‹ Mémoires du général Dirk Van Hogendorp, comte de l'empire, etcChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Prospérité des plantations de café, de poivre, d*indigo, de riz. Précautions défensives contre les Anglais. Les troupes auxiliaires indigènes. Spéculations commerciales compromises. Mr. Alting remplacé comme gouverneur-général par M. Van Overstraten (1796). M. le baron de Reede de Parkeler. Nouvelle injustice. Nouvelles plaintes. Inimitiés accrues. Trahison. La suspension de l'auteur dans l'exercice de ses fonctions et Farrestation de sa personne décrétées. M. Keyzer chargé de l'exécution de cet arrêt. Soumission sous protêt. Les suites de ces mesures. Pétition en sa faveur. Séparation d'avec son épouse. Son affaire est prise en mains. Délations et infamies. Transport à Batavia. Impasse. Évasion et départ pour Bencoolen et Bombay. Nouvelles de la conquête de rÊgypte par les Français. M. Tate. Inquiétude causée aux Anglais par les événements arrivés en Egypte.

Je reprends ma narration. Je me suis toujours efforcé de faire et à la Compagnie et aux habitants du pays même autant de bien que le permettoit la forme absurde d'une administration à laquelle je ne pouvois rien ebanger. Sous mon prédécesseur les régents ou chefs Javanois, naturellement indolents et n'ayant aucun intérêt à augmenter la somme des produits qu'ils livroient à la Compagnie, étoient parvenus à lui persuader que le sol de ce district n'étoit pas propre à la culture du café , du poivre et de l'indigo, qui par conséquent ne s'y cultivoient pas, malgré le nombre d'habitants qui, dans cette partie de l'île de Java, ne montoit

pas à moins de huit cent mille. Convaincu de la fausseté de cette opinion après avoir examiné le sol sur différents points, je réussis en peu de temps à faire planter plusieurs millions de pieds de café et de poivre, et à faire cultiver un indigo supérieur en qualité et en quantité à celui qu'avoient jusques là fourni mes devanciers, et les autres résidents de la côte. Ayant fait cesser le monopole du riz, j'eus de quoi en approvisionner suffisamment la ville de Batavia même, et je parvins à faire livrer les arriérés considérables dus à la Compagnie. Enfin je me mis en état de n'avoir pas même à craindre les attaques des Anglois, malgi*é les foibles moyens à ma disposition. J'avois quelques bouches à feu, et je garnis les côtes, et surtout l'entrée de la belle baye de Sourabaya, de batteries assez fortes pour empêcher le débarquement. J'avois seulement quelques centaines de soldats Européens encore assez mal composés. Il est vrai que les princes et les chefs du pays étoient obligés par leurs traités avec la Compagnie de l'assister en temps de guerre. Mais leurs troupes étoient si mal organisées et si mal disciplinées qu'on n'en pouvoit attendre aucun secours dans le cas d'une attaque sérieuse. Je résolus donc de les former moi-même. La Compagnie n'allouoit aucune paye ni aucun fonds pour l'entretien de ces troupes auxiliaires, suivant la coutume de la féodalité. Je ne pouvois remédier à cet inconvénient. Je le fis du moins sentir aux princes Javanais , et principalement à celui de Madura le plus puissant de tous ceux de ma dépendance ; ils convinrent avec moi qu'ils continueroient à pourvoir à la subsistance des officiers et des soldats , en leur donnant des champs de riz, libres de toute rétribution;

qu'ils les habilleroient convenablement en uniformes , et

que pour tout le reste ils s'en reposeroient snr moi. Je

les formai aussitôt en bataillons , et leur fis apprendre

les manoeuvres et Texercice des armes sous la direction

des meilleurs de mes officiers et sous-officiers Européens ;

au bout de quelques mois, je me trouvai avoir une

douzaine de bataillons de quatre à cinq cents hommes

avec des armes à feu, et le double armé de piques.

