EN ROUTE POUR STRASBOURG
ment tous les malheureux qui voulaient approcher de la porte du salon; j'espérais qu'avec mes épaulettes de colonel et ma lettre de recommandation je serais mieux traité, et je mettais déjà la main sur la clef de ce salon qui, à tous les pauvres prisonniers, paraissait être le paradis; mais mon obstination me valut un bon de coup de crosse dans le ventre, et je me hÀtai de lâcher prise afin d'en éviter un second, qui était déjà en l'air.
Cette sortie me fit du mal, et je renonçai à obtenir plus que les autres; le vieux général Valory (1), doyen des gêné* raux prisonniers, me porta sur la liste des ofiiciers qui devaient être conduits en Suéde, avec mon cousin, mon docteur et mon valet de chambre, et nous partîmes pour Strakiund une vingtaine de jours après la bataille de Leipzig.
Notre convoi se composait d'environ 40 officiers; il y avait trois voitures pour les généraux et les colonels, le reste marchait à pied.
Nous restâmes plus de quinze jours avant d'arriver à Stralsund; je fus bien malade en route; ma blessure me faisait souffrir intérieurement, et j'éprouvais des douleurs de poitrine insupportables.
Nous étions reçus dans les villes où nous passions avec moins d'insolence que je ne l'aurais cru; les Allemands sont bons, excepté les Prussiens, et ils eurent quelques égards pour notre malheureuse position; nous n'étions plus à craindre, et c'était le cas de dire : Morte la bête, mort le venin.
Pendant la route, nous ne recevions aucune paye; les habitants qui étaient chargés de nous loger, l'étaient aussi de nous nourrir: nous étions presque toujours dans de mauvaises auberges ou chez de pauvres gens; aussi, pendant le premier mois de captivité, je vécus de pruneaux et de veau rôti;
(1) Valory (Louis-Guy-Henri, baron de), né à Toul le 20 mars 1757, t 8 avril 1817, sous-lientenant an 38* d'infanterie ci-devant Turenne le S9 septembre 1775, démissionnaire en 1777, adjudant général, chef de bataillon, il organisa la garde nationale de la Heorthe en 1702; chef de la 12* demi-brigade le 15 fructidor an IV, général de brigade le 11 fructidor an XI, retraité le 4 septembre 1815.
encore faisions-nous souvent notre premier repas de la journée à huit heures du soir, et nous mangions en route quelques croûtes, reste du souper de la veille. Il y avait dans notre convoi des colonels et autres officiers qui, ayant été dépouillés de tout au moment où ils avaient été pris, se trouvaient sans aucune espèce de ressources et seraient morts de faim, si ceux d'entre nous qui avaient sauvé quelques louis de la bagarre n'avaient pas pris soin d'eux; je m'étais chargé d'un colonel nommé Fortier (1), et je lui ai rendu bien des petits services qui, dans la circonstance où nous étions, devenaient bien essentiels; il ne m'en a jamais remercié, ni remboursé; il a sans doute trouvé que ma conduite était toute naturelle, et, au fait, il avait raison.
A notre arrivée à Stralsund, on nous envoya dans une petite ville voisine, où nous étions fort bien; les habitants, la plupart commerçants, étaient les meilleures gens du monde, et nous y fûmes bien logés et bien traités; mais nous n'y restâmes que quelques jours, et de là on nous envoya à Rostock, où nous recevions un demi-thaler (2) par jour pour toutes nos dépenses : ceux qui n'avaient que cela vécurent misérablement; mon cousin, le docteur et moi, nous nous mîmes en pension dans une bonne auberge sur la place, avec les autres prisonniers qui possédaient quelque argent, et nous y vivions assez bien.
Nous restâmes là près de trois semaines pendant lesquelles ma santé parut se rétablir un peu; on oublia ses chagrins, et nous pensions à nous amuser; il n'y avait alors aucune garnison à Rostock, et avec nos uniformes, quoique sans armes, nous avions encore l'air d'être les maîtres; nous allions au spectacle et nous y faisions du train; nous imposions silence à l'orchestre, ou aux acteurs, ou môme au parterre s'il se fâchait, et personne ne nous tenait tête; je rêvais quelquefois que nous étions encore les maîtres de l'Allemagne, et que
(i) Portier (Ferjus), né à Losne (Côte-d'Or) le 25 novembre 1768, canonnier à la l** compagnie d'artillerie de Paris le i*' septembre 1792, lieutenant le 20 janvier 1794, chef de bataillon à la 89* demi-brigade le l*' novembre 1807t colonel du S7* de ligne le 15 novembre 1812.
(2) Environ 1 fr. 90 de notre monnaie.