‹ Mémoires du général Dirk Van Hogendorp, comte de l'empire, etcChapitre 9 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Entrée en fonctions à Sourabaya. Réduction du prix du riz. SacriGce d'intérêts pécuniels au bénéfice du bien public. Exposé de la situation économique. Espoir malfondé de redressement des torts. Nouveaux impôts. Résultats insignifiants. Contre-coup des événements qui se passoient dans la patrie. La Hollande occupée par les Français (1795). La famille d'Orange en exil. La direction de la Compagnie des Indes, remplacée par un Comité de patriotes. Le cap de Bonne Espérance occupé par les Anglais. Lettres du Prince d'Orange, datées d'Angleterre, et prescrivant d'accepter la protection de L'Angleterre. Choix difficile pour M. van Hogendorp entre l'affection et le devoir. Raisons qui ont guidé sa conduite. Il prend parti pour la patrie contre le stadhoudcr. Il fait connaître la véritable situation des possessions Orientales. Envahissement successif des colonies par les Anglais* Faiblesse de la défense. La probité et les écrits de l'auteur lui causent beaucoup d'ennemis parmi ses chefs. Opportunisme des gouverneurs. Récapitulation de la carrière politique de M. Van Hogendorp.

Après le départ de Mr. Barkey , qui remit entre mes mains le gouvernement, le capitaine ou chef des Chinois vint me dire que mon prédécesseur, n'ayant pas de goût pour le commerce , lui avoit cédé ou abandonné le droit de Tachât exclusif du riz dans ce district, nommé communément le Oosthoek ou partie orientale de Java , moyennant une rétribution annuelle de vingt» cinq miUe rixdoUars qu'il continueroit à me payer si je souscrivois à ses conditions. Je lui demandai quel

étoit le prix du riz en ce moment. Il me répondit: qnatre*vingt rixdollars le last ou loyang de 4000 S. Je lui dis aussitôt que je voulois que dès le lendemain le prix en fiit au marché de vingt-cinq rixdollars au plus , et qu'il ne montât pas plus haut tant que je serois chef de ce pays. Il m'offrit l'augmentation que je voudrois dans sa rétribution. Mais voyant qu'il se méprenoit sur les motifs qui me fesoient agir , je lui déclarai que je ne voulois pas de monopole, surtout dans une denrée de première nécessité pour la nourriture du peuple, et comme je savois qu'il avoit ses magasins remplis, je le menaçai, si le marché public n' étoit pas le lendemain suffisamment pourvu de riz, et si le prix en dépassoit 25 rixdollars, de le faire arrêter et de l'envoyer à Batavia pour y être jugé d'après la vigueur des lois.

Le riz baissa en effet au prix indiqué par le gou* vemement suprême de Batavia , qui est le prix naturel de ces précieux comestibles sur la côte de Java. Il demeura tel durant tout le temps de mon gouvernement à Sourabaya. Mais j'eus un revenu de vingt-cinq mille rix-dollars de moins que mon prédécesseur , qui cependant avoit toujours passé pour un fort honnête homme.

Je m'appliquai, comme je l'avois déjà fait à Japara, à bien administrer la province confiée à mes soins, c'est-à-dire à en tirer le plus d'avantages possibles pour la Compagnie sans fouler ni oppresser les habitants , et à lutter contre le système féodal et le monopole de la Compagnie et les ^ijustices innombrables qui ^ étoient les conséquences.

J'espérois encore y voir apporter remède par les membres de la commission venus d'Europe. J'envoyai à Mr.

Nèderburg et à Mr. Frykenîus des mémoires travaillés aveô soin , où , en découvrant les vices du système en vigueur, je proposois un meilleur plan d'administration et je montrôis la possibilité de le faire admettre. C'étoit prêcher dans le désert. Déjà Mr. Frykenius , en scission ouverte avec ses collègues , avoit perdu l'espoir de faire le bien qu'il désiroit , et peu après il' mourut de chagrin. Mr. Nederburg, qui feignit d'accueillir mes efforts et d'approuver mes intentions, s'étoit vendu au parti opposé. Enfin le mal devint pire que jamais, étant sanctionné par ceux-même qui dévoient le réprimer.

Les commissaires imaginèrent comme un expédient de finance au bénéfice de la Compagnie de faire payer à chacun de ses employés une rétribution annuelle , sous le nom d'amptgeld, qu'ils fixèrent d'abord au quart des revenus de chacun, pour être versée dans des coflBres placés à cet effet.

