CHAPITRE X
Départ de Bombay (Janvier 4799). Visite à Tîle de St. Hélène. Arrivée à Portsmouth. Difficultés avec la douane. Escorte exhilarante. Londres. Entrevue avec le Prince-Stadhouder. Traversée pour Hambourg. Rencontre avec Frédéric van Hogendorp. Les émigrés Français à Hambourg. Rentrée en Hollande et sous le toit maternel. Situation précaire après seize ans de séjour aux Indes. Détails financiers rétrospectifs. Nouveaux plans pour redresser les torts de la Compagnie. Visite aux directeurs.
Je partis de Bombay en Janvier 1799 dans le vaisseau de la Compagnie Angloise le Buckingham, où je payai trois cent guinées pour mon passage et pour celui de deux domestiques. Un logement agréable, une table excellente , une aimable compagnie égayée par la présence de plusieurs dames , tout contribuoit à faire de ce long voyage comme une partie de plaisir. Je n'eus qu'à me louer du capitaine et des officiers, excellents marins qui fesoient à la fois le service de pilotes. J'eus bientôt une preuve de leur habileté. Nous avions passé au sud du Cap de Bonne Espérance par un assez gros temps et sans le reconnaître , de sorte que je fus fort surpris de voir le vaisseau faire cours au N. 0. , droit sur Tîle de Ste. Hélène, que je regardois , à cause de son peu d'étendue dans ce vaste Océan, comme un point facile à dépasser pour le navigateur, qui a beaucoup de peine
à se regagner, une fois qu'il a été entraîné par les courants au dessous du vent de cette île. J'en témoignai ma surprise au capitaine, qui se mit à rire et me répondit qu'ils se trompoient si peu dans leurs observations des distances de la lune au soleil pour trouver leurs longitudes , qu'il n'y avoit aucun danger de manquer l'île , et que nous la verrions à point nommé. Le capitaine m'avertit en effet un soir que nous l'appercevrions au matin, ce qui eut lieu; et avant neuf heures nous mouillâmes dans la rade. Je fus à terre , où le gouverneur, qui alors n'étoit pas un bourreau, me témoigna beaucoup de politesse durant les huit jours que j'y passai; il me refusa pourtant, mais de la manière la plus polie qu'il put , la permission d'aller voir l'intérieur de l'île, permission qu'il ne pouvoit accorder à un étranger , surtout d'une nation en guerre avec la sienne. Je réprimai donc ma curiosité , étant alors loin de prévoir que cette île devoit un jour devenir si horriblement fameuse.
Nous partîmes de Ste. Hélène avec plusieurs autres bâtiments sous l'escorte d'un vaisseau de guerre, et nous arrivâmes, sans aucun accident remarquable, jusqu'en Angleterre à la hauteur de Portsmouth. Là , il fat permis aux passagers de débarquer, car les vaisseaux de la Compagnie sont obligés de doubler les dunes et d'entrer dans la Tamise , pour décharger à Londres. A minuit j'arrivai à Portsmouth sur une chaloupe de pilote côtier.
J'avois apporté de Bombay quelques shawls de cachemire que je destinois à ma mère et à mes soeurs. Comme les nuits étoient fraîches j'en avois mis un autour de mon corps. Allant de grand matin à la douane pour faire
expédier une petite malle que j'avois seulement apporté du vaisseau en y laissant tout mon bagage , je gardai ce shawl autour de moi comme fesant partie de mon habillement. Un des douaniers me dit que je portois quelque chose de caché , et ayant appris ce que c'étoit , il me dit de Tôter, m'y contraignit en quelque sorte avec le secours de ses compagnons , et me débarassa de mon shawl que je n*ai jamais revu. Cette violence me donna un vif ressentiment contre les douaniers Anglois , espèce d'hommes qui d'ailleurs est partout à peu près la même. Je ne fus pas le seul ainsi traité. Les deux dames, qui avoient fait le voyage avec nous, furent obligées d'entrer dans une chambre particulière, pour y être visitées et fouillées par des douanières: j'aurois eu après cela mauvaise grâce de me plaindre. Je m'éloignai de ce lieu inhospitalier le plus vite que je pus, et pris une chaise de poste pour me rendre à Londres: ce qui donna lieu à une scène assez plaisante. Mes deux domestiques Malais, qui avoient été mes esclaves dans l'Inde, ne voulurent point, par respect, monter dans la voiture avec moi , et quand je les y eus forcés par mes ordres réitérés, au lieu de se placer sur le banc, ils s'accroupirent à mes pieds sur leurs hanches suivant leur manière. A chaque station où j'arrivois , les garçons d'auberge, en ouvrant la portière et voyant ces Malais accroupis, qu'ils prenoient pour quelques gros singes, reculoient remplis de frayeur; ce qui apprêtoit toujours à rire, et procura souvent sur la route à ces fidèles serviteurs une réception plus qu'ordinaire. Enfin j'arrivai à Londres , où je descendis à l'hôtel d'Ibbetson dans Vere-street.
