‹ Mémoires du général cte de Ségur. Ed. nouv. publiée par les soins de son petitfilsChapitre 7 sur 11 · COMBAT DE VALOUTINA · texte numérisé non relu

COMBAT DE VALOUTINA

dans la ville par leur année ; et comme elle en a emmené les habitants, ces malheureux sont restés, trois jours, ignorés, sans secours, entassés pêle-mêle, mourants et morts, et croupissant dans une horrible infection. Ils ont enfin été recueillis et mêlés à nos blessés, qui étaient au nombre de sept cents comme ceux des Russes. Nos chirurgiens ont employé jusqu'à leurs chemises et celles de ces malheureux pour les panser; car déjà le linge manque.

Lorsque enfin les blessures de ces infortunés s'améliorent, et qu'il ne faut plus qu'une nourriture saine pour achever leur guérison, ils périssent faute de subsistance : Français ou Russes, peu échappent. Ceux que la perte d'un membre ou leur faiblesse empêche d'aller chercher quelques vivres, succombent les premiers. Ces désastres se répètent partout où l'Empereur n'est pas ou n'est plus, sa présence attirant, et son départ entraînant tout après lui, enfin ses ordres n'étant scrupuleusement accomplis qu'à sa portée.

A Smolensk, les hôpitaux ne manquent point : quinze grands bâtiments de briques ont été sauvés du feu ; on a même trouvé de l'eau-de-vie, des vins, quelques médicaments, et nos ambulances de réserve nous ont enfin rejoints ; mai s rien ne suffit. Les chirurgiens travaillent nuit et jour ; on n'en est qu'à la seconde nuit, et déjà tout manque pour panser les blessés : il n'y a plus de linge, on est forcé d'y suppléer par le papier trouvé dans les archives. Ce sont des parchemins qui servent d'attelles et de draps-fanons, et ce n'est qu'avec de l'étoupe et

du coton de bouleau qu'on peut remplacer la charpie.

Nos chirurgiens, accablés, s'étonnent. Depuis trois jours un hôpital de cent blessés est oublié; un hasard vient de le faire découvrir : Eapp a pénétré dans ce lieu de désespoir! J'en épargnerai l'horreur à ceux qui me liront. Pourquoi faire partager ces terribles impressions dont l'âme reste flétrie ? Rapp ne les épargna pas à Napoléon, qui fit distribuer son propre vin et plusieurs pièces d'or à ceux de ces infortunés qu'une vie tenace animait encore, ou qu'une nourriture révoltante avait soutenus.

Mais à la violente émotion que ces rapports laissèrent dans l'âme de l'Empereur, se joignait une effrayante considération. L'incendie de Smolensk n'était plus à ses yeux l'effet d'un accident de guerre fatal et imprévu, ni même le résultat d'un acte de désespoir : c'était le résultat d'une froide détermination. Les Russes avaient mis à détruire, le soin, l'ordre, l'à-propos qu'on apporte à conserver!

Dans ce même jour, les réponses courageuses d'un pope, le seul qu'on trouva dans Smolensk, l'éclairèrent encore davantage sur l'aveugle fureur qu'on avait inspirée à tout le peuple russe. Son interprète, qu'effrayait cette haine, amena ce pope devant l'Empereur. Le prêtre vénérable lui reprocha d'abord avec fermeté ses prétendus sacrilèges; il ignorait que c'était le général rosse luimême qui avait fait incendier les magasins du commerce et les clochers, et qu'il nous accusait de ces horreurs, afin que les marchands et les paysans ne séparassent pas leur cause de celle de la noblesse.

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L'Empereur l'écouta attentivement : « Mais votre ■< église, lui dit-il enfin, a-t-elle été brûlée ? — Non, Sire, •< répliqua le pope ; Dieu sera plus puissant que vous ; il « la protégera, car je l'ai ouverte à tous les malheureux « que l'incendie de la ville laisse sans asile ! » Napoléon ému lui répondit : «: Vous avez raison ; oui, Dieu veille lera sur les victimes innocentes de la guerre ; il vous <» récompensera de votre courage. Allez, bon prêtre, re- <c tournez à votre poste. Si tous vos popes eussent imité ■■ votre exemple, s'ils n'eussent pas trahi lâchement la « mission de paix qu'ils ont reçue du ciel, s'ils n'eussent <( pas abandonné les temples que leur seule présence c rend sacrés, mes soldats auraient respecté vos saints « asiles ; car nous sommes tous chrétiens, et votre Bog « est notre Dieu ! »

A ces mots Napoléon renvoya le prêtre à son temple, avec une escorte et des secours. TTn cri déchirant s'éle\a à la vue des soldats qui pénétraient dans cet asile. Uue multitude de femmes et d'enfants effarés se pressèrent autour de l'autel ; mais le pope élevant la voix leur cria : i Rassurez- vous ! j'ai vu Napoléon, je lui ai parlé. Oh î ï comme on nous avait trompés, mes enfants ! l'Empe- ( reur de France n'est point tel qu'on vous l'a représenté. < Apprenez que lui et ses soldats connaissent et adorent ( le même Dieu que nous. La guerre qu'il apporte n'est >k point religieuse ; c'est un démêlé politique avec notre « empereur. Ses soldats ne combattent que nos soldats. <c Ils n'égorgent point, comme on nous l'avait dit, les <c vieillards, les femmes et les enfants. Rassurez-vous

<( donc ; et remercions Dieu d'être délivrés du pénible <( devoir de les haïr comme des païens, des impies et des « incendiaires! » Alors le pope entonna un cantique d'action de grâces, que tous répétèrent en pleurant.

Mais ces paroles mêmes montraient à quel point cette nation avait été abusée. Le reste des habitants avait fui. Désormais ce n'était donc plus leur armée seulement, c'était la population, c'était la Russie tout entière qui reculait devant nous. Avec cette population, l'Empereur sentait s'échapper de ses mains l'un de ses plus puissants moyens de conquête.

En effet, de Vitepsk, Napoléon avait chargé deux des siens de sonder l'esprit de ces peuples. Il s'agissait de les gagner à la liberté, et de les compromettre dans notre cause par un soulèvement plus ou moins général. Mais on n'avait pu agir que sur quelques paysans isolés, abrutis, et que peut-être les Russes avaient laissés comme espions au milieu de nous. Cette tentative n'avait servi qu'à mettre son projet à découvert, et les Russes en garde contre lui.

D'ailleurs, ce moyen répugnait à Napoléon, que sa nature portait bien plus vers la cause des rois que vers celle des peuples. Il s'en servit négligemment. Plus tard, dans Moscou, il reçut plusieurs adresses de différents chefs de famille. On s'y plaignait d'être traité par les seigneurs comme des troupeaux de bêtes, que l'on vend et que l'on échange à volonté. On y demandait que Napoléon proclamât l'abolition de l'esclavage. Us s'offraient pour chefs de plusieurs insurrections partielles, qu'ils promettaient de rendre bientôt générales.

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Ces offres furent repoussées. On aurait vu, chez on peuple barbare, une liberté barbare, une licence effrénée, effroyable ! quelques révoltes partielles en avaient jadis donné la mesure. Les nobles russes, comme les colons de Saint-Domingue, enssent été perdus. Cette crainte prévalut dans l'esprit de Napoléon, ses paroles l'exprimèrent ; elle le détermina à ne plus chercher à exciter un mouvement qu'il n'aurait pu régler.

Au reste, ces maîtres s'étaient défiés de leurs esclaves. Au milieu de tant de périls, ils distinguèrent celui-ci comme le plus pressant. Ils agirent d'abord sur l'esprit de leurs malheureux serfs, abrutis par tous les genres de servitude. Leurs prêtres, qu'ils sont accoutumés à croire, les abusèrent par des discours trompeurs : on persuada à ces paysans que nous étions des légions de démons, commandés par l'antechrist, des esprits infernaux dont la vue excitait l'horreur ; notre attouchement souillait. Nos prisonniers s'aperçurent que les ustensiles dont ils s'étaient servis, ces malheureux n'osaient plus s'en servir, et qu'ils les réservaient pour les animaux les plus immondes.

Cependant nous approchions, et devant nous toutes ces fables grossières allaient s'évanouir. Mais voilà que ces nobles reculent avec leurs serfs dans l'intérieur du pays, comme à l'approche d'une grande contagion. Richesses, habitations, tout ce qui pouvait les retenir ou nous servir est sacrifié. Ils mettent la faim, le feu, le désert, entre eux et nous ; car c'était autant contre leurs serfs que contre Napoléon que cette grande résolution s'exécutait. Ce n'était donc plus une guerre de rois qu'il

fallait poursuivre, mais une guerre de classe, une guerre de parti, une guerre de religion, une guerre nationale, toutes les guerres à la fois !

L'Empereur envisage alors toute l'énormité de son entreprise : plus il avance, et plus elle s'agrandit devant lui. Tant qu'il n'a rencontré que des rois, plus grand qu'eux tous, pour lui leurs défaites n'ont été que des jeux. Mais les rois sont vaincus , il en est aux peuples ; et c'est une autre Espagne, mais lointaine, stérile, infinie, qu'il retrouve encore à l'autre bout de l'Europe. Il s'étonne, hésite, et s'arrête !

A Vitepsk, quelque décision qu'il eût prise, il lui fallait Smolensk, et il semble qu'il ait remis à Smolensk à se déterminer. C'est pourquoi une même perplexité le ressaisit ; elle est d'autant plus vive, que ces flammes, cette épidémie, ces victimes qui l'entourent, ont tout aggravé ; une fièvre d'hésitation s'empare de lui : ses regards se portent sur Kief, Pétersbourg et Moscou.

A Kief, il envelopperait Tchitchakof et son armée ; il débarrasserait le flanc droit et les derrières de la Grande Armée ; il couvrirait les provinces polonaises les plus productives en hommes, vivres et chevaux ; tandis que des cantonnements fortifiés, à Mohilef, Smolensk, Vitepsk Polotsk, Dunabourg et Riga, défendraient le reste. Derrière cette ligne, et pendant l'hiver, il soulèverait et organiserait toute l'ancienne Pologne, pour la précipiter au printemps sur la Russie, opposer une nation à nne nation, et rendre la guerre égale.

Cependant, à Smolensk, il se trouve au nœud des rou-

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tes de Pétersbourg et de Moscou ; à vingt-neuf marches de Tune de ces deux capitales, et à quinze de l'autre. Dans Pétersbourg, c'est le point central du gouvernement, le nœud où tous les fils de l'administration se rattachent, le cerveau de la Russie ; ce sont ses arsenaux de terre et de mer ; c'est enfin le seul point de communication entre la Russie et l'Angleterre, dont il s'emparera. La victoirede Polotsk, qu'il vient d'apprendre, semble le pousser dans cette direction. En marchant d'accord avec Saint- Cyr sur Pétersbourg, il enveloppera "Wittgenstein, et fera, tomber Riga devant Macdonald.

D'un autre côté, dans Moscou, c'est la noblesse, la nation qu'il attaquera dans ses propriétés, dans son antique honneur. Le chemin de cette capitale est plus court, il offre moins d'obstacles et plus de ressources ; la grande armée russe, qu'il ne peut négliger, qu'il faut détruire, s'y trouve, et les chances d'une bataille, et l'espoir d'ébranler la nation, en la frappant au cœur dans cette guerre nationale.

De ces trois projets, le dernier lui paraît seul possible, malgré la saison qui s'avance. Cependant l'histoire de Charles XII était sous ses yeux ; non celle de Voltaire, qu'il venait de rejeter avec impatience, la jugeant romanesque et infidèle, mais le journal d'Adlerfeld, qu'il lisait et qui ne l'arrêta point. Dans le rapprochement de ces deux expéditions, il trouvait mille différences auxquelles il se rattachait ; car qui peut être juge dans sa propre cause? Et de quoi sert l'exemple du passé, dans un monde où il ne se trouve jamais deux hommes,

deux choses, ni deux positions absolument semblables ?

Toutefois, à cette époque, on entendit souvent le nom de Charles XII sortir de sa bouche !

Mais les nouvelles qui arrivaient de toutes parts excitaient son ardeur, comme à Vitepsk. Ses lieutenants semblaient avoir fait plus que lui : les combats de Mohilef, de Molodeczna, et de Valoutina, étaient des batailles rangées, où Davout, Schwartzenberg et Ney étaient vainqueurs. A sa droite, sa ligne d'opération paraissait couverte ; devant lui , l'armée ennemie fuyait ; à sa gauche, à Slowna, le 17 août, le duc de Reggio, après avoir attiré Wittgenstein sur Polotsk, y venait d'être attaqué. L'attaque de Wittgenstein avait été vive et acharnée ; elle avait échoué, mais il conservait sa position offensive, et le maréchal Oudinot avait été blessé. Saint-Cyr l'a remplacé dans le commandement de cette armée, composée d'environ trente mille Français, Suisses et Bavarois. Dès le lendemain ce général, à qui le commandement ne plaisait que lorsqu'il l'exerçait seul et en chef, en a profité pour donner sa mesure aux siens et à l'ennemi, mais froidement, suivant son caractère, et en combinant tout.

Depuis le point du jour jusqu'à cinq heures du soir, il trompa l'ennemi par la proposition d'un accord pour retirer les blessés, et surtout par des démonstrations de retraite. En même temps il ralliait en silence tousses combattants; il les disposait en trois colonnes d'attaque, et les cachait derrière le village de Spas, et dans des plis de terrain.

A cinq heures, tput étant prêt, et Wittgenstein endor-

mi, il donne le signal : aussitôt son artillerie éclate, et ses colonnes se précipitent. Les Russes, surpris, résistent vainement : d'abord leur gauche est enfoncée, bientôt leur centre fuit en déroute ; ils abandonnent mille prisonniers, vingt pièces de canon, un champ de bataille couvert de morts, et l'offensive, dont Saint-Cyr, trop faible, ne pouvait feindre d'user que pour mieux se défendre.

Dans ce choc court, mais rude et sanglant, l'aile droite des Russes, qui s'appuyait à la Dûna, résista opiniâtrement. Il fallut en venir à la baïonnette an travers d'une épaisse mitraille. Tout réussit; mais lorsqu'on croyait n'avoir plus qu'à poursuivre, tout pensa être perdu : des dragons russes, suivant les uns, et suivant d'autres des chevaliers-gardes, risquèrent une charge sur une batterie de Saint-Cyr; une brigade française, placée pour la soutenir, s'avança, puis tout à coup tourna le dos, et s'enfuit à travers nos canons, qu'elle empêcha de tirer. Les Russes y arrivèrent pêle-mêle avec les nôtres ; ils sabrèrent nos canonniers, renversèrent les pièces, et poussèrent si vivement nos cavaliers, que ceux-ci, toujours de plus en plus effarouchés, passèrent en déroute sur leur général en chef et sur son état-major, qu'ils culbutèrent. Le général Saint-Cyr fut obligé de fuir à pied. Il se jeta dans le fond d'un ravin, qui le préserva de cette bourrasque. Déjà les dragons russes touchaient aux maisons de Polotsk, lorsqu'une manœuvre prompte et habile de Berckeim et du 43 de cuirassiers français termina cette échauffourée. Les lùusses disparurent dans les bois.

Le lendemain Saint-Cyr les fit poursuivre, mais seulement pour éclairer leur retraite, marquer la victoire, et en recueillir encore quelques fruits. Pendant les deux mois qui suivirent, jusqu'au 18 octobre, Wittgenstein le respecta. De son côté, le général français ne s'occupa plus qu'à observer son ennemi, à maintenir ses communications avec Macdonald, Yitepsk et Smolensk, à se fortifier dans sa position de Polotsk, et surtout à y vivre.

Dans cette journée du 18, quatre généraux, quatre colonels, et beaucoup d'officiers, avaient été blessés. Parmi eux, l'armée remarqua les généraux bavarois Deroy et Liben. Ils succombèrent le 22 août. Ces généraux étaient du même âge; ils avaient été du même régiment ; ils firent les mêmes guerres ; ils marchèrent à peu près du même pas dans leur chanceuse carrière, qu'une même mort, dans la même bataille , termina glorieusement ! On ne voulut pas séparer par le tombeau ces guerriers que la vie et la mort elle-même n'avaient pu désunir : une même sépulture les reçut.

A la nouvelle de cette victoire, l'Empereur envoya le bâton de maréchal au général Saint-Cyr. Il mit un grand nombre de croix à sa disposition, et plus tard il approuva la plupart des avancements demandés.

Malgré ces succès, la détermination de dépasser Smolensk était trop périlleuse pour que Napoléon s'y décidât seul : il fallut qu'il s'y fît entraîner. Après Yaloutina, le corps de Ney, fatigué, avait été remplacé par celui de Davout. Murât, comme roi , comme beau-frère de l'Empereur, et par son ordre, devait commander. Ney s'y étai

soumis, moins par condescendance que par conformité de caractère. Ils furent d'accord par leur ardeur.

Mais Davout, dont le génie méthodique et tenace contrastait avec l'emportement de Murât, qu'enorgueillissaient le souvenir et le surnom de deux grandes victoires, s'irrita de cette dépendance. Ces chefs, fiers, et du même âge, compagnons de guerre, qui s'étaient vu grandir réciproquement, et que gâtait l'habitude de n'avoir obéi qu'à un grand homme, n'étaient guère propres à se commander l'un à l'autre, Murât surtout, qui, trop souvent, ne savait pas se commander à lui-même.

Toutefois Davout obéit, mais de mauvaise grâce, mal, comme la fierté blessée sait obéir. Il affecta de cesser aussitôt toute correspondance directe avec l'Empereur. Celai-ci, surpris, lui ordonna de la reprendre, alléguant sa défiance pour les rapports de Murât. Davout s'autorisa de cet aveu : il ressaisit son indépendance. Dès lors l'avantgarde eut deux chefs. Ainsi l'Empereur, fatigué, souffrant accablé de trop de soins de toute espèce, et forcé à des ménagements pour ses lieutenants, disséminait le pouvoir comme ses armées, malgré ses préceptes et ses anciens exemples. Les circonstances, auxquelles il avait tant de fois commandé, devenaient plus fortes que lui, et le commandaient à leur tour.

Cependant, Barclay ayant reculé sans résistance jusqu'auprès de Dorogobouje, Murât n'eut pas besoin de Davout, et l'occasion manqua à leur mésintelligence; mais à quelques werstes de cette ville, le 23 août, vers onze heures du matin, un bois peu épais, que le roi

voulut reconnaître, lui fut vivement disputé : il fallut l'emporter deux fois.

Murât, surpris de cette résistance et à cette heure, s'opiniâtra : il perça ce rideau, et vit au delà toute l'armée russe rangée en bataille. L'étroit ravin de la Luja l'en séparait ; il était midi ; l'étendue des lignes russes, surtout vers notre droite, les préparatifs, l'heure, le lieu, ôelui où Barclay avait rejoint Bagrarion ; le choix du terrain, assez convenable pour un grand choc, tout lui fit croire à une bataille : il dépêcha vers l'Empereur pour l'en prévenir.

En même temps il ordonna à Montbrun de passer le ravin sur sa droite, avec sa cavalerie, pour reconnaître et déborder la gauche de l'ennemi. Davout et ses cinq divisions d'infanterie s'étendaient de ce côté ; il protégeait Montbrun ; le roi les rappela à sa gauche, sur la grande route, voulant, dit-on, soutenir le mouvement de flanc de Montbrun par quelques démonstrations de front.

Mais Davout répondit : « Que ce serait livrer notre i aile droite, au travers de laquelle l'ennemi arriverait « derrière nous sur la grande route, notre seule retraite ; « qu'ainsi il nous forcerait à une bataille, que lui, Davout, « avait ordre d'éviter, et qu'il éviterait, ses forces étant « insuffisantes, la position mauvaise, et se trouvant sous « les ordres d'un chef qui lui inspirait peu de confiance. » " Puis aussitôt il écrivit à Napoléon qu'il se pressât d'arriver, s'il ne voulait pas que Murât engageât sans lui une bataille.

A cette nouvelle, qu'il reçut dans la nuit du 24 au 25 août, Napoléon sortit avec joie de son indécision. Pour

ce génie entreprenant et décisif elle était un supplice ; il accourut avec sa garde, et fit douze lieues sans s'arrêter ; mais dès la veille au soir l'armée ennemie avait disparu.

De notre côté, sa retraite fut attribuée au mouvement de Montbrun ; du côté des Russes, à Barclay, et à une fausse position prise par son chef d'état-major, qui avait mis le terrain contre lui, au lieu de s'en servir. Bagration s'en était aperçu le premier, sa fureur avait éclaté sans mesure : il cria à la trahison !

La discorde était dans le camp des Russes comme à notre avant-garde. La confiance dans le chef, cette force des armées, y manquait : chaque pas y paraissait une faute, chaque parti pris, le pire. La perte de Smolensk irait tout aigri ; la réunion des deux corps d'armée augmenta le mal. Plus cette masse russe se sentait forte, plus son général lui semblait faible. Le cri devint universel : on demanda hautement un autre chef. Cependant quelques hommes sages intervinrent ; Kutusof fut annoncé, et l'orgueil humilié des Russes l'attendit pour combattre.

De son côté l'Empereur, déjà à Dorogobouje, n'hésite plus. Il sait qu'il porte partout avec lui le sort de l'Europe ; que le lieu où il se trouvera sera toujours celui où se décidera le destin des nations : qu'il peut donc s'avancer sans craindre les suites menaçantes de la défection v des Suédois et des Turcs. Ainsi il néglige les armées ennemies d'Essen à Riga, de Wittgenstein devant Polotsk, d'Hœrtel devant Bobruisk, de Tchitchakof en Volhinie. C'étaient cent vingt mille hommes, dont le nombre ne pouvait que s'augmenter ; il les dépasse, il s'en laisse en-

vironner avec indifférence, assure que tous ces vains obstacles de guerre et de politique tomberont au premier bruit du coup de foudre qu'il va porter.

Et cependant sa colonne d'attaque, forte encore, à son 'départ de Vitepsk, de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, est déjà réduite à cent cinquante-sept mille ; elle est affaiblie de vingt-huit mille hommes, dont la moitié occupe Vitepsk, Orcha, Mohilef et Smolensk. Le reste a été tué, blessé, ou traîne et pille, en arrière de lui, nos alliés et les Français eux-mêmes.

Mais cent cinquante-sept mille hommes suffisaient pour détruire l'armée russe par une victoire complète, et pour s'emparer de Moscou. Quant à leur base d'opération, malgré ces cent vingt mille Russes qui la menaçaient, elle paraissait assurée. La Lithuanie, la Diina, le Dnieper Smolensk enfin, étaient ou allaient être gardés vers Riga et Dunabourg, par Macdonald et trente-deux mille hommes; vers Polotsk, par Saint-Cyr et trente mille hommes ; à Vitepsk, Smolensk et Mohilef, par Victor et quarante mille hommes; devant Bobruisk, par Dombrowski et douze mille hommes; sur le Bug, par Schwartzenberg et Régnier, à la tête de quarante-cinq mille hommes. Napoléon comptait encore sur les divisions L< tison et Durutte, fortes de vingt-deux mille hommes, qui déjà s'approchaient de Kœnigsberg et de Varsovie; et.; sur quatre-vingt mille hommes de renfort, qui tous devaient être entrés en Russie avant le milieu de novembre.

C'était, avec les levées lithuaniennes et polonaises,

e'appuyer sur deux cent quatre-vingt mille hommes, pour faire, avec cent cinquante mille autres, une invasion de quatre-vingt-treize lieues ; car telle était la distance de Smolensk à Moscou.

Mais ces deux cent quatre-vingt mille hommes étaient commandés par six chefs différents, indépendants l'un de l'autre, et dont le plus élevé, celui qui occupait le centre, celui qui semblait chargé de donner, comme intermédiaire, quelque ensemble aux opérations des cinq autres, était un ministre de paix et non de guerre.

D'ailleurs les mêmes causes, qui déjà avaient diminué d'un tiers les forces françaises entrées les premières en Russie, devaient disperser ou détruire, dans une bien plus grande proportion, tous ces renforts. La plupart arrivaient par détachements, formés en bataillons provisoires de marche, sous des officiers nouveaux pour eux, qu'ils devaient quitter au premier jour, sans aiguillon de discipline, d'esprit de corps ni de gloire, et traversant un sol dévoré, que la saison et le climat allaient rendre chaque jour plus nu et plus rude.

Cependant Napoléon voit Dorogobouje en cendres comme Smolensk ; surtout le quartier des marchands, de ceux qui avaient le plus à perdre, que leurs richesses pouvaient retenir ou ramener parmi nous, et qui, par leur p>sition, formaient une espèce de classe intermédiaire, un commencement de tiers état que la liberté pouvait séduire.

Il sent bien qu'il sort de Smolensk, comme il y est arrivé, avec l'espoir d'une bataille, que l'indécision et les

discordes des généraux russes ont encore ajournée. Mais sa détermination est prise : il n'accueille plus que ce qui peut l'y soutenir. Il s'acharne sur les traces de ses ennemis ; son audace s'accroît de leur prudence; il appelle leur circonspection pusillanimité, leur retraite fuite ; il méprise pour espérer !

L'Empereur était accouru si rapidement à Dorogobouje, qu'il fut obligé de s'y arrêter pour attendre son armée et laisser Murât pousser l'ennemi. Il en repartit le 24 août ; l'armée marchait sur trois colonnes de front : l'Empereur, Murât, Davout et Ney au milieu, sur le grand chemin de Moscou ; Poniatowski à droite ; l'armée d'Italie à gauche.

La colonne principale, celle du centre, ne trouvait rien sur une route où son avant-garde ne vivait elle-même que des restes des Russes ; elle ne pouvait guère s'écarter de sa direction, faute de temps, dans une marche si rapide. D'ailleurs les colonnes de droite et de gauche dévoraient tout à ses côtés. Pour mieux vivre, il aurait fallu partir chaque jour plus tard, s'arrêter plus tôt, puis s'étendre davantage sur ses flancs pendant la nuit : ce qui n'est, guère possible sans imprudence, quand on est aussi près de l'ennemi.

Ce fut de Slawkowo, à quelques lieues en avant de! Dorogobouje, et le '27 août, que Napoléon envoya au maréchal Victor, alors sur le Niémen , l'ordre de se rendre à Smolensk. La gauche de ce maréchal occupera Vitepsk, sa droite Mohilef, son centre Smolensk. Là il secourra Saint-Cyr au besoin, il servira de point d'appui

i l'armée de Moscou , et maintiendra ses communications ivec la Lithuanie.

Dans cette marche, il se plut à dater du milieu de la vieille Russie une foule de décrets qui allaient atteindre jusqu'à de simples hameaux français : voulant paraître à la fois présent partout , remplir de plus en plus la terre ie sa puissance, effet de cette inconcevable grandeur croissante de l'âme, dont l'ambition n'a d'abord eu pour but qu'un simple jouet , et qui finit par désirer l'empire du monde.

Murât poussa l'ennemi au delà de l'Osma, rivière étroite, mais encaissée et profonde, comme la plupart des rivières de ce pays ; effet des neiges, et ce qui, à l'époque des grandes fontes, empêche les débordements. L'arrièregarde russe , couverte par cet obstacle , se retourna et s'établit sur les hauteurs de la rive opposée. Murât fit sonder le ravin : on trouva un gué. Ce fut par ce défilé étroit et incertain qu'il osa marcher contre les Russes, s'aventurer entre la rivière et leur position , s'ôtant ainsi toute retraite , et faisant d'une escarmouche une affaire désespérée. En effet, les ennemis descendirent en force de lei r hauteur, le poussèrent, le culbutèrent jusque sur les bords du ravin, et faillirent l'y précipiter. Mais Murât s'obstina dans sa faute, l'outra, et en fit un succès. Le quatrième de lanciers enleva la position, et les Russes sVJèrent coucher non loin de là, contents de nous avoir jeun acheter chèrement un quart de lieue de terrain, u'ils nous auraient abandonné gratuitement pendant

nuit.

Au plus fort du danger, une batterie du prince d'Eckmiïhl refusa deux fois de tirer. Son commandant allégua ses instructions, qui lui défendaient, sous peine de destitution, de combattre sans l'ordre de Davout. Cet ordre vint, selon les uns, à propos, selon d'autres , trop tard. Je rapporte cet incident, parce que le lendemain il fut le sujet d'une grande querelle entre Murât et Davout , devant l'Empereur, à Semlewo.

Le roi reprocha au prince une circonspection lente , et surtout une inimitié qui datait de l'Egypte. Il s'emporta jusqu'à lui dire que, s'ils avaient un différend, ils devaient le vider entre eux seuls, mais que l'armée ne devait pas en souffrir.

Davout, irrité, accusa le roi de témérité : suivant lui,' « son ardeur irréfléchie compromettait sans cesse ses « troupes, et prodiguait inutilement leur vie, leurs for- <( ces et leurs munitions.

Davout finit en disant : « Qu'ainsi périrait toute la •t cavalerie; qu'au reste Murât était le maître d'en dis- «( poser, mais que pour l'infanterie du premier corps, « tant qu'il la commanderait, il ne l;i laisserait pas ainsi <c prodiguer. »

Le roi ne resta pas sans réponse. On vit l'Empereur?! les écouter en se jouant avec un boulet russe qu'il poussait de son pied. Il semblait qu'il y avait dans cette mésintelligence entre ces chefs quelque chose qui ne lui déplaisait pas. Il n'attribuait leur animosité qu'à leur ardeur, sachant bien que la gloire est de toutes les passions la plus jalouse.

L'impatiente ardeur de Murât plaisait à la sienne. Comme on n'avait pour vivre que ce qu'on trouvait, tout était à l'instant dévoré; c'est pourquoi il fallait avoir fini promptement avec l'ennemi, et passer vite. D'ailleurs, la crise générale en Europe était trop forte, la position trop critique pour y demeurer, lui trop impatient : il voulait en finir à tout prix, pour en sortir.

L'impétuosité du roi semblait donc mieux répondre à son anxiété que la sagesse méthodique du prince d'Eckniiihl. Aussi, quand il les congédia, dit-il doucement à Davout : « Qu'on ne pouvait pas réunir tous les genres « de mérite ; qu'il savait mieux livrer une bataille que <c pousser une avant-garde. »

Après quoi il les renvoya, avec l'ordre de s'entendre mieux à l'avenir.

Les deux chefs retournèrent à leur commandement et à leur haine. La guerre ne se faisant qu'à la tète de la colonne, ils se la disputaient.

Le 28 août l'armée traversa les vastes plaines du gouvernement de Viazma ; elle marchait en toute hâte, toute à la fois, à travers champs, et plusieurs régiments de front, chacun formant une colonne courte et serrée. La giande route était abandonnée à l'artillerie, à ses voitures, aux ambulances. L'Empereur à cheval fut vu partout; les lettres de Murât et l'approche de Viazma l'abusaient encore de l'espoir d'une bataille : on l'entendait calculer en marchant les milliers de coups de canon dont il pourrait écraser l'armée ennemie.

Mais Barclay ne luttait que contre notre avant-garde ,

et autant qu'il le fallait pour nous ralentir sans nous rebuter.

Cette détermination de Barclay, l'affaiblissement de l'armée, les querelles de ses chefs, l'approche du moment décisif, inquiétaient Napoléon. A Dresde, à Yitepsk, à Smolensk même , il avait vainement espéré une communication d'Alexandre. A Ribky, vers le 28 août, il paraît la demander : une lettre de Berthier à Barclay, peu remarquable du reste, se terminait ainsi : « L'Empereur « me charge de vous prier de faire ses compliments à l'Em- « pereur Alexandre : dites-lui que les vicissitudes de la «c guerre, ni aucune circonstance, ne peuvent altérer « l'amitié qu'il lui porte ! »

Dans cette journée du 28 août, l'avant-garde repoussa les Russes jusque dans Viazraa; l'armée, altérée par la marche, la chaleur et la poussière, manqua d'eau : on se disputa quelques bourbiers ; on se battit près des sources, bientôt troublées et taries; l'Empereur lui-même dut se contenter d'une bourbe liquide.

