‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 93 sur 218 · REVUE DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

REVUE DE L'EMPEREUR

A peine m'eut-il quitté que je m'aperçus qu'il ne m'avait rien donné, à moi chef de corps, et qui croyais mériter plus que personne, surtout après ma blessure du 5 septembre, je courus en faire des représentations au général Sébastiani qui s'écria avec surprise que j'avais bien raison, et qu'il avait toujours eu le projet de demander pour moi la croix de commandant de la Légion d'honneur, mais qu'au milieu de tous nos colloques il l'avait oublié; il s'approcha aussitôt de l'Empereur et lui dit quelques mots à voix basse; celui-ci fit un signe de consentement, et le général Sébastiani revint joyeux m'annoncer que j'étais commandant de la Légion d'honneur.

Mais il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses saints; le général Corbineau, qui était aide de camp de service auprès Jie Napoléon ce jour-là, et qui tenait la plume pour inscrire les récompenses que son maître accordait, prétendit qu'il n'avait pas entendu l'Empereur m'accorder cette grâce (1); il se refusa donc à m'inscrire sur son livret, quoique les généraux Sébastiani et Exelmans l'en pressassent vivement; et je me trouvai aussi peu avancé après cette revue que je l'étais avant.

Tout le monde rentra content au camp, excepté moi et nos chevaux, qui avaient le ventre vide, et auxquels les nouvelles épaulettes de leurs maîtres ne donnaient ni cœur ni jambes.

Je boudai pendant quelques jours; mais ce n'était pas le moment de se retirer, et je pris mon parti de me battre de mon mieux, tout comme si j'avais été payé pour cela.

Peu de jours après, on nous fit enfin repasser l'Elbe; l'ennemi ne nous avait pas même fait l'honneur de nous attaquer dans la position hasardée où nous étions, car il savait bien que la faim s'était chargée de nous détruire sans qu'il s'en mèlàt; on nous donna quelques jours de cantonnements sur la rive gauche de l'Elbe. dans des villages qui n'étaient pas

tenant; Grandîn, capitaine ; Dubois, ac^adant-major ; Saint-Chamans, lieutenant. (Archives de la gaerre.)

(1) Ce généra] me voulait beaucoup de mal , parce que je lui avals souvent témoigné en Russie le peu de cas que je faisais de lui et qu'il méritait bien qu'on en fit, car ce n'était rien de bon sous aucun rapport; son frère, tué à la bataille d'Eylau, valait beaucoup mieux.

encore entièrement ruinés, et je crois que nos chevaux furent aussi surpris et charmés de revoir de l'avoine que moi de trouver la nappe mise.

Nous restâmes quelques jours à nous remplir dans ce bon village, et ensuite noire corps de cavalerie alla passer l'Elbe à Wittenberg, faisant mine de marcher sur Berlin, puis tout à coup on nous rappela; nous repassâmes à Wittenberg pour courir à Leipzig, où nous arrivâmes le 45 octobre au soir. Tout annonçait que la grande question allait se décider et que le choc serait terrible. Le 16, de grand matin, notre division se mit en marche pour aller relever quelques escadrons de cavalerie de la garde qui se trouvaient détachés de grand'garde; mon régiment faisait l'avant-garde, ce qui lui arrivait très souvent; nous primes le poste qu'occupaient les chas-» seurs de la garde, et je me trouvai vis-à-vis d'un régiment de hussards autrichiens dont nous étions séparés par un petit ruisseau sur lequel il y avait un pont assez étroit qu'ils n'avaient pas l'air de se soucier dépasser; je n'en avais pas non plus grande envie; nous nous établîmes donc les uns et les autres au bivouac, fort tranquillement, en attendant l'ordre de nous couper la gorge.

Un général de cavalerie (1) de mes amis, qui était établi avec sa brigade dans un petit village fort près de notre camp, vint m'avertir qu'il avait un pâté et quelques bouteilles de vin blanc et me proposer d'en prendre ma part... Un pâtéf il y avait trois mois que je n'en avais vu l'ombre d'un seul; il était huit heures du matin, je crevais de faim, et nous courûmes environ une douzaine d'affamés sur le pâté; mais il était à peine entamé qu'une terrible canonnade nous força de remonter précipitamment à cheval, et il fallut aller se battre à jeun, chose la plus fâcheuse du monde, et qui n'a lieu que trop souvent dans l'armée française.

J'arrivai à temps pour faire monter mon régiment à cheval, les hussards autrichiens en avaient fait autant; une terrible canonnade s'engageait sur notre droite, ce qui ne nous

(i) Général Boyer.

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