A Bombay j'avois obtenu un passeport qui me per-
mettoit de me rendre en Angleterre sur un vaisseau de la Compagnie, moyennant ma parole d'honneur de n'entreprendre, tant que serois ou sur un des vaisseaux ou sur le territoire de la Grande Bretagne , rien qui fut contraire aux intérêts de cette puissance. J'y étois d'ailleurs bien recommandé. Aussi n'y fos-je inquiété en aucune façon. Seulement, quand je voulus partir et que j'allai à l'Alien office, j'y fut questionné avec une sorte d'affectation par Mr. Wickam, auprès, duquel j'eus besoin de me servir du nom du Prince stadhouder, qui leva toute difficulté. J'avois déjà été faire ma cour à ce Prince, ainsi qu'à son auguste épouse ; je lui avois raconté ce qui m'étoit arrivé dans. l'Inde et la manière dont Mr. Nederburg s'étoit conduit avec moi, ce qui avoit fait dire au Prince: qu'il a voit toujours pensé que cet homme avoit voulu aller aux Indes dans la seule vue d'y faire sa fortune particulière. Il approuva mon dessein d'aller en Hollande pour y demander justice, et, me parlant de l'attaque sur le Nord de la Hollande que devoit faire un corps d'armée d'Anglois et de Busses, il me dit qu'il auguroit mal de la réussite.
Je profitai de mon séjour à Londres, qui ne fut que de quelques semaines, pour voir ce qu'il y avoit de plus remarquable dans cette immense ville, dont la grandeur et la population firent sur moi une impression profonde.
Le vaisseau sur lequel j'étois venu, arriva enfin dans la Tamise, apportant mes effets et, ce qui m'étoit plus précieux, quelques livres en langues Malaise, Javanaise, Persanne et Arabe. On me les confisqua, et comme je demandai au moins un reçu pour pouvoir les
réclamer on me donna un papier qui attestoit qu'on avoit saisi parmi mes bagages tel poids en livres imprimés, comme étant marchandise prohibée. On prit aussi à mes pauvres Malais quelques pièces d'habillement, en toile peinte, qui leur coûtèrent bien des regrets et qui allèrent probablement rejoindre mon shawl de Portsmouth.
Pressé de partir à cause de l'embargo général auquel alloit donner lieu l'expédition contre la Hollande, j'allai à Yarmouth , où je m'embarquai , et j'arrivai en quarante huit heures à Hambourg. J'y demeurai quelques jours chez Mr. Abbema, alors ministre de la république auprès des villes Anséatiques, dont je reçus le plus aimable accueil. J'y trouvai mon plus jeune frère, Frédéric, que je n'avois pas vu depuis 1773. Il s'étoit beaucoup distingué dans les campagnes de 1792, 1793 et 1794. Mais ayant, à la révolution de 1795, donné sa démission comme presque tous les officiers de l'armée Hollandoise , et ne sachant que faire , je le troavai employé dans le commerce.
Il y avoit alors à Hambourg un grand nombre d'émigrés François, parmi lesquels ceux qu'on nommoit constitutionnels étoient sans contredit les plus remarquables. C'est là que je fis la connaissance du duc de La Rochefoucault Liancour, ce philanthrope éclairé et actif, qui n'a jamais dévié de ses généreux principes dans le tourbillon d'une vie agitée. C'est un des hommes les plr^s respectables que j'aie jamais rencontrés, un de ceux dont j'aurois voulu suivre l'exemple, si je n'eusse été entraîné dans un autre chemin par le cours irrésistible des événements.