Pendant la nuit, l'ennemi détruisit les ponts de la Viazma, pilla cette ville et y mit le feu ; Murât et Davout s'avancèrent précipitamment pour l'éteindre. L'ennemi défendit son incendie, mais la Viazma était guéable près des débris de ses ponts ; on vit alors une partie de l'avant-garde combattre les incendiaires, et l'autre l'incendie, dont elle se rendit maîtresse.

Dans cette occasion, des hommes d'élite furent envoyées à l'avant-garde; ils eurent l'ordre de serrer les ennemis de près dans Viazma, et de voir qui d'eux ou de

nos soldats étaient les incendiaires. Leur rapport dut achever de dissiper les doutes de l'Empereur sur la funeste résolution des Russes.

On trouva dans cette ville quelques ressources, que le pillage eut bientôt gaspillées. Napoléon en la traversant vit ce désordre ; il s'irrita violemment , poussa son cheval au milieu des groupes de soldats frappa les uns, culbuta les autres, fit saisir un vivandier, et ordonna qu'il fût à l'instant jugé et fusillé. Mais on savait la portée de ce mot dans sa bouche, et que plus ses accès de colère étaient violents, plus ils étaient promptement suivis d'indulgence. On se contenta donc de placer, un instant après, ce malheureux à genoux sur son passage ; on mit à côté de lui une femme et quelques enfants , qu'on fit passer pour les siens. L'Empereur, déjà indifférent, demanda ce qu'ils voulaient , et le fit mettre en liberté.

Il était encore à cheval quand il vit revenir vers lui Belliard, depuis quinze ans le compagnon de guerre, et alors le chef d'état-major de Murât. Etonné, il crut à un malheur. D'abord Belliard le rassure, puis il a'oute : « Qu'au delà de la Yiazma, derrière un ravin, « sur une position avantageuse, l'ennemi s'est montré en « force et prêt à combattre ; qu'aussitôt, de part et d'au- « tre, la cavalerie s'est engagée, et que, l'infanterie « devenant nécessaire, le roi lui-même s'est mis à la « tête d'une division de Davout, et l'a ébranlée pour « la porter sur l'ennemi ; mais que le maréchal est ac- « couru , criant aux siens d'arrêter, blâmant hautement « cette manœuvre, la reprochant durement au roi, et

MÉMOIRES. — T. II. c

« défendant à ses généraux de lui obéir ; qu'alors Murât « en a appelé à son grade, au moment qui pressait, mais « vainement ; qu'enfin il envoie déclarer à l'Empereur « son dégoût pour un commandement si contesté, et « qu'il faut opter entre lui et Davout ! »

A cette nouvelle, Napoléon s'emporte ; il s'écrie, >< que « Davout oublie toute subordination; qu'il méconnaît <c donc son beau-frère; celui qu'il a nommé son lieute- « nant ! » et il fait partir Berthier avec l'ordre de mettre désormais sous le commandement du roi la division Compans, celle-là même qui avait été le sujet du différend. Davout ne se défendit pas sur la forme de son action, mais il en soutint le fond, soit prévention contre la témérité habituelle du roi, soit humeur, ou qu'en effet il eût mieux jugé du terrain et de la manœuvre qui y convenait, ce qui est fort possible.

Cependant le combat venait de finir, et Murât, que l'ennemi ne distrayait plus, était déjà tout entier au souvenir de sa querelle. Renfermé avec Belliard, et comme caché dans sa tente, à mesure que les expressions du maréchal se retraçaient à sa mémoire, son sang s'embrasait de plus en plus de honte et de colère. « On l'avait mé- « connu, outragé publiquement, et Davout vivait encore! « et il le reverrait! Que lui faisaient la colère de l'Eni- « pereur et sa décision? C'était à lui-même à venger <( son injure ! Qu'importe son sang ? C'est son épée seule « qui l'a fait roi, c'est à elle seule qu'il en appelle !» Et déjà il saisissait ses armes pour aller attaquer Davout, quand Belliard l'arrêta, en lui opposant les circonstances,

l'exemple à donner à l'armée, l'ennemi à ponrsuivre, et qn'il ne fallait pas attrister les siens et charmer l'ennemi par un fâcheux éclat.

Ce général dit qu'alors il vit ce roi maudire sa couronne, et chercher à dévorer son affront ; mais que des larmes de dépit roulaient dans ses veux et tombaient sur ses vêtements. Pendant qu'il se tourmentait ainsi, Davout. s'opiniâtrant dans son opinion, disait que l'Empereur était trompé, et demeurait tranquille dans son quartier général.

Napoléon rentra dans Viazma, où il fallait qu'il se- , journât pour reconnaître sa nouvelle conquête, et le parti qu'il en pouvait tirer. Les nouvelles qu'il apprit de l'intérieur de la Russie lui montrèrent le gouvernement ennemi s'appropriant nos succès, et s'efforçant de faire croire que la perte de tant de provinces était l'effet d'un plan général de retraite adopté d'avance. Des papiers saisis dans Tiazma disaient qu'à Pétersbourg on chantait des Te Devra pour de prétendues victoires de Vitepsk ou lie Smolensk. Étonné, il s'écria : « Hé quoi ! des Tt i Dmmï ils osent donc mentir à Dieu comme aux • hommes! »

Le 1er septembre, vers midi. Murât n'était plus séparé de Gjatz que par un taillis de sapins. La présence des cosaques l'obligea de déployer ses premiers régiments ; mais 1 tientôt, dans son impatience, il appela quelques cavaliers, tt lui-même, ayant chassé les Paisses du bois qu'ils occupaient, il le traversa, et se trouva aux portes de Gjatz. A cette vue, les Français s'animèreut, et la ville fut tout à

coup envahie jusqu'à la rivière qui la sépare en deux, et dont les ponts étaient déjà livrée aux flammes.

Là, comme à Smolensk, comme à Viazma, soit hasard, soit reste de coutume tartare, le bazar se trouvait du côté de l'Asie, sur la rive qui nous était opposée. L'arrièregarde russe, garantie par la rivière, eut donc le temps de brûler tout ce quartier. La promptitude seule de Murât avait sauvé le reste.

On passa la Gjatz, comme on put, sur des poutres, dans quelques embarcations, et à gué. Les Russes disparurent derrière leurs flammes, où nos premiers éclaireurs les suivaient, quand ils virent un habitant en sortir, accourir à eux, et crier qu'il était Français. Sa joie et son accent confirmaient ses paroles. Ils le conduisirent à Davout. Ce maréchal le questionna.

Tout, selon le rapport de cet homme, venait de changer dans l'armée russe. Du milieu de ses rangs, une grande clameur s'était élevée contre Barclay. La noblesse, les marchands, Moscou entière, y avaient répondu. « Ce gé- « néral, ce ministre était un traître! il faisait détruire <c en détail toutes leurs divisions ! il déshonorait l'année « par une fuite sans fin! Et cependant on subissait la <( honte d'une invasion, et leurs villes brûlaient! S'il fal- « lait se déterminer à cette ruine, on voulait se sacrifier « soi-même; du moins y aurait-il alors quelque honneur, a tandis que se laisser sacrifier par un étranger, c'< « tout perdre, jusqu'à l'honneur du sacrifice !

a Mais pourquoi cet étranger ? Le contemporain, le <i compagnon de guerre, l'émule de Suwarow n'existait-il

« pas encore ? Il fallait un Russe pour sauver la Russie ! » Et tous demandaient, tous voulaient Kutusof et une bataille ! Le Français ajouta qu'Alexandre avait cédé ; que l'insubordination de Bagration et le cri universel avaient obtenu ce général et cette bataille ; et que d'ailleurs, après avoir attiré l'armée ennemie aussi loin, l'empereur moscovite avait lui-même jugé un grand choc indispensable.

Enfin il assura que le 29 août, entre Viazma et Gjatz, à Tzarewo-Zaimizcze, l'arrivée de Kutusof et l'annonce d'une bataille avaient enivré l'armée ennemie d'une double joie ; qu'aussitôt tous avaient marché vers Borodino, non plus pour fuir, mais pour se fixer sur cette frontière du gouvernement de Moscou, pour s'y lier au sol, pour le défendre, enfin pour y vaincre ou mourir !

Un incident, du reste peu remarquable, sembla confirmer cette nouvelle : ce fut l'arrivée d'un parlementaire russe. Il avait si peu à dire qu'on s'aperçut d'abord qu'il venait pour observer. Sa contenance déplut surtout à Davout, qui y trouva plus que de l'assurance. Un général français ayant inconsidérément demandé à ce parlementaire ce qu'on trouverait de Viazma à Moscou : « Pul- « tawa ! » répondit fièrement le Russe. Cette réponse annonçait une bataille ; elle plut aux Français, qui aiment 1 à-propos, et se plaisent à rencontrer des ennemis dignes ceux.

Ce parlementaire fut reconduit sans précaution, comme il avait été amené. Il vit qu'on pénétrait jusqu'à nos quartiers généraux saDS obstacle : il traversa nos avant-

postes sans rencontrer une vedette ; partout la même négligence, et cette témérité si naturelle à des Français et à des vainqueurs. Chacun dormait ; point de mot d'ordre point de patrouilles : nos soldats semblaient négliger ces soins comme trop minutieux. Pourquoi tant de précautions ? Eux attaquaient, ils étaient victorieux ; c'était aux Russes à se défendre. Cet officier a dit, depuis, qu'il fut tenté de profiter cette nuit-là même de notre imprudence, mais qu'il ne trouva pas de corps russe à sa portée.

L'ennemi, en se hâtant de brûler les ponts de la Gjatz, avait abandonné quelques-uns de ses cosaques : on les envoya à l'Empereur, qui s'approchait à cheval. Napoléon voulut les questionner lui-même : il appela son interprète, et fit placer à ses côtés deux de ces Scythes, dont l'étrange costume et la physionomie sauvage étaient remarquables. Ce fut ainsi qu'on le vit entrer à Gjatz et traverser cette ville. Les réponses de ces barbares furent d'accord avec les discours du Français, et, pendant la nuit du lirau 2 septembre, toutes les nouvelles des avant postes les confirmèrent.

Ainsi Barclay, seul contre tous, venait de soutenir jusqu'au dernier moment ce plan de retraite qu'en 1807 il avait vanté à l'un de nos généraux, comme le seul moyeu de salut pour la Russie. Parmi nous, on le louait de s1 maintenu dans cette sage défensive, malgré les clameurs d'une nation orgueilleuse, que le malheur irritait, et devant un ennemi si agressif.

Il avait sans doute failli en se laissant surprendre à Vilna. en ne reconnaissant pas le coure marécageux de la

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Bérézina pour la véritable frontière de la Litlmanie ; mais on remarquait : que depuis, à Yitepsk et à Smolensk. il avait prévenu Napoléon ; que sur la Loutcheza, sur le Dnieper et à Valoutina, sa résistance avait été proportionnée aux temps et aux lieux ; que cette guerre de détails et les pertes qu'elle occasionnait n'avait été que trop à son avantage, chacun de ses pas rétrogrades nous éloignant de nos renforts et le rapprochant des siens. Il avait donc tout fait à propos, soit qu'il eût hasardé, défendu, ou abandonné.

Et cependant il s'était attiré l'animadversion générale î Mais c'était à nos yeux son plus grand éloge. On l'approuvait d'avoir dédaigné l'opinion publique quand elle s'égarait; de s'être contenté d'épier tous nos mouvements pour en profiter; et ainsi d'avoir su que, le plus souvent, on sauve les nations malgré elles.

Barclay se montra plus grand encore dans le reste de la campagne. Ce général en chef, ministre de la guerre, à qui l'on venait d'ôter le commandement pour le donner à Kutusof, voulut servir sous ses ordres ! On le vit obéir, comme il avait commandé, avec le même zèle.

Enfin l'armée russe s'arrêtait ! Miloradowitch, seize mille recrues, et une foule de paysans, portant la croix et criant, Bleu le veut! accouraient se joindre à ses rangs. On nous apprit que les ennemis remuaient toute la plaine de Borodino, hérissant leur sol de retranchements, et paraissant vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer davantage.

Napoléon annonça une bataille à son armée; il lui donna deux jours pour se reposer, pour préparer ses armes et ramasser des subsistances. Il se contenta d'avertir les détachements envoyés aux vivres : « Que, s'ils « n'étaient pas rentrés le lendemain, ils se priveraient « de l'honneur de combattre ! »

L'Empereur voulut alors connaître son nouvel adversaire. On lui dépeignit Kutusof comme un vieillard, dont jadis une blessure singulière avait commencé la réputation. Depuis, il avait su profiter habilement des circonstances. La défaite même d'Austerlitz, qu'il avait prévue, avait augmenté sa renommée. Ses dernières campagnes

contre les Turcs venaient encore de l'accroître. Sa valeur était incontestable ; mais on lui reprochait d'en régler les élans sur ses intérêts personnels , car il calculait tout. Son génie était lent, vindicatif, et surtout rusé ; caractère de Tartare ! sachant préparer, avec une politique caressante, souple et patiente, une guerre implacable.

Du reste, encore plus adroit courtisan qu'habile général ; mais redoutable par sa renommée, par son adresse ;'i l'accroître, à y faire concourir les autres. Il avait su flatter la nation entière, et chaque individu, depuis le général jusqu'au soldat.

On ajouta qu'il y avait dans son extérieur, dans son langage, dans ses vêtements même, enfin dans ses pratiques superstitieuses, et jusque dans son âge, un reste de Suwarow, une empreinte d'ancien Moscovite, un air de nationalité qui le rendait cher aux Russes. A Moscou, la joie de sa nomination avait été poussée jusqu'à l'ivresse : on s'était embrassé au milieu des rues, on s'était cru sauvé !

Quand Napoléon eut pris ces renseignements et donné ses ordres, on le vit attendre l'événement avec cette tranquillité d'àme des hommes extraordinaires. Il s'occupa paisiblement à parcourir les environs de son quartier général. Moral l'avait devancé de quelques lieues. Depuis l'arrivée de Kutusof, des troupes de cosaques voltigeaient sans cesse autour des têtes de nos colonnes. Murât s'irritait de voir sa cavalerie forcée de se déployer contre un si faible obstacle. On assure que ce jour-là, ])ar un de ces premiers mouvements dignes des temps de

la chevalerie, il s'élança seul, et tout à coup, contre leur ligne, s'arrêta à quelques pas d'eux ; et que là, l'épée à la main, il leur fit d'un air et d'un geste si impérieux le signe de se retirer, que ces barbares obéirent et reculèrent étonnés !

Ce fait, qu'on nous raconta sur-le-champ, fut accueilli sans incrédulité. L'air martial de ce monarque, l'éclat de ses vêtements chevaleresques, sa réputation, et la nouveauté d'une telle action, firent paraître vrai cet ascendant momentané, malgré son invraisemblance ; car tel était Murât : roi théâtral par la recherche de sa parure. et vraiment roi par sa grande valeur et son inépuisable activité ; hardi comme l'attaque, et toujours armé de cet air de supériorité, de cette audace menaçante, la plus dangereuse des armes offensives î

Aussitôt on se saisit des villages et des bois. A gauche et au centre ce furent l'armée d'Italie, la division Coinpans, et Murât; adroite, Poniatowski. L'attaque fut générale, car l'armée d'Italie et l'armée polonaise paraissaient à la fois sur les deux ailes de la grande colonne impériale. Ces trois masses rejetaient sur Borodim arrière-gardes russes, et toute la guerre se concentrait sur un seul point.

Ce rideau enlevé, on découvrit la première redoute russe ; trop détachée en avant de la gauche de leurs positions, elle la défendait sans en être défendue. Les accidents du sol avaient obligé de l'isoler ainsi.

CompanB profita habilement des ondulations du terrain : 366 élévations servirent de plate-forme à ses canons pour

battre la redoute, et d'abri à son infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. Le 61e marcha le premier : la redoute fut enlevée d'un seul élan et à la baïonnette ; mais Bagration envoya des renforts qui la reprirent. Trois fois le 61e l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut rechassé; mais enfin il s'y maintint, tout sanglant et à demi détruit.

Le lendemain, quand l'Empereur passa ce régiment en revue, il demanda où était son troisième bataillon : « Il (( est dans la redoute ! > repartit le colonel. Mais l'affaire n'en était pas restée là : un bois voisin fourmillait encore de tirailleurs russes ; ils sortaient à chaque instant de ce repaire, pour renouveler leurs attaques, que soutenaient trois divisions. Enfin l'attaque de Schewardino par Morand, celle des bois d'Elnia par Poniatowski, achevèrent de dégoûter les troupes de Bagration, et la cavalerie de Murât nettoya la plaine. Ce fut surtout la ténacité d'un régiment espagnol qui rebuta les ennnemis : ils cédèrent, ■2t cette redoute, qui était leur avant-poste, devint le nôtre.

En même temps l'Empereur désignait à chaque corps •sa place ; le reste de l'armée entrait en ligne, et une fusillade générale, entrecoupée de quelques coups de canon, s'était établie. Elle continua jusqu'à ce que chaque parti se fut fixé sa limite, et que la nuit eût rendu les coups incertains.

Un régiment de Davout cherchait alors à prendre son î-ang dans la première ligne. Trompé par l'obscurité, il la dépassa, et alla donner tout au milieu des cuirassiers russes, qui l'assaillirent, le mirent en désordre, lui enle-

vèrent trois canons, et lui prirent ou tuèrent trois cents hommes. Le reste se pelotonna aussitôt, formant une masse informe, mais toute hérissée de fer et de feu ; l'ennemi n'y put pénétrer davantage, et cette troupe affaiblie put regagner sa place de bataille.

L'Empereur campa derrière l'armée d'Italie, à la gauche de la grande route; la vieille garde se forma en carré autour de ses tentes. Aussitôt que la fusillade eut cessé, les feux s'allumèrent. Du côté des Russes, ils brillaient en vaste demi-cercle; du nôtre, en clarté pâle, inégale, et peu en ordre, les troupes arrivant tard et à la hâte, sur un terrain inconnu, où rien n'était préparé, et où le bois manquait, surtout au centre et à la gauche.

L'Empereur dormit peu. Le général Caulaincourt venait de la redoute conquise. Aucun prisonnier n'était tombé entre nos mains, et Napoléon, étonné, multipliait ses questions. « Sa cavalerie n'avait-elle donc pas chargé <c à propos ? Ces Russes sont-ils décidés à vaincre ou à « mourir ?» On lui répondit « que, fanatisés par leurs «. chefs, et accoutumés à combattre des Turcs, qui achète vent leurs prisonniers, ils se faisaient tuer plutôt que « de se rendre. » L'Empereur alors tomba dans une méditation profonde, et jugeant qu'une bataille d'artillerie serait la plus sûre, il multiplia ses ordres pour faire arriver en toute hâte les parcs qui n'avaient pas encore rejoint.

Cette nuit-là même, une pluie fine et froide commença à tomber, et l'automne se déclara par un vent violent. C'était un ennemi de plus, et qu'il fallait compter ; car

cette époque de l'année répondait à l'âge dans lequel entrait Xapoléon, et l'on sait l'influence des saisons de l'année sur les saisons pareilles de la vie.

Dans cette nuit que d'agitations diverses! chez les soldats et les officiers, le soin de préparer leurs armes, de réparer leur habillement, et de combattre le froid et la faim, car leur vie était un combat continuel ; chez les généraux, et même chez l'Empereur, l'inquiétude que le succès de la veille n'eût découragé les Russes, et que dans l'obscurité ils ne se dérobassent. Murât en avait menacé ; on crut plusieurs fois voir leurs feux pâlir ; on s'imagina entendre des bruits de départ. Mais le jour seul effaça la lueur des bivouacs ennemis.

Cette fois on n'eut pas besoin d'aller les chercher au loin. Le soleil du 6 septembre retrouva les deux armées, et les montra l'une à l'autre, sur le même terrain où la veille il les avait laissées. Ce fut une joie générale. Enfin cette guerre vague, molle, mouvante, où nos efforts s'amortissaient, dans laquelle nous nous enfoncions sans mesure, s'arrêtait : on touchait au fond, au terme, et tout allait être décidé !

L'Empereur profita des premières lueurs du crépuscule pour s'avancer entre les deux lignes, et parcourir, de hauteur en hauteur, tout le front de l'armée ennemie.

Sa reconnaissance faite, il se décide. On l'entend s'écrier : « Eugène sera le pivot ! c'est la droite qui engagera <c la bataille. Dès qu'à la faveur du bois elle aura envahi «. la redoute qui lui est opposée, elle fera un à-gauche, et

MÉMOIKE8. — T. II. 7

« marchera sur le flanc des Russes, ramassant et refou- « lant toute leur armée sur leur droite et dans la Kolo- « gha. »

L'ensemble ainsi conçu, il s'occupe des détails. Pendant la nuit trois batteries, de soixante canons chacune, seront opposées aux redoutes russes : deux en face de leur gauche, la troisième devant leur centre. Dès le jour Poniatowski et son armée, réduite à cinq mille hommes, s'avanceront sur la vieille route de Smolensk, tournant le bois auquel l'aile droite française et l'aile gauche russe s'appuient. Il flanquera l'une et inquiétera l'autre ; on attendra le bruit de ses premiers coups.

Aussitôt toute l'artillerie éclatera contre la gauche des Russes ; ses feux ouvriront leurs rangs et leurs redoutes, et Davout et Ney s'y précipiteront ; ils seront soutenus par Junot et ses Westphaliens, par Murât et sa cavalerie, enfin par l'Empereur lui-même avec vingt mille gardes. C'est contre ces deux redoutes que se feront les premiers efforts ; c'est par elles qu'on pénétrera dans l'armée ennemie, dès lors mutilée, et dont le centre et la droite se trouveront à découvert, et presque enveloppés.

Cependant, comme les Russes se montrent par masses redoublées à leur centre et à leur droite, menaçant la route de Moscou, seule ligne d'opération de la Grande Armée ; comme, en jetant ses principales forces et luimême vers leur gauche, Napoléon va mettre la Kologha entre lui et ce chemin, sa seule retraite, il pense à renforcer l'armée d'Italie qui l'occupe, et il y joint deux divisions de Davout et la cavalerie de G rouchy. Quant à

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son flanc gauche, il juge qu'une division italienne, la cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, environ dix mille hommes, suffiront pour le couvrir. Tels sont les projets de Xapoléon.

Rien ne fut si calme que le jour qui précéda cette grande bataille. C'était comme une chose convenue.' Pourquoi se faire un mal inutile? Le lendemain ne devait-il pas décider de tout ? D'ailleurs chacun avait besoin de se préparer : les différents corps, leurs armes, leurs forces, leurs munitions ; ils avaient à reprendre tout leur ensemble, que la marche a toujours plus on moins dérangé. Les généraux avaient à observer leurs dispositions réciproques d'attaque, de défense, et de retraite, afin de les conformer l'une à l'autre et au terrain, et de donner au hasard le moins possible.

Ainsi, près de commencer leur terrible lutte, ces deux colosses s'observaient attentivement, se mesuraient des jeux, et se préparaient en silence à un choc épouvantable.

L'Empereur, ne pouvant plus douter de la bataille, rentre dans sa tente pour en dicter l'ordre. Là il médite sur la gravité de sa position. Il a vu les deux armées égales : environ cent vingt mille hommes et six cents canons de chaque côté : chez les Russes, l'avantage des lieux, d'une seule langue, d'un même uniforme, d'une seule nation, combattant pour une même cause, mais beaucoup de troupes irrégulières et de recrues; chez les Français, autant d'hommes, mais plus de soldats, car on vient de lui remettre la situation de ses corps : il a devant

les yeux le compte de la force de ses divisions ; et, comme il ne s'agit ici ni d'une revue ni de distributions, mais d'un combat, cette fois les états n'en sont point enflés. Son année était . réduite, il est vrai, mais saine, souple, nerveuse, telle que ces corps virils qui, venant de perdre les rondeurs de la jeunesse, montrent des formes plus mâles et plus prononcées.

Toutefois, depuis plusieurs jours qu'il marche au milieu d'elle, il l'a trouvée silencieuse, de ce silence qui est celui d'une grande attente ou d'un grand étonnement ; comme la nature au moment d'un grand orage, ou comme le sont les foules à l'instant d'un grand danger.

Il sent qu'il lui faut du repos, de quelque espèce qu'il soit, et qu'il n'y en a plus pour elle que dans la mort ou dans la victoire : car il l'a mise dans une telle nécessité de vaincre, qu'il faut qu'elle triomphe à tout prix. La témérité de la position où il l'a poussée est évidente ; mais il sait que, de toutes les fautes, c'est celle que les Français pardonnent le plus volontiers ; qu'enfin ils ne doutent ni d'eux, ni de lui, ni du résultat général, quels que soient les malheurs particuliers.

Au milieu de cette journée, Napoléon avait remarqué dans le camp ennemi un mouvement extraordinaire. En effet, toute l'armée russe était debout et sous les armes. Kutusof, entouré de toutes les pompes religieuses et mi- ! litaires, s'avançait au milieu d'elle. Ce général a fait revêtir à ses popes et aux archimandrites leurs riches et majestueux vêtements, héritage des Grecs. Ils le précèdent, portant les signes révérés de la religion, et surtout cette '

sainte image, naguère protectrice de Smolensk, qu'ils disent s'être miraculeusement soustraite aux profanations des Français sacrilèges.

Quand le Russe voit ses soldats bien émus par ce spectacle extraordinaire, il élève la voix, il leur parle surtout du ciel, seule patrie qui reste à l'esclavage. C'est au nom de la religion de l'égalité qu'il cherche à exciter ces serfs à défendre les biens de leurs maîtres ; c'est surtout en leur montrant cette image sacrée, réfugiée dans leurs rangs, qu'il invoque leurs courages et soulève leur indignation !

Napoléon, dans sa bouche, « est un despote universel ! <c le tyrannique perturbateur du monde ! un vermisseau ! (( unarchi-rebelle qui renverse leurs autels, les souille de « sang ; qui expose la vraie Arche du Seigneur, repré- « sentée par la sainte image, aux profanations des hom- « mes, aux intempéries des saisons ! »

Puis il montre à ces Russes leurs villes en cendres ; il leur rappelle leurs femmes, leurs enfants ; ajoute quelques mots sur leur empereur, et finit en invoquant leur piété et leur patriotisme ! vertus d'instinct chez ces peuples trop grossiers et qui n'en étaient encore qu'aux sensations, mais par cela même soldats d'autant pins redoutables ; moins distraits de l'obéissance par le raisonnement ; restreints par l'esclavage dans un cercle étroit, où ils sont réduits à un petit nombre de sensations, qui sont, pour eux, les seules sources des besoins, des désirs, des idées ; du reste, orgueilleux par défaut de comparaison, et crédules, comme ils sont orgueilleux, par ignorance ; adorant des images,

idolâtres autant que des chrétiens peuvent l'être; car cette religion de l'esprit, tout intellectuelle et morale, ils l'ont faite toute physique et matérielle, pour la mettre à leur brute et courte portée.

Mais enfin ce spectacle solennel, ce discours, les exhortations de leurs officiers, les bénédictions de leurs prêtres, achevèrent de fanatiser leur courage. Tous, jusqu'aux moindres soldats, se crurent dévoués par Dieu lui-même, à la défense du ciel et de leur sol sacré.

Du côté des Français, il n'y eut d'appareil ni religieux ni militaire, point de revue, aucun moyen d'excitation. Le discours de l'Empereur fut même distribué fort tard, et lu le lendemain si près du combat, que plusieurs corps s'engagèrent avant d'avoir pu l'entendre. Cependant les Russes, que tant de motifs puissants devaient enflammer, invoquaient encore l'épée de Michel, empruntant leurs forces à toutes les Puissances du ciel; tandis que les Français ne les cherchaient qu'en eux-mêmes, persuadés que les véritables forces sont dans le cœur, et que c'est là l'armée céleste !

Le hasard voulut que ce jour-là même l'Empereur reçut de Paris le portrait du roi de Rome, de cet enfant que l'Empire avait accueilli comme l'Empereur, avec les mêmes transports de joie et d'espérance. Depuis, et chaque jour dans l'intérieur du palais, on avait vu Napoléon s'abandonner près de lui à l'expression des sentiments les plus tendres. Aussi quand, au milieu de ces champs si lointains et de tous ces préparatifs si menaçants, il revit cette douce image, son âme guerrière s'attendrit-elle !

Lui-même il exposa ce tableau devant sa tente ; puis il appela ses officiers et jusqu'aux soldats de sa vieille garde, voulant faire partager son émotion à ces vieux grenadiers, montrer sa famille privée à sa famille militaire, et faire briller ce symbole d'espoir au milieu d'un grand danger.

Dans la soirée, un aide de camp de Marmont, parti du champ de bataille des Aropyles, arriva sur celui de la Moskowa. C'était ce même Fabvier qu'on a vu depuis figurer dans nos dissensions intestines. L'Empereur reçut bien l'aide de camp du général vaincu. La veille d'une bataille si incertaine, il se sentait disposé à l'indulgence pour une défaite : il écouta tout ce qui lui fut dit sur la dissémination de ses forces en Espagne, sur la multiplicité des généraux en chef, et convint de tout ; mais il expliqua ses motifs, qu'il est hors de propos de rappeler

La nuit revint, et avec elle la crainte qu'à la faveur de ses ombres l'armée russe ne s'évadât du champ de bataille. Cette anxiété entrecoupa le sommeil de Xapoléon. Sans cesse il appela, demandant l'heure, si l'on n'entendait pas quelque bruit, et envoyant regarder si l'ennemi était encore en présence. Il en doutait encore tellement, qu'il avait fait distribuer sa proclamation avec ordre de ne la lire que le lendemain matin, et en cas qu'il y eût bataille.

Rassuré pour quelques moments, une inquiétude con- :raire le saisit. Le dénûment de ses soldats l'épouvante ! Comment, faibles et affamés, soutiendront-ils un long et :errible choc? Dans ce danger il considère sa garde somme son unique ressource : il semble qu'elle lui ré-

ponde des deux armées. Il fait venir Bessières, celui de ses maréchaux à qui il se fie le plus pour la commander. Il veut savoir si rien ne manque à cette réserve d'élite : plusieurs fois il le rappelle et renouvelle ses pressantes questions. Il veut qu'on distribue à ces vieux soldats pour trois jours de biscuit et de riz, pris sur leurs fourgons de réserve. Enfin, craignant de ne pas être obéi, il se relève, et lui-même demande aux grenadiers de garde à l'entrée de sa tente s'ils ont reçu ces vivres. Satisfait de leur réponse, il rentre et s'assoupit.

Mais bientôt il appelle encore. Son aide de camp le trouve la tête appuyée sur ses mains. Il semble, à l'entendre, qu'il réfléchit sur les vanités de la gloire. « Qu'est-ce « que la guerre ? Un métier de barbares, où tout l'art « consiste à être le plus fort sur un point donné !» Il se plaint ensuite de l'inconstance de la Fortune, qu'il commence, dit-il, à éprouver. Paraissant alors revenir à des pensées plus rassurantes, il rappelle ce qui lui a été dit sur la lenteur et l'incurie de "rvutusof, et s'étonne qu'on ne lui ait pas préféré Beningsen. Puis il songe à la situation critique où il s'est jeté, et il ajoute : « Qu'une « grande journée se prépare ; que ce sera une terrible « bataille ! » Il demande à^Rapp « s'il croit à la victoire ? — Sans doute, lui répond celui-ci, mais sanglante! » Et Napoléon reprend : « Je le sais! mais j'ai quatre- « vingt mille hommes, j'entrerai avec soixante milledans « Moscou; les traîneurs nous y rejoindront, puis les ba- « taillons de marche, et nous serons plus forts qu'avant « la bataille ! »

Il parut ne comprendre dans ce calcul ni sa garde, ni la cavalerie. Alors, ressaisi par sa première inquiétude, il envoie encore examiner l'attitude des Russes. On lai répond que leurs feux jettent toujours le même éclat, et qu'à leur nombre et à la multitude des ombres mobiles qui les entourent, on juge que ce n'est point une arrièregarde seulement, mais une armée entière qui les attise. La présence de l'ennemi tranquillisa enfin l'Empereur, et il chercha quelque repos.

