infanterie de Bresse en 1787, chef de bataillon des gardes nationales de la Somme le 27 brumaire an XIV ; passé au 129* de ligne le 14 mars 1811, prisonnier de guerre en Russie, disparu. Comte de l'Empire.

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