Je m'avançai promptement vers la Hollande. Je trouvai sur la frontière beaucoup d'officiers de l'an-
cienne armée , qui attendoient pour y rentrer les succès des Anglo-Russes. Déjà ces derniers avoient paru à la rade du Texel, et la flotte de la république, commandée par r Amiral Storey, s'étoit aussitôt rendue. Enfin j'arrivai à Sion, maison de campagne de ma mère , entre Delft et La Haye , où elle demeuroit avec ma soeur. Cette tendre mère fit sur le champ venir mon fils, qui alors avoit onze ans et qui suivoit ses études à Leyde. Je donnai quelques jours au plaisir de me voir réuni à des personnes si chères. J'étois dans ma famille , dans ma patrie ; mes pensées prirent bientôt un tour plus triste. Je me recueillis pour bien considérer la situation des choses autour de moi et la position que j'occupois moi-même, afin de pouvoir prendre un parti et savoir vers quel but diriger ma conduite.
Après un séjour de seize ans dans Tlnde, je me trouvois sans fortune: j'avois perdu et au delà celle dont j*étois déjà possesseur, ou dont aumoins je pouvois me flatter.
J'ai déjà parlé de mon séjour onéreux au Bengale^ et de la perte de mes deux vaisseaux, que je devois à la haine du gouvernement de Batavia. Les soixante mille piastres en lettres de change , de la maison Landy et Constantini , ne me furent point payées. A ces malheurs vinrent se joindre les dommages causés par mon arrestation , ma destitution , les dépenses de mes voyages pour revenir en Europe. Je n'avois emporté avec moi, à mon départ de Batavia, que la valeur de trente mille florins , à peu près , en or et en byoux , comptant encore sur la liquidation équitable de mes biens laissés à Java, et sur le payement de ces lettres de change que j'avois
entre les mains. Je pouvois espérer aussi en bonne justice des indemnités fort considérables. Je vis mon attente trompée sur tous ces points.
Comme la ruine de ma fortune, qui fut fatale à toute ma famille, a pu être imputée à ma mauvaise conduite, après les places importantes que j'ai occupées, je crois devoir m'en justifier ici par le détail de mes derniers malheurs.
Mon vaisseau, comme je Pai dit plus haut, ayant été vendu à Tîle de France en 1796, devoit partir de là pour TEurope, lorsqu'il fut arrêté par la nouvelle de l'entrée des François à Livoume, ce qui donna des craintes pour la neutralité du pavillon Toscan. Le capitaine Constantini convint donc avec mon fondé de pouvoirs, sous la médiation du chevalier de Pelgrom qui avoit endossé les lettres de change , que le vaisseau feroit un voyage intermédiaire à la Chine d'où il retoumeroit avec un chargement à l'île de France, et qu'alors, s'il n'y avoit plus de danger, comme on l'espéroit, pour le pavillon Toscan, il pouràuivroit sa course vers l'Europe.
Il fit effectivement un voyage à la Chine, et à son retour toucha au port de Samarang , dans le temps que je m'y trouvois en état d'arrestation. Mes frères, qui étoient mes fondés de pouvoir en Europe, m'avoient déjà fait parvenir l'avis que les lettres de change de Constantini n'avoient été acceptées que sous la condition de les payer seulement à l'arrivée du vaisseau à Cadix ou dans un des ports de l'Europe: ce qui m'étoit un motif suffisant, surtout dans les circonstances oùj'étois, pour exiger de Constantini le payement immédiat de ce qu'il me devoit, ou pour faire arrêter le vaisseau
et en vendre la cargaison en tout ou en partie; mais je ne pouvois le faire à Samarang sans la permission du conseil suprême , qui me fat refusée , et le vaisseau se rendit à Batavia où j'arrivai aussi peu après. Je voulus alors user de mes droits. Mais Constantini fit tant par ses prières qu'il parvint à me détourner d'une résolution qui devoit, disoit-il, causer sa ruine, et il me proposa un arrangement par lequel Mrs. Van Overstraten et Siberg , comme fondés de pouvoir de Mr. Umbgrove, retourné en Europe, àquij'avois donné des lettres de change payables sur le produit de celles de Constantini, accepteroient ma créance sur lui en remboursement. J'en fis faire l'offre à ces messieurs qui ne voulurent l'accepter qu'à la condition que je restasse arrière-caution en cas de non-payement. Je me refusai à cette clause, la trouvant injuste puis qu'ils pouvoient se faire payer à l'instant même par la saisie du vaisseau qui se trouvoit en leur pouvoir , et que si , par spéculation , ils préféroient le payement en Europe , ils dévoient aussi en courir les chances.