Mais les marches qu'il vient de faire avec l'armée, les fatigues des nuits et des jours précédents, tant de soins, une si grande attente, l'ont épuisé ; le refroidissement de l'atmosphère l'a saisi : une fièvre d'irritation, une toux sèche, une violente altération, le consument ! Le reste de la nuit, il cherche vainement à étancher la soif brûlante qui le dévore. Ce nouveau mal se complique d'une ancienne souffrance : depuis la veille il lutte contre un douloureux accès de cette cruelle maladie dont il éprouve depuis longtemps les atteintes, la dysurie.

Enfin cinq heures arrivent. Un officier de Ney vient annoncer que le maréchal voit encore les Russes, et qu'il demande à attaquer. Cette nouvelle paraît rendre à l'Empereur ses forces, que la fièvre avait abattues. Il se lève, A appelle les siens, et sort en s'écriant : « Nous les tenons ■c enfin ! Marchons ! allons nous ouvrir les portes de Mos- •i cou ! »

Il était cinq heures et demie du matin quand Napoléon arriva près de la redoute conquise le 5 septembre. Là il attendit les premières lueurs du jour et les premiers

coups de fusil de Poniatowski. Le jour parut. L'Empereur, le montrant à ses officiers, s'écria : « Voilà le soleil d'Austerlitz ! » Mais il nous était contraire : il se levait du côté des Russes, nous montrait à leurs coups, et nous éblouissait. On s'aperçut alors que, dans l'obscurité, les batteries avaient été placées hors de portée de l'ennemi. Il fallut les pousser plus avant. L'ennemi laissa faire : il semblait hésiter à rompre, le premier, ce terrible silence !

L'attention de l'Empereur était alors fixée sur sa droite, quand tout à coup, vers sept heures, la bataille éclate à sa gauche. Bientôt il apprend qu'un régiment du prince Eugène, le 106e, vient de s'eniparerdu villagede Borodino et de son pont qu'il aurait dû rompre ; mais qu'emporté par ce succès, il a franchi ce passage, malgré les cris de son général, pour assaillir les hauteurs de Gorcki, d'où les Russes viennent de l'écraser par un feu de front et de flanc.

On ajouta que déjà le général commandant cette brigade était tué, et que le 106e aurait été entièrement détruit, si le 92p régiment accourant de lui-même à son secours, n'en avait recueilli promptement et ramené les débris.

C'était Napoléon lui-même, qui venait d'ordonner à son aile gauche d'attaquer violemment. Peut-être crut-il n'être obéi qu'à demi, et voulut-il seulement retenir de ce côté l'attention de l'ennemi. Mais il multiplia ses ordres, il outra ses excitations, et il engagea de front une bataille qu'il avait conçue dans un ordre oblique.

Pendant cette action, l'Empereur, jugeant Poniatowski aux prises sur la vieille route de Moscou, avait donné devant lui le signal de l'attaque. Soudain on vit de cette plaine paisible, et de ces collines muettes, jaillir des tourbillons de feu et de fumée, suivis presque aussitôt d'une multitude d'explosions et du sifflement des boulets qui déchiraient l'air dans tous les sens. Au milieu de ce fracas, Davout avec les divisions Compans, Desaix, et trente canons en tête, s'avance rapidement sur la première redoute ennemie.

La fusillade des Russes commence ; les canons français ripostent seuls. L'infanterie marche sans tirer : elle se hâtait pour arriver sur le feu de l'ennemi et l'éteindre ; mais Compans, général de cette colonne, et ses plus braves soldats tombent blessés ; le reste, déconcerté, s'arrêtait sous cette grêle de balles pour y répondre , quand Rapp accourt remplacer Compans : il entraîne encore ses soldats, la baïonnette en avant et au pas de course,' contre la redoute ennemie.

Déjà, lui le premier, il y touchait, lorsqu'à son tour il est atteint : c'était sa vingt-deuxième blessure. Un troisième général qui lui succède, tombe encore ; Davout luimême est frappé. On porta Rapp à l'Empereur, qui lui dit : « Hé quoi, Rapp, toujours ! Mais que fait-on lace haut? » L'aide de camp répondit qu'il faudrait la garde pour achever. « Xon, reprit Napoléon, je m'en « garderai bien ! je ne veux pas la faire démolir ; je gac gnerai la bataille sans elle. »

Alors Ney, avec ses trois divisions, réduites à dix mille

hommes, se jette dans la plaine ; il court seconder Davout ; l'ennemi partage ses feux ; Ney se précipite. Le 57e régiment de Compans, se voyant soutenu, se ranime par un dernier élan ; il vient d'atteindre les retranchements ennemis ; il les escalade, joint les Russes, et de ses baïonnettes les pousse, les culbute et tue les plus obstinés. Le reste fuit, et le 57e s'établit dans sa conquête. En même temps Ney s'élance avec tant d'emportement sur les deux autres redoutes, qu'il les arrache à l'ennemi.

Il était midi. La gauche de la ligne russe ainsi forcée, et la plaine ouverte, l'Empereur ordonne à Murât de s'y porter avec sa cavalerie et d'achever. Un instant suffit à ce prince pour se faire voir sur les hauteurs et au milieu de l'ennemi qui y reparaissait ; car la seconde ligne russe, et des renforts amenés par Bagawout et envoyés par Tutchkof, venaient au secours de la première. Tous accouraient, s'appuyant sur Semenowska, pour reprendre leurs redoutes. Les Français étaient encore dans le désordre de la victoire : ils s'étonnent et reculent.

Les Westphaliens, que Napoléon venait d'envoyer au secours de Poniatowski, traversaient alors le bois qui séparait ce prince du reste de l'armée ; ils entrevirent dans la poussière et la fumée nos troupes qui rétrogradaient. A la direction de leur marche ils les jugèrent ennemies, et tirèrent dessus. Cette méprise, dans laquelle ils s'obstinèrent, augmenta le désordre.

Les cavaliers ennemis poussèrent vigoureusement leur fortune ; ils enveloppèrent Murât, qui s'était oublié pour rallier les siens; déjà même ils étendaient les mains pour

le saisir, quand ce prince, en se jetant dans la redoute, leur échappa. Mais il n'y trouva que des soldats incertains, s'abandonnant eux-mêmes, et courant tout effarés autour du parapet. Il ne leur manquait pour fuir qu'une

La présence du roi et ses cris en rassurèrent d'abord quelques-uns. Lui-même saisit une arme : d'une main il combat, de l'autre il élève et agite son panache, appelant tous les siens, et les rendant à leur première valeur par cette autorité que donne l'exemple. En même temps Ney a reformé ses divisions. Son feu arrête les cuirassiers ennemis, trouble leurs rangs : ils lâchent prise, Murât enfin est dégagé, et les hauteurs sont reconquises.

Le roi, à peine sorti de ce péril, court à un autre : il se précipite sur l'ennemi avec la cavalerie de Bruyères et de Nansouty, et, par des charges opiniâtres et réitérées, il renverse les lignes russes, les pousse, les rejette sur leur centre, et termine, avant une heure, la défaite entière de leur aile gauche.

Mais les hauteurs du village détruit de Semenowska, où commençait la gauche du centre des Russes, étaient encore intactes ; les renforts que Kutusof tirait sans cesse de sa droite s'y appuyaient. Leur feu dominant plongeait sur Ney et Murât ; il arrêtait leur victoire : il fallait s'emparer de cette position. D'abord Maubourg, avec sa cavalerie, en balaie le front ; Friand, général de Davout, le suivait avec son infanterie. Ce fut Dufour et le 15e liger qui, lespremiers, gravirent cet escarpement. Ils déhgèrentles Russes de ce village, dont les ruines étaient

mal retranchées. Friand soutint cet effort, profita de son succès, et l'assura, quoique blessé.

Cette action vigoureuse nous ouvrait le chemin de la victoire; il fallait s'y précipiter. Mais Murât et Ney étaient épuisés : ils s'arrêtent, et, pendant qu'ils rallient leurs troupes, ils envoient demander des renforts. On vit alors Napoléon saisi d'une hésitation jusque-là inconnue : il se consulta longuement. Enfin, après des ordres et des contre-ordres réitérés à sa jeune garde, il crut que la présence des forces de Friand et de Maubourg sur les hauteurs suffirait, l'instant décisif ne lui paraissant pas venu.

Mais Kutusof profite de ce sursis, qu'il ne devait point espérer : il appelle au secours de sa gauche découverte toutes ses réserves, et jusqu'à la garde russe. Bagration, avec tous ses renforts reforme sa ligne ; sa droite s'appuie à la grande batterie qu'attaquait le [prince Eugène, sa gauche au bois qui termine le champ de bataille vers Psarewo. Ses feux déchirent nos rangs ; son attaque est violente, impétueuse, simultanée : infanterie, artillerie, cavalerie, tous font un grand effort. Ney et Murât se roidissent contre cette tempête ; il ne s'agit plus pour eux de poursuivre la victoire, mais de la conserver.

Les soldats de Friand, rangés devant Semenowska, repoussent les premières charges ; mais, assaillis par une grêle de balles et de mitraille, ils se troublent : un de leurs chefs se rebute et commande la retraite. Dans cet instant critique Murât court à lui, et, le saisissant au collet, il lui crie : « Que faites-vous ?» Le colonel, mon*

LA MOSKCTWA. 123

trant la terre couverte de la moitié des siens, lui répond : ce Vous voyez bien qu'on ne peut plus tenir ici ! — Eh ! a j'y reste bien, moi ! » s'écrie le roi. Ces mots arrêtèrent cet officier; il regarda fixement le monarque et reprit froidement : t C'est juste ! Soldats, face en tête ! Allons « nous faire tuer ! »

Cependant Murât venait de renvoyer Borelli à l'Empereur pour demander du secours. Cet officier montre les nuages de poussière que les charges de cavalerie élèvent sur les hauteurs, jusque-là tranquilles depuis leur conquête ; quelques boulets viennent même, pour la première fois, mourir aux pieds de Napoléon. L'ennemi se rapproche, Borelli insiste, et l'Empereur promet sa jeune garde ; mais à peine eut-elle fait quelques pas que luimême lui cria de s'arrêter. Toutefois le comte de Lobau la faisait avancer peu à peu, sous prétexte de rectifier des alignements. Napoléon s'en aperçut et réitéra son ordre.

Heureusement l'artillerie de la réserve s'avança dans cet instant pour prendre position sur les hauteurs conquises ; Lauriston avait obtenu pour cette manœuvre le consentement de l'Empereur, qui d'abord l'ordonna moins qu'il ne la permit. Mais bientôt elle lui parut si mportante, qu'il en pressa l'exécution avec le seul mouvement d'impatience qu'il ait montré dans toute cette journée.

On ne sait si l'incertitude des combats de Poniatowski efc du prince Eugène, à sa droite et à sa gauche, ne le rendit pas incertain ; ce qui est sûr, c'est qu'il parut

craindre que l'extrême gauche des Russes, échappant aux Polonais, ne revînt s'emparer du champ de bataille derrière Ney et Murât. Ce fut au moins une des causes pour lesquelles il retint sa garde en observation sur ce point. Il répondait à ceux qui le pressaient : « Qu'il y voulait « mieux voir; que sa bataille n'était pas encore com- « mencée ; que la journée serait longue ; qu'il fallait sa- « voir attendre ; que le temps entrait dans tout ; que c'é- « tait l'élément dont toutes choses se composaient ; que « rien n'était débrouillé ! » Puis il demandait l'heure, et ajoutait : « Que celle de sa bataille n'était pas encore ve- « nue ; qu'elle commencerait dans deux heures ! »

Mais elle ne commença pas. On le vit presque toute cette journée s'asseoir ou se promener lentement, en avant et un peu à gauche de la redoute conquise le 5, sur les bords d'une ravine, loin de cette bataille, qu'il apercevait à peine depuis qu'elle avait dépassé les hauteurs ; sans inquiétude lorsqu'il la vit reparaître, sans impatience contre les siens ni contre l'ennemi ! Il] faisait seulement quelques gestes d'une triste résignation quand, à chaque instant, on venait lui apprendre la perte de ses meilleurs généraux. Il se leva plusieurs fois pour faire quelques pas et se rasseoir encore.

Chacun autour de lui le regardait avec étonnement. Jusque-là, dans ces grands chocs, on lui avait vu une activité calme ; mais ici c'était un calme lourd, une douceur molle, sans activité. Quelques-uns crurent y reconnaître cet abattement, suite ordinaire des violentes sensations; d'autres imaginèrent qu'il s'était déjà blasé

sur tout, même sur l'émotion des combats. Plusieurs observèrent que cette constance calme, ce sang-froid des grands hommes dans ces grandes occasions, tournent avec le temps en flegme et en appesantissement, quand l'âge a usé leurs ressorts. Les plus zélés motivèrent son immobilité sur la nécessité, quand on commande sur une grande étendue, de ne pas trop changer de place, afin que les nouvelles sachent où vous trouver. Enfin il y en eut qui s'en prirent, avec plus de raison, à sa santé affaiblie, à une secrète souffrance, et au commencement d'une forte indisposition.

Les généraux d'artillerie, qui s'étonnaient aussi de leur stagnation, profitèrent promptement de la permission de combattre qu'on venait de leur donner. Ils couronnèrent bientôt les crêtes. Quatre-vingts pièces de canon éclatèrent à la fois. La cavalerie russe vint la première se briser contre cette ligne d'airain ; elle s'en fut derrière son infanterie.

Celle-ci s'avançait par masses épaisses, où d'abord nos boulets firent de larges et profondes trouées ; et pourtant elles approchaient toujours, quand les batteries françaises, redoublant, les écrasèrent de mitraille. Des pelotons entiers tombaient à la fois ; on voyait leurs soldats chercher à se remettre ensemble sous ce terrible feu. A chaque instant, séparés par la mort, ils se resserraient sur elle, en la foulant aux pieds.

Enfin ils s'arrêtèrent, n'osant avancer davantage et ne voulant pas reculer, soit qu'ils fussent saisis et comme pétrifiés d'horreur, au milieu de cette grande destruc-

tion, ou que dans cet instant Bagration ait été blessé ; soit qu'une première disposition échouant, leurs généraux n'en sussent pas changer, n'ayant pas, comme Napoléon, le grand art de remuer de si grands corps à la fois, avec ensemble et sans confusion. Enfin ces masses inertes se laissèrent écraser pendant deux heures, sans autre mouvement que celui de leur chute. On vit alors un massacre effroyable ; et la valeur intelligente de nos artilleurs admira le courage immobile, aveugle et résigné de leurs ennemis !

Ce furent les victorieux qui se fatiguèrent les premiers. La lenteur de ce combat d'artillerie irrita leur impatience. Leurs munitions s'épuisaient; ils se décident : Ney marche donc en étendant sa droite, qu'il fait rapidement avancer pour tourner encore la gauche du nouveau front qu'on lui a opposé. Davout et Murât le secondent, et les débris de Ney sont vainqueurs des restes de Bagration.

La bataille cesse alors dans la plaine ; elle se concentre sur le reste des hauteurs ennemies, et vers la grande redoute, que Barclay, avec le centre et la droite, défend obstinément contre le prince Eugène.

Ainsi, vers le milieu du jour, toute l'aile droite française, Ney, Davout et Murât, après avoir fait toml>er Bagration et la moitié de la ligne russe, se présentaient sur le flanc entr'ouvert du reste de l'armée ennemie, dont ils voyaient tout l'intérieur, les réserves, les derrières abandonnés, et jusqu'à la retraite.

Mais, se sentant trop affaiblis; pour se jeter dans ce

vide, derrière une ligne encore formidable, ils appellent la garde à grands cris : « La jeune garde! Qu'elle « les suive de loin ! Qu'elle se montre seulement, qu'elle « les remplace sur ces hauteurs ! eux alors suffiront pour « achever! »

C'est Belliard qu'ils ont envoyé à l'Empereur. Ce général déclare : « Que, de leur position, les regards <r percent sans obstacle jusqu'à la route de Mojaïsk, c derrière l'armée russe; qu'on y voit une foule con-

< fuse de fuyards, de blessés et de chariots en retraite ; « qu'une ravine et un taillis clair les en séparent en- « core, il est vrai, mais que les généraux ennemis, dé- « concertés, n'ont point songé à en profiter; qu'enfin il % ne faut qu'un élan pour arriver au milieu de ce dé- •i sordre, et décider du sort de l'armée ennemie et de * la guerre! »

Cependant l'Empereur hésite, doute, et ordonne à ce général d'aller voir encore et de revenir lui rendre compte.

Belliard, surpris, court et revient promptement; il annonce : « Que l'ennemi commence à se raviser ; que «: déjà on voit le taillis se garnir de ses tirailleurs ; que <: l'occasion va s'échapper, qu'il n'y a plus un instant à

< perdre * sans quoi il faudra une seconde bataille pour <: terminer la première! »

Mais Bessières était revenu des hauteurs où Napoléon l'avait envoyé pour examiner l'attitude des Busses. Ce maréchal assura : « Que, loin d'être en désordre ils (• s'étaient retirés sur une seconde position, d'où ils

128 MÉMOIKES D'UN AIDE DE CAMR

« semblaient se préparer à une nouvelle attaque ; » et l'Empereur alors dit à Belliard : « Que rien n'était « encore assez débrouillé ; que pour faire donner ses ré- « serves, il voulait voir plus clair sur son échiquier! » Ce fut son expression, qu'il répéta plusieurs fois, en montrant, d'une part, la vieille route de Moscou, dont Poniatowski n'avait pas encore pu se rendre maître; de l'autre, une attaque de cavalerie ennemie en arrière de notre aile gauche ; enfin la grande redoute contre laquelle se brisaient les efforts du prince Eugène.

Belliard, consterné, retourne auprès du roi; il lui annonce «. l'impossibilité d'obtenir dé l'Empereur sa « réserve ; il l'a, dit-il, trouvé à la même place, l'air « souffrant et abattu, les traits affaissés, le regard morne, « donnant ses ordres langui ssamment, au milieu de ces « épouvantables bruits de guerre qui lui semblent étran- « gers. » A ce récit qu'on rapporte à Ney, celui-ci, furieux, et emporté par son caractère ardent et sans mesure, éclate : « Sont-ils donc venus de si loin pour « se contenter d'un champ de bataille ? Que fait l'Em- « pereur derrière l'armée? L«à, il n'est à portée que des « revers, et non des succès. Puisqu'il ne fait plus la « guerre par lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il « veut faire partout l'Empereur, qu'il retourne aux Tui- « leries et nous laisse être généraux pour lui ! »

Murât fut plus calme. Il se souvenait d'avoir vu l'Empereur parcourir, la veille, le front de la ligne ennemie, s'arrêter plusieurs fois, descendre de cheval, et, le front appuyé sur ses canons, y rester dans l'attitude

;la moskowa. 129

de la souffrance. Il savait l'agitation de sa nuit, et qu'une toux vive et fréquente coupait sa respiration. Le roi comprit que la fatigue et les premières atteintes de l'équinoxe avaient ébranlé son tempérament affaibli , et qu'enfin, dans ce moment critique, l'action de son génie était comme enchaînée par son corps, affaissé sous le triple poids de la fatigue, de la fièvre, et d'un mal qui, de tous, est celui qui peut-être abat le plus les forces physiques et morales de l'homme.

Pourtant les excitations ne lui manquèrent pas ; car, aussitôt après Belliard, Daru, poussé par Dumas et surtout par Berthier, dit à voix basse à l'Empereur que, de toutes parts, on s'écriait : « Que l'instant de faire « donner la garde était venu ! » Mais Napoléon répliqua : « Et s'il y a une seconde bataille demain, avec <l quoi la livrerais-je ?» Le ministre n'insista pas, surpris de voir, pour la première fois, l'Empereur remettre au lendemain, et ajourner sa fortune !

Cependant Barclay, avec la droite , luttait opiniâtrement contre le prince Eugène. Celui-ci, aussitôt après la prise de Borodino, avait passé la Kologha devant la grande redoute ennemie. Là surtout les Russes avaient compté sur leurs hauteurs escarpées, environnées de ravins profonds et fangeux, sur notre épuisement, sur leurs retranchements armés de grosses pièces, enfin sur quatrevingts canons qui bordaient ces crêtes toutes hérissées de fer et de feu. Mais ces formidables moyens de défense, l'art, la nature, tout leur manqua à la fois ; assaillis })ar un premier élan de cette furie française si célèbre,

ils virent tout à coup les soldats de Morand au milieu d'eux, et s'enfuirent déconcertés.

Dix-huit cents hommes du 30e régiment, et le général Bonnamy marchant à leur tête, venaient de faire ce grand effort.

Ce fut là qu'on remarqua Fabvier, cet aide de camp de Marmont, arrivé la veille du fond de l'Espagne : il s'est jeté en volontaire et à pied à la tête des tirailleurs les plus avancés, comme s'il fût venu représenter l'armée d'Espagne au milieu de la Grande Armée, et qu'animé de cette rivalité de gloire qui fait les héros, il voulût la montrer en tête et la première au danger !

Il tomba blessé sur cette redoute trop fameuse, car cette victoire fut courte : l'attaque manquait d'ensemble, soit précipitation des premiers assaillants, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y avait un ravin à passer ; sa profondeur garantissait des feux ennemis; on assure que plusieurs des nôtres s'y arrêtèrent. Morand se trouva donc seul devant plusieurs lignes russes. Il n'était que dix heures. A sa droite, Friand n'attaquait pas encore Semenowska; à sa gauche, les divisions Gérard, Broussier, et la garde italienne n'étaient pas encore en ligne.

D'ailleurs cette attaque n'aurait pas dû être faite si brusquement : on ne voulait que contenir et occuper Barclay de ce côté, la bataille devant commencer par l'aile droite, et pivoter sur l'aile gauche. Tel avait été le plan de l'Empereur, et l'on ignore pourquoi lui-même y manqua au moment de l'exécution; car ce fut luif]ui,

dès les premiers coups de canon, envoya au prince Eugène officier sur officier pour presser son attaque.

Les Russes, revenus de leur premier saisissement, accoururent de toutes parts. Koutaïsof et Yermolof les conduisirent eux-mêmes avec une résolution digne de cette grande circonstance. Le 30e régiment, seul devant une armée, osa s'élancer contre elle à la baïonnette ; il fut enveloppé, écrasé, et culbuté hors de la redoute, où il laissa un tiers de ses soldats et son intrépide général percé de vingt blessures. Les Russes, encouragés, ne se contentèrent plus de se défendre, ils attaquèrent. On vit alors réuni sur ce seul point tout ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les Français tinrent pendant quatre heures sur le penchant de ce volcan, et sous cette pluie de fer et de plomb ; mais il y fallut la tenace habileté du prince Eugène, et, pour des victorieux depuis longtemps, tout ce qu'a d'insupportable l'idée de s'avouer vaincus.

Chaque division changea plusieurs fois de généraux. Le vice-roi allait de l'une à l'autre, mêlant la prière aux reproches, et rappelant surtout les anciennes victoires. Il fit avertir l'Empereur de sa position critique ; mais Napoléon répondit : « Qu'il n'y pouvait rien ; que « c'était à lui de vaincre; qu'il n'avait qu'à faire un « plus grand effort; que la bataille était là! » et le prince ralliait toutes ses forces pour tenter un assaut général, quand soudain des cris furieux, qui partirent de sa gauche, détournèrent son attention.

Ouwarof, deux régiments de cavalerie, et quelques

milliers de cosaques tombaient sur sa réserve ; le désordre s'y mettait; il y courut, et, secondé des généraux Delzons et Ornano, il eut bientôt chassé cette troupe plus bruyante que redoutable; puis il revint aussitôt se mettre à la tête d'une attaque décisive.

C'était le moment où Murât, forcé à 1 "inaction dans cette plaine où il régnait, avait renvoyé pour la quatrième fois à son beau-frère pour se plaindre des pertes que les Russes, appuyés aux redoutes opposées au prince Eugène, faisaient éprouver à sa cavalerie. « Il ne lui de- « mande plus que celle de sa garde : soutenu par elle, « il tournera ces hauteurs retranchées, et les fera tomber oc avec l'armée qui les défend ! »

L'Empereur parut y consentir : il envoya chercher Bessières, chef de cette garde à cheval. Malheureusement on ne trouva pas ce maréchal, qui, par ses ordres, était allé considérer la bataille de plus près. L'Empereur l'attendit près d'une heure, sans impatience, sans renouveler son ordre! Quand le maréchal revint enfin, il le reçut d'un air satisfait, écouta tranquillement son rapport, et lui permit de s'avancer jusqu'où il le jugerait convenable.

Mais il n'était plus temps ! Il ne fallait plus songer à s'emparer de toute l'armée russe, et peut-être aussi de la Russie entière, mais seulement du champ de bataille. On avait laissé à Kutusof le loisir de se reconnaître : il s'était fortifié sur ce qui lui restait de points d'un accès difficile, et avait couvert la plaine de sa cavalerie.

Ainsi les Russes s'étaient, pour la troisième fois, re-

formé un flanc gauche devant Ney et Murât. Mais celuici appelle la cavalerie de Montbrun. Ce général était tué : Caulaincourt le remplace. Il trouve les aides de camp du malheureux Montbrun , pleurant leur général : « Suivez- « moi, leur crie-t-il ;ne le pleurez plus, et venez le venger !

Le roi lui montre le nouveau flanc de l'ennemi ; il faut l'enfoncer jusqu'à la hauteur de la gorge de leur gTande batterie : là, pendant que la cavalerie légère poussera son avantage, lui, Caulaincourt, tournera subitement à gauche avec ses cuirassiers, pour prendre à dos cette terrible redoute, dont le front écrase encore le vice-roi.

Caulaincourt répondit : « Vous m'y verrez tout à « l'heure, mort ou vif ! » Il part aussitôt, et culbute tout ce qui lui résiste. Puis, tournant subitement à gauche avec ses cuirassiers, il pénètre le premier dans la redoute sanglante, où une balle le frappe et l'abat. Sa conquête fut son tombeau !

On courut annoncer à l'Empereur cette victoire et cette perte. Le grand écuyer, frère du malheureux général, écoutait : il fut d'abord saisi ; mais bientôt il se roidit contre le malheur ; et, sans les larmes qui se suceraient silencieusement sur sa figure, on l'eût cru impassible. L'Empereur lui dit : « Tous avez entendu, voulez- vous vous retirer? » Il accompagna ces mots d'une exclamation de douleur. Mais, en ce moment, nous avancions contre l'ennemi ; le grand écuyer ne répondit rim ; il ne se retira pas ; seulement il se découvrit à demi, pour remercier et refuser.

Pendant que cette charge décisive de cavalerie s'exécutait, le vice-roi était près d'atteindre, avec son infanterie, la bouche de ce volcan. Tout à coup il voit son feu s'éteindre, sa fumée se dissiper, et sa crête briller de l'airain mobile et resplendissant dont nos cuirassiers sont couverts. Enfin ces hauteurs, jusque-là russes, étaient devenues françaises! il accourt partager la victoire, l'achever, et s'aôermir dans cette position.

Mais les Russes n'y avaient pas renoncé : ils s'obstinent et s'acharnent. On les voyait se pelotonner devant nos rangs avec opiniâtreté ; sans cesse vaincus, ils sont sans cesse ramenés au combat par leurs généraux ; et ils viennent mourir au pied de ces ouvrages qu'eux-mêmes avaient élevés.

Heureusement leur dernière colonne d'attaque se présenta vers Semenowska, et vers la grande redoute, sans artillerie : des ravins en avaient sans doute retardé la marche. Belliard n'eut que le temps de réunir trente canons contre cette infanterie. Elle arriva jusqu'à la bouche des pièces, qui l'écrasèrent si à propos, qu'elle tourbillonna et se retira sans avoir même pu se déployer. Murât et Belliard dirent alors que, dans cet! instant, s'ils eussent eu dix mille fantassins de la réserve, > leur victoire aurait été décisive; mais que, réduits à| leur cavalerie, ils se trouvèrent heureux d'avoir con- ■ serve le champ de bataille.

De son côté Grouchy, par des charges sanglantes m réitérées sur la gauche de la grande redoute, assura la victoire, et balaya cette plaine. Mais il ne put poursuivre

les débris des Russes : de nouveaux ravins, et derrière eux des redoutes armées, protégeaient leur retraite. Ils s'y défendirent avec rage jusqu'à la nuit, couvrant ainsi la grande route de Moscou, leur ville sainte, leur magasin, leur dépôt, leur refuge.

De ces secondes hauteurs ils écrasaient les premières qu'ils nous avaient abandonnées. Le vice-roi fut obligé de cacher ses lignes haletantes, épuisées, et éclaircies dans les plis de terrain, et derrière les retranchements à demi détruits. Il fallut tenir les soldats à genoux et courbés derrière ces informes parapets. Ils restèrent plusieurs heures dans cette pénible position, contenus par lennemi qu'ils contenaient.

Ce fut vers trois heures et demie que cette dernière victoire fut remportée. Il y en eut plusieurs dans cette journée : chaque corps vainquit successivement ce qu'il avait devant lui, sans profiter de son succès pour décider de la bataille ; car chacun, n'étant pas soutenu à temps par la réserve, s'arrêtait épuisé. Mais enfin tous les premiers obstacles étaient tombés. Le bruit des feux s'affaiblissait et s'éloignait de l'Empereur. Des officiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et Sébastiani, après une lutte opiniâtre, venaient aussi de vaincre. L'ennemi s'arrêtait et se retranchait dans une nouvelle position. Le jour était avancé, nos munitions épuisées, la bataille finie.

Alors Belliard revint une troisième fois vers l'Empereur. Les souffrances de Napoléon paraissaient être augmentées. II monta à cheval avec effort, et se dirigea

lentement sur les hauteurs de Semenowska. Il y trouva un champ de bataille acquis incomplètement, que les boulets ennemis et même les balles nous disputaient encore.

Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur encore toute chaude de Ney et de Murât, il resta toujours le même : sa voix affaiblie, sa démarche languissante ! Pourtant la vue des Russes et le sifflement de leurs balles et de leurs boulets l'inspirèrent : il alla considérer de près leur dernière position, et voulut la leur arracher. Mais Murât, lui montrant nos troupes presque détruites, déclara qu'il faudrait la garde pour achever ; à quoi Bessières, ne manquant pas d'insister, comme il le faisait tou- 1 jours, sur l'importance de ce corps d'élite, opposa « la dis- ] « tance où l'on se trouvait des renforts ; que l'Europe était « entre Napoléon et la France ; qu'on devait conserver c au moins cette poignée de soldats qui restaient seuls oc pour en répondre ! » Et comme il était déjà près de cinq j heures, Berthier ajouta « qu'il était trop tard ; que l'en- ' « nemi se raffermissait dans sa dernière position, et qu'on « sacrifierait encore plusieurs milliers d'hommes sans ré- j « sultat suffisant. » L'Empereur alors ne songea plus qu'à recommander aux vainqueurs de la prudence. Puis il re- i vint, toujours au pas, chercher ses tentes, dressées derrière cette batterie enlevée depuis deux jours et devant laquelle il était, depuis le matin, resté témoin presque immobile de toutes les vicissitudes de cette terrible journée !

En cheminant ainsi il appela Mortier, et lui ordonna « défaire enfin avancer la jeune garde; mais surtout de

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« ne point dépasser le nouveau ravin qui séparait de l'en- >c nemi.» Il ajouta : « Qu'il le chargeait de garder le champ « de bataille ; que c'était là tout ce qu'il lui demandait ; a qu'il fit pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus. » Il le rappela bientôt pour lui demander « s'il avait bien « entendu; lui recommandant de n'engager aucune <c affaire, et de garder surtout le champ de bataille ! » Une heure après il lui fit encore réitérer l'ordre c de « n'avancer ni reculer, quoi qu'il arrivât! »

Quand il fut dans sa tente, à son abattement physique se joignit une grande tristesse d'esprit. Il avait vu le champ de bataille ; les lieux encore plus que les hommes avaient parlé : cette victoire, tant poursuivie, si chèrement achetée, était incomplète ! Était-ce lui, qui poussait toujours les succès jusqu'au dernier résultat possible, que la Fortune venait de trouver froid et inactif, quand elle lui avait offert ses dernières faveurs ?