J'avois su leur inspirer cette confiance en eux-mêmes

qui est la véritable source du courage , et je crois que

si j'eusse été attaqué dans ce moment, j'aurois obligé

l'ennemi à se rembarquer. A Batavia on fat si content

de mon administration, qu'à chaque dépêche on me

combloit d'éloges; et on me chargea particulièrement

d'organiser des troupes Javanaises, qui forent payées

et habillées par la Compagnie pour le service et la

défense de cette capitale, où presque tous les soldats

Européens avoient péri de maladie.

Désirant me créer une fortune indépendante , et trouvant dans ma place peu de ressources pour le faire, j'entrepris quelques spéculations de commerce. Mes premiers essais furent heureux: maître de trois vaisseaux, je formai le projet de les envoyer, chargés de sucre et de quelques autres produits de Java , dans le golfe Persique, au port de Muscate où ces denrées, fort recherchées, se payoient comptant en piastres; et delà ils dévoient se rendre à Bombay pour en verser le produit dans le trésor de la Compagnie Angloise, et prendre des lettres de change pour l'Europe. Si ce plan réussiBsoit ma fortune étoit faite, et je retoumois dans ma patrie. J'avois déjà donné des ordres à Bombay pour faire assurer les trois vaisseaux , (pd étoient chargés

et prêts à partir, lorsque la nouvelle fâcheuse de la révolution vint déconcerter toutes mes mesures. Je ne pouvois désarmer mes vaisseaux sans éprouver une perte énorme. Je pris donc le parti de les envoyer, sous pavillon neutre, à l'île de France, où se fesoient alors d'excellentes spéculations, et où l'argent abondoit , grâces aux riches captures qu'avoient faites les corsaires de cette île. Si mes vaisseaux eussent pu partir sur le champ , ils y seroient heureusement arrivés. Mais il falloit, suivant les loix de la Compagnie, ou qu'ils allassent préalablement à Batavia pour en partir , ou qu'ils attendissent l'arrivée des passeports qui dévoient venir de cette ville. On me les refusa d'abord sans spécifier de motif: et je fus forcé d'écrire de nouveau pour les obtenir. Cependant les croiseurs Anglois commençoient à se montrer sur la côte. Ils entretenoient une bonne correspondance avec leurs amis de Batavia , de sorte que deux de mes vaisseaux, partis les premiers, furent pris en arrivant près l'île de France, et le capitaine de la frégate, qui les captura, dit qu'il avoit été informé de leur voyage et qu'il attendoit le troisième. Mais ce dernier avoit été obligé par ses avaries d'entrer dans le port de Bima, où il avoit attendu la mousson, et arriva à l'île de France sans accident: c'étoit le plus riche des trois. Il fut vendu avec son chargement ^ pour cent mille piastres fortes , en argent comptant , marchandises et lettres de change, à un capitaine et subrécargue Toscan , nommé Constantini , de la maison Landy et Constantini à Livoume, qui avoit perdu son vaisseau par un incendie sur la côte de Chormandel, et qui achetoit le mien pour le remplacer. Le contrat se fesoit sous la garantie du chevalier de Pelgrom , alors

consul-général de Toscane , d'Autriche et de Danemarc.

La vente de ce vaisseau auroit à peu près suffi pour couvrir la perte des deux autres, si les ennemis que j'avois à Batavia n'eussent dans la suite , par un abus inconcevable de pouvoir, annullé pour moi la valeur des lettres de change de soixante mille piastres qui m'étoient venues en retour, comme on le verra dans le cours de ces mémoires.

Ce fat cette année, 1796, que le gouverneur-général Mr. Alting , parvenu à une très grande vieillesse , résigna sa place. Il eut pour successeur Mr. Van Overstraten, gouverneur deSamarang, qui devint aussi par là membre de la haute commission. J'avois toujours vécu en bonne harmonie avec ce dernier. Etant le premier en rang après lui, j'aurois dû avoir son poste de gouverneur de Samarang, et j'ose dire que je le méritois par mes services et par les connaissances que mon expérience et mon application m'avoient fait acquérir. Mais l'esprit de parti et la haine de messieurs Nederbùrg et Siberg prévalurent contre moi. On me préféra le Baron de Reede de Parkeler, résident de la Compagnie près la cour du Sousouhounan ou empereur de Java, l'homme le plus immoral et le plus corrompu qui existât au service de la Compagnie. Je jettai un cri d'indignation contre cette nouvelle injustice, et mes plaintes ne manquèrent pas d'augmenter encore l'inimitié qui existoit déjà entre Mr. Nederbùrg et le parti en pouvoir, et moi. J'espérois toujours qu'on enverroit une nouvelle commission de Hollande. Mais, comme je l'ai déjà dit , l'anarchie et la division des partis y étoient à leur comble.

