‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 89 sur 218 · RETRAITE DE L'ARMÉE · texte numérisé non relu

RETRAITE DE L'ARMÉE

mis, l'armée française, quelle que fût sa force, aurait très bien vécu pendant six mois d'hiver dans le pays situé entre la Bérézina et Wilna, recevant ainsi des approvisionnements de ses derrières.

Le comte de Snida avait encore, comme tant d'autres seigneurs polonais, d'autres motifs de redouter le retour des Russes; ses fils avaient pris parti contre eux, et étaient officiers dans la nouvelle armée lithuanienne qui se formait.

Je partis de Minsk avec un grand convoi de blessés conduits par le général Nansouty, et nous arrivâmes sans encombre à Wilna.

Depuis Lepel, on m'avait mis dans une petite charrette du pays qui, quoique non suspendue, n'était pas très dure; d'ailleurs, la neige et la gelée avaient rendu les chemins fort unis, et mes grandes douleurs avaient cessé; j'étais couché sur un bon matelas, bien entouré de couvertures et roulé dans mapelisse, je ne sentais nullement le froid, qui commençait pourtant à être très vif.

Je descendis à Wilna chez M. de Nicolai'(i), que je connaissais depuis longtemps et qui était intendant de la province; il se donna beaucoup de peine pour me faire avoir un logement passable, ce qui n'était pas chose facile, car, comme dans toutes les grandes villes, les habitants se dispensaient autant qu'il leur était possible de logements militaires; cela pourtant n'était pas bien à charge à mes hôtes, car nous ne leur coûtâmes pas un verre de schnick.

Je vis en passant à Wilna le duc de Bassano, qui y gouvernait en monarque absolu; c'était- lui qui disposait de tout, même des troupes qui y arrivaient pour renforcer l'armée; le général Hogendorp (2), Hollandais, aide de camp de l'Ëm-

(1) Nicolaï (ScipioD-Cyprieo-Jules-Louis-Marie, marquis de), né à Avignon le !•' septembre 1780, mort à Busagny (Seine-et-Oise) le 3 novembre 1843, auditeur ao Conseil d'État en janvier 1810 ; fat pondant cinq mois intendant de la province de Wilna; successivement préfet de la Loire, de l'Ariège et de TAisne de 1813 à 1815.

(2) Hogendorp (Thierry, comte de), né à Rotterdam en 1761, f à Rio- Janeiro en 1830, officier général, ambassadeur de Hollande en Russie, gonvemeur de Java, ministre de la guerre de Hollande en 1806, ministre à Vienne en 1807, à Berlin en 1809, à Madrid en 1811, général de division

pereur, était gouverneur de la ville ; c'était un homme très haut et généralement détesté des Français et des Polonais.

Je m'arrangeai pour partir de Wilna avec le colonel Christophe (1), du 25" régiment de chasseurs, qui, hlessé comme moi, retournait aussi en France. Il avait une bonne voiture sauvée de l'incendie de Moscou; nous y attelâmes chacun deux forts chevaux et, nous faisant suivre d'un fourgon rempli de provisions, nous partîmes gaiement de Wilna à la un de novembre.

Le froid était excessivement vif et les chemins couverts de verglas, tellement que nous eûmes bien de la peine à faire gravir à notre voiture la montagne de Ponari, près Wilna, quoique nous eussions attelé deux chevaux de plus et que tous nos gens poussassent aux roues.

Nous arriv&mes à Kowno, où nous fîmes séjour pour laisser reposer nos attelages, qui, quoiqu'ils fussent venus seulement par journées d'étapes, étaient très fatigués.

Ce fut là que je commençai à ressentir les atteintes de cette terrible maladie qu'ont eue presque tous ceux qui sont revenus de Russie; elle s'annonça par des frissons et des maux de tête insupportables qui, n'ayant fait qu'augmenter tous les jours, me forcèrent à m'arrèter à Gumbinnen, où je me séparai du colonel Christophe. Il continua sa route vers la France; j'envoyai un de mes domestiques à Kônigsberg pour y chercher ma calèche, qui y était avec le petit dépôt de mon régiment, et me la ramener; je gardai avec moi un valet de chambre et trois chasseurs, mais ces derniers tombèrent malades à Gumbinnen et y moururent tous.

J'y fus pendant quinze jours en très grand danger et dans un délire presque continuel; je fus traité par un médecin du pays (je crois qu'il se nommait Hartmann) qui prit grand soin

français en 1811, aide de camp de l'Empereur, gouverneur de Hambourg en 1813; se retire en Hollande en 1814, reprend du service en 1815, se distingue à Waterloo, quitte TEurope et fonde un établissement agricole an Brésil.

(1) Chriilophe (Nicolas-François, baron), né à Nancy le 23 septembre 1T70, f 14 ao6t 1839, sous-lieatenant au 2* hussards le 29 juillet 1792, colonel du 25* régiment de chasseurs le 22 mars 1807, général de brigade le 25 mars ^gl3, retraité le 24 décembre 1814, baron de l'Empire.

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