En effet, les pertes étaient immenses et sans résultat proportionné. Chacun, autour de lui, pleurait la mort d'un ami, d'un parent, d'un frère ; car le sort des combats était tombé sur les plus considérables. Quarante-trois généraux avaient été tués ou blessés ! Quel deuil dans Paris ! Quel triomphe pour ses ennemis ! Quel dangereux sujet de pensées pour l'Allemagne! Dans son armée, jusque clans sa tente, sa victoire est silencieuse, sombre, isolée, même sans flatteurs !

Ceux qu'il a fait appeler, Dumas, Daru, l'écoutent et se taisent; mais leur attitude, leurs yeux baissés, leur silence, n'étaient point muets.

Il était dix heures. Murât, que douze heures de combat n'avaient pas éteint, vint encore lui demander la cavalerie de sa garde. « L'armée ennemie, dit-il, « passe en hâte et en désordre la Moskowa; il veut la surprendre et l'achever ! » L'Empereur repoussa cette saillie d'une ardeur immodérée ; puis il dicta le bulletin de cette journée.

Ceux qui ne l'avaient pas quitté virent que ce vainqueur de tant de nations avait été vaincu par une fièvre brûlante, et surtout par un fatal retour de cette douloureuse maladie, que renouvelait en lui chaque mouvement trop violent et toute longue et forte émotion. Ceux-là citèrent alors ces mots que lui-môme avait écrits en Italie, quinze ans plus tôt : « La santé est indispen- « sable à la guerre, et ne peut être remplacée par rien! » et cette exclamation, malheureusement prophétique, des champs d'Austerlitz, où l'Empereur s'écria : <r Ordener « est usé. On n'a qu'un temps pour la guerre. J'y serai « bon encore six ans; après quoi moi-même je devrai « m'arrêter ! »

Pendant la nuit les Russes signalèrent leur présence par quelques clameurs importunes. Le lendemain matin il y eut une alerte jusque dans la tente de l'Empereur. La vieille garde fut obligée de courir aux armes, ce qui, après une victoire, parut un affront. L'armée resta immobile jusqu'à midi, ou plutôt on eût dit qu'il n'y avait plus d'année, mais une seule avant-garde. Le reste était dispersé sur le champ de bataille pour enlever les blessés. Il y en avait vingt mille. On les portait à deux

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lieues en arrière, à cette grande abbaye de Kolotskoï.

Le chirurgien en chef Larrey venait de prendre des aides dans tous les régiments. Les ambulances avaient rejoint; mais tout fut insuffisant. Il s'est plaint depuis, dans une relation imprimée, qu'aucune troupe ne lui eût été laissée pour requérir les choses de première nécessité dans les villages environnants.

L'Empereur parcourait alors le champ de bataille ; jamais aucun ne fut d'nn si horrible aspect. Tout y concourait : un ciel obscur, une pluie froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine bouleversée, couverte de ruines et de débris ; à l'horizon, la triste et sombre verdure des arbres du nord ; partout des soldats errant parmi des cadavres, et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs compagnons morts ; d'horribles blessures, car les balles russes sont plus grosses que les nôtres; des bivouacs silencieux : plus de chants, point de récits; une morne taciturnitéî

On voyait autour des aigles le reste des officiers et sous-officiers, et quelques soldats, à peine ce qu'il en fallait pour garder lé drapeau. Leurs vêtements étaient déchirés par l'acharnement du combat, noircis de poudre, souillés de sang; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de cette misère, de ce désastre, un air fier, et même, à l'aspect de l'Empereur, quelques cris de triomphe ; mais rares et excités ; car, dans cette armée, capable à la fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun jugeait de la position de tous.

tis soldats français ne s'y trompent guère : ils s'é-

tonnaient de voir tant d'ennemis tués, un si grand nombre de blessés, et si peu de prisonniers. Il n'y en avait pas huit cents ! C'était par le nombre de ceux-ci qu'on calculait le succès. Les morts prouvaient le courage des vaincus plutôt que la victoire. Si le reste se retirait en si bon ordre, fier et si peu découragé, qu'importait le gain d'un champ de bataille ? Dans de si vastes contrées, la terre manquerait-elle jamais aux Russes pour se battre ?

Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour suivre Napoléon, le pied d'un cheval rencontra un blessé, et lui arracha un dernier signe de vie ou de douleur. L'Empereur, jusque-là muet comme sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes oppressait, éclata : il se soulagea par des cris d'indignation, et par une multitude de soins qu'il fit prodiguer à ce malheureux. Quelqu'un, pour l'apaiser, fit remarquer que ce n'était qu'un Russe ; mais il reprit vivement : « Qu'il « n'y avait plus d'ennemis après la victoire, mais seu- « lement des hommes ! » Puis il dispersa les officiers qui le suivaient, pour qu'ils secourussent ceux qu'on entendait crier de toutes parts.

On en trouvait surtout dans le fond des ravins, où la plupart des nôtres avaient été précipités, et où plusieurs s'étaient traînés pour être plus à l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononçaient en gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère ; c'étaient les plus jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou impassible ou sardonique, sans daigner implorer, ni se plaindre : d'autres demandaient qu'on les tuât sur-le-champ : mai-

on passait vite à côté de ces malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de secourir, ni la pitié cruelle d'achever !

Un d'eux, le plus mutilé (il ne lui restait que le tronc et un bras), parut si animé, si plein d'espoir et même de gaieté, qu'on entreprit de le sauver. En le transportant, on remarqua quïl se plaignait de souffrir des membres qu'il n'avait plus ; ce qui est ordinaire aux mutilés, et ce qui semblerait être une nouvelle preuve que l'âme reste entière, et que le sentiment lui appartient seul, et non au corps, qui ne peut pas plus sentir que penser.

On apercevait des Russes se traînant jusqu'aux lieux où l'entassement des corps leur offrait une horrible retraite. Beaucoup assurent qu'un de ces infortunés vécut plusieurs jours dans le cadavre d'un cheval ouvert par un obus, et dont il rongeait l'intérieur. On en vit redresser leur jambe brisée, en liant fortement contre elle une branche d'arbre, puis s'aider d'une autre branche, et marcher ainsi jusqu'au village le plus prochain. Ils ne laissaient pas échapper un seul gémissement I

Peut-être, loin des leurs, comptaient-ils moins sur la pitié; mais il est certain qu'ils parurent plus fermes <3ontre la douleur que les Français ; ce n'est pas qu'ils souffrissent plus courageusement, mais ils souffraient moins ; car ils sont moins sensibles de corps comme d'esprit, ce qui tient à une civilisation moins avancée, et à des organes endurcis par le climat.

Pendant cette triste revue, l'Empereur chercha vainement une rassurante illusion, en faisant recompter le oeu de prisonniers qui restaient, et ramasser quelques

canons démontés : sept à huit cents prisonniers et une vingtaine de canons brisés étaient les seuls trophées de cette victoire incomplète !

En même temps Murât poussait l'arrière-garde russe jusqu'à Mojaïsk. La route, qu'elle découvrit en se retirant était nette et sans un seul débris d'hommes, de chariots, ou de vêtements. On trouva tous leurs morts enterrés, car ils ont un respect religieux pour les morts.

Murât, en apercevant Mojaïsk, s'en crut maître : il envoya dire à l'Empereur d'y venir coucher. Mais l'arrièregarde russe avait pris position en avant des murs de cette ville, derrière laquelle on voyait sur une hauteur tout le reste de leur armée. Ils couvraient ainsi les routes de Moscou et de Kalougha.

Leur attitude était ferme et imposante, comme avant la bataille ; avec son impétuosité ordinaire Murât voulut fondre sur eux.

Cette affaire s'engagea assez pour ajouter aux pertes de la veille : Belliard y fut blessé ; ce général, qui depuis manqua beaucoup à Murât, s'occupait à reconnaître la gauche de la position ennemie; elle était abordable, c'était de ce côté qu'il eût fallu attaquer ; mais Murât ne pensa qu'à se heurter contre ce qu'il avait devant lui.

Pour l'Empereur, il n'arriva sur le champ de l>a taille qu'avec la nuit, et suivi de forces insuffisantes. On le vit s'avancer vers Mojaïsk, marchant d'un pas* encore plus lent que la veille, et dans une telle absorption, qu'il semblait ne pas entendre le bruit du combat, ni les l>oulets qui arrivaient jusqu'à lui !

LA ilOSKOWA. 143

Quelqu'un l'arrêta, en lui montrant l'arrière-garde ennemie entre lui et la ville , et. derrière , les feux d'une armée de cinquante mille hommes. Ce spectacle constatait l'insuffisance de sa victoire et le peu de découragement de l'ennemi ; il y parut insensible : il écouta les rapports d'un air affaissé, et laissa faire ; puis il retourna se coucher dans un village à quelques pas de là, et à portée des feux ennemis.

L'automne des Russes venait de l'emporter ! Sans lui, peut-être, la Russie tout entière eût fléchi sous nos armes aux champs de la Moskowa; son inclémence prématurée vint singulièrement à propos au secours de leur Empire. Ce fut le 6 septembre, la veille même de la grande bataille ! Un ouragan annonça sa fatale présence. Il glaça Napoléon. Dès la nuit qui précéda cette bataille décisive, on a vu qu'une fièvre fatigante brûla son sang, agita ses esprits, et qu'il en fut accablé pendant le combat. Cette souffrance, jointe à une autre plus cruelle, arrêta ses pas et enchaîna son génie pendant les cinq jours qui suivirent ; après avoir préservé Kutusof d'une ruine totale à Borodino, elle lui donna le temps de rallier les restes de son année, et de les dérober à notre poursuite.

Le 9 septembre nous montra Mojaïsk debout et ouverte ; mais en deçà, l'arrière-garde ennemie encore sur les hauteurs qui la dominent et qu'occupait la veille leur armée. On pénétra dans la ville, les uns pour la traverser et poursuivre l'ennemi, les autres pour piller et se loger : ceux-ci n'y trouvèrent point d'habitants, point de vivres, mais seulement des morts qu'il fallut jeter par les fenêtres

pour se mettre à couvert, et des mourants qu'on réunit dans un même lieu.

Il y en avait partout, et en si grand nombre, que les Russes n'avaient pas osé incendier ces habitations. Toutefois leur humanité, qui n'avait pas toujours été si scrupuleuse, céda au besoin de tirer sur les premiers Français qu'ils virent entrer; et ce fut avec des obus, de sorte qu'ils mirent le feu à cette ville de bois, et brûlèrent une partie des malheureux blessés qu'ils y avaient abandonnés.

Pendant qu'on cherchait à les sauver, cinquante voltigeurs du 33e gravissaient la hauteur, dont la cavalerie et l'artillerie ennemie occupaient le sommet. L'armée française, encore arrêtée sous les murs de Mojaïsk, regardait avec surprise cette poignée d'hommes dispersés, qui, sur cette pente découverte, irritaient de leurs feux des milliers de cavaliers russes. Tout à coup ce qu'on prévoyait arriva. Plusieurs escadrons ennemis s'ébranlèrent; un instant leur suffit pour envelopper ces audacieux, qui se pelotonnèrent rapidement, et firent face et feu de tous côtés ; mais ils étaient si peu, au milieu d'une plaine si vaste et d'une si grande quantité de chevaux, qu'ils disparurent bientôt à tous les yeux !

Une exclamation générale de douleur s'éleva de tons les rangs de l'armée. Chacun de nos soldats, le cou tendu, l'œil fixe, suivait les mouvements de l'ennemi, et cherchait à démêler le sort de ses compagnons d'armes. Les uns s'irritaient contre la distance, et demandaient à marcher ; d'autres chargeaient machinalement leurs armes ou croi-

saient la baïonnette d'un air menaçant, comme s'ils avaient été à portée de les secourir. Tantôt leurs regards s'animaient comme lorsqu'on combat, tantôt ils se troublaient comme lorsqu'on succombe. D'autres conseillaient et encourageaient, oubliant qu'on ne pouvait les entendre.

Quelques jets de fumée, qui s'élevèrent du milieu de cette masse noire de chevaux, prolongèrent l'incertitude. On s'écria que les nôtres tiraient, qu'ils se défendaient encore, que tout n'était pas fini. En effet, un chef russe venait d'être tué par l'officier commandant ces tirailleurs. Il n'avait répondu à la sommation de se rendre que par ce coup de feu. Cette anxiété durait depuis plusieurs minutes, quand tout à coup l'armée jeta un cri de joie et d'admiration en voyant la cavalerie russe, étonnée d'une résistance si audacieuse, s'écarter pour éviter un feu bien nourri, se disperser, et nous laisser enfin revoir ce peloton de braves, maître sur ce vaste champ de bataille , dont il occupait à peine quelques pieds !

Dès que les Russes virent qu'on manœuvrait sérieusement pour les attaquer, ils disparurent sans laisser de traces après eux. Ce fut comme après Vitepsk et Smolensk, et bien plus remarquable le surlendemain d'un si grand désastre. On resta d'abord incertain entre les routes de Moscou et de Kalougha ; puis Murât et Mortier se dirigèrent à tout hasard sur Moscou.

Vers Krymskoïé, le 11 septembre, l'armée ennemie reparut, bien établie dans une forte position. Elle avait repris sa méthode d'avoir égard, dans sa retraite, au terrain plus qu'à l'ennemi. Le duc de Trévise fit d'abord

convenir Murât de l'impossibilité d'attaquer; mais la fumée de la poudre eût bientôt enivré ce monarque. Il se compromit, et obligea Dufour, Mortier, et leur infanterie, de s'avancer. C'était le reste de la division Friand et la jeune garde. On perdit là, sans utilité, deux mille hommes de cette réserve, ménagée si mal à propos le jour de la bataille ; et Mortier, furieux, écrivit à l'Empereur qu'il n'obéirait plus à Murât.

Car c'était par des lettres que les généraux d'avantgarde communiquaient avec Napoléon. Il était resté depuis trois jours à Mojaïsk, enfermé dans sa chambre, toujours consumé par une fièvre ardente, accablé d'affaires et dévoré d'inquiétudes. Un rhume violent lui avait fait perdre l'usage de la parole. Forcé de dicter à sept personnes à la fois, et ne pouvant se faire entendre, il écrivait sur différents papiers le sommaire de ses dépêches. S'il s'élevait quelques difficultés, il s'expliquait par signes.

Il y eut un moment où Bessières lui fit l'énumération de tous les généraux blessés le jour de la bataille. Cette fatale nomenclature lui fut si poignante, que, retrouvant sa voix par un violent effort, il interrompit ce maréchal par cette brusque exclamation : « Huit jours de Moscou, et il n'y paraîtra plus ! »

Cependant, quoiqu'il eût placé jusque-là tout son avenir dans cette capitale, une victoire si sanglante et si peu décisive avait affaibli son espoir. Ses instructions, du 11 septembre, à Berthier pour le maréchal Victor, montrèrent sa détresse : « L'ennemi, attaqué au cœur, ne

«. s'amuse plus aux extrémités. Dites au duc de Bellune « qu'il dirige tout, bataillons, escadrons, artillerie, hom- « mes isolés, sur Smolensk, pour pouvoir de là venir à «. Moscou ! »

Au milieu de ses souffrances de corps et d'esprit, dont notre Empereur dérobait la vue à son armée, Davout pénétra jusqu'à lui. Ce fut pour s'offrir encore, quoique blessé, pour le commandement de l'avant-garde, promettant qu'il saurait marcher jour et nuit, joindre l'ennemi et le forcer au combat, sans prodiguer, comme Murât, les forces et la vie de ses soldats. Napoléon ne lui répondit qu'en vantant avec affectation l'audacieuse et inépuisable ardeur de son beau-frère.

Il venait d'apprendre qu'on avait retrouvé l'armée ennemie ; qu'elle ne s'était point retirée sur son flanc droit, vers Kalougha, comme il l'avait craint; qu'elle reculait toujours, et qu'on n'était plus qu'à deux journées de Moscou. Ce grand nom et le grand espoir qu'il y attachait ranimèrent ses forces, et le 12 septembre il fut en état de partir en voiture, pour rejoindre son avant-garde.

[/empereur russe ne s'était pas montré comme un homme de guerre aux yeux de ses ennemis.

Mais ses mesures politiques dans ses nouvelles et dan> ses anciennes provinces, et ses proclamations de Polostsk à son armée, à Moscou, à sa grande nation, étaient singulièrement appropriées aux lieux et aux hommes. Il semble, en effet, qu'il y eut, dans les moyens politiques qu'il employa, une gradation d'énergie très sensible.

Dans la Lithuanie nouvellement acquise, soit précipitation, soit calcul, on avait tout ménagé en se retirant.

Dans la Lithuanie, plus anciennement réunie, où une administration douce, des faveurs habilement distribuées, et une plus longue habitude, avaient fait oublier l' indépendance, on avait entraîné après soi les homni< tout ce qu'ils pouvaient emporter.

Mais dans la vieille Russie, où tout concourait avec le Pouvoir, religion, superstition, ignorance, patriotisme,

non seulement on avait tout fait reculer avec soi sur la route militaire, mais tout ce qui ne pouvait pas suivre avait été détruit ; tout ce qui n'était pas recrue devenait milice ou cosaque.

L'intérieur de l'Empire étant alors menacé, c'était à Moscou de donner l'exemple. Cette capitale, justement nommée par ses poètes Moscou aux coupoles dorées, était un vaste et bizarre assemblage de deux cent quatre-vingtquinze églises, et de quinze cents châteaux, avec leurs jardins et leurs dépendances. Ces palais de brique et leurs parcs, entremêlés de jolies maisons de bois et même de chaumières, étaient dispersés sur plusieurs lieues carrées d'un terrain inégal. Ils se groupaient autour d'une forteresse élevée et triangulaire, dont la vaste et double enceinte, d'une demi-lieue de pourtour, renfermait encore : l'une, plusieurs palais, plusieurs églises, et des espaces incultes et rocailleux; l'autre, un vaste bazar, ville de marchands, où les richesses des quatre parties du monde brillaient réunies.

Ces édifices, ces palais, et jusqu'aux boutiques étaient tous couverts d'un fer poli et coloré. Les églises, chacune surmontée d'une terrasse et de plusieurs clochers que terminaient des globes d'or, puis le croissant, enfin la croix, rappelaient l'histoire de ce peuple : c'étaient l'Asie et sa religion, d'abord victorieuse, ensuite vaincue, et enfin le croissant de Mahomet, dominé par la croix du Christ.

Un seul rayon de soleil faisait étinceler cette ville superbe de mille couleurs variées. A son aspect, le voya-

geur, enchanté, s'arrêtait ébloui. Elle lui rappelait ces prodiges dont les poètes orientaux avaient amusé son enfance. S'il pénétrait dans son enceinte, l'observation augmentait encore son étonnement. Il reconnaissait aux nobles les usages, les mœurs, les différents langages de l'Europe moderne, et la riche et légère élégance de ses vêtements. Il regardait avec surprise le luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands, les costumes grecs du peuple, et leurs longues barbes. Dans les édifices la même variété le frappait; et tout cela cependant empreint d'une couleur locale et parfois rude, comme il convient à la Moscovie.

Les nobles des familles les plus illustres y vivaient au milieu des leurs, et comme hors de portée de la cour. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi leurs princes reviennent-ils avec répugnance dans ce vaste dépôt de gloire et de commerce, au milieu d'une ville de nobles, qui échappent à leur pouvoir par leur âge, par leur réputation, et qu'ils sont obligés de ménager.

La nécessité y ramena Alexandre; il s'y rendit de Polotsk, précédé de ses proclamations, et attendu.

Il y parut d'abord au milieu de la noblesse réunie. Là tout fut grand : la circonstance, l'assemblée, l'orateur, et les résolutions qu'il inspira. Sa voix était émue. A peine eût-il cessé, qu'un seul cri, mais simultané, unanime, B'élança de tous les coeurs; on entendit de toutes parts : « Sire, demandez tout ! Nous vous offrons tout! « Prenez tout ! »

Alexandre parla ensuite aux marchands, maia plus

brièvement. Il leur fit lire cette proclamation, où Napoléon était représenté «. comme un perfide, un Moloch, « qui, la trahison dans le cœur et la loyauté sur les lè- « vres, venait effacer la Russie de la face du monde ! »

On dit qu'à ces mots on vit s'enflammer de fureur toutes ces figures mâles et fortement colorées, auxquelles de longues barbes donnaient à la fois un air antique, imposant et sauvage. Leurs yeux étincelaient ; une rage convulsive les saisit : leurs bras roidis qu'ils tordaient, leurs poings fermés, des cris étouffés, le grincement de leurs dents, en exprimaient la violence. L'effet y répondit. Leur chef, qu'ils élisent eux-mêmes, se montra digne de sa place : il souscrivit le premier pour cinquante mille roubles ; c'étaient les deux tiers de sa fortune, et il les apporta le lendemain.

Ces marchands sont divisés en trois classes; on proposa de fixer à chacune sa contribution. Mais l'un d'eux, qui comptait dans la dernière classe, déclara que son patriotisme ne se soumettrait à aucune limite ; et dans l'instant il s'imposa lui-même bien au delà de la fixation proposée ; les autres suivirent, de plus ou moins loin, son exemple.

Ce don patriotique s'éleva, dit-on, à deux millions de roubles. Les autres gouvernements répétèrent, comme autant d'échos, le cri national de Moscou.

Cependant bientôt Smolensk fut envahi, Napoléon dans Yiazma, l'alarme dans Moscou ! La grande bataille n'était point encore perdue, et déjà l'on commençait à abandonner cettç capitale.

En même temps, non loin de Moscou, et par l'ordre d'Alexandre, on faisait diriger par nn artificier allemand la construction d'un ballon monstrueux. La première destination de cet aérostat ailé avait été de planer sur l'armée française, d'y choisir son chef, et de l'écraser par une pluie de fer et de feu : on en fit plusieurs essais qui échouèrent, les ressorts des ailes s'étant toujours brisés.

Mais le gouverneur Rostopchin, feignant de persévérer, fit, dit-on, achever la confection d'une multitude de fusées et de matières à incendie. Moscou elle-même devait être la grande machine infernale dont l'explosion nocturne et subite dévorerait l'Empereur et son armée. Si l'ennemi échappait à ce danger, du moins n'aurait-il plus d'asile plus de ressources ; et l'horreur d'un si grand désastre, dont on saurait bien l'accuser, comme on avait fait de ceux de Smoleusk, de Dorogobouje, de Viazma et de Ojatz, soulèverait toute la Russie !

Tel fut le terrible plan de ce noble descendant de l'un des plus grands conquérants de l'Asie. Il fut conçu sans effort, mûri avec soin, exécuté sans hésitation. Depuis on a vu ce seigneur russe à Paris. C'est un homme rangé, bon époux, excellent père ; son esprit est supérieur et cultivé, sa société est douce et pleine d'agrément ; mais, comme quelques-uns de ses compatriotes, il joint à la civilisation des temps modernes une énergie antique.

Désormais son nom appartient à l'histoire. Toutefois il n'eut que la plus grande part à l'honneur de ce grand sacrifice. Il était déjà commencé dès Smolensk; lui l'a-

cheva. Cette résolution, comme tout ce qui est grand et entier, fut admirable ; le motif suffisant et justifié par le succès ; le dévouement inouï, et si extraordinaire, que l'historien doit s'arrêter pour l'approfondir, le comprendre, et le contempler!

Un homme seul, au milieu d'un grand Empire presque renversé, envisage son danger d'un regard ferme. Il le mesure, l'apprécie, et ose, peut-être sans mission, faire l'immense part de tous les intérêts publics et particuliers qu'il faut lui sacrifier ! Sujet, il décide du sort de l'État sans l'aveu de son souverain; Noble, il prononce la destruction des palais de tons les nobles sans leur consentement ; protecteur, par la place qu'il occupe, d'un peuple nombreux, d'une foule de riches commerçants, de l'une des plus grandes capitales de l'Europe, il sacrifie ces fortunes, ces établissements, cette ville tout entière ; lui-même il livre aux flammes le plus beau et le plus riche de ses palais ; et fier, satisfait et tranquille, il reste au milieu de tous ces intérêts blessés, détruits et révoltés !

Dans cette grande crise Rostopchin vit surtout deux périls : l'un, qui menaçait l'honneur national, celui d'une paix honteuse dictée dans Moscou , et arrachée à son empereur; l'autre était un danger politique, plus qu'un danger de guerre : dans celui-ci il craignait les séductions de l'ennemi plus que ses armes, et une révolution plus qu'une conquête.

Xe voulant point de traité, ce gouverneur prévit qu'au milieu de leur populeuse capitale, que les Russes

eux-mêmes nomment l'oracle, l'exemple de tout l'Empire, Napoléon aurait recours à l'arme révolutionnaire, la seule qui lui resterait pour terminer. C'est pourquoi il se décida à élever une barrière de feu entre ce grand capitaine et toutes les faiblesses, de quelque part qu'elles vinssent, soit du trône, soit de ses compatriotes, nobles ou sénateurs ; et surtout entre un peuple serf et les soldats d'un peuple propriétaire et libre ; enfin entre ceuxci et cette masse d'artisans et de marchands réunis, qui forment dans Moscou le commencement d'une classe intermédiaire, classe pour laquelle la Révolution française a été faite.

Le silence d'Alexandre laisse douter s'il approuva ou blâma cette grande détermination. La part qu'il eut dans cette catastrophe est encore un mystère pour les Russes : ils l'ignorent ou la taisent; effet du despotisme, qui commande l'ignorance ou le silence.

Quinze jours avant l'invasion, le départ des archives des caisses publiques, du trésor, et celui des nobles et des principaux marchands, avec ce qu'ils avaient de plus précieux, indiqua au reste des habitants ce qu'ils avaient à faire. Chaque jour le gouverneur, impatient déjà de voir se vider cette capitale, en faisait surveiller l'émigration. »

Le 3 septembre, une Française, au risque d'être massacrée par des moujiks furieux, se hasarda à sortir de son refuge. Elle errait depuis longtemps clans de vastes quartiers dont la solitude l'étonnait, quand une lointaine et lugubre clameur la saisit d'effroi : c'était comme le

chant de mort de cette vaste cité! Immobile, elle regarde, et voit s'avancer une multitude immense d'hommes et de femmes, désolés, emportant leurs biens, leurs saintes images, et traînant leurs enfants après eux! Leurs prêtres, tous chargés des signes sacrés de la religion, les précédaient ; ils invoquaient le Ciel par des hymnes de dcu« leur, que tous répétaient en pleurant !

Ces infortunés, parvenus aux portes de la ville, les dépassèrent avec une douloureuse hésitation : leurs regards, se détournant encore vers Moscou, semblaient dire un dernier adieu à leur ville sainte : mais peu à peu leurs chants lugubres et leurs sanglots se perdirent dans les vastes plaines qui l'environnent !

L'armée russe, dans la position de Fili, en avant de Moscou , comptait quatre-vingt-onze mille hommes, dont six mille cosaques, soixante-cinq mille hommes de vieilles troupes, restes de cent vingt et un mille hommes présents à la Moskowa, et vingt mille recrues armées, moitié de fusils et moitié de piques.

L'armée française , forte de cent trente mille hommes la veille de la grande bataille, avait perdu environ quarante mille hommes à Borodino ; restait quatre-vingtdix mille hommes. Des régiments de marche et les divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre : elle était donc encore forte de cent mille hommes en arrivant devant Moscou. Sa marche était appesantie par six cent sept canons, deux mille cinq cents voitures d'artillerie, et cinq mille voitures de bagages ; elle n'avait plus de munitions que pour un jour de combat. Peut-être Kutu-

sof calcula-t-il la disproportion de ses forces réelles avec les nôtres. Au reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des motifs purement stratégiques à sa retraite.

Ce qui est certain, c'est que ce vieux général trompa le gouverneur jusqu'au dernier moment. « Il lui jurait « encore sur ses cheveux blancs qu'il se ferait tuer avec « lui devant Moscou ! » quand celui-ci apprend que dans la nuit, dans le camp, dans un conseil, l'abandon, sans combat, de cette capitale vient d'être décidé !

A cette nouvelle, Rostopchin, furieux mais inébranlable, se dévoue. Le temps pressait : on se hâte. On ne cherche plus à cacher à Moscou le sort qu'on lui destine ; ce qui restait d'habitants n'en valait plus la peine ; il fallait d'ailleurs les décider à fuir pour leur salut.

La nuit, des émissaires vont donc frapper à toutes les portes : ils annoncent l'incendie ! Des fusées sont glissées dans toutes les ouvertures favorables, et surtout dans les boutiques, couvertes de fer, du quartier marchand. On enlève les pompes! La désolation monte à son comble, et chacun, suivant son caractère, se trouble ou se décide. La plupart se groupent sur les places : ils se pressent, ils se questionnent réciproquement, ils cherchent des conseils ; beaucoup errent sans but, les uns tout effarés de terreur, les autres dans un état effrayant d'exaspération. Enfin l'armée, le dernier espoir de ce peuple, l'abandonne; elle commence à traverser la ville ; et, dans sa retraite, elle entraîne avec elle les restes encore nombreux de cette population.

Elle sortit par la porte de Kolomna, entourée d'une foule de femmes, d'enfants et de vieillards désespérés. Les champs en furent couverts : ils fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers, à travers champs, sans vivres, et tout chargés de leurs effets, les premiers que, dans leur trouble, ils avaient trouvés sous leurs mains. On en vit qui, faute de chevaux, s'étaient attelés eux-mêmes à des chariots, traînant ainsi leurs enfants en bas âge, ou leur femme malade, ou leur père infirme, enfin ce qu'ils avaient de plus précieux. Les bois leur servirent d'abri ; ils vécurent de la pitié de leurs compatriotes.

Ce jour-là une scène effrayante termina ce triste drame. Ce dernier jour de Moscou venu , Rostopchin rassemble tout ce qu'il a pu retenir et armer. Les prisons s'ouvrent : une foule sale et dégoûtante en sort tumultueusement. Ces malheureux se précipitent dans les rues avec une joie féroce. Deux hommes, Russe et Français, l'un accusé de trahison, l'autre d'imprudence politique, sont arrachés du milieu de cette horde ; on les traîne devant Rostopchin. Celui-ci reproche au Russe sa trahison. C'était le fils d'un marchand ; il avait été surpris provoquant le peuple à la révolte. Ce qui alarma, c'est qu'on découvrit qu'il était d'une secte d'illuminés allemands, qu'on nomme Martinùtes, association d'indépendants superstitieux. Son audace ne s'était pas démentie dans les fers. On crut un instant que l'esprit d'égalité avait pénétré en Russie. Toutefois il n'avoua pas de complices.

Dans ce dernier instant son père accourut. On s'atten-

dait à le voir intercéder pour son fils ; mais c'est sa mort qu'il demande. Le gouverneur lui accorda quelques instants pour lui parler encore et le bénir. « Moi, bénir un traître! » s'écrie le Russe furieux; et dans l'instant il se tourne vers son fils, et, d'une voix et d'un geste horribles, il le maudit !

Ce fut le signal de l'exécution. On abattit d'un coup de sabre mal assuré ce malheureux. Il tomba, mais seulement blessé ; et peut-être l'arrivée des Français l'auraitelle sauvé, si le peuple ne s'était pas aperçu qu'il vivait encore. Ces furieux forcèrent les barrières, se jetèrent sur lui, et le déchirèrent en lambeaux.

Cependant le Français demeurait glacé de terreur, quand Rostopchin, se tournant vers lui : « Pour toi, « dit-il, comme Français tu devais désirer l'arrivée des ic Français! Sois donc libre, mais va dire aux tiens que «c la Russie n'a eu qu'un seul traître, et qu'il est puni ! » Alors, s'adressant aux misérables qui l'environnent, il les appelle enfants de la Russie! et leur ordonne d'expier leurs fautes en servant leur patrie. Enfin il sort le dernier de cette malheureuse ville, et rejoint l'armée

Dès lors la grande Moscou n'appartint plus ni aux Russes ni aux Français, mais à cette foule impure, dont quelques officiers et soldats de police dirigèrent la fureur. On les organisa ; on assigna à chacun son poste, et ils se dispersèrent, pour que le pillage, la dévastation et l'incendie éclatassent partout à la fois !

