WILNA
de moi; après avoir employé beaucoup de remèdes, il m'appliqua un vésicatoire à la nuque du col, et j'en éprouvai aussitôt un soulagement merveilleux. Il s'était formé aussi un dépôt très volumineux à ma blessure, et qui sans doute m'aurait bien fait souffrir si j'avais eu ma connaissance; mais je ne le sentis presque pas.
Enfin, au bout de trois semaines, je commençai à entrer en convalescence. J'étais encore si faible que je ne pouvais sortir de mon lit, lorsque je vis entrer dans ma cbambre le prince de Salm (i), cbef d'escadrons au 8* régiment de lanciers et l'un de mes amis. Il retournait en France, seul, dans un petit traîneau découvert qu'il conduisait lui-même; il avait la figure rouge et saignante par l'effet du froid, et, des pieds à la tète, il était entouré de fourrures et de peaux de mouton; il était épouvantable à voir et me fit vraiment peur.
c Allons, allons, debout! me dit-il en entrant dans ma chambre; il faut partir. — Comment! partir? répondis-je, croyant qu'il plaisantait. Vous voyez bien que je n'ai qu'un souffle de vie, et je ne puis me tenir sur mes jambes. — N'importe, il faut partir, car les Cosaques seront ici avant deux jours. >
Je le crus fou. Depuis Wilna, je n'avais eu aucune nouvelle de l'armée française; j'ignorais donc ses désastres, et je la croyais dans de bons quartiers d'hiver en Lithuanie; je serais resté dans cette croyance jusqu'à l'arrivée des Russes, si le prince de Salm, que mon valet de chambre avait rencontré dans la rue et qu'il avait amené chez moi, ne fût venu me désabuser.
L'explication entre lui et moi fut longue; ma tète était faible, et je me faisais répéter dix fois des événements si désastreux et si éloignés de toute idée raisonnable que, même avec une iâte plus forte, j'aurais eu de la peine à les comprendre. Quand je fus bien convaincu, je lui fis part de tous mes embarras.
Je ne pouvais me soutenir, c On vous portera, mais il faut partir. > Il ne me restait personne pour conduire mes che-
(1) Salm-Salm (François-Louis, prince de), né à Nancy le 1*' ao6t 1774, f décembre 1813, émigré; entré au service de l'Autriche en 1790, chef d*escadron8 dans les hussards à la paix de Lunéville; au service de la France, lieutenant dans les gendarmes d'ordonnance le 3 avril 1807, chef d'eacad^ns au 8* chevau-légers le 10 décembre 1811.
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▼aux. c II faut les abandonner et partir. > Mais comment partir? Le domestique que j'avais envoyé à Kônigsbergy était resté mourant, et je n'avais pas de voiture.
A cela il me répondit qu'il ne pouvait me proposer la sienne, puisqu'il n'avait qu'un mauvais traîneau à une place et découvert, et que, quand même il pourrait m'y emballer, l'état de ma santé ne me permettrait pas de voyager ainsi.
Le froid était alors de 28 à 29 degrés, au thermomètre de Réaumur.
Le prince de Salm me quitta en m'assurant qu'il allait chercher un moyen de me faire transporter, et je restai seul, dans une grande perplexité, ne sachant pas encore si je pourrais partir et même, dans ce dernier cas, si je supporterais une route si longue et sous un tel climat dans l'état où j'étais; d'un autre côté, la perpective de rester au pouvoir des Russes me faisait horreur.
Mon domestique, en rentrant, leva toutes mes irrésolutions. Il venait de causer avec plusieurs des spectres revenant de Moscou, et ce qu'il me rapporta de leurs discours me détermina à ne pas courir la chance d'être ramené en Russie. Je me résolus donc à partir à quelque prix que ce fût, et, dans le même instant, le comte d'Affry (i), colonel suisse que je connaissais depuis longtemps, informé par le prince de Salm de mon embarras et de l'état où j'étais, vint m'oifrir une place dans sa calèche. Il avait avec lui plusieurs officiers et soldats de son régiment qui se chargeaient de mes chevaux jusqu'à K5nigsberg. J'acceptai son offre avec reconnaissance et empressement, et il fut décidé que nous partirions le lendemain de grand matin, afin de pouvoir gagner un peu d'avance sur nos malheureux fuyards et sur les Cosaques, qu'on savait n'être pas loin.
Il fallut me porter dans la calèche; on m'avait entouré de fourrures et de couvertures, et l'on mettait sous mes pieds
(1) Afry (Gh&rles-PhUippe, comte d'), né & Fribourg le 7 avril iT72, f 9 août 1818, cadet aux gardes suisses le 7 avril 1786, licencié le 10 août i79S; au service de l'Autriche de 1792 au 26 septembre 1806; colonel du 4* suisse au service de la France le 26 septembre 1806, maréchal de eamp et colonel du 2« régiment de la garde royale le 22 juiUet 1816.