Le Baron de Reede , sachant que j'avois été son compétiteur, résolut, quoiqu'il eut triomphé, de se venger

en se joignant à mes ennemis. Il étoit difficile de m'attaquer pour mon administration; aussi dans toutes ses lettres il approuvoit ma conduite, et affectoit, pour mieux me trahir, un ton d'amitié et de cordialité. Mais sous main il n'en travailloit que plus assiduement à ma perte.

Mr. Nederburg avoit obtenu connaissance des papiers que j'avois envoyés en Hollande, et Mr. de Reede parvint à corrompre mon secrétaire particulier qui lui livroit tout ce que j'écrivois. Cependant on ne pouvoit encore découvrir de fondement pour établir une accusation contre moi. Enfin on gagna l'administrateur des magasins à Sourabaya qui, au moyen du capitaine ou chef des Chinois que j'avois empêché de continuer le monopole du riz , sut trouver , principalement parmi les Chinois, des délateurs anonymes qui m'accusèrent de m' être livré à des malversations et à des actes de tyrannie , ainsi que d'avoir tenu , à ma table et en société , des discours outrageants pour les commissaires et pl^îeurs membres du conseil suprême de Batavia. On indiquoit seulenjient les personnes qui les avoient entendus. Toutes ces délations étoient sans signatures. On en profita pourtant. Le Baron de Reede fat chargé d'établir une information secrète contre moi , et s'en acquitta si bien , avec l'aide de l'administrateur et du capitaine des Chinois, que ma conduite fut entièrement travestie dans un rapport diffamatoire et mensonger qu'il fit, et que les commissaires-généraux et le conseil suprême résolurent de me suspendre dans l'exercice de mes fonctions, de faire saisir tous mes papiers et de me faire arrêter moi-même. Us choisirent pour l'exécution de cet arrêt le secrétaire-général de le commission, Mr. Keyzer,

autrefois officier en Hollande, qui leur parut propre à cette expédition. Car ils feignirent de croire , et peutêtre même ils espérèrent que je m'opposerois à leurs dispositions injustes. Mr. Keyzer arriva à Sourabaya dans un paquebot, le 1®' Janvier 1798, me portant Tordre de convoquer sur le champ le conseil et de Vj admettre pour me communiquer les ordres supérieurs dont il étoit chargé. Je les devinai facilement. J'avois déjà reçu des avertissements de mes amis de Batavia. Mais tranquille dans la conviction de mon innocence, quand Mr. Keyzer me déclara dans le conseil que j'étois suspendu et mis en état d'arrestation, j'obéis sur le champ , en protestant toutefois , devant la face de Dieu , de la droiture de ma conduite , et en appellant de cette mesure illégale et tyrannique à la justice de ma patrie, et à celle des autorités supérieures auxquelles les commissaires-généraux et le conseil suprême étoient subordonnés aussi bien que moi.

Aussitôt que la nouvelle de cet événement se fut répandue, la consternation fut générale. Européens, Javanois, Chinois, Malais, tous, surtout les militaires , témoignèrent hautement la part qu'ils prenoient à mon malheur, et même j'eus beaucoup de peine à contenir l'élan de leur indignation. Le capitaine de Pranquempnt , fils naturel de duc Charles de Wurtemberg , qui commandoit le détachement du régiment de Wurtemberg en garnison à Sourabaya, excellent officier que j'avois employé à organiser et à commander les troupes Javanaises, apostropha le commissaire Keyzer avec beaucoup de véhémence , et ne vouloit rien moins que s'opposer par la force à cet attentat, sûr d'être secondé par tous les soldats Européens et Javanois dont il

étoit d'ailleurs extrêmement aimé. Je parvins difficilement à calmer cette âme ardente. Mais considérant comme criminelle toute insurrection et même toute marque de désol)éissance à des ordres d'une autorité supérieure, quelque injustes qu'ils soient, je fis tous les efforts possibles pour tranquilliser les esprits, et pour empêcher que l'ordre public ne fut troublé.