Le 14 septembre Napoléon monta à cheval à quelques

lieues de Moscou. Il marchait lentement, avec précaution, faisant sonder devant lui les bois et les ravins, et gagner le sommet de toutes les hauteurs, pour découvrir l'armée ennemie. On s'attendait à une bataille : le terrain s'y prêtait ; des ouvrages étaient ébauchés, mais tout avait été abandonné, et l'on n'éprouvait pas la plus légère résistance.

Enfin une dernière hauteur reste à dépasser ; elle touche à Moscou, qu'elle domine : c'est le Mont du Salut. Il s'appelle ainsi parce que, de son sommet, à l'aspect de leur ville sainte, les habitants se signent et se prosternent. Nos éclaireurs l'eurent bientôt couronné. Il était deux heures ; le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette grande cité. A ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent ; ils crient : « Moscou ! Moscou ! » Chacun alors presse sa marche ; on accourt en désordre, et l'armée entière, battant des mains, répète avec transport : « Moscou! Moscou! » comme les marins crient : <r Terre! Terre! » à la fin d'une longue et pénible navigation.

A la vue de cette ville dorée, de ce nœud brillant de l'Asie et de l'Europe, de ce majestueux rendez-vous où s'unissaient le luxe, les usages et les arts des deux plus belles parties du monde, nous nous arrêtâmes, saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire était arrivé î Comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant souvenir de notre vie entière ! Nous sentions qu'en ce moment toutes nos actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de nos moindres mouvements serait historique !

Sur cet immense et imposant théâtre, nous croyions marcher entourés des acclamations de tous les peuples ; fiers d'élever notre siècle reconnaissant au-dessus de tous les autres siècles, nous le voyions déjà grand de notre grandeur, et tout brillant de notre gloire !

A notre retour, déjà tant désiré, avec quelle considération presque respectueuse, avec quel enthousiasme allions-nous être reçus au milieu de nos femmes, de nos compatriotes, et même de nos pères! Nous serions, le reste de notre vie, des êtres à part, qu'ils ne verraient qu'avec étonnement, qu'ils n'écouteraient qu'avec une curieuse admiration ! On accourrait sur notre passage ; on recueillerait nos moindres paroles! Cette miraculeuse conquête nous environnait d'une auréole de gloire : désormais on croirait respirer autour de nous un air de prodige et de merveille !

Et quand ces pensées orgueilleuses faisaient place à des sentiments plus modérés, nous nous disions que c'était là le terme promis à nos travaux ; qu'enfin nous allions nous arrêter, puisque nous ne pouvions plus être surpassés par nous-mêmes, après une expédition, noble et digne émule de celle d'Egypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses guerres de l'antiquité.

Dans cet instant, dangers, souffrances, tout fut oublié. Pouvait-on acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie : «c J'étais de l'armée de Mos- « cou! »

Eh bien! mes compagnons, aujourd'hui même, au milieu de notre abaissement, et quoiqu'il date de cette

ville fnneste, cette pensée d'un noble orgueil n'est-elle pas assez puissante pour nous consoler encore, et relever fièrement nos têtes abattues par le malheur ?

Xapoléon lui-même était accouru. Il s'arrêta transporté : une exclamation de bonheur lui échappa ! Depuis la grande bataille, les maréchaux, mécontents, s'étaient éloignés de lui ; mais à la vue de Moscou prisonnière, à la nouvelle de l'arrivée d'un parlementaire, frappés d'un si grand résultat, enivrés de tout l'enthousiasme de la gloire, ils oublièrent leurs griefs. On les vit tous se presser autour de l'Empereur, rendant hommage à sa fortune, et déjà tentés d'attribuer à la prévoyance de son génie le peu de soin qu'il s'était donné le 7 pour compléter sa victoire.

Mais chez Xapoléon les premiers mouvements étaient courts. Il avait trop à penser pour se livrer longtemps à ses sensations. Son premier cri avait été : « La voilà donc enfin cette ville fameuse !» et le second fut : « Il 'était temps ! »

Déjà ses yeux, fixés sur cette capitale, n'exprimaient plus que de l'impatience. En elle il croyait voir tout l'empire russe. Ces murs renfermaient tout son espoir : la paix, les frais de la guerre, une gloire immortelle ; aussi ses avides regards s'attachaient- ils sur toutes ses issues. Quand donc ses portes s'ouvriront-elles? Quand en verra-t-il sortir cette députation qui lui soumettra ses richesses, sa population, son sénat, et la principale noblesse russe ? Dès lors cette entreprise, où il s'était si témérairement engagé, terminée heureusement et à force

d'audace, sera le fruit d'une haute combinaison ; son imprudence sera sa grandeur ; dès lors sa victoire de la Moskowa, si incomplète, deviendra son plus beau fait d'armes ! Ainsi tout ce qui pouvait tourner à sa perte tournerait à sa gloire ; cette journée allait commencer à décider s'il était le plus grand homme du monde, ou le plus téméraire ; enfin s'il s'était élevé un autel ou creusé un tombeau !

Cependant l'inquiétude commençait à le saisir. Déjà, à sa gauche et à sa droite, il voyait le prince Eugène et Poniatowski déborder la ville ennemie ; devant lui, Murât atteignait, au milieu de ses éclaireurs, l'entrée des faubourgs, et pourtant aucune députation ne se présentait ; seulement un officier de Miloradowitch était venu déclarer que ce général mettrait le feu à la ville, si l'on ne donnait pas à son arrière-garde le loisir de l'évacuer.

Napoléon accorda tout. Les premières troupes des deux armées se mêlèrent quelques instants. Murât fut reconnu par les cosaques : ceux-ci, familiers comme des nomades et expressifs comme des méridionaux, se pressent autour de lui ; puis, par leurs gestes et leurs exclamations, ils exaltent sa bravoure, et l'enivrent de leur admiration ! Le roi prit les montres de ses officiers, et les distribua à ces guerriers encore barbares. L'un d'eux l'appela son Hetman.

Murât fut un moment tenté de croire que dans ces officiers il trouverait un nouveau Mazeppa, ou que luimême le deviendrait; il pensa les avoir gagnés. Ce moment d'armistice, dans cette circonstance, entretint Pee-

poir de Napoléon, tant il avait besoin de se faire illusion. Il en fut amusé pendant deux heures.

Cependant le jour s'écoule, et Moscou reste morne, silencieuse, et comme inanimée ! L'anxiété de l'Empereur s'accroît ; l'impatience des soldats devient plus difficile a contenir. Quelques officiers ont pénétré dans l'enceinte de la ville : « Moscou est déserte ! »

A cette nouvelle, qu'il repousse avec irritation, Xapoléon descend de la montagne du Salut, et s'approche de la Moskowa et de la porte de Dorogomilow. Il s'arrête encore à l'entrée de cette barrière, mais inutilement. Murât le presse. « Eh bien, lui répond-il, entrez donc, « puisqu'ils le veulent ! » Et il recommande la plus grande discipline; il espère encore : « Peut-être que ces habi- « tants ne savent pas même se rendre ; car ici tout est « nouveau, eux pour nous, et nous pour eux ! »

Mais alors les rapports se succèdent ; tous s'accordeut. Des Français, habitants de Moscou, se hasardent à sortir de l'asile qui, depuis quelques jours, les dérobe à la fureur du peuple ; ils confirment la fatale nouvelle. L'Empereur appelle Daru, et s'écrie : ce Moscou déserte î Quel évé- « nement invraisemblable! Il faut y pénétrer. Allez, et « amenez-moi les boyards ! » Il croit que ces hommes, pu roidis d'orgueil, ou paralysés de terreur, restent immobiles sur leurs foyers ; et lui, jusque-là toujours prévenu par les soumissions des vaincus, il provoque leur confiance, et va au-devant de leurs prières.

Comment, en effet, se persuader que tant de palais somptueux, de temples si brillants, et de riches comptoirs,

étaient abandonnés par leurs possesseurs, comme ces simples hameaux qu'il venait de traverser? Cependant Daru vient d'échouer. Aucun Moscovite ne se présente ; aucune fumée du moindre foyer ne s'élève , on n'entend pas le plus léger bruit sortir de cette immense et populeuse cité; ses trois cent mille habitants semblent frappés d'un immobile et muet enchantement : c'est le silence du désert !

Mais telle était la persistance de Napoléon, qu'il s'obstina et attendit encore. Enfin un officier, décidé à plaire, ou persuadé que tout ce que l'Empereur voulait devait s'accomplir, entra dans la ville, s'empara de cinq à six vagabonds, les poussa devant son cheval jusqu'à l'Empereur, et s'imagina avoir amené une députation. Dès la première réponse de ces misérables, Napoléon vit qu'il n'avait devant lui que de malheureux journaliers.

-Alors seulement il ne douta plus de l'évacuation entière de Moscou, et perdit tout l'espoir qu'il avait fondé sur elle. Il haussa les épaules, et, avec cet air de mépris dont il accablait tout ce qui contrariait son désir, 11 s'écria : « Ah ! les Russes ne savent pas encore l'effet que « produira sur eux la prise de leur capitale ! »

Déjà, depuis une heure, Murât et la colonne longue et serrée de sa cavalerie envahissaient Moscou; ils pénétraient dans ce corps gigantesque, encore intact, mais inanimé. Frappés d'étonnement à la vue de cette grande solitude, ils répondaient à l'imposante taciturnité de cette Thèbes moderne par un silence aussi solennel guerriers écoutaient avec un secret frémissement les pu

de leurs chevaux retentir seuls au milieu de ces palais déserts ; ils s'étonnaient de n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nombreuses ! Aucun ne songeait à s'arrêter, ni à piller, soit prudence, soit que les grandes nations civilisées se respectent elles-mêmes dans les capitales ennemies, en présence de ces grands centres de civilisation.

Dans leur silence, ils observaient cette cité puissante, déjà si remarquable s'ils l'eussent rencontrée dans un pays riche et populeux, mais bien plus étonnante dans ces déserts. C'était comme une riche et brillante oasis ! Ils avaient d'abord été frappés du soudain aspect de tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils étaient entremêlés de chaumières ; spectacle qui annonçait le défaut de gradation entre les classes, et que le luxe n'était point né là, comme ailleurs, de l'industrie, mais qu'il la précédait, tandis que dans l'ordre naturel il n'en devait être que la suite plus ou moins nécessaire.

Là surtout régnait l'inégalité, ce malheur de toute société humaine, qui produit l'orgueil des uns, l'avilissement des autres, la corruption de tous. Et pourtant un si généreux abandon prouvait que ce luxe excessif, mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette noblesse.

On s'avançait ainsi, agité tantôt de surprise, tantôt de pitié, et plus souvent d'un noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des grandes conquêtes que l 'histoire nous a transmises; mais c'était pour s'enorgueillir et non pour prévoir; car on se trouvait trop haut

et hors de toute comparaison : on avait laissé derrière soi tous les conquérants de l'antiquité ! On était exalté par ce qu'il y a de mieux après la vertu, par la gloire. Puis venait la mélancolie : soit épuisement, suite de tant de sensations ; soit efiét d'un isolement produit par une élévation sans mesure, et du vague dans lequel nous errions sur cette sommité, d'où nous apercevions l'immensité, l'infini, où notre faiblesse se perdait; car plus on s'élève, plus l'horizon s'agrandit, et plus on s'aperçoit de son néant.

Tout à coup, au milieu de ces pensées qu'une marche lente favorisait, des coups de fusil éclatent ; la colonne s'arrête. Ses derniers chevaux couvrent encore la campagne ; son centre est engagé dans une des plus longues rues de la ville ; sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette citadelle paraissent fermées. On entend de féroces rugissements sortir de son enceinte : quelques hommes et des femmes d'une figure dégoûtante et atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils exhalent une sale ivresse et d'horribles imprécations. Murât leur fit porter des paroles de paix ; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à coups de canon.

On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au milieu de ces misérables. L'un d'eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses officiers. On crut avoir assez fait de le désarmer; mais il se jeta de nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant à l'étouffer, et comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer avec ses dents. C'étaient là les seuls Moscovites qui nous

avaient attendus, et qu'on semblait nous avoir laissés comme un gage barbare et sauvage de la haine nationale !

Toutefois on s'aperçut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette rage patriotique. Cinq cents recrues, oubliées sur la place du Kremlin, virent cette scène sans s'émouvoir. Dès la première sommation, elles se dispersèrent. Plus loin, on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte jeta aussitôt ses armes. Plusieurs milliers de traîneurs et de déserteurs ennemis restèrent volontairement au pouvoir de l'avant-garde. Celle-ci laissa au corps qui la suivait le soin de les ramasser ; ceux-là à d'autres, et ainsi de suite; de sorte qu'ils restèrent libres au milieu de nous, jusqu'à ce que, l'incendie et le pillage leur ayant marqué leur devoir et les ayant tous ralliés dans une même haine, ils allèrent rejoindre Kutusof.

Murât, que le Kremlin n'avait arrêté que quelques instants, disperse cette foule qu'il méprise. Ardent, infatigable, comme en Italie et en Egypte, après neuf cents lieues faites et soixante combats livrés pour atteindre Moscou, il traverse cette cité superbe sans daigner s'y arrêter; et, s'acharnant sur l'arrière-garde russe, il s'engage, fièrement et sans hésiter, sur le chemin de Vola- •limir et d'Asie !

Plusieurs milliers de cosaques, avec quatre pièces de canon, se retiraient dans cette direction. Là cessait l'ar- :nistice. Aussitôt Murât, fatigué par cette paix d'une tlemi-journée, ordonna de la rompre à coups de carabine. Mais nos cavaliers croyaient la guerre finie, Moscou leur en paraissait le terme, et les avant-postes des deux em-

pires répugnaient à renouveler les hostilités. Un nouvel ordre vint, une même hésitation y répondit. Enfin Murât, irrité, commanda lui-même ; et ces feux, dont il semblait menacer l'Asie, mais qui ne devaient plus s'arrêter qu'aux rives de la Seine, recommencèrent !

Napoléon n'entra qu'avec la nuit dans Moscou. Il s'arrêta dans une des premières maisons du faubourg de Dorogomilow. Ce fut là qu'il nomma le maréchal Mortier gouverneur de cette capitale. « Surtout, lui dit-il, point « de pillage ! Vous m'en répondez sur votre tête ! Dé- « fendez Moscou envers et contre tous ! »

Cette nuit fut triste : des rapports sinistres se succédaient. Il vint des Français, habitants de ce pays, t-r même un officier de la police russe, pour dénoncer l'incendie. Il donna tous les détails de ses préparatifs. L'Empereur, ému, chercha vainement quelque repos. A chaqueinstant il appelait, et se faisait répéter cette fatale nouvelle. Cependant il se retranchait encore dans son incrédulité, quand, vers deux heures du matin, il apprit que le feu éclatait !

C'était au palais marchand, au centre de la ville, dans son plus riche quartier. Aussitôt il donne des ordres ; il les multiplie. Le jour venu, lui-même y court, il menace la jeune garde et Mortier. Ce maréchal lui montre des maisons couvertes de fer ; elles sont toutes fermées, encore intactes, et sans la moindre effraction; cependant une fumée noire en sort déjà! Napoléon tout pensif entre dans le Kremlin.

A la vue de ce palais, à la fois gothique et moderne,

des Romanof et des Rurick, de leur trône encore debout, de cette croix du grand Ywan, et de la plus belle partie de la ville que le Kremlin domine, et que les flammes, encore renfermées dans le bazar, semblent devoir respecter, il reprend son premier espoir. Son ambition est flattée de cette conquête ; on l'entend s'écrier : « Je suis donc « enfin dans Moscou, dans l'antique palais des Czars! « dans le Kremlin ! » Il en examine tous les détails avec un orgueil curieux et satisfait.

Toutefois il se fait rendre compte des ressources que présente la ville ; et dans ce court moment, tout à l'espérance, il écrit des paroles de paix à l'empereur Alexandre. Un officier supérieur ennemi venait d'être trouvé dans le grand hôpital; il fut chargé de cette lettre. Ce fut à la sinistre lueur des flammes du bazar que Napoléon l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut porter la nouvelle de ce désastre à son souverain, dont cet incendie fut la seule réponse.

Le jour favorisa les efforts du duc de Trévise : il se rendit maître du feu. Les incendiaires se tinrent cachés. On doutait de leur existence. Enfin, des ordres sévères étant donnés, l'ordre rétabli, l'inquiétude suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison commode ou d'un palais somptueux, pensant y trouver un bien-être acheté par de si longues et de si excessives privations.

Deux officiers s'étaient établis dans un des bâtiments du Kremlin. De là leur vue pouvait embrasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit une clarté extraordinaire les réveille. Us regardent et voient des flammes remplir

des palais, dont elles illuminent d'abord et font bientôt écrouler l'élégante et noble architecture. Ils remarquent que le vent du nord chasse directement ces flammes sur le Kremlin, et s'inquiètent pour cette enceinte, où reposaient l'élite de l'armée et son chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons environnantes, où nos soldats, nos gens et nos chevaux, fatigués et repus, sont sans doute ensevelis dans un profond sommeil. Déjà des flammèches et des débris ardents volaient jusque sur les toits du Kremlin, quand le vent du nord, tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre direction.

Alors, rassuré sur son corps d'armée, l'un de ces officiers se rendormit en s'écriant : c C'est à faire aux autres, « cela ne nous regarde plus ! Car telle était l'insouciance qui résultait de cette multiplicité d'événements et de malheurs sur lesquels on était comme blasé, et tel l'égoïsme produit par l'excès de fatigue et de souffrance qu'ils ne laissaient à chacun que la mesure de force et de sentiment indispensable pour son service et pour, sa conservation personnelle.

Cependant de vives et nouvelles lueurs les réveillent encore ; ils voient d'autres flammes s'élever précisément dans la nouvelle direction que le vent venait de prendre sur le Kremlin, et ils maudissent l'imprudence et l'indiscipline françaises qu'ils accusent de ce désastre. Mais trois fois le vent change ainsi du nord à l'ouest, et trois fois ces feux ennemis, vengeurs obstinés, et comme acharnés contre le quartier impérial, se montrent ardents ù saisir cette nouvelle direction.

A cette vue un grand soupçon s'empare de leur esprit. Les Moscovites, connaissant notre téméraire et négligente insouciance, auraient-ils conçu l'espoir de brûler avec Moscou nos soldats ivres de vin, de fatigue et de sommeil ? Ou plutôt ont-ils osé croire qu'ils envelopperaient Napoléon dans cette catastrophe ; que la perte de cet homme valait bien celle de leur capitale ; que c'était un assez grand résultat pour y sacrifier Moscou tout entière ; que peut-être le ciel, pour leur accorder une aussi grande victoire, voulait un aussi grand sacrifice ; et qu'enfin il fallait à cet immense colosse un aussi immense bûcher ?

On ne sait s'ils eurent cette pensée, mais il fallut l'étoile de l'Empereur pour qu'elle ne se réalisât pas. En effet, non seulement le Kremlin renfermait, à notre insu, un magasin à poudre ; mais, cette nuit-là même, les gardes, endormies et placées négligemment, avaient laissé tout un parc d'artillerie entrer et s'établir sous les fenêtres de Napoléon.

C'était l'instant où ces flammes furieuses étaient dardées de toutes parts et avec le plus de violence sur le Kremlin ; car le vent, sans doute attiré par cette grande combustion, augmentait à chaque instant d'impétuosité. L'élite de l'armée et l'Empereur étaient perdus si une seule des flammèches, qui volaient sur nos têtes, s'était posée sur un seul caisson. C'est ainsi que, pendant plusieurs heures, de chacune des étincelles qui traversaient les airs dépendit le sort de l'armée entière.

Enfin le jour, un jour sombre, parut ; il vint s'ajouter à cette grande horreur, la pâlir, lui ôter son éclat. Beau-

coup d'officiers se réfugièrent dans les salles du palais. Les chefs, et Mortier lui-même, vaincus par l'incendie, qu'ils combattaient depuis trente-six heures, y vinrent tomber d'épuisement et de désespoir !

Ils se taisaient, et nous nous accusions. Il semblait à la plupart que l'indiscipline et l'ivresse de nos soldats avaient commencé ce désastre, et que la tempête l'achevait. Nous nous regardions nous-mêmes avec une espèce de dégoût. Le cri d'horreur qu'allait jeter l'Europe nous effrayait ! On s'abordait les yeux baissés, consternés d'une si épouvantable catastrophe : elle souillait notre gloire ; elle nous en arrachait le fruit ; elle menaçait notre existence présente et à venir ; nous n'étions plus qu'une armée de criminels dont le ciel et le monde civilisé devaient faire justice ! On ne sortait de cet abîme de pensées, et des accès de fureur qu'on éprouvait contre les incendiaires, que par la recherche avide de nouvelles, qui toutes commençaient à accuser les Russes seuls de ce désastre.

En effet, des officiers arrivaient de toutes parts ; tous s'accordaient. Dès la première nuit, celle du 14 au 15, un globe enflammé s'était abaissé sur le palais du prime Troubetskoï, et l'avait consumé ; c'était un signal. Aussitôt le feu avait été mis à la Bourse ; on avait aperçu des soldats de police russes l'attiser avec des lances goudronnées. Ici des obus, perfidement placés, venaient <1Vclater dans les poêles de plusieurs maisons; ils avaient blessé les militaires qui se pressaient autour. Alors, se retirant dans des quartiers encore debout, ils étaient allés se choisir d'autres asiles: mais, près d'entrer dans ces

maisons toutes closes et inhabitées, ils avaient entendu en sortir une faible explosion ; elle avait été suivie d'une légère fumée, qui aussitôt était devenue épaisse et noire, puis rougeâtre, enfin couleur de feu, et bientôt l'édifice entier s'était abîmé dans un gouffre de flammes !

Tous avaient vu des hommes d'une figure atroce, couverts de lambeaux, et des femmes furieuses errer dans ces flammes, et compléter une épouvantable image de l'enfer ! Ces misérables, enivrés de vin et du succès de leurs crimes, ne daignaient plus se cacher ; ils parcouraient triomphalement ces rues embrasées ; on les surprenait armés de torches, s'acharnant à propager l'incendie ; il fallait leur abattre les mains à coups de sabre pour leur faire lâcher prise. On se disait que ces bandits avaient été déchaînés par les chefs russes pour brûler Moscou ; et qu'en effet, une si grande, une si extrême résolution n'avait pu être prise que par le patriotisme, et exécutée que par le crime.

Aussitôt l'ordre fut donné de juger et de fusiller sur place tous les incendiaires. L'armée était sur pied. La vieille garde, qui tout entière occupait une partie du Kremlin, avait pris les armes ; les bagages, les chevaux tout chargés, remplissaient les cours ; nous étions mornes d'étonnement, de fatigue, et du désespoir de voir périr un si riche cantonnement. Maîtres de Moscou, il fallait donc aller bivouaquer, sans vivres, à ses portes !

Pendant que nos soldats luttaient encore avec l'incendie, et que l'armée disputait au feu cette proie, Napoléon, dont on n'avait pas osé troubler le sommeil pendant la

nuit, s'était éveillé à la double clarté du jour et des flammes. Dans son premier mouvement il s'irrita, et voulut commander à cet élément ; mais bientôt il fléchit, et s'arrêta devant l'impossibilité. Surpris, quand il a frappé au cœur d'un empire, d'y trouver un autre sentiment que celui de la soumission et de la terreur, il se sent vaincu et surpassé en détermination !

Cette conquête, pour laquelle il a tout sacrifié, c'est comme un fantôme qu'il a poursuivi, qu'il a cru saisir, et qu'il voit s'évanouir dans les airs en tourbillons de fumée et de flammes ! Alors' une extrême agitation s'empare de lui ; on le croirait dévoré des feux qui l'environnent. A chaque instant il se lève, marche, se rassied brusquement. Il parcourt ses appartements d'un pas rapide ; ses gestes courts et véhéments décèlent un trouble cruel; il quitte, reprend, et quitte encore un travail pressé, pour se précipiter à ses fenêtres et contempler les progrès de l'incendie. De brusques et brèves exclamations s'échappent de sa poitrine oppressée. « Quel effroyable spectacle! Ce « sont eux-mêmes! Tant de palais! Quelle résolution « extraordinaire! Quels hommes! Ce sont des Scytln

Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste emplacement désert, puis la Moskowa et ses deux quais ; et pourtant les vitres des croisées contre lesquelles il s'appuie sont déjà brûlantes, et le travail continuel des balayeurs, placés sur les toits de fer du palais, ne suffit pas pour écarter les nombreux flocons de feu qui cherchent ù s'y poser.

En cet instant le bruit se répand que le Kivmlin est

miné : des Russes l'ont dit, des écrits l'attestent ; quelques domestiques en perdent la tête d'effroi ; les militaires attendent impassiblement ce que l'ordre de l'Empereur et leur destin décideront, et l'Empereur ne répond à cette alarme que par un sourire d'incrédulité.

Mais il marche encore convulsivement, il s'arrête à chaque croisée, et regarde le terrible élément victorieux dévorer avec fureur sa brillante conquête, se saisir de tous les ponts, de tous les passages de sa forteresse, le cerner, l'y tenir comme assiégé, envahir à chaque minute les maisons environnantes, et, le resserrant de plus en plus, le réduire enfla à la seule enceinte du Kremlin !

Déjà nous ne respirions plus que de la fumée et des cendres. La nuit approchait, et allait ajouter son ombre à nos dangers; le vent d'équinoxe, d'accord avec les Russes, redoublait de violence . On vit alors accourir le roi de Naples et le prince Eugène : ils se joignirent au prince de Neuchâtel, pénétrèrent jusqu'à l'Empereur, et là, de leurs prières, de leurs gestes, à genoux, ils le pressent, et veulent l'arracher de ce lieu de désolation. Ce fut en vain.

Napoléon, maître enfin du palais des czars, s'opiniâtrait à ne pas céder cette conquête, même à l'incendie, quand tout à coup un cri : « Le feu est au Kremlin! » passe de bouche en bouche, et nous arrache à la stupeur contemplative qui nous avait saisis. L'Empereur sort pour juger le danger. Deux fois le feu venait d'être mis et éteint dans le bâtiment sut lequel il se trouvait ; mais la tour de l'arsenal brûle encore. Un soldat de police vient d'y être

trouvé. On l'amène, et Napoléon le fait interroger devant lui. C'est ce Russe qui est l'incendiaire : il a exécuté sa consigne au signal donné par son chef. Tout est donc voué à la destruction, même le Kremlin antique et sacré!

L'Empereur fit un geste de mépris et d'humeur ; on emmena ce misérable dans la première cour, où les grenadiers, furieux, le firent expirer sous leurs baïonnettes.

Cet incident avait décidé Napoléon. Il descend rapidement cet escalier du nord, fameux par le massacre des Strélitz, et ordonne qu'on le guide hors de la ville, à une lieue sur la route de Pétersbourg, vers le château impérial de Petrowski.

Mais nous étions assiégés par un océan de flammes : elles bloquaient toutes les portes de la citadelle, et repoussèrent les premières sorties qui furent tentées. Après quelques tâtonnements, on découvrit, à travers les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet étroit passage que Napoléon, ses officiers et H garde parvinrent à s'échapper du Kremlin. Mais qu'avaient-ils gagné à cette sortie ? Plus près de l'incendie, ils ne pouvaient ni reculer, ni demeurer ; et comment s'avancer, comment s'élancer à travers les vagues de cette mer de feu? Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la tempête, aveuglés par les cendres, ne pouvaient plus se reconnaître, puisque les rues disparaissaient dans la fumée et sous les décombres !

Il fallait pourtant se hâter. A chaque instant croissait autour de nous le mugissement des flammes. Une seule

rue étroite, tortueuse et toute brûlante, s'offrait plutôt comme l'entrée que comme la sortie de cet enfer. L'Empereur s'élança à pied, et sans hésiter, dans ce dangereux passage. Il s'avança au travers du pétillement de ces brasiers, au bruit du craquement des Toutes et de la chute des poutres brûlantes et des toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces débris embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient avec un bruissement impétueux les édifices entre lesquels il marchait, dépassant leur faîte, fléchissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos têtes. Xous marchions sur uue terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux murailles de feu ! Une chaleur pénétrante brûlait nos yeux, qu'il fallait cependant tenir ouverts et fixés sur le danger. Un air dévorant, des cendres étincelantes, des flammes détachées, embrasaient notre respiration courte, sèche, haletante, et déjà , presque suffoquée par la fumée. Xos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d'une chaleur insupportable, et en repoussant les flammèches qui couvraient a chaque instant et pénétraient nos vêtements.

Dans cette inexprimable détresse, et quand une course rapide paraissait notre seul moyen de salut, notre guide, incertain et troublé, s'arrêta. Là se serait peut-être terminée notre vie aventureuse , si des pillards du premier corps n'avaient point reconnu l'Empereur au milieu de oes tourbillons de flammes ; ils accoururent, et le guidèrent vers les décombres fumants d'un quartier réduit en cendres dès le matin.

Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckmûhl.

Ce maréchal, blessé à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher Napoléon ou périr avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport; l'Empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le péril, ne le quittait jamais.

Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut encore qu'il dépassât un long convoi de poudre qui défilait au travers de ces feux. Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva avec la nuit à Pctrowski.

v Le lendemain matin, 17 septembre, Napoléon tourna ses premiers regards sur Moscou, espérant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute sa violence : toute cette cité lui parut une vaste trombe de feu qui s'élevait en tourbillonnant jusqu'au ciel, et le colorait fortement. Absorbé par cette funeste comtemplatiou, il ne sortit d'un morne et long silence que pour s'écrier : « Ceci nous pro- « sage de grands malheurs ! y>

L'effort qu'il venait de faire pour atteindre Moscou avait usé tous ses moyens de guerre. Moscou avait été te terme de ses projets, le but de toutes ses espérant •• Moscou s'évanouissait ! Quel parti va-t-il prendre ? C'est alors surtout que ce génie si décisif fut forcé d'hésiter. Lui qu'on vit, en 1805, ordonner l'abandon subit et total" d'une descente préparée à si grands frais, et décider, de Boulogne-sur-Mer, la surprise, l'anéantissement do l'armée autrichienne, enfin toutes les marches de la campagne d'Ulm jusqu'à Munich, telles qu'elles furent cutées; ce même homme qui. l'année d'après, dicta de

Paris, avec la même infaillibilité, tous les mouvements de son armée jusqu'à Berlin, le jour fixe de son entrée •lans cette capitale, et la nomination du gouverneur qu'il lui destinait, c'est lui qui, à son tour étonné, reste incertain ! Jamais il n'a communiqué ses plus audacieux projets à ses ministres les plus intimes que par l'ordre de les exécuter ; et le voilà contraint de consulter, d'essayer les forces morales et physiques de ceux qui l'entourent!

Toutefois c'est en conservant les mêmes formes. Il déclare donc qu'il va marcher sur Péterslx>urg. Déjà cette conquête est tracée sur ses cartes, jusque-là si prophétiques ; l'ordre même est donné aux différents corps de se tenir prêts. Mais sa décision n'est qu'apparente; c'est comme une meilleure contenance qu'il cherche à se donner, ou une distraction à la douleur de voir se perdre Moscou; aussi Berthier, Bessières surtout, l'eurent-ils bientôt convaincu que le temps, les vivres, les routes, que tout lui manquait pour une si grande expédition.

En ce moment il apprend que Kutusof, après avoir fui vers l'Orient, a tourné subitement vers le midi, et qu'il s'est jeté entre Moscou et Kalougha. C'est un motif de plus contre l'expédition de Pétersbourg ; c'était une triple raison de marcher sur cette année défaite, pour l'achever ; pour préserver son flanc droit et sa ligne d'opération ; pour s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et l'arsenal de la Russie ; enfin, pour s'ouvrir une retraite sûre, courte, neuve et vierge, vers Smolensk et la Lithuanie.