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une grosse boule remplie d'eau bouillante; arrangé de cette manière, je ne soufiris pas du tout du froid; le mouvement de la voiture et le grand air me donnèrent des forces, Tappétit me revint, et je crois que le voyage décida ma convalescence d'une manière plus avantageuse et plus prompte que si je fusse resté dans ma cbambre de Gumbinnen.
Avant mon départ de cette dernière ville, j'avais eu soin de remercier mon docteur, et je lui devais bien cette' attention, car il venait de me tirer d'un bien mauvais pas. Il m'avait recommandé de rester à Kônigsberg, si je me trouvais plus mal en y arrivant.
Je fus eiCrayé pendant la route du spectacle qui s'offrait à mes yeux : une foule innombrable de soldats qui tous avaient l'air de sortir de l'hôpital, noirs de la fumée des bivouacs, décharnés, sans armes, sans sacs, la tête entourée de peaux de mouton et le corps couvert de haillons, en s'appuyant sur un grand bâton, encombraient les routes; quelques-uns, ayant déjà la mort peinte sur la figure, étaient assis sur les côtés du chemin : ils regardaient passer leurs camarades sans rien dire, les yeux fixes et étonnés; ils étaient déjà frappés de cette stupidité morne qui était l'avant-coureur de la mort causée par le froid et la faim; si de temps en temps ils n'avaient pas fait un léger effort pour se relever, effort infructueux, on aurait pu les prendre pour des statues.
Des chevaux décharnés et tombant à chaque moment traînaient encore quelques voitures particulières échappées au désastre général; mais je doute qu'il y en ait beaucoup de celles-là qui aient repassé la Yistule.
£t c'était là cette belle armée française qui, six mois avant, défilait sur les trois ponts du Niémen!
A une journée de Kônigsberg, je rencontrai ma calèche qu'un brigadier de mon régiment m'amenait; je remerciai aussitôt le comte d'AfIry, et> prenant la poste, j'allai coucher le même jour à Kônigsberg, où. mes chevaux me rejoignirent le lendemain; quant à mon fourgon, qui renfermait tous mes effets et beaucoup de provisions, il resta entre Gumbinnen et Kônigsberg, et je n'en ai plus jamais entendu parler; il aura
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sans doute été pillé par nos soldats, qui s'en seront en même temps servis pour voyager plus commodément. Je souhaite que ce secours ait pu leur sauver la vie ou la liberté.
Je m'organisai à Kônigsberg pour continuer ma route de la manière la plus douce qu'il me serait possible. J'y trouvai le petit dépôt de mon régiment, et je pris avec moi trois chasseurs jeunes et vigoureux pour conduire mes chevaux; mais, dès le premier jour de marche, l'un d'eux eut les mains gelées et resta à Brandenbourg (à six lieues de Kônigsberg).
Je reprenais tous les jours des forces, et je pus continuer ma route jusqu'à Berlin, marchant toujours par journées d'étapes, mais sans faire aucun séjour. De cette manière, je me détachai promptement de la colonne revenant de Russie, et j'en étais beaucoup mieux dans tous les gttes militaires.
Je ne m'arrêtai que trois jours à Berlin; j'étais déjà presque entièrement rétabli de ma maladie; ma blessure allait très bien aussi, mais je n'avais point encore retrouvé l'usage du bras.
Il n'était pas difficile, malgré toutes les protestations du cabinet prussien, de reconnaître ses dispositions hostiles à notre égard; l'animosité qu'on témoignait contre les Français dans toutes les classes de la société, les rixes journalières qui avaient lieu entre nos soldats et la populace de Berlin, la gaieté répandue sur tous les visages prussiens depuis la nouvelle de nos désastres, ne me laissèrent pas douter un moment des mauvaises intentions de ce gouvernement à notre égard ; d'ailleurs, nous avions fait tout ce qu'il fallait pour être en exécration dans ce pays; aussi, je me hâtai d'en sortir; je suivis la route militaire jusqu'à Gotha, d'où je me rendis directement à Strasbourg, où était le grand dépôt de mon régiment, en passant par Smalkladen et Wurtzbourg.
J'avais une extrême impatience de rentrer en France; les épreuves terribles par lesquelles je venais de passer me rendaient le repos nécessaire; je me croyais d'ailleurs estropié pour ma vie, je ne pensais qu'à prendre ma retraite et à aller vivre tranquille à la campagne; je faisais pour l'avenir les plus beaux plans de bonheur, mais dans lesquels l'état militaire et l'ambition n'entraient pour .rien«