Ce fut alors que je me vis forcé de partir pour me soustraire aux persécutions que je souffrois , et par conséquent l'affaire ne fut pas ajustée définitivement. Quand je fus arrivé en Hollande, Mr. TJmbgrove insista vivement sur le payement de ses lettres de change. J'eus beau lui représenter ce qui s'étoit passé à cet égard lors de mon départ de Batavia, que ses fondés de pouvoir dévoient nécessairement se trouver payés ou par la saisie du vaisseau ou par une transaction quelconque avec mon débiteur. Ne doutant pas qu'après mon départ ils n'eussent accepté purement et simplement la cession de ma créance , et voyant que Mr. TJmbgrove en venoit
avec moi jusqu'à la menace d'user de tous ses droits, je n'hésitai pas , sur sa demande , à lui passer une nouvelle obligation par laquelle je m'engageois à le payer au bout de deux ans; et ma mère, qui partageoit làdessus ma sécurité, s'interposa comme caution.
Cependant Mrs. Van Overstraten et Siberg s'étoient saisis, après mon départ, de mes prétentions sur Constantini, et sans aucune cession par écrit ni de moi ni de ma femme, alors à Batavia, ni d'aucun de mes fondés de pouvoir, auxquels j'avois positivement prescrit de ne consentir qu'à une cession absolue en payement de ma dette , avoient conclu avec mon débiteur une nouvelle transaction , acceptant de lui de nouvelles lettres de change sur sa maison à Livourne, et se fesant en outre donner une obligation de la totalité de la somme. Quand j'appris ces détails, je crus être parfaitement en règle et n'avoir plus rien à craindre. Mais par une fatalité sans exemple, Constantini, revenu à l'île de France , au lieu de partir de là pour l'Europe , d'après ses engagements, fit un second voyage à Batavia, où Mrs. Van Overstraten et Siberg saisirent son vaisseau et le vendirent. Alors il parut inopinément d'autres créances , apparemment fictives , de sorte que le produit de la vente ne suffit qu'à payer un tiers de ce qu'ils réclamoient.
Mr. Umbgrove, à l'expiration des deux années, ne voulut reconnaître que ce tiers , et me fit assigner pour le reste. Je plaidai, mais inutilement. Les tribunaux ne voulurent voir que l'obligation que j'avois faite à mon retour en Europe. Les frais des procédures furent énormes: je perdis ma cause. Je ne possédois rien: mon excellente mère , qui étoit ma caution , paya tout pour
moi. Ce malheur la ruina et fat depuis , par contrecoup, fatal à mes frères et à mes soeurs : ce qui a toujours été pour mon coeur une source intarissable de chagrin et de regrets. Ma mère, heureusement, ne se ressentit guères de la perte qu'elle venoit de faire, et put toujours continuer à vivre comme auparavant, grâces au roi Louis , qui , sur mes représentations et par la conviction qu'il avoit lui-même de Tinjustice qu'on me fesoit, lui accorda la somme de quatre mille deux cents florins, payables annuellement sur les fonds du ministère des colonies, à titre d'avance pour les indemnités que j'avois à réclamer à Batavia: ce que l'Empereur Napoléon convertit, lors de la réunion, en une pension viagère, dont ma mère jouit juqu'à sa mort.
Pour mes biens, laissés dans l'Inde , il m'étoit facile de prévoir ce qu'il en devoit arriver. On m'avoit presque laissé , lors de mon arrestation , la disposition libre de mes propriétés. Mais en saisisant mes papiers , en arrêtant mes navires sous prétexte de chercher s'ils ne portoient rien de prohibé, on sent que ce ménagement étoit dérisoire.
C'étoit une coutume dans nos possessions aux Indes, que les gouverneurs, chefs ou résidents, lorsqu'ils quittoient leurs places , cédassent à leurs successeurs leurs propriétés comprises sous le nom HoUandois de „overneem" , c'est-à-dire leurs maisons , leurs jardins , etc. , leurs esclaves , leurs chevaux , leurs meubles , leurs voitures etc., et tous leurs effets qui ne convenoient qu'à des chefs et dont on n'avoit pu se défaire autrement. La vente s'en fesoit par une taxation à l'amiable. Or, pour assurer ma ruine, on ne me nomma un successeur que longtemps après, laissant toujours, par intérim, ma place à un des commissaires envoyés contre moi.