Quelqu'un proposa de retourner sur "Wittgenstein et Vitepsk.

Napoléon' reste incertain entre tous ces projets. Celui de la conquête de Pétersbourg seul le flatte. Les autres ne lui paraissent que des voies de retraite, des aveux d'erreur ; et, soit fierté, soit politique qui ne veut pas s'être trompée, il les repousse.

A peine le tiers de cette armée et de cette capitale existe encore. Mais lui et le Kremlin sont restés debout ; sa renommée est encore tout entière ; et il se persuade que ces deux grands noms de Napoléon et de 3Ioscou réunis suffiront pour tout achever ! Il se décide donc à rentrer au Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheureusement préservé.

Le camp qu'il traversa pour y arriver offrait un aspect singulier. C'étaient au milieu des champs, dans une fange épaisse et froide, de vastes feux entretenus par des meubles d'acajou, par des fenêtres et des portes dorées. Autour de ces feux, sur une litière de paille humide, qu'abritaient mal quelques planches, on voyait les soldats et leurs officiers, tout tachés de l>oue et noircis de fumée, assis dans des fauteuils, ou couchés sur des canapés de soie. A leurs pieds étaient étendus ou amoncelés les schalls de cachemire, les plus rares fourrures de la Sibérie, des étoffes d'or de la Perse, et des plats d'argent dans lesquels ils n'avaient à manger qu'une pâte noire, cuite sous la cendre, et des chairs de cheval à demi grilK sanglantes : singulier assemblage d'abondance et de disette, de richesse et de saleté, de luxe et de misère !

Entre les camps et la ville, on rencontrait des nuées de soldats traînant leur butin, ou chassant devant eux , comme des bêtes de somme, des moujiks courbés sous le poids du pillage de leur capitale ; car l'incendie montra près de vingt mille habitants, inaperçus jusque-là dans cette immense cité. Quelques-uns des Moscovites, hommes ou femmes, paraissaient bien vêtus ; c'étaient des marchands. On les vit se réfugier, avec les débris de leurs biens, auprès de nos feux. Ils vécurent pêle-mêle avec nos soldats, protégés par quelques-uns, et soufferts ou à peine remarqués par les autres.

Il en fut de même d'environ dix mille soldats ennemis. Pendant plusieurs jours, ils errèrent au milieu de nous, libres, et quelques-uns même encore armés. Nos soldats rencontraient ces vaincus sans animosité, sans songer à les faire prisonniers, soit qu'ils crussent la guerre finie, soit insouciance ou pitié, et que hors du combat le Français se plaise à n'avoir plus d'ennemis. Ils les laissaient partager leurs feux ; bien plus, ils les souffrirent pour compagnons de pillage. Lorsque le désordre fut moins grand, ou plutôt quand les chefs eurent organisé cette maraude comme un fourrage régulier, alors ce grand nombre de traîne urs russes fut remarqué. On ordonna de les saisir, mais déjà sept à huit mille s'étaient échappés. Nous eûmes bientôt à les combattre.

En entrant dans la ville, l'Empereur fut frappé d'un spectacle encore plus étrange : il ne retrouvait de la grande Moscou que quelques maisons éparses, restées debout au milieu des ruines ! L'odeur qu'exhalait ce colosse

abattu, brûlé et calciné, était importune. Des monceaux de cendres, et, de distance en distance, des pans de muraille ou des piliers à demi écroulés, marquaient seuls la trace des rues.

Les faubourgs étaient semés d'hommes et de femmes russes, couverts de vêtements presque brûlés. Ils erraient comme des spectres dans ces décombres ; accroupis dans les jardins, les uns grattaient la terre pour en arracher quelques légumes, d'autres disputaient aux corbeaux des restes d'animaux morts que l'armée avait abandonnés. Plus loin, on en aperçut qui se précipitaient dans la Moskowa : c'était pour en retirer des grains que Rostopchin y avait fait jeter, et qu'ils dévoraient sans préparation, tout aigris et gâtés qu'ils étaient déjà.

L'Empereur voit son armée entière dispersée dans la ville. Sa marche est embarrassée par une longue file de maraudeurs, qui vont au butin ou qui en reviennent, par des rassemblements tumultueux de soldats, groupés autour des soupiraux des caves et devant les portes des palais, des boutiques et des églises, que le feu est près d'atteindre, et qu'ils cherchent à enfoncer.

Ses pas sont arrêtés par des débris de meubles de toute espèce qu'on a jetés par les fenêtres pour les soustraire à l'incendie ; enfin par un riche pillage , que le caprice a fait abandonner pour un autre butin : car voilà les soldats! ils recommencent sans cesse leur fortune, prenant tout sans distinction, se chargeant outre mesure, comme s'ils pouvaient tout emporter; puis, au bout de quelques pas, forcés par la fatigue de

jeter successivement la plus grande partie de leur fardeau.

Les routes en sont obstruées; les places, comme les camps, sont devenues des marchés, où chacun vient échanger le superflu contre le nécessaire. Là, les objets les plus rares, inappréciés par leurs possesseurs, sont vendus à vil prix; d'autres, d'une apparence trompeuse, sont acquis bien au delà de leur valeur. L'or, plus portatif, s'achète à une perte immense pour de l'argent que les havresacs n'auraient pas pu contenir. Partout des soldats assis sur des ballots de marchandises, sur des amas de sucre et de café, au milieu des vins et des liqueurs les plus exquises, qu'ils voudraient échanger contre un morceau de pain. Plusieurs, dans une ivresse qu'augmente l'inanition, sont tombés près des flammes, qui les atteignent et les tuent.

Néanmoins la plupart des maisons et des palais qui avaient échappé au feu servirent d'abri aux chefs ; et tout ce qu'elles contenaient fut respecté. Tous voyaient avec douleur cette grande destruction, et le pillage qui en était la suite nécessaire. On a reproché à quelques-uns de nos hommes d'élite de s'être trop plu à recueillir ce qu'ils purent dérober aux flammes ; mais il y en eut si peu, qu'ils furent cités. La guerre, dans ces hommes ardents, était une passion qui en supposait d'autres. Ce n'était point cupidité, car ils n'amassaient point; ils usaient de ce qu'ils rencontraient, prenant pour donner, prodiguant tout, et croyant qu'ils avaient tout payé par le danger.

Ce fut au travers de ce bouleversement que Napoléon

Ig4 MÉMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.

rentra dans Moscou. Il l'abandonna à ce pillage, espérant que son armée, répandue sur ces ruines, ne les fouillerait pas infructueusement. Mais quand il sut que le désordre s'accroissait ; que la vieille garde elle-même était entraînée ; que les paysans russes, enfin attirés avec leurs provisions, et qu'il faisait payer généreusement afin d'en attirer d'autres, étaient dépouillés de ces vivres, qu'ils nous apportaient, par nos soldats affamés ; quand il apprit que les différents corps, en proie à tous les besoins, étaient prêts à se disputer violemment les restes de Moscou; qu'enfin toutes les ressources encore existantes se perdaient par ce pillage irrégulier ; alors il donna des ordres sévères, il consigna sa garde. Les églises, où nos cavaliers s'étaient abrités, furent rendues au culte grec. La maraude fut ordonnée dans les corps par tour de rôle, comme un autre service, et l'on s'occupa enfin de ramasser les traîneurs russes.

Mais il était trop tard. Ces militaires avaient fui ; les paysans, effarouchés, ne revenaient plus; beaucoup de vivres étaient gaspillés. L'armée française est tombée quelquefois dans cette faute ;'mais ici l'incendie l'excuse : il fallut se précipiter pour devancer la flamme. Il est encore assez remarquable qu'au premier commandement tout soit rentré dans l'ordre.

Kutusof, en abandonnant Moscou, avait attiré Murafc vers Kolomna, jusqu'au point où la Moskowa en coupe la route. Ce fut là qu'à la faveur de la nuit il tourna subitement vers le sud, pour s'aller jeter, par Podol, entre Moscou et Kalougha. Cette marche nocturne des Russes

autour de Moscou, dont un vent violent leur portait les cendres et les flammes, fut sombre et religieuse. Ils s'avancèrent à la lueur sinistre de l'incendie qui dévorait le centre de leur commerce, le sanctuaire de leur religion, le berceau de leur empire ! Tous, pénétrés d'horreur et d'indignation, gardaient un morne silence, que troublaient seuls le bruit monotone et sourd de leurs pas, le bruissement des flammes, et les sifflements de la tempête. Souvent la lugubre clarté était interrompue par des éclats livides et subits. Alors on voyait la figure de ces guerriers contractée par une douleur sauvage, et le feu de leurs regards sombres et menaçants répondre à ces feux qu'ils croyaient notre ouvrage : il décelait déjà cette vengeance féroce qui fermentait dans leurs cœurs, qui se répandit dans tout l'Empire, et dont tant de Français furent victimes.

En ce moment solennel on vit Kutusof annoncer d'un ton noble et ferme à son souverain la perte de sa capitale. Il lui déclare : « Que, pour conserver les provinces nour- « ricières du sud et sa communication avec Tormasof et « Tchitchakof, il vient d'être forcé d'abandonner Moscou, « mais vide de ce peuple qui en est la vie ; que partout « le peuple est l'âme d'un Empire ; que là où est le peuc pie russe, là est Moscou et tout l'Empire de Russie! *

Alors pourtant il semble ployer sous sa douleur. Il convient î « que cette blessure sera profonde et ineffaça- « ble ! y> Mais, bientôt se relevant, il dit : < Que Mos- « cou perdue n'est qu'une ville de moins dans un Empire, « et le sacrifice d'une partie pour le salut de tous. Il se

« montre sur le flanc de la longue ligne d'opération de « l'ennemi, le tenant comme bloqué par ses détache- « ments : là il va surveiller ses mouvements, couvrir « les ressources de l'Empire, recompléter son armée ; » et déjà (le 16 septembre) il annonce que « Napoléon « sera forcé d'abandonner sa funeste conquête ! »

On dit qu'à cette nouvelle Alexandre demeura consterné. Napoléon espérait dans la faiblesse de son rival, en même temps que les Eusses en craignaient l'effet. Le Czar démentit cet espoir et cette crainte. Dans ses discours, on le voit grand comme son malheur ; il s'adresse à ses peuples : « Point d'abattement pusillanime, s'écrie- « t-il ; jurons de redoubler de courage et de persévérance ! « L'ennemi esJ dans Moscou déserte, comme dans un « tombeau, sans moyens de domination ni même d'exis- « tence. Entré en Russie avec trois cent mille hommes « de tout pays, sans union, sans lien national ni religieux, « la moitié en est détruite par le fer, la faim et la dé- « sertion ; il n'a dans Moscou que des débris ; il est au « centre de la Russie, et pas un seul Russe n'est à ses « pieds!

« Cependant nos forces s'accroissent et l'entourent. Il u est au sein d'une population puissante, environné d'ar- «. mées qui l'arrêtent et l'attendent. Bientôt, pour échap- « per à la famine, il lui faudra fuir à travers les rangs « serrés de nos soldats intrépides. Reculerons-nous donc, « quand l'Europe nous encourage de ses regards ? Ser- «c vons-lui d'exemple, et saluons la main qui nous choisit « pour être la première des nations dans la cause de la

<r vertu et de la liberté ! » Il terminait par une invocation au Tout-Puissant.

Les Russes parlent diversement de leur général et de leur empereur. Pour nous, comme ennemis , nous ne pouvons juger nos ennemis que par les faits. Or telles furent leurs paroles, et leurs actions y répondirent. Compagnons, rendons-leur justice ! Leur sacrifice a été complet, sans ré- . serve, sans regrets tardifs. Depuis ils n'ont rien réclamé, même au milieu de la capitale ennemie qu'ils ont préservée ! Leur renommée en est restée grande et pure. Ils ont connu la vraie gloire; et quand une civilisation plus avancée aura pénétré dans tous leurs rangs, ce grand peuple aura son grand siècle, et tiendra à son tour ce sceptre de gloire, qu'il semble que les nations de la terre doivent se céder successivement !

Cette marche tortueuse que fit Kutusof, par indécision ou par ruse, lui réussit. Murât perdit sa trace pendant trois jours. Le Russe en profita pour étudier son terrain et s'y retrancher. Son avant-garde allait atteindre Yoronowo, l'une des plus belles possessions du comte Rostopchin , lorsque ce gouverneur prit les devants. Les Russes crurent que ce seigneur voulait revoir pour la dernière fois ses foyers, quand tout à coup l'édifice disparut à leurs yeux dans des tourbillons de fumée !

Ils se pressent pour éteindre cet incendie, mais c'est Rostopchin lui-même qui les repousse ! Ils l'aperçoivent, au milieu des flammes qu'il attise, sourire à l'écroulement de cette superbe demeure, puis, d'une main ferme, tracer ces mots que les Français, en frissonnant de surprise, lu-

rent sur la porte de fer d'une église restée debout : « J'ai « embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu « heureux au sein de ma famille. Les habitants de cette « terre, au nombre de dix-sept cent vingt, la quittent à « votre approche, et moi je mets le feu à ma maison, « pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence ! « Français ! je vous ai abandonné mes deux maisons de « Moscou, avec un mobilier d'un demi-million de rou- « blés; ici vous ne trouverez que des cendres! »

Ce fut près de là que Murât joignit Kutusof. Il y eut, le 29 septembre, un vif engagement de cavalerie vers Czerikowo. Il tournait mal pour notre cavalerie, quand Poniatowski, réduit à trois mille Polonais, accourut. Ce prince, secondé par les généraux Pazkowchi et Kniaziewicz, accepta audacieusement le combat contre vingt mille Russes. Ses habiles dispositions et la valeur polonaise arrêtèrent Miloradowitch pendant plusieurs heures. Un généreux trait de dévouement du prince polonais déconcerta le dernier et le plus grand effort du général russe. L'occasion fut si pressante que Poniatowski, à la tête de quarante cavaliers seulement, et désarmé par un accident imprévu, chargea la colonne d'attaque ennemie à coups de fouet, mais si impétueusement, qu'il l'étonna, l'ébranla. la rompit, et obtint enfin une victoire que la nuit vint lui conserver!

Cependant l'incendie, commencé dans la nuit du 14 au 15 septembre, suspendu par nos efforts dans la journée du 15, ranimé dès la nuit suivante, et dans sa plus grande violence les 10, 17 et 18, s'était ralenti le 19. Il avait

cessé le 20. Ce jour-là même Napoléon, que les flammes avaient chassé du Kremlin, rentra dans le palais des czars. Il y appelle les regards de l'Europe ; il y attend ses convois, ses renforts, ses traîneurs ; sûr que tous les siens seront ralliés par sa victoire, par l'appât de ce riche butin, par l'étonnant spectacle de Moscou prisonnière, et par lui surtout, dont la gloire, du haut de ce grand débris, brillait et attirait encore comme un fanal sur un écueil !

Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, des lettres de Murât qui poursuivait Kutusof et l'avait atteint vers Czcrikowo furent près d'arracher Napoléon de ce funeste séjour. Elles annonçaient une bataille ; mais deux fois les ordres de mouvement, déjà écrits, furent brûlés. Il semblait que, pour notre Empereur, la guerre fût finie, et qu'il n'attendît plus qu'une réponse de Pétersbourg. Il nourrissait son espoir des souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt. A Moscou, aurait-il donc moins d'ascendant sur Alexandre? Puis, comme les hommes longtemps heureux, ce qu'il désire, il l'espère.

Son génie a d'ailleurs cette grande faculté, qui consiste à interrompre sa plus grande préoccupation, quand il lui plaît, soit pour en changer, soit même pour se reposer ; car la volonté en lui surpasse l'imagination. En cela il règne sur lui-même autant que sur les autres.

Mais déjà onze jours se sont écoulés, le silence d'Alexandre dure toujours, et Napoléon espère toujours vaincre son rival en opiniâtreté ; perdant ainsi le temps qu'il fallait gagner, et qui. toujours sert la défense contre l'attaque !

Dès lors, et plus qu'à Vitepsk, toutes ses actions annoncent aux Russes que leur puissant ennemi veut se fixer dans le cœur de leur Empire. Moscou en cendres reçoit un intendant et des municipalités. L'ordre est donné de s'y approvisionner pour l'hiver. Un théâtre se forme au milieu des ruines. Les premiers acteurs de Paris sont, dit-on, mandés. Un chanteur italien vient s'efforcer de rappeler au Kremlin les soirées des Tuileries. Par là Napoléon prétend abuser un gouvernement que l'habitude de régner sur l'erreur et l'ignorance de ses peuples a fait de longue main à toutes ces déceptions.

Lui-même sent l'insuffisance de ces moyens, et pourtant septembre n'est déjà plus, octobre commence! Alexandre a dédaigné de répondre ! C'est un affront ! il s'irrite. Le 3 octobre, après une nuit d'inquiétude et de colère, il appelle ses maréchaux. Dès qu'il les aperçoit : « Entrez, s'écrie-t-il, écoutez le nouveau plan que je « viens de concevoir ; prince Eugène , lisez ! (Ils écou- « tent.) Il faut brûler les restes de Moscou ; marcher par « Twer sur Pétersbourg, où Macdonald viendra les « joindre ! Murât et Davout feront l'arrière-garde î l'Empereur, tout animé, fixe ses yeux étincelants sur ses généraux, dont la figure froide et silencieuse n'exprime que l'étonnement.

Alors, s'exaltant pour exalter : « Hé quoi ! c'est vous « ajoute-t-il, que cette pensée n'enflamme point ! Jamais « un plus grand fait de guerre aurait-il existé ? Désormais « cette conquête est seule digne de nous ! De quelle gloire <ï noue serons comblés, et que dira le monde entier, quand

« il apprendra qu'en trois mois nous avons conquis les « deux grandes capitales du Nord ? »

Mais Davout, comme Dam, lui oppose « la saison, la « disette, une route stérile et déserte. »

Ces chefs ont assuré qu'alors ils proposèrent différents projets ; soin bien inutile avec un prince dont le génie devançait toutes les autres imaginations, et que leurs objections n'auraient point arrêté, s'il eût été décidé à marcher sur Pétersbourg. Mais cette idée n'était en lui qu'une saillie de colère, une inspiration du désespoir de se voir obligé, à la face de l'Europe, de céder, d'abandonner une conquête, et de reculer !

C'était surtout une menace pour effrayer les siens comme les ennemis, et pour amener et appuyer une négociation qu'entamerait Caulaincourt. Ce grand officier avait plu à Alexandre : il était le seul, entre tous les grands de la cour de Napoléon, qui eût pris quelque ascendant sur son rival ; mais, depuis plusieurs mois, Napoléon le repoussait de son intimité, n'ayant pu lui faire approuver son expédition.

Ce fut pourtant à lui-même qu'en ce jour il fut forcé de recourir et de montrer son anxiété. Il l'appelle ; mais, seul avec lui, il hésite. Il marche longtemps tout agité, et l'entraîne sur ses pas, sans que sa fierté puisse se décider à rompre un si pénible silence. Elle va céder enfin, mais en menaçant. Il priera qu'on lui demande la paix comme s'il daignait l'accorder.

Après quelques mots à peine articulés : « Il va, dit-il, c marcher sur Pétersbourg ! Il sait que la destruction

« de cette ville affligera sans doute son grand écuyer. « Alors la Russie se soulèvera contre l'empereur « Alexandre, il y aura une conjuration contre ce monar- « que : on l'assassinera, ce sera un grand malheur. Ce « prince, qu'il estime, il le regrettera, tant pour lui que « pour la France. Son caractère, ajoute-t-il, convient à « nos intérêts ; .aucun autre prince ne pourrait le rem- « placer avantageusement pour nous. Il pense donc, pour « prévenir cette catastrophe, à lui envoyer Caulaiu- « court! »

Mais le duc de Vicence, plus capable d'opiniâtreté que de flatterie, ne changea point de langage ; il soutint : « Que cette ouverture serait inutile ; que tant que le sol « russe ne serait pas entièrement évacué, Alexandre n'é- « coûterait aucune proposition ; que la Russie sentait, à « cette époque de l'année, tout son avantage ; que, bien « plus, cette démarche serait nuisible , en ce qu'elle monte trerait le besoin que Napoléon avait de la paix, et dé- « couvrirait tout l'embarras de notre position ! »

Il ajouta que, a plus le choix du négociateur serait « marquant, plus il marquerait d'inquiétude; qu'ainsi « lui, plus que tout autre, échouerait, et d'autant plus n qu'il partirait avec cette certitude. » L'Empereur rompit brusquement cet entretien par ces mots : « Eh bien, « j'enverrai Lauriston ! »

Celui-ci assure qu'il ajouta de nouvelles objections aux précédentes, et que, provoqué par l'Empereur, il ouvrit l'avis de commencer, dès le jour même, la retraite, en se dirigeant par Kalougha. Napoléon, irrité, lui répliqua

avec amertume : « Qu'il aimait les plans simples, les «. routes les moins détournées, les grandes routes, « celle par laquelle il était venu, mais qu'il ne voulait « la reprendre qu'avec la paix. » Puis, lui montrant, comme au duc de Yicence, la lettre qu'il venait d'écrire à Alexandre, il lui ordonna d'aller obtenir de Kutusof un sauf-conduit pour Pétersbourg. Les dernières paroles de l'Empereur à Lauriston furent : « Je veux la « paix, il me faut la paix, je la veux absolument ! Sau- « vez seulement l'honneur ! »

Ce général part, et arrive aux avant-postes le 5 octobre. La guerre est aussitôt suspendue, l'entrevue accordée; mais Volkonsky, aide de camp d'Alexandre, et Beningsen s'y trouvèrent sans Kutusof. Wilson assure que les généraux et les officiers russes, soupçonnant leur chef et l'accusant de faiblesse, avaient crié à la trahison, et que celui-ci n'avait point osé sortir de son camp.

Les instructions de Lauriston portaient qu'il ne devait s'adresser qu'à Kutusof. Il rejeta donc avec hauteur toute communication intermédiaire, et saisissant, a-t-il dit, cette occasion de rompre une négociation qu'il désapprouvait, il se retira malgré les instances de Yolkonsky, et voulut repartir pour Moscou. Alors, sans doute, Napoléon irrité se serait précipité sur Kutusof, aurait renversé et détruit son armée, encore tout incomplète, et en eût arraché la paix. Dans le cas d'un succès moins décisif, du moins aurait-il pu se retirer sans désastre sur ses renforts.

Malheureusement Beningsen se hâta de demander un

entretien à Murât. Lauriston attendit. Le chef d'étatmajor russe, plus habile à négocier qu'à combattre, s'efforça d'enchanter ce roi nouveau par des formes respectueuses ; de le séduire par des éloges ; de le tromper par de douces paroles, qui ne respiraient que la fatigue de la guerre et l'espoir de la paix ; et Murât, enfin las des batailles, inquiet de leur résultat, et regrettant, dit-on, son trône, depuis qu'il n'en espérait plus un meilleur, se laissa enchanter, séduire et tromper.

Beningsen avait à la fois persuadé son chef et celui de notre avant-garde ; il s'empressa d'envoyer chercher Lauriston et de le faire conduire dans le camp des Kusses, où Kutusof l'attendait à minuit. L'entrevue commença mal. Konownitzin et Volkonsky voulaient en rester les témoins. Cela choqua le général français : il exigea qu'ils se retirassent. On ^e satisfit.

Dès que Lauriston fut seul avec Kutusof, il lui exposa ses motifs et son but, et lui demanda le passage pour Pétersbourg. Le général russe répondit que cette demande dépassait ses pouvoirs; mais aussitôt il proposa de charger Volkonsky de la lettre de Napoléon pour Alexandre, et offrit un armistice jusqu'au retour de cet aide de camp. Il accompagna ces paroles de protestations pacifiques, qu'ensuite répétèrent tous ses généraux.

Ce qui fut bientôt prouvé, c'est qu'ils s'étaient surtout entendus pour tromper Murât et son Empereur. Ils y réussirent. Ces détails transportèrent de joie Napoléon. Crédule par espoir, par désespoir peut-être, il s'enivre quelques instants de cette apparence; et, pressé d'échap-

per au sentiment intérieur qui l'oppresse, il semble vouloir s'étourdir en s'abandonnant à une joie expansive. Il appelle tous ses généraux ; il triomphe en leur annonçant une paix toute prochaine !

Toutefois l'armistice proposé par Kutusof lui déplut : il ordonna à Murât de le rompre sur-le-champ ; mais il n'en fut pas moins observé, et l'on en ignore la cause.

Cet armistice était singulier. Pour le rompre il suffisait de se prévenir réciproquement trois heures d'avance. Il n'existait que pour le front des deux camps, et non pour leurs flancs. Ce fut ainsi du moins que les Russes l'interprétèrent. On ne pouvait amener un convoi ni faire un fourrage sans combattre : de sorte que la guerre continuait partout, excepté où elle pouvait nous être favorable.

Pendant les premiers jours qui suivirent, Murât se complut à se montrer aux avant-postes ennemis. Là il jouissait des regards que sa bonne mine, sa réputation de bravoure et son rang attiraient sur lui. Les chefs russes n'eurent garde de le dégoûter : ils le comblèrent de toutes les marques de déférence propres à entretenir son illusion. Il pouvait ordonner à leurs vedettes comme aux Français ►m quelque partie du terrain qu'ils occupaient lui convenait, ils s'empressaient de la lui céder.

Des chefs cosaques allèrent jusqu'à feindre l'enthousiasme, et à dire qu'ils ne reconnaissaient plus pour Empereur que celui qui régnait à Moscou. Murât crut un instant qu'ils ne se battraient plus contre lui. Il alla plus loin. On entendit Napoléon s'écrier, enlisant ses lettres :

« Murât, roi des cosaques ! quelle folie ! » Toutes les idées possibles venaient à des hommes à qui tout était arrivé.

Quant à l'Empereur, qu'on ne trompait guère, il n'eut que quelques instants d'une joie factice.

En effet, deux convois considérables venaient encore de tomber au pouvoir de l'ennemi ; l'un, par négligence de son chef, qui se tua de désespoir ; l'autre, par la lâcheté d'un officier, qu'on allait punir quand la retraite commença. La perte de l'armée fit son salut.

Chaque matin il fallait que nos soldats, et surtout nos cavaliers, allassent au loin chercher la nourriture du soir et du lendemain. Et, comme les environs de Moscou et de Winkowo se dégarnissaient de plus en plus, on s'écartait tous les jours davantage. Les hommes et les chevaux revenaient épuisés, ceux toutefois qui revenaient : car chaque mesure de seigle, chaque trousse de fourrage, nous étaient disputées : il fallait les arracher à l'ennemi. C'étaient des surprises, des combats, des pertes continuelles ! Les paysans s'en mêlaient. Ils punirent de mort ceux d'entre eux que l'appât du gain avait attirés dans nos camps avec quelques vivres. D'autres mettaient le feu à leurs propres villages, pour en chasser nos fourrageurs, et les livrer aux cosaques, qu'ils avaient d'abord appelés, et qui nous y tenaient assiégés.

Ce furent encore des paysans qui prirent Véréia, ville voisine de Moscou. Un de leurs prêtres conçut, dit-«n, le projet de ce coup de main, et l'exécuta. Il arma des habitants, obtint quelques troupes de Kutusof; puis, le

10 octobre avant le jour, il fit donner, d'une part, le signal d'une fausse attaque, quand, de l'autre, lui-même se précipitait sur nos palissades. Il les détruisit, pénétra dans la ville, et en fit égorger toute la garnison.

Ainsi la guerre était partout, devant, sur nos flancs, derrière nous : l'armée s'affaiblissait ; l'ennemi devenait chaque jour plus entreprenant. Il en allait être de cette conquête comme de tant d'autres, qui se font en masse et se perdent en détail.

Murât lui-même s'inquiète enfin. Il a vu dans ces affaires journalières se fondre la moitié du reste de sa cavalerie. Aux avant-postes, dans leurs rencontres avec les nôtres, les officiers russes, soit fatigue, vanité, ou franchise militaire poussée jusqu'à l'indiscrétion, se sont récriés sur les malheurs qui nous menacent. Ils nous montrent « ces chevaux d'un aspect encore sauvage, à «c peine domptés, et dont la longue crinière balayait la « poussière de la plaine. Cela ne nous disait-il pas qu'une « nombreuse cavalerie leur arrivait de toutes parts, « quand la nôtre se perdait ? Le bruit continuel de dé- « charges d'armes à feu, dans l'intérieur de leur ligne, ne « nous annonçait-il pas qu'une multitude de recrues « s'y exerçaient à la faveur de l'armistice ?

L'Empereur n'ignorait point ces avertissements, mais il les repoussait, ne voulant pas se laisser ébranler. L'inquiétude dont il était ressaisi se décelait par des ordres de colère. Ce fut alors qu'il fit dépouiller les églises du Kremlin de tout ce qui pouvait servir de trophée à la Grande Armée. Ces objets, voués à la destruction par

les Eusses eux-mêmes, appartenaient, disait-il, aux vainqueurs, par le double droit donné par la victoire, et surtout par l'incendie !

Il fallut de longs efforts pour arracher à la tour du grand Yvan sa gigantesque croix. L'Empereur voulait qu'à Paris le dôme des Invalides en fût orné. Le peuple , russe attachait le salut de son empire à la possession de ce monument. Pendant les travaux, on remarqua qu'une foule de corbeaux entouraient sans cesse cette croix, et que Napoléon, fatigué de leurs tristes croassements, s'écria : « Qu'il semblait que ces nuées d'oiseaux sinistres voulussent la défendre ! » On ignore, dans cette position si critique, quelles étaient toutes ses pensées, mais on le savait accessible à tous les pressentiments.

Ses sorties journalières, qu'éclairait toujours un soleil brillant, dans lequel il s'efforçait de voir et de montrer son étoile, ne le distrayaient point. Au triste silence de Moscou morte se joignait celui des déserts qui l'environnent, et le silence encore plus menaçant d'Alexandre. Ce n'était point le faible bruit des pas de nos soldats, errant dans ce vaste tombeau, qui pouvait tirer notre Empereur de sa rêverie, l'arracher à ses cruels souvenirs et prévoyance plus cruelle encore.

Ses nuits surtout deviennent fatigantes. Il en p une partie avec le comte Daru. Là seulement il convient du danger de sa position.

Appréciant alors toute la force qu'il tire du pree de son infaillibilité, il frémit d'y porter une prei; atteinte : « Quelle effrayante suite de guerres péril !•

« dateront de son premier pas rétrograde! Qu'on ne « blâme donc plus son inaction. Eh! ne sais-je pas, « ajoute-t-il, que militairement Moscou ne vaut rien ? « Mais Moscou n'est poinc une position militaire, c'est c une position politique. On m'y croit général, quand 4 j'y suis empereur ! » Puis il s'écrie : « Qu'en politique « il ne faut jamais reculer, ne jamais revenir sur ses « pas, se bien garder de convenir d'une erreur; que « cela déconsidère ; que lorsqu'on s'est trompé il faut « persévérer, que cela donne raison ! »

C'est pourquoi il s'opiniàtre avec cette ténacité, ailleurs sa première qualité, ici son premier défaut.

Cependant sa détresse augmente : il sait qu'il ne doit pas compter sur l'armée prussienne. Un avis, d'une main trop sûre, adressé à Berthier, lui fait perdre sa confiance dans l'appui de l'armée autrichienne. Kutusof le joue ; il le sent, mais il se trouve engagé si avant qu'il ne peut plus ni avancer, ni rester, ni reculer, ni combattre avec honneur et succès ! Ainsi, tour à tour poussé, retenu par tout ce qui décide ou détourne, il demeure sur ces cendres, espérant à peine, et désirant toujours.

Sa lettre, remise par Lauriston, avait dû partir le 6 octobre ; la réponse ne pouvait guère arriver avant le 20 ; et, malgré tant d'apparences menaçantes, la fierté de Napoléon, sa politique, et sa santé peut-être, lui conseillent le plus dangereux de tous les partis, celui d'attendre cette réponse, de se fier au temps qui le tue. Daru, comme ses autres officiers, s'étonne de ne point retrouver en lui cette décision vive, mobile et rapide comme les circonstances;

ils disent que son génie ne sait plus s'y plier ; ils s'en prennent à sa persistance naturelle, qui fit son élévation et qui causera sa chute !