En perdant l'idée d'user de violence, les principaux habitants et employés de la Compagnie , tant Européens qu'indigènes , firent une pétition , dans laquelle , s'adressant aux commissaires-généraux et au conseil suprême , ils déclaroient qu'ils étoient tous également satisfaits de mon gouvernement, exprimoient le vif intérêt qu'ils prenoient à mon malheur, et supplicient les autorités de me rendre tout-à-la fois et ma liberté et le gouvernement de la province pour y faire de nouveau le bonheur de mes administrés.

Cette pétition fat signée même par ce capitaine des Chinois qui avoit fourni contre moi les premières accusations anonjrmes, et qui alors fat entraîné par l'assentiment général. Seul, l'administrateur refosa de signer et leva le masque, en n'alléguant que de frivoles excuses. Pour le commissaire Keyzer, auquel on vint présenter la pétition en le priant de la faire passer aux commissaires-généraux, il ne voulut point s'en charger en disant qu'on le lui avoit défendu. On fut donc obligé de la remettre entre mes mains, poui* en faire usage en temps et lieu, comme j'ai fait dans la suite après mon retour en Hollande.

Le commissaire Keyzer rendit justice à ma conduite, et quoiqu'il eût l'ordre de m'envoyer sur le champ prisonnier à Samarang , il se permit , à cause des mau-

vais temps et des mauvais chemins, de me laisser provi-«

soirement, sur ma parole d'honneur, à ma maison de

campagne , ce dont il fat fortement blâmé par les tyrans

de Batavia; et, sous le vain prétexte que ma présence

gênoit les interrogatoires, je fiis obligé d'abandonner

tout ce que j'avois à Sourabaya, et de me séparer de

ma pauvre femme, dont les adieux me déchirèrent T âme.

Cette inhumanité étoit d'autant plus révoltante que

dans cette saison, c'est-à-dire depuis Décembre jusqu'en

Avril, il est impossible à des navires d'aller de Sou-*

rabaya à Samarang ou à Batavia, et que les chemina

par terre sont rendus presque impraticables par le

débordement des rivières. Cependant le second commis-^

saire qui devoit, avec Mr. Keyzer, examiner ma conduite ^

venoit d'arriver à Sourabaya. On avoit saisi et ou

feuilleta soigneusement tous mes papiers, ma corres-^

pondence officielle, mes lettres à mes amis, à ma mère

et au reste de ma famille. On n'y découvrit rien contre moi.

Même après mon arrestation personne n'osa m' accuser

ouvertement, quoique mes ennemis eussent annoncé le

contraire. H ne se présenta aucun des auteurs de ces

délations secrètes , la cause ou plutôt le prétexte de ma

ruine. Quand je fiis parti on exhorta tout le monde

à se plaindre. D'après une indication du baron de Beede

et les suggestions de l'administrateur , on cita les per->

sonnes dont on espéroit tirer des déclarations à ma

charge, comme le capitaine des Chinois, les régenta

ou chefs du pays, les principaux employés Européens,

les officiers, et ceux même qui dînoient quelquefois à

ma table. La commission, devant laquelle ils compa-*

rurent, n'attendit pas qu'ils proférassent d'eux-mêmes

leurs griefs, mais leur demanda, en forme d'interro-'