Par là on força ma femme à renoncer à la direction de mes propriétés , qu'on fit passer de main en main par des dispositions illégales et despotiques entr' autres celles du secrétaire de la cour de justice, préposé à l'administration des biens séquestrés. On me spolia de tout et je n'ai jamais pu obtenir un compte en règle. La seule information qui en vint jusqu'à moi fut celle que je reçus du gouverneur-général Daendels, chargé par le roi Louis de faire des recherches sur la question de mes biens; et il fut prouvé qu'en 1808 leur masse séquestrée montoit à la somme de près de soixante mille dollars, qui se trouvoient dans le trésor de la Compagnie, alors devenu trésor de l'état.
A mon retour en Hollande deux objets occupoient fortement mon imagination, l'un étoit d'obtenir des réparations qu'exigeoit la justice et de porter mes plaintes particulières devant le gouvernement de la république ; l'autre de poursuivre l'ouvrage , commencé dans l'Inde, qui m'avoit attiré tant de haines et de persécutions, de faire connaître à ma patrie la vraie situation et la valeur de ses possessions Asiatiques, les causes de leur ruine, les moyens de les rétablir. Lors de mon arrestation on s' étoit saisi de tous mes papiers statistiques concernant l'île de Java et les autres possessions de la Compagnie , sous prétexte qu'il n' étoit permis à aucun de ses employés de garder par écrit des observations qui pouvoient être rendues publiques. Néanmoins , durant mon voyage de Bombay en Angleterre, j'avois mis les miennes en ordre, les écrivant de souvenir et suppléant de mon mieux aux papiers qui me manquoient. Je publiai cet ouvrage sous le titre d'Exposé de l'état actuel des possessions de la repu-
blique Batave aux Indes Orientales etc. Mais il rencontra, dans les préjugés, dans les passions de la plupart de mes compatriotes, les mêmes obstacles qui m'avoient toujours été opposés. On ne me répondit que par des injures.
J'épiois cependant les changements qui se succédoient avec rapidité sur la scène politique. L'expédition Anglo- Russe avoit échoué ; Tannée combinée avoit été battue et forcée à capituler. Mais les Anglois avoient pris la flotte HoUandoise , détruit notre marine et atteint par là leur principal but. Leurs premiers succès avoient ranimé le parti de l'ancien gouvernement, dont plusieurs partisans s'étoient compromis dans ce moment de crise, et leur défaite lui ôta tout espoir. Le parti patriote, qui de son côté s'étoit cru perdu, usa de son triomphe avec beaucoup d'indulgence et de modération.
Les officiers de l'ancienne armée, qui avoient joint les forces Anglo-Russes, entrèrent au service de l'Angleterre , et parmi eux étoit le plus jeune de mes frères , Frédéric, que j'avois trouvé à Hambourg.
J'allai enfin à La Haye me présenter au directoire exécutif, dont le président, Mr. de Haersolte, à qui j'exposai les causes de mon retour en Europe, me dit que cette affaire regardoit en première instance le comité des Indes , résidant à Amsterdam , auquel je me devois adresser. Je m'y rendis aussitôt. J'y appris que les commissaires-généraux et le conseil suprême s'étoient empressés, après mon départ, d'envoyer au comité un rapport virulent contre moi, en supposant toutes les accusations prouvées par ce qu'ils apelloient ma faite, et prétendant que je devois être condamné par contumace. Mais ils n'y avoient joint aucun document qui put
servir de preuve au procès. On ne pouvoît rien commencer encore. Cependant, à ma requête, le comité envoya aux membres du gouvernement de Batavia Tordre précis de prendre mon épouse sous leur protection spéciale, de lui faciliter les moyens de passer en Europe, de veiller à la liquidation de mes biens laissés aux Indes, et d'en donner un compte exact, enfin de me faire parvenir tous mes papiers qui avoient été saisis. C'étoit comme un prélude de la justice que j'espérois obtenir, et j'en conçus un heureux augure.