AMÉNITÉS DES ALLIÉS
mettre le holà et faire sortir cet officier; nous espérions, d'après cela, être mieux traités; mais, notre erreur était grande : la nation française était dans une exécration telle en Allemagne, que faire du mal à des Français paraissait une œuvre méritoire à ces bons Saxons.
Le garçon d'auberge conduisit soigneusement jusqu'à la porte de notre chambre une escouade de grenadiers pru»siens; ceux-ci y entrèrent, la baïonnette en avant, comme s'il s'était agi de donner l'assaut, et l'un d'eux, qui paraissait leur chef, demanda en entrant (en allemand) :
— Y a-t-il des Français ici?
Le docteur s'avançant vers lui :
— Nous sommes tous Français.
Le grenadier (en mauvais français) :
— L'argent?
Le docteur lui donna le sac que nous lui avions destiné; il le regarda intérieurement avec attention et parut s'en contenter; il le mit dans sa poche, et dit en français :
— La montre I
Le docteur lui donna la sienne, qu'il n'avait pas songé à cacher; mon cousin fit signe qu'il n'en avait pas; quanta mon valet de chambre, grand flandrin de dix-neuf ans, il tremblait si fort qu'il n'eut pas le courage de leur présenter une mauvaise patraque en argent qu'il avait dans son gousset, quoiqu'il en eût bonne envie; ils ne le fouillèrent pas, et elle lui resta.
Ils parurent satisfaits du petit butin qu'ils avaient fait sur nous et se retirèrent sans toucher à nos portemanteaux, où étaient notre linge et quelques menus effets; ils ne s'emparèrent pas non plus de nos armes.
Nous imaginâmes bien que nous n'en serions pas quittes pour cette visite, et mon cousin, qui avait été aux informations, mais seulement dans notre corridor, ayant appris que plusieurs généraux russes, dont un général en chef, venaient d'arriver dans cet hôtel pour y loger, le docteur alla leur demander une sauvegarde pour moi.
— Soyez tranquille, dit ce général, il ne lui arrivera rien;
j'ai donné les ordres les plus sévères sous ce rapport; les prisonniers seront bien traités.
— Mais, répondit le docteur, on vient de nous dépouiller.
— C'est impossible, répliqua le général, car nous avons prononcé peine de mort contre ce délit; ainsi, soyez tranquille.
— Mais, dit le docteur...
On le mit à la porte en lui recommandant d'être tranquille.
Nous fûmes effectivement assez tranquilles jusqu'à dix heures du soir; mes trois compagnons d'infortune venaient de se mettre sur leurs matelas, quand on frappa rudement à notre porte; il fallut ouvrir; c'était un officier de Cosaques, complètement soûl, qui entra en trébuchant dans notre petite chambre, et il s'établit le dialogue suivant entre lui et le docteur; ils parlaient fort mal allemand tous les deux, et j'en savais assez pour les entendre; l'officier cosaque disait quelques mots en français; je traduirai la conversation pour mes lecteurs.
Le Cosaque. — Donnez-moi de l'argent; je veux de l'argent.
Le Docteur. — Nous n'avons plus rien; les Prussiens nous ont tout pris ce matin.
Le Cosaque. — Les Prussiens t oh, les voleurs! donnez-moi vos montres; je veux vos montres.
Le Docteur. — Les Prussiens nous les ont prises ce matin; ils ne nous ont rien laissé.
Le Cosaque. — Les Prussiens!... Ces brigands... vous n'avez donc rien pour nous?
Le Docteur. — Hélas ! non, et voilà dans ce lit mon colonel blessé qui est bien mal, et qui se trouve privé de tout.
Le Cosaque. — Ces gueux, ces voleurs de Prussiens!... mais vous avez cependant encore quelque chose pour moi.
Le Docteur. — Voyez, regardez vous-même dans la chambre ; nous n'avons plus que nos habits.
Le Cosaque. — Voleurs de Prussiens!... mais voici de l'or I (Montrant la dragonne de mon sabre.)
Le Docteur. — C'est le «abre du colonel.
Le Cosaque. — Le colonel est prisonnier... il n'a plus