gatoire, si je ne leur avois pas fait telle ou telle injustice, telle ou telle violence, enfin s'ils ne m'avoient pas entendu tenir tel ou tel discours contre les comïnissaires-généraux ou quelque membre du conseil suprême. La plupart protestèrent qu'ils n'avoient aucune plainte à former, ni rien à déposer contre moi. Le capitaine de Pranquemont répondit même, avec une noble indignation, qu'il étoit indigne de lui , comme de itout homme d'honneur, de répéter ce qu'il auroit entendu dire dans l'abandon d'une conversation familière et sous la garantie des droits de la société. Mais l'administrateur , le pasteur réformé et quelques autres personnes, alléguant comme exorde et comme excuse l'obligation où ils étoient d'obéir à des ordres supérieurs, déclarèrent que j'avois quelquefois traité de lâches et de traîtres les gouverneurs et les autres chefs qui avoient capitulé avec les Anglois, et que j'ajoutois que ceux qui les avoient absous ou même récompensés ne valoient guères mieux: ce qu'on appliquoit aux commissaires-généraux, dont j'avois aussi, disoit-on, ainsi que de quelques autres membres du conseil suprême, parlé individuellement en termes peu respectueux. On demandoit aux chefs du pays si je ne leur avois pas imposé des charges extraordinaires, des corvées, des services personnels. Ils répondirent tous à ces questions captieuses qu'ils n'avoient nullement à se plaindre de moi, mais qu'en effet depuis mon arrivée à Sourabaya j'avois exigé d'eux plus de travaux que mes prédécesseurs pour la culture du café et du poivre , ainsi que pour la fabrication de l'indigo, plus de corvées pour l'érection des batteries et pour les différents besoins de la guerre , plus de levées d'hom-

mes pour les milices et pour le recrutement des troupea que requéroit Batavia; que toutes ces charges, pesant naturellement sur la population, avoient de temps k autre causé quelques plaintes et même quelques émigrations vers les districts de l'intérieur où le fardeau étoit moins lourd à soutenir. Ces réponses ingénues des chefs furent, par des interprétations forcées, converties en accusations contre moi, et mes services les plus importants se • trouvèrent changés en actes d'un inutile despotisme.

Il seroit trop long de rapporter ici toutes les révoltantes impostures accumulées pour défigurer ma conduite. Les papiers des procédures ont été imprimés en Hollande , et lus de mes compatriotes , de ceux au moins qui pouvoient y prendre intérêt. Le gouvernement et l'opinion publique en ont fait justice , et cette assurance doit me suffire.

Je fas donc transporté par la route de terre à Samarang, ou le baron de Reede, poussant l'hypocrisie jusqu'au bout, voulut me faire un accueil amical; mais je repoussai ses avances avec mépris et refusai même de le voir , et dès que la mousson fût tournée en Avril 1798, on me fit partir sur un paquebot pour Batavia. Là on commença par me mettre dans un petit fort nommé Tangerang, à quelques lieues de la ville; mais sur mes fortes représentations on me permit de rester à une maison de campagne près de là, avec un officier pour me garder à vue.

J'étois assez simple, comme on l'est ordinairement en ces cas lorsqu'on a la conscience de la bonté de sa cause , pour croire que je pourrois encore obtenir justice ; et j'espérois beaucoup en monsieur Van Overstraten>

liomme probe et mon ami, mais qui n'avoit pas assez de fermeté dans le caractère, et qui se trouvoit trop compromis avec ses deux collègues de la commission, fesant majorité , pour qu'il pût ou qu'il osât rien entreprendre d'énergique en ma faveur.

Comme on ne m'avoit encore jusques-là donné aucune connaissance des motifs de mon arrestation, excepté en termes généraux et sans spécifier ni mes accusateurs ni ce dont on m'accusoit, je ne pouvois baser sur rien ma défense: je ne pouvois pas même être admis à me justifier , malgré mes protestations et les demandes réitérées que j'en avois faites et quoiqu'il y eut déjà six inois qu'on m'avoit arrêté : ce qui étoit en contravention directe de la loi.

Voyant alors clairement que mes ennemis étoient mes accusateurs et mes juges, que je n'en avois que des iniquités à attendre, enfin qu'on ne cherchoit qu'à me fatiguer et à me tourmenter, je pris le parti de me soustraire à des persécutions qui ne dévoient finir qu'après ma ruine entière et peut-être ma mort. Mes amis me procurèrent un passage dans un vaisseau Danois ou qui dumoins portoit le pavillon Danois et qui devoit me transporter à Tranquebar d'où je pouvois avoir une grande facilité pour me rendre en Europe. L'officier, chargé de me garder, voulut aller avec moi. Mais je l'en dissuadai, en lui promettant d'avoir soin de lui dans la suite si cet événement avoit des suites fâcbeuses pour lui. Il en fut quitte pour quelques jours d'arrêt. Je me rendis le soir de la maison de campagne à Batavia , où je restai encore quelques jours cacbé , à cause d'un retard qu'éprouva le départ du navire.