Le résultat fat malheureux. On ne trouva pas dans les coffres la vingtième partie de ce qu'on devoit attendre. On vit un homme fort connu, qui occupoit une des places les plus lucratives de Batavia, s'approcher du coffire avec un gros paquet de papiers , qu'on supposoit être des billets de banque ou des papiers de crédit qui circtdoient alors, et le glisser dans le coffre où, après l'ouverture, on ne trouva qu'une assez grande quantité de feuilles de papier blanc. On ne pouvoit cependant rien prouver. Les employés furent enfin obligés à déclarer sous serment le montant de leurs revenus; tentative qui n'eut pas un meilleur succès. Ceux qui avoient violé leurs serments et leur conscience pour s'enrichir, n'hésitèrent pas à se parjurer encore pour cacher leurs extorsions et pour en conserver tout

le findt. Les commissaires alors taxèrent arbitrairement chaque employé: ce qui fut pis encore; on cria de toutes parts à Tinjustice; les réclamations plurent sur les commissaires. Effectivement, comme les principaux revenus des employés consistoient en extorsions et en firaudes, si on les connoissoit, on devoit y mettre un terme ; si on ne les connoissoit pas , on ne pouvoit pas les imposer , puisque les employés ne les avouoient pas. Ils forent néanmoins forcés de payer. Mais quelle en fut la conséquence? Ils s'en dédommagèrent aux dépens du peuple , et , regardant la rétribution à laquelle ils étoient taxés comme un prix d'impunité qui légalisoit leurs malversations , ils ne mirent plus de frein à leur cupidité et ne furent plus arrêtés par aucun scrupule. La totalité de la somme, rentrée dans la caisse de la Compagnie par ce moyen odieux et impolitique, se trouva comme perdue dans l'immensité de la dette qui la surchargeoit ; et le désordre et la démoralisation générale furent à leur comble. Je payai plusieurs années de suite à Sourabaya cinq mille rixdollars par an , rétribution à laquelle j'avois été taxé , quoiqu'on eut déjà ôté à ce poste la plupart des émoluments qui y étoient attachés. A Japara , durant les deux premiers modes de recueillir l'impôt, j'avois payé une somme encore beaucoup plus forte , n'ayant voulu blesser ma conscience ni mes serments. L'ensemble des mesures prises par les commissaires répondoit à cette opération de finances , de sorte qu'après avoir coûté par leur séjour dans l'Inde des sommes énormes à la Compagnie , ils laissèrent les choses dans un état pire qu'auparavant, sans avoir corrigé un seul abus.

Tout cependant changeoit de face en Hollande. Tout

y étoît ébranlé , et le contre-coup s'en fit bientôt sentir aux Indes.

Depuis la retraite de Dumouriez que nous avions apprise aussitôt que son invasion, depuis surtout Tévacuation de la Belgique et les premiers succès des armées alliées en 1794, nous étions dans une assez grande sécurité. Tout-à-coup, c'étoit en Juillet 1795, une frégate Hollandaise apporte à Batavia la nouvelle que les François, sous le général Pichegru, sont entrés en Hollande , que le Prince stadhouder avec sa famille est en Angleterre, qu'une révolution en Hollande a été la conséquence de ces événements, que les patriotes ont pris toutes les places de gouvernement , en conservant encore provisoirement les anciennes formes , qu'enfin les directeurs de la Compagnie des Indes ont été remplacés par un comité de patriotes. La frégate venoit du Cap de Bonne Espérance, où une fiotte Anglaise étoit arrivée et avoit sommé le gouverneur de se mettre sous la protection du pavillon Anglais. La frégate n'avoit pu partir que sous la condition de porter à Batavia les lettres du Prince stadhouder, datées de Kew en Angleterre du 7 Février 1795, par lesquelles il ordonnoit à tous les gouverneurs de possessions Hollandaises aux Indes , d'accepter la protection et l'assistance des Anglois, les considérant comme amis et alliés de la république des Provinces-unies, envahies temporairement par les armes Françaises.

