‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 92 sur 218 · SÉJOUR A PARIS · texte numérisé non relu

SÉJOUR A PARIS

voulus pas faire de tristes et je le passai, excepté les bals masqués, à peu près comme le carnaval; mais tout le monde n'avait pas l'épaule traversée d'un coup de lance, ni le bras en écharpe» et je vis successivement partir les joyeux camarades de nos orgies, qui allaient gaiement se faire casser la tète en Saxe; je pensai que j'irai probablement les rejoindre bientôt, et je n'en éprouvai pas de peine; on se lasse plus vite des plaisirs de Paris que des fatigues de la guerre.

Le mois de mai arriva, et je commençai à prendre des douches; je fus quelque temps avant d'en sentir le bon effet, mais enfin je m'aperçus que mon bras devenait plus fort et plus maniable; le canon qui annonçait les victoires de Lutzen et de Bautzen ne contribuait pas peu non plus à lui rendre de la force, et je commençais à entrevoir mon prochain départ pour rejoindre mon régiment, qui était déjà réorganisé et nombreux, quand la nouvelle d'un armistice me détermina à consolider davantage ma guérison et a soigner ma blessure, puisqu'il n'y en avait plus, au moins pour le moment, à aller chercher.

Enfin, un ordre, que je reçus du maréchal Berthier, major général de l'armée, de rejoindre en poste mon régiment qui était près de Breslau, en Silésie, me rappela que je n'avais pas de temps à perdre pour faire mes préparatifs, et, le !• juillet, jç me mis en route pour Strasbourg, où je voulais inspecter le dépôt de mon régiment.

La terre qu'habitait mon frère atné avec sa famille se trouvant sur ma route, je résolus d'aller le voir encore une fois avant de courir les hasards d'une guerre qui devait être terrible; je passai trois jours avec lui, et j'avoue que cette vie douce et tranquille de la campagne me fit quelque impression; je n'avais encore cherché le bonheur et les plaisirs que dans les camps ou dans le tourbillon des grandes villes; les amusements de la vie campagnarde, l'existence calme et heureuse de mon frère, les joies et le tapage de ses enfants..., enfin tout le bonheur de cette vie inagitée me frappa et changea tellement en un instant ma manière de voir, que depuis ce moment j'ai toujours conservé l'idée que, pour être heureux,

il fallait rester chez soi à la campagne, en famille : toute mon ambition se borne là , et je ne serai content que quand je pourrai réaliser ce projet (4).

Le 6 juillet, j'étais à Strasbourg, et peu de jours après à Dresde; j'y reçus l'ordre de me rendre à Freystadt, petite ville de Silésie, dans les environs de laquelle mon régiment était cantonné : je me remis aussitôt en route, et, le 15 juillet, j'avais rejoint mes escadrons.

Le corps de cavalerie dont ils faisaient partie était sous les ordres du général Sébastiani, qui avait été mon premier colonel, et dont j'étais connu avantageusement : il avait là un grand commandement; ce 2* corps de cavalerie était fort de 90 escadrons et de 30 pièces de canon; mon régiment était compris dans la division du général Exelmans, cavalerie légère.

Cette cavalerie était fort belle; mais, comme on l'avait dit autrefois de l'armée du grand Gondé, il ne lui manquait que d'être majeure; effectivement, ni les hommes ni les chevaux n'avaient fait la guerre; les premiers avaient vingt ans, les autres quatre (2); tout cela était fort beau et rempli d'ardeur, mais aussi tout cela creva aux premières fatigues.

L'infanterie était presque dans le même cas; beaucoup de bravoure, mais peu de fond; nous avions, avec l'honneur et l'enthousiasme français, emporté d'assaut la victoire à Lutzen et à Bautzen; il aurait fallu en rester là; c'était assez pour conclure une paix glorieuse, et qui aurait encore fait de la France le premier empire du monde ; cette paix signée à Breslau, il aurait fallu ramener cette armée de 300,000 conscrits, hommes et chevaux, sur les bords du Rhin, et l'y laisser deux ans dans des camps d'instruction à l'instar de ceux de Boulogne, et nous aurions ensuite donné des lois à l'Europe; il aurait encore fallu pour cela..., oh! il aurait fallu seulement être sages, et nous ne l'étions pas; la folie de l'Empereur avait

(1) C'est ce qui m'est arrivé après la révolution de 1830, et je ne suis pas encore bien sûr d'avoir trouvé ce qu'il me faut. {NoU écrite à TmpliU le 12 tepiembre 1835,)

(2) Nous disions nous-mêmes que c'étaient des poulets sur des poulains.

RETOUR A L'ARMÉE. 23a

tourné toutes les tètes françaises; quand Auguste buvait, la Pologne était ivre.