Mais, dans cette position de guerre si critique par sa complication politique la plus délicate qui fût jamais, ce n'était point d'un caractère jusque-là si grand par son inébranlable persévérance qu'on devait attendre une prompte renonciation au but que, depuis Vitepsk, il s'était proposé.

L'attitude de son armée secondait son désir. La plupart des officiers persévéraient dans leur confiance. Les simples soldats, qui voient toute leur vie dans le moment présent, et qui, attendant peu de l'avenir, ne s'en inquiètent guère, conservaient leur insouciance, la plus précieuse de leurs qualités. A la vérité, les récompenses que, dans les revues journalières, l'Empereur leur prodiguait, n'étaient plus reçues qu'avec une joie grave, mêlée de quelque tristesse. Les places vides qu'on allait remplir étaient encore toutes sanglantes : ces faveurs menaçaient.

D'autre part, depuis Vilna, beaucoup avaient jeté leurs vêtements d'hiver pour se charger de vivres; la route avait détruit leur chaussure ; le reste de leurtements était usé par les combats ; mais, malgré tout, leur attitude restait haute ! Ils cachaient avec soin leur dénûment devant leur Empereur, et se paraient de leurs armes éclatantes et bien réparées. Dans cette première cour du palais des czars, à huit cents lieues de leurs ressources, et après tant do combats et de bivouacs, ils

voulaient paraître encore propres, prêts et brillants : c'est là l'honneur du soldat; ils y attachaient encore plus de prix à cause de la difficulté, pour étonner, et parce que l'homme s'enorgueillit de tout ce qui est effort.

L'Empereur s'y prêtait complaisamment, s'aidant de tout pour espérer, quand vinrent tout à coup les premières neiges. Avec elles tombèrent toutes les illusions dont il cherchait à s'environner. Dès lors il ne songe plus qu'à la retraite, sans toutefois en prononcer le nom, sans qu'on puisse lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. Il dit seulement que dans vingt jours il faudra que l'armée soit en quartier d'hiver ; et il presse le départ de ses blessés. Là, comme ailleurs, sa fierté ne peut consentir au moindre abandon volontaire : les attelages manquent à son artillerie, désormais trop nombreuse pour une armée aussi réduite ; il n'importe, il s'irrite à la proposition d'en laisser une partie dans Moscou : « Non l'ennemi s'en ferait un trophée !» et il exige que tout marche avec lui.

Dans ce pays désert, il ordonne l'achat de vingt mille chevaux ; il veut qu'on s'approvisionne de deux mois de fourrages, sur un sol où, chaque jour, les courses les plus lointaines et les plus périlleuses ne suffisent pas à la nourriture de la journée. Quelques-uns des siens s'étonnèrent d'entendre des ordres si inexécutables ; mais on a déjà vu que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis, et, le plus souvent, pour indiquer aux siens l'étendue des besoins, et les efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir.

Toutefois Napoléon ne se décide encore ni à rester ni à partir. Vaincu dans ce combat d'opiniâtreté, il remet de jour en jour à avouer sa défaite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes et d'éléments qui s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides de camp le voient passer ces dernières journées à discuter le mérite de quelques vers nouveaux, qu'il vient de recevoir, où le règlement de la Comédie française de Paris, qu'il met trois soirées à achever. Comme ils connaissent toute son anxiété, ils admirent la force de son génie, et la facilité avec laquelle il déplace et fixe où il lui plaît toute la puissance de son attention.

On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-là si simples et si courts. Il cherchait à s'étourdir. Puis ils le voyaient s'appesantissant passer de longues heures à demi couché, comme engourdi, et attendant, un roman à la main, le dénoûment de sa terrible histoire. Alors ils répètent entre eux, en voyant ce génie opiniâtre et inflexible lutter contre l'impossibilité, que, parvenu au faîte de sa gloire, sans doute il pressent que de son premier mouvement rétrograde datera sa dé* croissance ; que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se retenant encore quelques intants sur ce sommet!

Enfin, après plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un cosaque achève de le rompre. Ce barbare a tiré sur Murât au moment où ce prince venait se montrer aux avant-postes. Murât, s'irrite : il déclare à Miloradowitch qu'un armistice sans cesse violé n?<

plus, et que désonnais chacun ne doit plus avoir confiance qu'en lui-même.

En même temps il fait avertir l'Empereur qu'à sa gauche un terrain couvert peut favoriser des surprises contre son flanc et ses derrières ; que sa première ligne, adossée à un ravin, y peut être précipitée; qu'enfin la position qu'il occupe en avant d'un défilé est dangereuse, et nécessite un mouvement rétrograde. Mais Napoléon n'y peut consentir, quoique d'abord il eût indiqué Yoronowo comme une position plus sûre. Dans cette guerre, encore à ses yeux plutôt politique que militaire, il craignait surtout de paraître fléchir. Il préférait tout risquer.

Toutefois, le 13 octobre, Lauriston est renvoyé vers Murât pour examiner la position de l'avant-garde. Quant à l'Empereur, soit ténacité dans son premier espoir, soit que toute disposition qui pouvait annoncer une retraite répugnât autant à sa fierté qu'à sa politique, on remarqua une singulière négligence dans ces préparatifs de départ. H y songeait cependant, car dès ce même jour il trace son plan de retraite. Il en dicte, un moment après, un autre sur Smolensk. Junot reçoit l'ordre de brûler, le 21, à Kolotskoi, tous les fusils des blessés, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers occupera Elnia et y formera des magasins. C'est le 17 seulement, qu'à Moscou, et pour la première fois, Berthier ]>ense à faire distribuer des cuirs.

Ce major général suppléa peu son chef dans cette circonstance critique. Au milieu de ce sol et de ce

climat nouveau, il ne recommanda aucune précaution nouvelle, et il attendit que les moindres détails lui fussent dictés par son Empereur. Ils furent oubliés. Cette négligence ou cette imprévoyance eut des suites funestes. Dans une armée dont chaque partie était commandée par un maréchal, un prince, ou même un roi, on compta trop peut-être les uns sur les autres. D'ailleurs Berthier n'ordonnait rien de lui-même : il se contentait de répéter fidèlement la lettre même des volontés de Napoléon ; car pour leur esprit, soit fatigue ou habitude, il lui arrivait sans cesse de confondre la partie positive de ces instructions avec leur partie conjecturale.

Cependant Napoléon rallie ses corps d'armée ; les revues qu'il passe dans le Kremlin sont plus fréquentes ; il réunit en bataillons tous les cavaliers démontés, et il prodigue les récompenses. Les trophées et tous les blessés transportables partent pour Mojaïsk; le reste est réuni dans le grand hôpital des enfants trouvés; on y place des chirurgiens français; les blessés russes, mêlés aux nôtres, seront leur sauvegarde.

Mais il était trop tard. Au milieu de ces préparatifs, et dans l'instant où Napoléon passait en revue, dans la première cour du Kremlin, les divisions de Ney, tout à coup le bruit se répand autour de lui que le canon gronde vers Winkwo. On fut quelque temps sans oser l'en avertir : les uns par incrédulité ou incertitude, et redoutant un premier mouvement d'impatience ; quelques an par mollesse, hésitant à provoquer un signal terrible, ou

par crainte d'être envoyés pour vérifier cette assertion et de s'exposer à une course fatigante.

Enfin Duroc se détermine. L'Empereur changea d'abord de visage ; puis il se remit promptement, et continua sa revue. Mais un aide de camp, le jeune Béranger,. accourt. Il annonce que la première ligne de Murât a. été surprise et culbutée ; sa gauche tournée à la faveur des bois, son flanc attaqué, sa retraite coupée ; que douze canons, vingt caissons, trente fourgons sont pris, deux généraux tués, trois à quatre mille hommes perdus, et le bagage ; qu'enfin le roi est blessé. Il n'a pu arracher à l'ennemi les restes de son avant-garde que par des charges multipliées sur les troupes nombreuses qui déjà occupaient, derrière lui, le grand chemin, sa seule retraite.

Cependant l'honneur est sauvé. L'attaque de front, conduite par Kutusof, a été molle ; Poniatowski, à quelques lieues à droite, a* résisté glorieusement ; Murât et les carabiniers, par des efforts surnaturels, ont arrêté Bagawout près d'entrer dans notre flanc gauche ; ils ont rétabli le combat. Claparède et Latour-Maubourg ont nettoyé le défilé de Spas-kaplia, qu'occupait déjà Platof, à deux lieues en arrière de notre ligne. Deux généraux russes sont tués, d'autres blessés, la perte des ennemis est considérable ; mais il leur reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre position, enfin la victoire.

Pour Murât, il n'a plus d'avant-garde : l'armistice avait perdu la moitié des restes de sa cavalerie, ce combat l'a achevée ; ses débris, exténués de faim, pourraient

à peine fournir une charge. Et voilà la guerre recommencée î C'était le 18 octobre.

A cette nouvelle, Napoléon retrouve le feu de ses premières années. Mille ordres d'ensemble et de détail, tous différents, tous d'accord, tous nécessaires, jaillissent à la fois de son génie impétueux ! La nuit n'est point encore venue, et déjà toute son armée est en mouvement. L'Empereur lui-même, avant que le jour du 19 octobre l'éclairé, sort de Moscou; il s'écrie : « Marchons sur <ï Kalougha, et malheur à ceux qui se trouveront sur « mon passage! »

Dans la partie méridionale de Moscou, près de l'une de ses portes, un de ses plus larges faubourgs se divise en deux grandes routes ; toutes deux vont à Kalougha : l'une, celle de gauche, est la plus ancienne; l'autre est neuve. C'était sur la première que Kutusof venait de battre Murât. Ce fut par cette même route que Napoléon sortit de Moscou, le 19 octobre, en annonçant à ses officiers qu'il allait regagner les frontières de la Pologne par Kalougha et Smolensk. Puis, montrant un ciel toujours pur, il leur demanda : <r Si dans ce soleil brillant ils ne « reconnaissaient pas son étoile ! » Mais cet appel à sa fortune et l'expression sinistre de ses traits démentaient la sécurité qu'il affectait !

Napoléon, entré dans Moscou avec quatre-vingt-dix mille combattants et vingt mille malades et blessés , en sortait avec plus de cent mille combattants ; il n'y laissait que douze cents malades. Son séjour, malgré les

pertes journalières, lui avait donc servi à reposer son infanterie, à compléter ses munitions, à augmenter ses forces de dix mille hommes, et à protéger le rétablissement ou la retraite d'une grande partie de ses blessés. Mais, dès cette première journée, il put remarquer que sa cavalerie et son artillerie se traînaient plutôt qu'elles ne marchaient.

Un spectacle fâcheux ajoutait aux tristes pressentiments de notre chef. L'armée, depuis la veille, sortait de Moscou sans interruption. Dans cette colonne de cent quarante mille hommes et d'environ cinquante mille chevaux de toute espèce, cent mille combattants marchant à la tête, avec leurs sacs, leurs armes, plus de cinq cent cinquante canons et deux mille voitures d'artillerie, rappelaient encore cet appareil terrible de guerriers vainqueurs du monde. Mais le reste, dans une proportion effrayante, ressemblait à une horde de Tartares après une heureuse invasion. C'était, sur trois ou quatre files d'une longueur infinie, un mélange, une confusion de calèches, de caissons, de riches voitures et de chariots de toute espèce. Ici, des trophées de drapeaux russes, turcs et persans, et cette gigantesque croix du grand Y van : là, des paysans russes, avec leurs barbes, conduisant ou portant notre butin, dont ils font partie; d'autres, traînant à force de bras jusqu'à des brouettes pleines de tout ce qu'ils ont pu emporter. Les insensés n'atteindront pas ainsi la fin de la première journée ; mais devant leur folle avidité huit cents lieues de marche et de combats disparaissent !

On remarquait surtout, dans cette suite d'armée, une foule d'hommes de toutes les nations, sans uniformes, sans armes, et des valets jurant dans toutes les langues, et faisant avancer, à force de cris et de coups, des voitures élégantes, traînées par des chevaux nains attelés de cordes. Elles sont pleines de butin arraché à l'incendie, ou de vivres. Elles portent aussi des femmes françaises avec leurs enfants. Jadis ces femmes furent d'heureuses habitantes de Moscou ; elles fuient aujourd'hui la haine des Moscovites, que l'invasion a appelée sur leurs têtes ; l'armée est leur seul asile. Quelques filles russes, captives volontaires, suivaient aussi.

On croyait voir une caravane, une nation errante, ou plutôt une de ces armées de l'antiquité, revenant toute chargée d'esclaves et de dépouilles après une grande destruction.

On ne concevait pas comment la tête de cette colonne pourrait traîner et soutenir, pendant une si longue marche, une aussi lourde masse d'équipages.

Malgré la largeur du chemin et les cris de son escorte, Napoléon avait peine à se faire jour au travers de cette immense cohue. Il ne fallait sans doute que l'embarras d'un défilé, quelques marches forcées, ou une boutade de cosaques, pour nous débarrasser de tout cet attirail ; mais le sort ou l'ennemi avaient seuls le droit de nous alléger ainsi. Pour l'Empereur, il sentait bien qu'il ne pouvait ni ôter ni reprocher à ses soldats ce fruit de tant de travaux. D'ailleurs, les vivres cachaient le butin; et lui, qui ne pouvait pas donner aux siens les subsistances qu'il

leur devait, pouvait-il leur défendre d'en emporter ? Enfin, les transports militaires manquant, ces voitures étaient, pour les malades et les blessés, la seule voie de salut.

Napoléon se dégagea donc, en silence, de l'immense attirail qu'il entraînait après lui, et s'avança sur la vieille route de Kalougha. Il poussa dans cette direction pendant quelques heures, annonçant qu'il allait vaincre Kutusof sur le champ même de sa victoire. Mais tout à coup, au milieu du jour, à la hauteur du château de Krasnopachia, où il s'arrêta, il tourna subitement à droite avec son armée, et gagna, en trois marches, et à travers champs, la nouvelle route de Kalougha.

Au milieu de cette manœuvre la pluie le surprit, gâta les chemins de traverse, et le força d'y séjourner. Ce fut un grand malheur. On ne tira qu'avec peine nos canons de ces bourbiers.

Toutefois l'Empereur avait masqué son mouvement par le corps de Ney et les débris de la cavalerie de Murât, restés derrière la Motscha et à Woronowo. Kutusof, trompé par ce simulacre, attendit encore la Grande Armée sur l'ancienne route, tandis que le 23 octobre, transportée tout entière sur la nouvelle," elle n'avait plus qu'une marche à faire pour passer paisiblement à côté de lui, et pour le devancer vers Kalougha.

Une lettre de Berthier à Kutusof, datée du premier jour de cette marche de flanc, fut à la fois une dernière tentative de piix, et peut-être une ruse de guerre. BQe resta sans réponse satisfaisante.

MALO-IAROSLAYETZ. 211

Le 23, le quartier impérial était à Borowsk. Cette nuit fut douce pour l'Empereur : il apprit qu'à six heures du soir Delzons et sa division avaient, à quatre lieues devant lui, trouvé vide Malo-Iaroslavetz et les bois qui la dominent ; c'était une position forte, à portée de Kutusof, et le seul point sur lequel il pouvait nous couper la nouvelle route de Kalougha.

L'Empereur voulut d'abord assurer ce succès par sa présence : l'ordre de marche fut même donné , on ignore pourquoi il le retira. Il passa toute cette soirée à cheval, non loin de Borowsk, sur la gauche de la route, du côté où il supposait Kutusof. Il examinait, au travers d'une grosse pluie, le terrain, comme s'il eût pu devenir un champ de bataille. Le lendemain 24, il apprit qu'on disputait à Delzons la possession de Malo-Iaroslavetz ; il ne 3'en émut guère, soit confiance, soit incertitude dans ses projets.

Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se hâter quand le bruit d'un combat très vif arriva jusqu'à lui. Alors il s'inquiète ; il court se placer sur une hauteur, et il écoute : « Les Russes l'avaient-ils prévenu ? Sa manœuvre étaitce elle manquée ? N'avait-il point mis assez de rapidité ce dans sa marche, où il s'agissait de dépasser le flanc a gauche de Kutusof ? »

En effet, on dit qu'il y eut dans tout ce mouvement un peu de l'engourdissement qui suit un long repos. Moscou n'est séparée de Malo-Iaroslavetz que par cent dix werstes : quatre journées suffisaient pour les franchir ; on en mit six. Mais l'armée, surchargée de vivres et de

butin, était lourde, les chemins étaient marécageux. On avait été forcé de sacrifier tout un jour au passage de la Nara et de son marais, ainsi qu'au ralliement des différents corps. D'ailleurs, en défilant si près de l'ennemi, il fallait marcher serré pour ne pas lui prêter un flanc trop allongé. Quoi qu'il en] soit, on peut dater tous nos malheurs de ce séjour.

Cependant l'Empereur écoute encore; le bruit augmente : « Est-ce donc une bataille ? » s'écrie-t-il. Chaque décharge le déchire, car il ne s'agissait plus pour lui de conquérir, mais de conserver, et il presse Davout qui le suit ; mais ce maréchal n'arriva près du champ de bataille qu'avec la nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand tout était décidé.

L'Empereur vit la fin du combat, mais sans pouvoir secourir le vice-roi. Une bande de cosaques de Twer faillit prendre, à peu de distance de lui, l'un de ses officiers.

Quand la nuit fut venue, un général envoyé par le prince Eugène, lui vint tout expliquer :

« Hier, Delzons ne trouva point l'ennemi à Malo-Ia- « roslavetz ; mais il ne crut pas devoir placer toute sa « division dans la ville haute, au delà d'une rivière, d'un « défilé, et sur la crête d'un précipice dans lequel une « surprise nocturne aurait pu la jeter. Il est donc resté « sur cette rive basse de la Louja, et n'a fait occuper la « ville et observer la plaine haute que par deux bâtai 1- « Ions.

« La nuit finissait ; il était quatre heures, tout donnait <r encore dans les bivouacs de Delzons, hors quelques sen-

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« tineiles, quand tout à coup les Russes de Doctorof « sortent des bois avec des cris épouvantables. Xos sen- « tineiles sont renversées sur leurs postes, les postes sur € leurs bataillons, les bataillons sur la division ; ce n'était « point un coup de main, car les Russes avaient montré « du canon! Dès le commencement de l'attaque, ses c éclats avaient été à trois lieues de là, porter au vice- « roi la nouvelle d'un combat sérieux. »

Le rapport ajoutait : « Qu'alors le prince était accouru « avec quelques officiers ; que ses divisions et sa garde « l'avaient suivi précipitamment. A mesure qu'il s'est «: approché, un vaste amphithéâtre tout animé s'est dé- « ployé devant lui; la Louja en marquait le pied, et déjà «: une nuée de tirailleurs russes disputaient ses rives. »

Derrière eux, et du haut des escarpements de la ville, leur avant-garde plongeait ses feux surDelzons; au delà, .sur la plaine haute, toute l'armée de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes. On les voyait se prolonger et se retrancher sur cette pente rase, d'une demilieue de rayon, d'où elles dominaient et embrassaient tout par leur nombre et leur position; déjà même elles s'établissaient en travers de cette vieille route de Kalougha, libre hier, et que nous étions maîtres d'occuper et de parcourir, mais que désormais Kutusof pourra défendre pied à pied.

En même temps l'artillerie ennemie a profité des hauteurs qui, de son côté, bordent la rivière ; ses feux traversent le fond du repli dans lequel Delzons et ses troupes sont engagés. La position était intenable, et toute hési-

tation funeste. Il fallait en sortir, ou par une prompte retraite ou par une attaque impétueuse ; mais c'était devant nous qu'était notre retraite, et le vice-roi a ordonné l'attaque.

Après avoir franchi la Louja sur un pont étroit, la grande route de Kalougha entre dans Malo-Iaroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui monte dans la ville. Les Russes remplissaient en masse ce chemin creux ; Delzons et ses Français s'y enfoncent la tête baissée ; les Russes, rompus, sont renversés : ils cèdent, et bientôt nos baïonnettes brillent sur les hauteurs.

Delzons, se croyant sûr de la victoire, l'annonça. Il n'avait plus qu'une enceinte de bâtiments à envahir, mais ses soldats hésitèrent. Lui s'avança ; et il les encourageait du geste, de la voix, et de son exemple, quand une balle le frappa au front et l'étendit par terre. On vit alors son frère se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et delà mêlée ; niais une seconde balle l'atteignit lui-même, et tous deux expirèrent ensemble.

Cette perte laissait un grand vide, qu'il fallut remplir. Guilleminot remplaça Delzons ; et d'abord il jeta cent grenadiers dans une église et dans son cimetière, dont ils crénelèrent les murs. Cette église, située à gauche du grand chemin, le dominait; on lui dut la victoire. Cinq fois, dans cette journée, ce poste se trouva dépasse par les colonnes russes qui poursuivaient les nôtres, et cinq fois ses coups, ménagés et tirés à propos sur leur flanc et sur leurs derrières, inquiétèrent et ralentiront leur im-

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pulsion; puis, quand nous reprenions l'offensive, cette position les mettait entre deux feux, et assurait le succès de nos attaques.

À peine ce général a-t-il fait cette disposition, que des nuées de Russes l'assaillent ; il est repoussé vers le pont, où le vice-roi se tenait pour juger des coups et préparer ses réserves. D'abord les secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les uns après les autres; et, comme il arrive toujours, chacun d'eux, insuffisant pour un grand effort, fut successivement détruit sans résultat.

Enfin toute la 14e division s'engage ; alors le combat remonte et regagné une troisième fois les hauteurs. Mais dès que les Français dépassent les maisons, dès qu'ils s'éloignent du point central d'où ils sont partis, dès qu'ils paraissent dans la plaine, où ils sont à découvert, où le cercle s'agrandit, ils ne suffisent plus : alors écrasés par les feux de toute une armée, ils s'étonnent et s'ébranlent; de nouveaux Russes accourent sans cesse, et nos rangs éclaircis cèdent et se brisent, les obstacles du terrain augmentaient leur désordre ; et les voilà encore qui redescendent précipitamment en abandonnant tout.

Mais des obus avaient embrasé derrière eux cette ville de bois : en reculant, ils rencontrent l'incendie ; le feu 1(« repousse sur le feu ; les recrues russes, fanatisées, s'acharnent ; nos soldats s'indignent; on se bat corps à corps : on en voit se saisir d'une main, frapper de l'autre, et, vainqueur ou vaincu, rouler au fond des préci-

pices et dans les flammes sans lâcher prise. Là les blessés expirent, ou étouffés par la fumée, ou dévorés par des charbons ardents. Bientôt leurs squelettes, noircis et calcinés, sont d'un aspect hideux, quand l'œil y démêle un reste de forme humaine.

Cependant tous ne firent pas également bien leur devoir : on remarqua un chef, grand parleur, qui, du fond d'un ravin, employait à pérorer le temps d'agir. Il retenait près de lui, dans ce lieu sûr, ce qu'il fallait de troupes pour l'autoriser à y rester lui-même, laissant le reste s'exposer en détail, sans ensemble, et au hasard.

La 15e division restait encore. Le vice-roi l'appelle ; elle s'avance en jetant une brigade à gauche dans le faubourg, et une à droite dans la ville. C'étaient des Italiens, des recrues ; c'était la première fois qu'ils combattaient. Ils montèrent en poussant des cris d'enthousiasme, ignorant le danger ou le méprisant, par cette singulière disposition qui rend la vie moins chère dans sa fleur qu'à son déclin, soit que jeune on craigne moins la mort, par l'instinct de son éloignement, ou qu'à cet âge, riche de jours et prodigue de tout, on prodigue sa vie comme les riches leur fortune.

Le choc fut terrible ; tout fut reconquis une quatrième fois, et tout perdu de même. Plus ardents que leurs anciens pour commencer, ils se dégoûtèrent plus tôt, et revinrent, en fuyant, sur les vieux bataillons qui les soutinrent, et qui furent obligés de les ramener au danger.

Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur nombre

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sans cesse croissant et par le succès, descendirent par leur droite pour s'emparer du pont et nous couper toute retraite. Le prince Eugène en était à sa dernière réserve ; il s'engagea lui-même avec sa garde. A cette vue et à ses cris, les restes des 13e, 14e et 15e divisions se raniment : elles font un dernier et puissant effort, et, 'pour la cinquième fois, la guerre est encore reportée sur les hauteurs.

En même temps le colonel Péraldi et les chasseurs italiens culbutaient, à coups de baïonnette, les Russes <|iii déjà voyaient la gauche du pont ; et, sans reprendre haleine, enivrés de la fumée et des feux qu'ils ont traversés, des coups qu'ils donnaient, et de leur victoire, ils s'emportèrent au loin dans la plaine haute, et voulurent s'emparer des canons ennemis ; mais une des crevasses profondes dont le sol russe est sillonné les arrêta sous un feu meurtrier : leurs rangs s'ouvrirent, la cavalerie ennemie les attaqua; ils furent repoussés jusque dans les jardins du faubourg. Là ils s'arrêtent et se resserrent ; Durrieu, Giffiinga, Trezel, Français et Italiens, tous défendent avec acharnement les issues hautes de la ville, 3t les Russes, enfin rebutés, reculent et se concentrent sur la route de Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslaretz.

C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Français, ramassés au fond d'un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes placés au-dessus de leurs têtes, et secondés par tous les obstacles que peut offrir une ville bâtie sur une pente rapide !

Toutefois l'armée contemplait avec tristesse ce champ de bataille, où sept généraux et quatre mille Français et Italiens venaient d'être blessés ou tués. La vue des perdes de l'ennemi ne consolait pas ; elle n'était pas double de la nôtre, et leurs blessés seraient sauvés. On se rappelait d'ailleurs que, dans une pareille position, Pierre Ier, en sacrifiant dix Eusses contre un Suédois, avait cru, non seulement ne faire qu'une perte égale, mais même gagner à ce terrible marché. On gémissait surtout en pensant qu'un choc si sanglant eût pu être épargné.

En effet, des feux qui brillèrent sur notre gauche dans la nuit du 23 au 24, avertirent du mouvement des Russes vers Malo-Iaroslavetz ; et cependant on remarquait qu'on y avait marché languissamment, qu'une division seule, jetée à trois lieues de tout secours y avait été négligemment aventurée; que les corps d'armée étaient restés hors de portée les uns des autres. Qu'étaient devenus ces mouvements rapides et décisifs de Marengo, d'Ulm et d'Eckmuhl? Pourquoi cette marche molle et pesante dans une circonstance si critique ? Était-ce notre artillerie et nos bagages qui nous avaient tant alanguis ? C'était là ce qu'il y avait de plus vraisemblable.

Quand l'Empereur écouta le rapport de ce combat, il était à quelques pas à droite de la grande route, au fond d'un ravin, sur le bord du ruisseau et du village de Ghorodinia, dans une cabane de tisserand, maison de bois, vieille, délabrée, infecte. Là il se trouvait à une demilieue de Malo-Iaroslavetz, à l'entrée du repli de la Louja. Ce fut dans cette habitation vermoulue, et dans une

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chambre sale, obscure, et partagée en deux par une toile, que le sort de l'armée et de l'Europe allait se décider !

Les premières heures de la nuit se passèrent à recevoir des nouvelles. Toutes annonçaient que l'ennemi se préparait pour le lendemain à une bataille, que tous inclinaient à refuser. A onze heures du soir Bessières entra. Ce maréchal devait son élévation à d'honorables services et à l'affection de l'Empereur, qui s'était attaché à lui comme à sa création. Il est vrai qu'on ne pouvait être favori de Napoléon comme d'un autre monarque ; qu'il fallait, du moins l'avoir suivi, lui être de quelque utilité, car il sacrifiait peu à l'agréable ; qu'enfin il fallait avoir été plus que le témoin de tant de victoires ; et l'Empereur, fatigué, s'habituait à regarder par des yeux qu'il croyait avoir formés.

Il venait d'envoyer ce maréchal pour examiner l'attitude des ennemis. Bessières a obéi ; il a soigneusement parcouru le front de la position des Russes : « Elle est, « dit-il, inattaquable ! — 0 Ciel ! s'écrie l'Empereur en « joignant les mains; avez- vous bien vu? Est-il bien « vrai ? M'en répondez- vous ? » Bessières répète son assertion : il affirme, «. que trois cents grenadiers suffi- « raient là pour arrêter une année! s On vit alors Napoléon croiser ses bras d'un air consterné, baisser la tête, et rester comme enseveli dans les plus tristes réflexions : « Son armée est victorieuse, et lui vaincu! Sa « route est coupée, sa manœuvre déjouée ; Kutusof, un « vieillard, un Scythe, l'a prévenu! Et il ne peut ac-

« pas l'avoir suivi en Russie ? Hier encore la route de « Malo-Iaroslavetz n'était-elle pas libre ? Sa fortune ne « lui a donc pas manqué; est-ce lui qui a manqué à « sa fortune? y>

Perdu dans cet abîme de pensées désolantes, il tombe dans une si grande contention d'esprit, qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en peut tirer une parole. A peine, à force d'importunités, parvient-on à obtenir de lui un signe de tête. Il veut enfin prendre quelque repos ; mais une brûlante insomnie le travaille. Tout le reste de cette cruelle nuit, il se couche, se relève, appelle sans cesse, sans toutefois qu'aucun mot trahisse sa détresse : c'est seulement par l'agitation de son corps qu'on juge de celle de son esprit.

Vers quatre heures du matin, un de ses officiers d'ordonnance, le prince d'Arenberg, vint l'avertir que, dans l'ombre de la nuit et des bois, et à la faveur de quelques plis de terrain, des cosaques se glissaient entre lui et ses avant-postes. L'Empereur venait d'envoyer Poniatowski sur sa droite, à Kremenskoé. Il attendait si peu l'ennemi de ce côté, qu'il avait négligé de faire éclairer son flanc droit. Il méprisa donc l'avis de son officier d'ordonnance.

Dès que le soleil du 25 se montra à l'horizon, il monta à cheval et s'avança sur la route de Kalougha, qui n'était plus pour lui que celle de Malo-Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville il fallait qu'il traversât la plaine, longue et large d'une demi-lieue, que la Louj'a embrasse de son contour : quelques officiers seulement

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suivaient l'Empereur. Les quatre escadrons de son escorte habituelle, n'ayant pas été avertis, se hâtaient pour le rejoindre, mais ne l'avaient pas encore atteint. La route était couverte de caissons d'ambulance, d'artillerie et de voitures de luxe : c'était l'intérieur de l'armée, chacun marchait sans défiance.

On vit d'abord au loin, vers la droite, courir quelques pelotons, puis de grandes lignes noires s'avancer. Alors des clameurs s'élevèrent ; déjà quelques femmes et quelques goujats revenaient sur leurs pas en courant, n'entendant plus rien, ne répondant à aucune question, l'air tout effaré, sans voix et sans haleine. En même temps la file des voitures s'arrêtait incertaine, le trouble s'y mettait ; les uns voulaient continuer, d'autres retourner : elles se croisèrent, se culbutèrent ; ce fut bientôt un tumulte, un désordre complet.

L'Empereur regardait et souriait, s'avançant toujours, et croyant à une terreur panique. Ses aides de camp soupçonnaient des cosaques, mais ils les voyaient marcher si bien pelotonnés, qu'ils en doutaient encore ; et si ces misérables n'eussent pas hurlé en attaquant, comme ils le font tous pour s'étourdir sur le danger, peut-être que Napoléon ne leur eût pas échappé. Ce qui augmenta le péril, c'est qu'on prit d'abord ces clameurs pour des cris de « Vive V Empereur! »

C'était Platof et six mille cosaques qui, derrière notre avant-garde victorieuse, avaient tenté de traverser la rivière, la plaine basse et le grand chemin, en enlevant tout sur leur passage; et dans cet instant même où

l'Empereur, tranquille au milieu de son armée et des replis d'une rivière* ravineuse, s'avançait en ne voulant pas croire à un projet si audacieux, ils l'exécutaient!

