BLESSÉ GRIÈVEMENT
Enfin, vers le soir, on apprit que la route était libre pour entrer à Leipzig; l'armée ennemie ayant perdu du terrain dans la journée, ses partis de cavalerie s'étaient aussi retirés; on me transporta donc dans cette ville, où j'arrivai vers huit ou neuf heures; mon logement y avait été fait d'avance, et l'on me coucha aussitôt que j'y fus arrivé, non sans me faire souffrir de si grandes douleurs que je me confirmai dans l'idée que j'avais les reins ou l'épine vertébrale fracassés. J'avais d'ailleurs vu à la bataille d'Ocana, en Espagne, un colonel de mes amis recevoir une contusion à peu près semblable dont il était mort trois jours après dans des douleurs atroces.
Je ne dormis pas de la nuit; j'avais (une forte fièvre, et je souffrais à crier; le danger de ma position, d'ailleurs, troublait ma pauvre tète déjà affaiblie par la diète et le sang que j'avais perdu (car on m'avait encore saigné deux fois le soir); hors d'état d'être transporté, que deviendrais-je si l'armée française était forcée de se retirer!
Le 17 et le 18 se passèrent dans de pareilles angoisses; mes souffrances physiques ne diminuaient pas non plus, et chaque pansement, qui consistait à me bassiner et frotter le dos avec de l'eau-de-vie camphrée, me faisait jeter les hauts cris, quoiqu'on s'y prit avec les plus grandes précautions pour me soulever de dessus mon oreiller.
Enfin, le 19 au point du jour, nous apprîmes que l'armée française se retirait; je reçus en même temps des nouvelles de mon régiment : il était anéanti; il n'en restait pas 100 hommes, et de 2â officiers présents le 16 au matin, 13 étaient tués ou blessés.
Le maréchal Augereau vint un moment après pour faire créneler la maison où j'étais et y poster quelques compagnies de grenadiers; il n'était donc pas possible que j'y restasse, et il me fit transporter dans mon lit, par quatre grenadiers, i l'hôtel de Bavière (dans Peterstrasse), où je pris la chambre qu'occupait le maréchal Ney, qui venait d'en partir; je crachais encore le sang à tout moment, malgré trois fortes saignées*
Ma tète était si faible, et tous ces événements arrivés coup sur coup me bouleversaient tellement, que j'étais dans une espèce de stupeur; mon cousin, le comte Louis de Saint-Chamans (1), qui était lieutenant dans mon régiment, ne m'avait pas quitté depuis ma blessure, et resta encore avec moi; le docteur Denoix (2), mon chirurgien, ne m'abandonna pas non plus, et ils gardèrent aussi mon valet de chambre.
Il était aisé de prévoir que nous allions être faits prisonniers; mes compagnons d'infortune s'occupèrent donc à cacher soigneusement tout l'or que nous avions, et qui se montait à une centaine de louis environ, et ils laissèrent en vue un sac d'argent où il pouvait y avoir 2 ou 300 francs pour satisfaire l'avidité des soldats et nous sauver des perquisitions qu'ils auraient faites sans cela.
Leurs arrangements ainsi pris, ils attendirent l'événement; quant à moi, j'étais presque insensible à tout, et une seule chose m'inquiétait, c'est qu'on ne me jetât à bas de mon lit pour voir s'il n'y avait rien de caché dans mes matelas; les douleurs que j'éprouvais quand on me remuait un peu étaient si vives, qu'il me semblait que le plus grand malheur que j'eusse à craindre était qu'on ne me touchât brutalement.
Quelques coups de fusil tirés dans les rues, et presque sous ma fenêtre, les cris de la populace, les hourras des Russes nous apprirent que l'ennemi était maître de la ville ; un instant avant, nous avions entendu dans la cour de notre auberge un grand bruit, et le docteur Denoix y ayant couru, avait en quelque sorte sauvé la vie à notre hôte, qu'un officier d'infanterie français voulait tuer parce qu'il lui refusait du pain; ce malheureux aubergiste avait déjà reçu un coup d'épée dans la gorge, dont sa cravate l'avait préservé, lorsque le docteur, qui était très fort, était arrivé assez à propos pour
(1) Sainl-Chamatiê (Louis-Gaêtan-Marie), né à Loches le 13 mars 1792, élève de Saint-Germain le 15 novembre 1809, sous-lieutenant au 7* ehasseors le 24 avril 1812, lieutenant au régiment des chasseurs du Roi le l«r mai 1814, capitaine adjudant-major au régiment des dragons de la garde royale le 1*'' janvier 1816.
(2) Denoix (Guillaume), né à Beleymas (Dordogne) le 20 juin 1783; chirurgien sous-aide 12 septembre 1805; chirurgien-major 1* septembre 1816 ; admis au traitement de réforme le 3 février 1823.