Les grandes dames de la cour de France à cette époque, à commencer par Marie-Louise d'Autriche, qui écrivit une lettre fort impertinente à son auguste père, ne manquaient pas de souffler le feu; l'une voulait que son mari, qui n'était encore que duc, devînt prince; celle-ci craignait que la dotation que son mari avait dans la Poméranie ou en Pologne ne fût perdue; celle-là que son mari, si on faisait la paix, ne revtnt demeurer auprès d'elle; enfin, l'ambition, la cupidité, l'amour (en voilà bien assez!) conspiraient contre la paix; aussi ne se fit-elle point.

Après avoir raisonné aussi sensément que je viens de le faire, oserai-je dire que je n'en fus pas fâché? Mais ma campagne de Russie ne m'avait valu que le titre de baron (1), dont je me souciais fort peu; je n'étais pas encore officier général, et je voulais l'être; j'appris donc avec plaisir la rupture de l'armistice et la reprise des hostilités.

Cette campagne ne nous fut pas heureuse; quant à moi, j'y fus toujours battu, quoique mon régiment se conduisît avec beaucoup de bravoure, ce qui me consolait un peu. L'Empereur gagna une fort belle bataille sur les Autrichiens, près de Dresde; mais le même jour, le maréchal Macdonald, de l'armée duquel mon régiment faisait partie, se fit battre à plate couture sur les bords de la Salzbach, et perdait dans sa retraite 40,000 hommes et 120 pièces de canon. Oudinot et Ney, en marchant sur Berlin, se firent tailler en pièces, et Vandamme, qui alla donner tète baissée à Kulm, dans un entonnoir d'où il ne put pas sortir, se fit prendre avec tout son corps d'armée.

Tous ces revers à la fois, et l'incertitude où était l'Empereur des dispositions de la Bavière, le déterminèrent à rassembler son armée sur l'Elbe; nous commençâmes à jouer aux barres avec les Russes et les Prussiens; nous les poussions jusqu'à Bautzen, et ils nous ramenaient sur Dresde; dans toutes ces allées et venues, où la cavalerie légère jouait toujours un

(1) Baron de TEmpire le il septembre 1813.

grand rôle, soit à l'avant, soit à l'arrière-garde, j'attrapai une balle dans le ventre, sans en éprouver grand mal; voici comment la chose se passa :

Le 5 septembre, nous poussions la cavalerie ennemie; mon régiment était d'avant-garde et je marchais avec mes tirailleurs pour juger d'avance mon terrain, et voir s'il n'y avait pas moyen de pousser une charge avantageuse sur l'ennemi, qui se retirait. Au sortir du défilé de Reichenbach, j'aperçus un régiment de hussards qui nous prétait le flanc, t Voici les Prussiens, dis-je à Dubois (1), mon adjudant-major, qui était à côté de moi. — Vous vous trompez, mon colonel, me répondit-il; c'est un régiment français qui aura passé sur un autre point, et qui vient se lier avec nous. »

Je lui soutins que c'étaient des hussards prussiens; il m'assura le contraire, et tout en discutant, nous approchions d'eux; nous n'en étions plus qu'à 60 ou 80 pas, et nous ne nous accordions pas davantage, quand une douzaine d'entre eux se détachèrent et s'avancèrent vers nous; ils nous mirent en joue à moins de quarante pas.

« Vous voyez bien, dis-je à Dubois, que ce sont les Prussiens > ; et je tournai bride ; et il leur criait dans sa bonne foi : c Ne tirez pas, nous sommes Français >, lorsqu'ils nous lâchèrent leurs coups de carabine; une balle traversa mon colback, une autre vint me frapper au bas-ventre, en plein sur le tranchant de ma montre; je sentis un coup violent qui me renversa presque sur la croupe de mon cheval, et je dis à l'adjudant-major : < Allons-nous-en, car je suis bien blessé. >

Nos tirailleurs s'avançaient en foule, et ces hussards se retirèrent. Lawœstine (2), aide de camp du général Sébastiani, arrivait dans ce moment; il mit pied à terre en me

(1) Dubois (Hippolyte), né à Paris en 1778, f *813, volontaire dans la compagnie de l'Eure le 2 floréal an II, sous-lieutenant au 7* chasseurs le 6 mai 1811, lieutenant-a^jadant-major le 8 juillet 1813, tué devant Leipzig.