Enfin je m'embarquai la nuit dans un petit bâtiment

sur lequel je rejoignis le vaisseau à l'entrée du détroit de la Sonde. Je m'apperçus bientôt que le capitaine et son navire étoient Anglois, sous pavillon Danois, et il m'avoua qu'il devoit aller à Bencoolen, sur la côte ouest de l'île de Sumatra , mais que de là il iroit à Tranquebar où il avoit sa destination. Arrivés à Bencoolen le gouverneur, qui avoit déjà entendu parler de la persécution exercée contre moi, me reçut avec beaucoup de distinction et d'hospitalité, et me permit, comme le bâtiment sur lequel j'étois venu se proposoit de longer la côte de Sumatra pour y acheter du poivre , ce qui ne me convenoit pas, de m'embarquer sur un navire Anglois qui alloit partir pour Bombay. Je formai le projet d'aller ensuite de Bombay à Bassora, et de là par le chemin du désert à Aleppo ou Alexandrette , d'où je dirigerois d'après les circonstances ma course vers ma patrie.

Notre voyage fat court et heureux; mais en arrivant près de Bombay, le pilote côtier qui vint à bord nous apprit la nouvelle, aussi inattendue qu'importante, de la conquête de l'Egypte par les François sous le général Bonaparte.

Le gouverneur de Bombay, sir Jonathan Duncan, étoit une de mes anciennes connaissances du Bengale. Il me reçut avec beaucoup de cordialité , et lorsque je lui communiquai mon projet de me rendre en Europe par le chemin du désert , il n'y trouva aucune difficulté , et me promit même de m' aider de tout son pouvoir; mais le général Stuart , commandant en chef des troupes et membre du conseil, s'y opposa à cause de l'invasion de l'Egypte , en apportant des raisons que je fus obligé d'approuver, et je me contentai d'un passage que le

gouverneur voulût bien me procurer sur un vaisseau de la Compagnie Angloise, qui ne devoit à la vérité partir qu'au bout de deux à trois mois. Durant ce temps je demeurai à Bombay chez Mr. Tate, mon correspondant de commerce lorsque j'étois à Java , qui me reçut avec la plus délicate hospitalité et qui me rendit le séjour de ce pays aussi agréable qu'il pouvoit être.

L'invasion de l'Egypte avoit beaucoup allarmé les Anglois dans toute l'Inde, mais particulièrement à Bombay, où l'on ne négligea rien pour se mettre en défense, craignant que les François ne vinssent parla Mer rouge, ce qui dans cette saison n'eut été qu'un trajet de quelques semaines. En effet avec deux ou trois frégates qui se seroient rendues de l'île de France dans la Mer noire , les François auroient pu s'emparer de plusieurs gros vaisseaux Indiens, bâtis à l'Européenne, qui transportent annuellement à la Mecque les pèlerins Musulmans de cette partie de l'Inde, et qui eussent été suffisants pour contenir dix mille hommes. Durant mon séjour à Bombay, à la moindre nouvelle de vaisseaux vus en mer , la moitié de la garnison restoit la nuit sous les armes, dans le port et aux batteries d'entrée : tant on croyoit cette expédition possible. Peu après on reçut la nouvelle de la bataille d' Aboukir et de la défaite de la flotte Française, et depuis ce temps on fut plus tranquille. Cet événement contribua beaucoup à la perte de Tippoo Sultan, en éveillant l'attention des Anglois sur les dangers qui les entouroient, et leur permit d'employer leurs immenses et coûteux préparatifs de guerre , qu'ils voulurent utiliser à se défaire d'un ennemi qu'ils n'avoient pas encore cessé de craindre.

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