Une fois lancés, ils s'approchèrent si rapidement, que Rapp n'eut que le temps de dire à l'Empereur : « Ce sont eux, retournez ! » L'Empereur, soit qu'il vît mal, soit répugnance à fuir, s'obstina ; et il allait être enveloppé, quand Rapp saisit la bride de son cheval et le fit tourner en arrière, en lui criant : « Il le faut ! t> Et réellement il convenait de fuir. La fierté de Napoléon ne put s'y décider. Il mit l'épée à la main, le prince de Neuchâtel et le grand écuyer l'imitèrent; et, se plaçant sur le côté gauche de la route, ils attendirent la horde. Quarante pas les en séparaient à peine. Rapp n'eut que le temps de se retourner et de faire face à MB barbares, dont le premier enfonça si violemment sa lance dans le poitrail de son cheval, qu'il le renversa. Les autres aides de camp et quelques cavaliers de la garde dégagèrent ce général. Cette action, le courage de Lecoulteux, les efforts d'une vingtaine d'officiers et de chasseurs, et surtout la soif de ces barbares pour le pillage, sauvèrent l'Empereur !

Pourtant ils n'avaient qu'à étendre la main pour le saisir ; car, au même moment, la horde, en traversant la grande route, y culbuta tout, chevaux, hommes, voitures, blessant et tuant les soldats du train qu'ils entraînaient dans les bois pour les dépouiller : puis, détournant les chevaux attelés aux canons, ils les emmenaient à travers champs. Mais ils n'eurent qu'une victoire

d'un instant, un triomphe de surprise. La cavalerie de la garde accourut : à cette vue, ils lâchèrent prise, ils s'enfuirent, et ce torrent s'écoula, en laissant, il est vrai, de fâcheuses traces, mais en abandonnant tout ce qu'il entraînait.

Cependant plusieurs de ces barbares s'étaient montrés audacieux jusqu'à l'insolence. On les avait vus se retirer à travers l'intervalle de nos escadrons, au pas, et en rechargeant tranquillement leurs armes. Ils comptaient sur la pesanteur de nos cavaliers d'élite et sur la légèreté de leurs chevaux, qu'ils pressent avec un fouet. Leur fuite s'était opérée sans désordre : ils avaient fait face plusieurs fois, sans attendre, il est vrai, jusqu'à la portée du feu, de sorte qu'ils avaient à peine laissé quelques blessés et pas un prisonnier. Enfin, ils nous avaient attirés sur des ravins hérissés de broussailles, où leurs canons, qui les y attendaient, nous avaient arrêtés. Tout cela faisait réfléchir. Xotre armée était usée, et la guerre renaissait toute neuve et entière !

L'Empereur, frappé d'étonnement qu'on eût osé l'attaquer, s'arrêta jusqu'à ce que la plaine fût nettoyée; puis il regagna Malo-Iaroslavetz, où le vice-roi lui montra les obstacles vaincus la veille.

La terre elle-même en disait assez. Jamais champ de bataille ne fut d'une plus terrible éloquence ! Ses formes prononcées, ses ruines toutes sanglantes ; les rues, dont on ne reconnaissait plus la trace qu'à la longue traînée de morts et de têtes écrasées par les roues des canons ; des blessés, qu'on apercevait encore sortant des décom-

bres, et se traînant avec leurs habits, leurs cheveux, et leurs membres à demi consumés, en poussant des cris lamentables; enfin le bruit lugubre des tristes et derniers honneurs que les grenadiers rendaient aux restes de leurs colonels et de leurs généraux tués ; tout attestait le choc le plus acharné. L'Empereur, dit-on, n'y vit que de la gloire ; il s'écria : « Que l'honneur d'une si belle jource née appartenait tout entier au prince Eugène ! » Mais, déjà saisi d'une funeste impression, ce spectacle l'ébranla. Il s'avança ensuite dans la plaine haute.

Mes compagnons! vous le rappelez- vous, ce champ funeste, où s'arrêta la conquête du monde, où vingt ans de victoires vinrent échouer, où commença le grand écroulement de notre fortune? Vous représentez-vous encore cette ville bouleversée et sanglante, ces profonds ravins, et les bois qui environnent cette plaine haute, et en font comme un champ clos ? D'un côté, les Français venant du nord qu'ils évitent ; de l'autre, à l'entrée des bois, les Russes gardant le sud, et cherchant à nous repousser sur leur puissant hiver ; Napoléon entre ces deux armées au milieu de cette plaine, ses pas et ses regarda errant du midi à l'ouest, sur les routes de Kalougha et de Medyn. Toutes deux lui sont fermées : sur celle de Kalougha, Kutusof et cent vingt mille hommes paraissent prêts à lui disputer vingt lieues de défilés ; du côté de Medyn, il voit une cavalerie nombreuse : c'est Platof et ces mêmes hordes qui viennent de pénétrer dans le flanc de l'armée, qui l'ont traversée de part en part, et qui en sont ressorties chargées de butin, pour se reformer sur

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son flanc droit, où des renforts et leur artillerie les ont attendus. C'est de ce côté que les yeux de l'Empereur se sont attachés le plus longtemps, qu'il a consulté ses cartes, écouté ses chefs, et apprécié tout ce qu'avait de critique sa position, par l'extrême violence de leurs dissentiments, dont sa présence ne peut contenir l'expression. Puis, tout chargé de regrets et de tristes pressentiments, on l'a vu revenir lentement dans son quartier général.

Murât, le prince Eugène, Berthier, Davout et Bessières l'avaient suivi. Cette chétive habitation d'un obscur artisan renfermait un Empereur deux rois, trois généraux d'armée ! Ils allaient y décider de l'Europe, et de l'armée qui l'avait conquise ! Smolensk était le but. Y marcherat-on par Kalougha, Medyn ou Mojaïsk ? Cependant Napoléon est assis devant une table ; sa tête s'appuie sur ses mains qui cachent ses traits, et sans doute aussi la détresse qu'ils expriment.

On respectait un silence plein de destinées si imminentes, quand Murât, qui ne marchait que par bonds, se fatigue de cette hésitation. N'écoutant que son génie, tout entier dans la chaleur de son sang, il s'élance hors de cette incertitude par un de ces premiers mouvements qui élèvent ou précipitent !

Il se lève, il s'écrie : « Qu'on pourra l'accuser encore « d'imprudence, mais qu'à la guerre c'est aux circons- « tances à décider de tout, et à donner à chaque chose <i son nom; que là où il n'y a plus qu'à attaquer, la pru- « dence devient témérité, et la témérité prudence ; que

<c s'arrêter est impossible, fuir dangereux; qu'il faut a donc poursuivre. Qu'importent cette attitude menace çante des Russes, et leurs bois impénétrables ? Il les « méprise ! Qu'on lui donne seulement les restes de sa « cavalerie et celle de la garde, et il va s'enfoncer dans « leurs forêts, dans leurs bataillons, renverser tout, et « rouvrir à l'armée la route de Kalougha ! »

Ici Napoléon, soulevant sa tête, fit tomber toute cette fougue, en disant : « Que c'était assez de témérités ; « qu'on n'avait que trop fait pour la gloire ; qu'il était « temps de ne plus songer qu'à sauver les restes de l'ar- « mée ! »

Alors Bessières, soit que son orgueil eût frémi à l'idée d'obéir au roi de Naples, soit désir de conserver intacte cette cavalerie de la garde, qu'il avait formée, dont il répondait à Napoléon, et dans laquelle consistait son commandement, Bessières, qui se sent soutenu, ose ajouter : « Que, pour de pareils efforts, dans l'armée, dans la garde « même, l'élan manquerait. Déjà l'on y disait que, les « transports étant insuffisants, désormais le vainqueur « atteint resterait en proie aux vaincus ; qu'ainsi toute a blessure serait mortelle ; Murât serait donc suivi mol- « lement, et dans quelle position ? On venait d'en recon- « naître la force. Contre quels ennemis ? n avait-on pas « remarqué le champ de bataille de la veille, et avec « quelle fureur les recrues russes, à peine armées et vô- « tues, venaient de s'y faire tuer? » Ce maréchal finit en prononçant le mot de retraite, que l'Empereur approuva de son silence.

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Aussitôt le prince d'Eckmùhl déclara que, « puis- « qu'on se décidait à se retirer, il demandait que ce fut « par Medyn et Smolensk. » Mais Murât interrompt Davout ; et, soit inimitié ou découragement, suite ordinaire d'une témérité repoussée, il s'étonne « qu'on ose proposer « à l'Empereur une si grande imprudence ! Davout a-t-il « juré la perte de l'armée ? Yeut-il qu'une si longue « et si lourde colonne aille se traîner, sans guides et « incertaine, sur une route inconnue, à portée de Kutu- « sof, offrant son flanc à tous les coups de l'ennemi ? « Sera-ce lui, Davout, qui la défendra ? Pourquoi, quand c derrière nous Borowsk et Yéréia nous conduisent sans « danger à Mojaïsk, refuser cette voie de salut ? Là des i vivres doivent avoir été rassemblés, tout nous y est « connu, aucun traître ne nous égarera. »

A ces mots, Davout, tout brûlant d'une colère qu'il concentre avec effort, répond « qu'il propose une re- « traite à travers un sol fertile, sur une route vierge, « nourricière, grasse, intacte, dans des villages encore a debout, et par le chemin le plus court, afin que l'en- « nemi ne s'en serve pas pour nous couper la route de t Mojaïsk à Smolensk, celle que désigne Murât; et « quelle route ? un désert de sables et de cendres, où des c convois de blessés s'ajouteront à nos embarras, où nous « ne trouverons que des débris, des traces de sang, des « squelettes, et la famine !

«c Qu'au reste il doit son avis quand on le lui demande ; « qu'il obéira à l'ordre qui lui sera contraire avec le « même zèle qu'il exécuterait celui qu'il aurait inspiré ;

« mais que l'Empereur seul avait le droit de lui imposer « silence, et non Murât, qui n'était pas son souverain, et « qui ne le serait jamais ! »

La querelle s'échauffant, Bessières et Berthier s'interposèrent. Pour l'Empereur, toujours absorbé dans la même attitude, il paraissait insensible. Enfin il rompit son silence et ce conseil par ces mots : « C'est bien, Mes- « sieurs ; je me déciderai ! »

Il se décida à se retirer, et ce'fut par le chemin qui d'abord l'éloignait le plus promptement de l'ennemi ; mais il fallut encore un cruel effort pour qu'il pût s'arracher à lui-même un ordre de marche si nouveau pour lui ! Cet effort fut si pénible, il coûta tant à sa fierté, que dans oe combat intérieur il perdit l'usage de ses sens. Ceux qui le secoururent ont dit que le rapport d'une autre échauffourée de cosaques, vers Borowsk, à quelques lieues derrière l'armée, fut le faible et dernier choc qui acheva de le déterminer à cette funeste résolution.

Ce qui est remarquable, c'est qu'il ordonna cette retraite vers le nord, au même moment joù Kutusof et ces Russes, tout ébranlés du choc de Malo-Iaroslavetz, se retiraient vers le sud.

Dans cette même nuit, une même anxiété avait agité le camp des Russes. Pendant le combat de Malo-Iaroslavetz, on avait vu Kutusof ne s'approcher du champ de bataille qu'en tâtonnant, s'arrêtant à chaque pas, sondant le terrain, comme s'il eût craint de le voir manquer sous lui, et se faisant arracher successivement les différents corps qu'il envoyait au secours de Doctorof. Il B*<»

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venir lui-même se placer en travers du chemin de Napoléon qu'à l'heure où les batailles générales ne sont plus à craindre.

Alors "Wilson, tout échauffé du combat, était accouru vers lui ; Wilson, cet Anglais actif, remuant, celui qu'on vit en Egypte, en Espagne, et partout l'ennemi des Français et de Xapoiéon. Il représentait dans l'armée russe les alliés ; c'était, au milieu de la puissance de Kutusof, un homme indépendant, un observateur, un juge même, motifs infaillibles d'aversion ; sa présence était odieuse au vieillard russe, et, la haine ne manquant jamais d'engendrer la haine, tous deux se détestaient.

"Wilson lui reproche son inconcevable lenteur : cinq fois, dans une seule journée, elle venait de leur faire manquer la victoire, comme à Yinkowo ; et il lui rappelle ce combat du 18 octobre. En effet, ce jour-là Murât était perdu si Kutusof eût occupé fortement le front des Français par une vive attaque quand Beningsen tournait leur aile gauche. Mais, soit insouciance ou lenteur, défauts de la vieillesse ; soit comme le disent plusieurs Russes, que Kutusof fût plus envieux de Beningsen qu'ennemi de Napoléon, le vieillard avait attaqué trop mollement, trop tard, et s'était arrêté trop tôt.

"Wilson continue, il l'interpelle ; il lui demande pour le lendemain une bataille décisive.

Mais Wilson est repoussé, et pourtant Kutusof, enfermé avec l'armée française dans cette plaine haute de Malo- Iaroslavetz, se trouve forcé d'y montrer l'appareil le plus menaçant. Il y déploie, le 2-5, toutes ses divisions, et sept

cents pièces d'artillerie. Dans les deux armées on ne doute plus qu'un dernier jour ne soit arrivé ; Wilson y croit lui-même. Il a remarqué que les lignes russes sont adossées à un ravin fangeux que traverse un pont mal sûr. Cette seule voie de retraite, à la vue de l'ennemi, lui paraît impraticable : il faut enfin que Kutusof vainque ou périsse, et l'Anglais sourit à l'espoir d'une bataille décisive : que son issue soit fatale à Napoléon, ou dangereuse pour la Russie, elle sera sanglante, et l'Angleterre ne peut qu'y gagner.

Toutefois, la nuit venue, inquiet encore, il parcourt les rangs ; il jouit en écoutant Kutusof jurer enfin qu'il va combattre; il triomphe en voyant tous les généraux russes se préparer pour un choo terrible ; Beningsen seul en doute encore. Néanmoins l'Anglais, en songeant que la position ne permettait plus de reculer, reposait enfin en attendant le jour, quand, vers trois heures du matin, un ordre général de retraite le réveille. Tous ses efforts furent inutiles. Kutusof était décidé à fuir vers le sud, d'abord à Gonczarewo, puis au delà de Kalougha, et déjà, sur l'Oka, tout était prêt pour son passage.

C'était dans ce même instant que Napoléon ordonnait ■aux siens de se retirer vers le nord, sur Mojaïsk. Les deux armées se tournèrent donc le dos, en se trompant mutuellement par leurs arrière-gardes.

Du côté de Kutusof, "Wilson assure que ce fut comme une déroute. On vit de toutes parts arriver à l'entrée du pont, auquel l'armée russe était adossée, la cavalerie, les canons, les voitures et les bataillons. Là toutes ces co-

lonnes, accourant de la droite, de la gauche et du centre, se rencontrent, se pressent, et se confondent en une masse si énorme, si amoncelée, qu'elle perd toute puissance de mouvement. On fut plusieurs heures à pouvoir désencombrer et faire dégorger ce passage. Quelques boulets de Davout, qu'il crut perdus, tombèrent dans cette t»agarre.

Napoléon n'avait qu'à avancer sur cette foule en désordre. Ce fut lorsque le plus grand effort, celui de Malo- Iaroslavetz, était fait, et quand il n'y avait plus qu'à marcher, qu'il se retira. Mais voilà la guerre : on n'essaie, on n'ose jamais assez. Uost ignore ce que fait l'ost; les avant-postes sont les dehors de ces deux grands corps ennemis ; c'est par là qu'ils s'en imposent. Il y a un abîme entre deux armées en présence !

Au reste, ce fût peut-être parce que l'empereur avait manqué de prudence à Moscou, qu'ici il manqua de témérité; il se fatigua; ces deux échauffourées de cosaques l'avaient dégoûté; ses blessés l'attendrirent; tant d'horreurs le rebutèrent ; et, comme les hommes de résolutions extrêmes, n'espérant plus de victoire entière, il se résolut à une retraite précipitée.

Depuis ce moment il ne vit plus que Paris, de même qu'en partant de Paris il n'avait eu en vue que Moscou ! Ce fut le 26 octobre que commença le fatal mouvement de notre retraite. Davout, avec vingt-cinq mille hommes, resta à l'arrière-garde. Pendant qu'il avançait de quelques pas, et jetait, sans le savoir, la terreur chez les Russes, la çrrande armée, étonnée, leur tournait le dos. Elle mar-

chait les yeux baissés, comme honteuse et humiliée. Au milieu d'elle son chef, sombre et silencieux, paraissait mesurer avec anxiété sa ligne de communication avec les places de la Vistule.

Napoléon, réduit à de si hasardeuses conjectures, arrivait tout pensif à Yéréia, quand Mortier se présenta devant lui. Mais je m'aperçois qu'entraînée, comme nous l'étions alors, par cette rapide succession de scènes violentes et d'événements mémorables, mon attention s'est détournée d'un fait digne de remarque. Le 23 octobre, à une heure et demie du matin, l'air avait été ébranlé par une effrayante explosion ; les deux armées s'en étonnèrent un instant, quoiqu'on ne s'étonnât plus guère, s'at tendant à tout.

Mortier avait obéi; le Kremlin n'existait plus : des tonneaux de poudre avaient été placés dans toutes les salles du palais des czars, et cent quatre-vingt-trois milliers sous les voûtes qui les soutenaient. Le maréchal, avec huit mille hommes, était resté sur ce volcan, qu'un obus russe pouvait faire éclater. Là il couvrait la marche de l'armée sur Kalougha, et la retraite de nos différents convois vers Mojaïsk.

Dans ces huit mille hommes, il y en avait à peine deux mille sur lesquels Mortier pût compter; les autres, cavaliers démontés, hommes de régiments et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes pareilles, sans souvenirs communs, enfin sans rien de ce qui lie, formaient ensemble bien moins un corps organisé qu'un attroupement : ils ne devaient pas tarder à se diei •

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Le commandement du génie avait été confié au brave et savant colonel Després. Cet officier arrivait du fond de F Espagne ; il venait de voir se terminer, au commencement de septembre, la retraite de Madrid à Valence ; il vit commencer, pendant le mois suivant, celle de Moscou à Vilna. Partout nos armes fléchissaient.

On regardait le duc de Trévise comme un homme sacrifié. Les autres chefs, ses vieux compagnons de gloire, l'avaient quitté les larmes aux yeux, et l'Empereur en lui disant « qu'il comptait sur sa fortune, « mais qu'au « reste, à la guerre, il fallait bien faire une part au feu ! » Mortier s'était résigné sans hésitation. Il avait ordre de défendre le Kremlin, puis, en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de la ville. C'était du château de Krasno-Pachra, le 21 octobre, que Napoléon lui avait envoyé ses derniers ordres. Mortier devait, après les avoir exécutés, se diriger sur Yéréia, et former Farrièregarde de l'armée.

Dans cette lettre Napoléon lui recommandait surtout <t de charger sur les voitures de la jeune garde, sur celles <c de la cavalerie à pied, et sur toutes celles qu'il trouve- <c rait, les hommes qui restaient encore aux hôpitaux. ■< Les Romains, ajoutait-il, donnaient des couronnes ci- •c viques à ceux qui sauvaient des citoyens; le duc de ( Trévise en méritera autant qu'il sauvera de soldats ! 't Qu'il les fasse monter sur ses chevaux, sur ceux de tout -c son monde. C'est ainsi que lui, Napoléon, a fait à Saint ■< Jean-d'Acre. Il doit d'autant plus prendre cette mesure, •c qu'à peine le convoi aura rejoint l'armée, on trouvera

« à lui donner les chevaux et les voitures que la consomme mation aura rendus inutiles. L'Empereur espère qu'il « aura sa satisfaction à témoigner au duc de Trévise « pour lui avoir sauvé cinq cents hommes. Il doit comte mencer par les officiers, ensuite par les sous-officiers, et « préférer les Français : qu'il assemble donc tous les géné- « raux et officiers sous ses ordres, pour leur faire sentir « l'importance de cette mesure, et combien ils méritece ront de l'Empereur, s'ils lui ont sauvé cinq cents hom- « mes ! »

Cependant, à mesure que la Grande Armée était sortie de Moscou, les cosaques avaient pénétré dans ses faubourgs, et Mortier s'était retiré vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le cœur, à mesure que la mort s'empare des extrémités. Ces cosaques éclairaient dix mille Russes, que commandait Wintzingerode.

Cet étranger, enflammé de haine contre Napoléon, exalté du désir de reprendre Moscou et de se naturaliser en Russie par cet exploit signalé, s'emporta loin des siens : il traverse en courant la colonie géorgienne, se précipite vers la ville chinoise et le Kremlin, rencontre des avant-postes, les méprise, tombe dans une embuscade; et, ee voyant pris dans cette ville qu'il venait prendre, il change soudain de rôle, agite en l'air son mouchoir, et se déclare parlementaire.

On le conduisit au duc de Trévise. Là il se réclama audacieusement du droit des gens qu'on violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui répondit « qu'un général c en chef qui se présentait ainsi pouvait être pris pour

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« un soldat téméraire, mais jamais pour un parlementaire, « et qu'il eût à rendre sur-le-champ son épée î » Alors, n'espérant plus en imposer, le général russe se résigna, et convint de son imprudence.

Enfin, après quatre jours de résistance, les Français abandonnent pour jamais cette ville fatale. IU emportent avec eux quatre cents blessés ; mais, en se retirant, ils déposent, dans un lieu sûr et secret, un artifice habilement préparé qu'un feu lent dévorait déjà ; ses progrès étaient calculés : on savait l'heure à laquelle son feu devait atteindre l'immense amas de poudre renfermé dans les fondations de ces palais condamnés.

Mortier se hâte de fuir, mais en même temps qu'il s'éloigne rapidement, d'avides Cosaques et de sales moujiks, attirés, dit-on, par la soif du pillage, accourent, s'approchent ; ils écoutent, et, s'enhardissant du calme apparent qui règne dans la forteresse, ils osent y pénétrer ; ils montent, et déjà leurs mains avides de pillage s'étendaient, quand tout à coup tous sont détruits, écrasés, lancés dans les airs avec ces murs qu'ils venaient dépouiller, et trente mille fusils qu'on y avait abandonnés ; puis, avec tous ces débris de murailles et ces tronçons d'armes, leurs membres mutilés vont au loin retomber en une pluie effroyable !

La terre trembla sous les pas de Mortier. A dix lieues plus loin, à Feminskoé, l'Empereur entendit cette explosion.

C'est ainsi désormais que tout sera brûlé derrière lui. En conquérant, Napoléon avait conservé; en se retirant,

il détruira : soit nécessité, pour ruiner l'ennemi et ralentir sa marche, à la guerre tout étant impérieux ; soit représailles, terrible effet des guerres d'invasion, qui d'abord légitiment tous les moyens de défense, ce qui motive ensuite ceux d'attaque.

Au reste l'agression, dans ce terrible genre de guerre, n'était point du côté de Napoléon. Le 19 octobre Berthier avait écrit à Kutusof pour l'engager « à régler les « hostilités de manière à ce qu'elles ne laissassent sup- « porter à l'empire moscovite que les maux indispensa- « blés de l'état de guerre ; la dévastation de la Russie étant « aussi nuisible à cet empire qu'elle affectait douloureuse sèment Napoléon. » Mais Kutusof avait répondu « qu'il « lui était impossible de contenir le patriotisme russe ; » ce qui était avouer la guerre de Tartares que nous faisaient ses milices, et ce qui autorisait en quelque sorte à la leur rendre.

Les mêmes feux consumèrent Véréia, où Mortier venait de rejoindre l'Empereur et de Jui amener "Wintzingerode. A la vue de ce général allemand, toutes les douleurs cachées de Napoléon prirent feu ; son accablement devint colère, et il déchargea sur cet ennemi tout le chagrin qui l'oppressait. « Qui êtes- vous? » lui cria-t-il en croisant les bras avec violence, comme pour se saisir et se contenir lui-même: « Qui êtes-vous? Un homme sans « patrie ! Vous avez toujours été mon ennemi personnel ! k Quand j'ai fait la guerre aux Autrichiens, je vous ai « trouvé dans leurs rangs! L'Autriche est devenue mon <c alliée, et vous avez demandé du service à la Rof

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■ Vous avez été l'un des plus ardents fauteurs de la guerre t actuelle. Cependant vous êtes né dans les États de la « Confédération du Rhin; vous êtes mon sujet. Vous « n'êtes point un ennemi ordinaire, vous êtes un rebelle ; « j'ai le droit de vous faire juger! Gendarmes d'élite, « saisissez cet homme-là ! » Les gendarmes restèrent immobiles, comme des hommes accoutumés à voir se terminer sans effet ces scènes violentes, et sûrs d'obéir mieux en désobéissant.

L'Empereur reprit : « Voyez-vous, monsieur, ces cam- « pagnes dévastées, ces villages en flammes ! A qui doitce on reprocher ces désastres ? A cinquante aventuriers « comme vous, soudoyés par l'Angleterre, qui les a jetés « sur le continent. Mais le poids de cette guerre retom- « bera sur ceux qui l'ont provoquée : dans six mois je » serai à Pétersbourg, et l'on me fera raison de toutes « ces fanfaronnades! »

Alors, s'adressant à l'aide de camp de TVintzingerode, prisonnier comme lui : « Pour vous, comte Xarischkin, « je n'ai rien à vous reprocher; vous êtes Russe, vous « faites votre devoir ; mais comment un homme de l'une « des premières familles de Russie a-t-il pu devenir l'aide « de camp d'un étranger mercenaire ? Soyez l'aide de «^ camp d'un général russe; cet emploi sera beaucoup plus « honorable. »

Jusque-là le général Wintzingerode n'avait pu répondre à ces violentes paroles que par son attitude ; elle fut calme comme sa réplique. Il répondit : « Que l'empereur « Alexandre était son bienfaiteur et celui de sa famille ;

« que tout ce qu'il possédait, il le tenait de lui ; que la « reconnaissance l'avait rendu son sujet ; qu'il était au « poste que son bienfaiteur lui avait assigné ; qu'il avait « donc fait son devoir. »

Napoléon ajouta quelques menaces déjà moins violentes ; et il s'en tint aux paroles, soit qu'il eût jeté toute sa colère dans un premier mouvement, soit qu'il n'eût voulu qu'en effrayer tous les Allemands qui seraient tentés de l'abandonner. Ce fut ainsi du moins qu'autour de lui on apprécia sa violence. Elle déplut, on n'en tint compte, et chacun s'empressa autour du général prisonnier pour le rassurer et le consoler. Ces soins continuèrent jusqu'en Lithuanie, où les cosaques reprirent "Wmtzingerode et son aide de camp. L'Empereur avait affecté de traiter avec bonté ce jeune seigneur russe, en même temps qu'il avait tonné contre ce général ; ce qui prouve qu'il y avait eu du calcul jusque dans sa colère.

Le 28 octobre nous revîmes Mojaïsk. Cette ville était encore remplie de blessés ; les uns furent emportés, les autres réunis et abandonnés, comme à Moscou, à la générosité des Russes. Napoléon dépassa cette ville de quelques werstes, et l'hiver commença. Ainsi, après un combat terrible et dix jours de marches et de contremarches, l'armée, qui n'avait emporté de Moscou que quinze rations de farine par homme, n'était avancée dans sa retraite que de trois journées. Elle manquait de vivres, et l'hiver l'avait atteinte !

Déjà quelques hommes succombaient. Dès les premiers ;ours de la retraite, le 26 octobre, on avait brûlé des voitures de vivres que les chevaux ne pouvaient plus traîner. L'ordre de tout incendier derrière soi vint alors ; on obéit <;n faisant sauter dans les maisons des caissons de poudres dont les attelages étaient épuisés. Mais enfin, l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne re-

commencer qu'un pénible voyage; et Napoléon, en revoyant cette route connue, se rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut envoyé par Davout.

D'abord il le questionna négligemment ; mais le hasard voulut que ce moscovite eût quelque idée des routes, des noms, et des distances : il répondit « que toute l'arec mée russe marchait par Medyn sur Viazma. » Alors l'Empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prévenir là comme à Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur Smolensk comme sur Kalougha, l'enfermer dans ce désert, sans vivres, sans abri, et au milieu d'une insurrection générale ? Cependant son premier mouvement le porta à mépriser cet avis ; car soit fierté, soit expérience, il s'était accoutumé à ne pas supposer à ses adversaires l'habileté qu'il aurait eue à leur place.

Ici pourtant il eut un autre motif. Sa sécurité n'était qu'affectée ; car il était évident que l'armée russe prenait la route de Medyn, celle-là même que Davout avait conseillée pour l'armée française; et Davout, par amourpropre, ou par inadvertance, n'avait pas confié à sa dépêche seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en craignit l'effet sur les siens ; c'est pourquoi il parut la repousser avec mépris ; mais, en même temps, il ordonna que le lendemain sa garde marchât en toute hâte, et tant que durerait le jour, jusqu'à Gjatz. Il voulait y donner un séjour et des vivres à cette troupe d'élite, s'assurer de plus près de la marche de. Kutusof, et le prévenir sur ce point.

Mais le temps n'avait point été appelé à son conseil ; il parut s'en venger. L'hiver était si près de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de vent de quelques minutes pour l'amener âpre, mordant, dominateur ! On sentit aussitôt qu'en ce pays il était indigène, et- nous étrangers. Tout changea : les chemins, les figures, les courages ; l'armée devint morne, la marche pénible ; la consternation commença.

A quelques lieues de Mojaïsk, il fallut traverser la Kolougha. Ce n'était qu'un gros ruisseau; deux arbres, autant de chevalets, et quelques planches suffisaient pour en assurer le passage ; mais le désordre était tel, et l'incurie si grande, que l'Empereur y fut arrêté. On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer à gué. Il semblait que chaque corps d'armée marchât pour son compte, qu'il n'y eût point d'état-major, point d'ordre général, point de nœud commun, rien qui liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l'élévation de chacun de leurs chefs les rendait trop indépendants les uns des autres. L'Empereur lui-même s'était tant grandi, qu'il se trouvait à une distance démesurée des détails de son armée ; et Berthier, placé comme intermédiaire entre lui et des chefs, tous rois, princes ou maréchaux, était obligé à rjrop de ménagements. Il était d'ailleurs insuffisant à cette position.

L'Empereur, arrêté par ce faible obstacle d'un pont rompu, se contenta de faire un geste de mécontentement et de mépris, à quoi Berthier ne répondit que par un air de résignation. Cet ordre de détail ne lui avait pas été

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dicté par l'Empereur, il ne se croyait donc pas coupable, car Berthier n'était plus qu'un écho fidèle, qu'un miroir, et rien de plus. Toujours prêt, clair et net, la nuit comme le jour, il réfléchissait, il répétait l'Empereur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napoléon oubliait était oubli*' sans ressource.

Après la Kologha, on marchait absorbé, quand plusieurs de nous, levant les yeux, jetèrent un cri de saisissement ! Soudain chacun regarda autour de soi : on vit une terre toute piétinée, nue, dévastée, tous les arbres coupés à quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons écrêtés; le plus élevé paraissait le plus difforme. Il semblait que ce fût un volcan éteint et détruit. Tout autour, la terre était couverte de débris de casques et de cuirasses, de tambours brisés, de tronçons d'armes, de lambeaux d'uniforme, et d'étendards tachés de sang.

Sur ce sol désolé gisaient trente milliers de cadavres à demi dévorés. Quelques squelettes restés sur l'éboulement de l'une de ces collines, dominaient tout. Il semblait que la mort eût établi là son empire : c'était cette terrible redoute, conquête et tombeau de Caulaincourt. Alors le cri : « Cest le champ de la grande bataille ! » forma un long et triste murmure. L'Empereur passa vite. Personne ne s'arrêta : le froid, la faim, et l'ennemi pressaient ; seulement on détournait la tête en marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de tant de compagnons d'armes sacrifiés inutilement, et qu'il fallait, abandonner !

C'était là que nous avions tracé avec le fer et le sang

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