(2) Lawœstine (Anatole-Charles- Alexis Becelair, marquis de), né à Paris le 14 décembre 1786 , f 24 avril 1870, élève à Técole de Fontainebleau le 23 décembre 1804, sous-lieutenant au 9* dragons le 19 avril 1806, colonel du 3* chasseurs en 1814, au licenciement de 1815 donne sa démission el se retire en Belgique, rentre en France en 1829, est nommé colonel du 6« hussards le 12 août 1830, maréchal de camp le 2 avril 1831, lieutenant

COMBAT DE REIGHENBACH. 235

voyant pâle et souffrant; on me descendit de cheval, et les trous faits par la balle à mon pantalon alarmèrent beaucoup, car la place était mauvaise; il n'y avait cependant qu'une forte contusion sanguinolente (les docteurs disent, je crois, une ecchymose). La balle s'était coupée sur ma montre, qui était à -double botte et très forte; et une moitié seulement m'avait écorché la peau du ventre; j'eus des vomissements violents, et cependant je remontai à cheval et commandai mon régiment tout le reste de cette journée, où il y eut encore bien des coups de sabre donnés; j'aurais mieux aimé rester tranquille, mais la nouvelle de ma blessure avait jeté de l'émoi dans le régiment, et si mes chasseurs ne m'avaient pas revu, ils m'auraient cru mort et auraient peut-être moin^ bien fait leur devoir.

Je souffris de cette blessure pendant une quinzaine de jours, mais cependant sans quitter mon commandement; ma conduite dans cette occasion fut très approuvée, et j'en reçus des compliments flatteurs.

L'Empereur avec l'armée était rentré à Dresde, mais il avait laissé notre pauvre division de cavalerie sur la rive droite de l'Elbe, afin de pouvoir dire à la France qu'il n'avait pas repassé ce fleuve; nous y perdîmes, par le manque d'approvisionnements de toute espèce, la moitié de nos chevaux et beaucoup d'hommes; le mécontentement était grand. Il sentit qu'il fallait nous remonter un peu la tête afin de nous porter à nous faire tuer ou à mourir de faim avec plus de plaisir, ou du moins avec plus de résignation, et il vint les mains et les poches pleines de récompenses, et le miel sur les lèvres, nous passer en revue le 28 septembre.

Sa position était si mauvaise qu'il le sentait lui-même; aussi ne nous flt-il que des compliments; je le reçus à la tête de mon régiment : j'avais encore près de 300 chevaux; j'en avais 600 en entrant en campagne, cinq semaines avant : les généraux Sébastiani et Exelmans lui firent un grand

général le 21 avril 1841 , commandant supérieur des gardes nationales de U Seine au coup d'État, sénateur le 26 janvier 1852, gouverneor des Invalides le 22 octobre 1863.

éloge de moi; ils en dirent vraiment plus que je ne méritais.

L'Empereur nomma à tous les emplois vacants dans nos corps, et il y en avait beaucoup : après lui avoir présenté les oflBciers que je proposais pour le grade de colonel, de chef d'escadrons, de capitaine, de lieutenant, je lui présentai quelques jeunes gens pour en faire des sous-lieutenants : < Ce n'est pas cela que je veux, me dit-il avec quelque vivacité; c'est trop jeune : donnez-moi de nos bons terroristes (4).

Je ne comprenais pas, et j'ouvrais de grands yeux.

c Oui, ajouta-t-il, de nos braves de 93. »

Je fis alors avancer quelques vieux maréchaux des logis, aussi bétes et incapables qu'ils étaient anciens; il en fut charmé, et les agréa aussitôt sans même les questionner; je pense qu'il avait peur qu'ils ne répondissent quelque sottise qui aurait fait tout de suite la critique de son choix.

Quand je me suis rappelé dans la suite ces paroles de l'Empereur : c Donnez-moi de nos bons terroristes de 93 >, je me suis toujours persuadé qu'il avait déjà l'arrière-pensée de se jeter, au moment où il chancellerait sur son trône, dans les bras du parti révolutionnaire en France, ce qu'il n'a pas manqué de faire à son retour de i'tle d'Elbe en 1815.

Après avoir terminé toutes ces promotions, il me quitta en

m'annonçant qu'il accordait dix décorations de la Légion

. d'honneur à mon régiment^ et que je pouvais dresser la liste

de ceux que je désignerais pour les avoir : je remerciai, et il

passa à un autre régiment (2).

(1) Promotions accordées au 7* régiment de chasseurs & la suite de la revue passée par l'Empereur le 28 septembre 1813 :

Sourd, chef d'escadrons, nommé colonel du 20* chasseurs;

Dausse, capitaine, nommé chef d'escadrons ; Larderet, capitaine, nommé chef d'escadrons ;

Geelhart, lieutenant, nommé capitaine ; Pouffon lieutenant, nommé capitaine; Saleta, lieutenant, nommé capitaine;

Carrëre, sous-lieutenant, nommé lieutenant; Goholin, sous-lieutenant, nommé lieutenant; Gendron, sous-lieutenant, nommé lieutenant; Vieillageuz , sous-lieutenant , nommé lieutenant;

Lasnier, Ancé, Bussy, Yanldemer, Durud, maréchaux des logis, nommés sous-lieutenants. (Archives de la guerre.)

(2) Croix accordées au 7* régiment de chasseurs à la suite de la revue du 28 septembre 1813 :

Lamarle, ac^udant-major; Denoix, chirurgien-major; Yieillageux, lieu-

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