Le gouverneur du Cap ayant refusé d'obéir à ces ordres , les Anglois commencèrent les hostilités et s'emparèrent bientôt de cette belle colonie. A la réception de ces nouvelles à Batavia, le conseil suprême des Indes et les commissaires-généraux remisèrent aussi

ei

d'obtempérer aux ordres du stadhouder , donnés en pays étranger après avoir quitté la RépubKque, et envoyèrent aux gouverneurs et aux chefs subordonnés des couriers pour leur communiquer ces événements et la résolution qu'ils avoient prise , à laquelle tous dévoient se conformer: et comme on craignoit ou qu'on faignoit de craindre que je ne me décidasse pour la cause du stadbouder, je reçus l'ordre de me déclarer dstns les vingt-quatre heures, si non, qu'on me nommeroit un successeur. Ce ne fat pas cette menace qui me détermina; elle auroit même pu produire un effet contraire à celui qu'on attendoit. Plein d'attachement pour ma patrie, pour le Prince stadhouder, pour toute sa famille et particulièrement pour la Princesse, son épouse , dont tous mes parents , ma mère et moi-même avions éprouvé la bienveUlance et la protection, je ressentois une affliction extrême de tout ce qui étoit arrivé; et ce ne fiit qu'après un mur examen, que, contre l'inclination de mon coeur, je me décidai à suivre le chemin que me sembloient prescrire l'honneur et le devoir.

Le stadhouder n' étoit pas le souverain de la république; les membres même des états, tant provinciaux que généraux, l'étoient tout aussi par eux-mêmes, c'est-à-dire par droit de naissance , ou comme individus ; et les patriotes s'étoient montrés fort adroits en conservant provisoirement les anciennes formes de la constitution, et en s' asseyant simplement dans les chaises curules qu'ils se fesoient abandonner. On ne pouvoit en conséquence douter que la souveraineté ne résidât virtuellement et de droit dans les assemblées des états, comme ils se trouvoient composés d'après le changement opéré par la révolution; car la différence des

opinions en^ poUtîqu^, n€,;;pouvoit. i^yalide|^ le droit des individus^, tous également aptes à; siéger dans lésas** semblées souveraines. En iin mot les enseignes de pouvoir étoient évidemment entre les mains des Etats, et les meilleurs publicistes sont toujours tombés d* accord qu§ la légalité du droit de souveraineté existe là où s'en trouvent les enseignes. Dans les longues guerres civiles d'Angleterre, entre les maisons d'York et de Lancastre , cet axiome a constamment été admis en principe de droit public.

Voilà les motifs qui m'ont déterminé dans cette occasion difficile et décisive. Si je me suis trompé j'étois de bonne foi dans l'erreur, et le reste d.é ma conduite y a répondu.

Je pourrois me prévaloir de la résolution des commissaires-généraux et du conseil des Indes, de leur autorité et de leurs ordres absolus; mais j'avoue que ce n'est point ce qui m'a décidé , non plus que leurs menaces. Je me serois résigné à tout perdre, si ma conscience n'avoit pas été convaincue: car jamais la perfidie ni la trahison n'ont entaché mon caractère , bien différent en cela de ces hommes qui mettant , en avant les mêmes motifs que moi , ont travaillé sourdement à ruiner le parti auquel ils s'étoient attachés , et ont osé s'en vanter depuis , comme Mjp. Nederburg et plusieurs autres.

Dans quelque perplexité que m'eut jette ce changement, il poayoit, sous quelque rapport, paroître âmes yeux dans un jour plus favorable. J'ai déjà dit que depuis ma jeujiesse j'avois été de l'opinion en politique, que l'alliance avec la France étoit plus avantageuse aux intérêts de ma patrie que celle de l'Angleterre, l'étemelle rivale de notre commerce , unique source de

prospérité pour nous. Je croyois aussi voir dans cette révolution, et n'y voir que là, une chiance favorable pour la réforme qu'exigeoient les vices fondamentaux de l'existence de la Compagnie, sa mauvaise administration et les malversations de ses employés. Je ne pouvois plus en attendre de l'ancien gouvernement, dominé par une ligue invétérée de préjugés et d'intérêts qu'il étoit impossible de vaincre. Avec les idées libérales, dont on proclamoit le règne , et le changement total de personnes dans les charges de l'état, le moment me sembloit venu d'obtenir, comme un remède radical et le seul qui restât , la dissolution de la Compagnie , la liberté du commerce pour les possessions de la république aux Indes , et l'introduction dans ce pays d'un gouvernement sage et formé sur les véritables principes de l'économie politique. Rempli de ce noble dessein, je résolus d'y consacrer tous mes efforts et s'il le falloit toute mon existence. Il est possible que dans l'exécution j'aie commis des erreurs et des fautes. Mais, je le répète, mes intentions ont été pures; je n'ai voulu que le bien de ma patrie , et celui des habitants de nos possessions Asiatiques. Et pourtant cette conduite désintéressée m'a valu l'inimitié de tous les gens en pouvoir aux Indes, et de tous ceux qui, en Europe, tenoiônt à l'existence de la Compagnie ou à l'ancien ordre de choses dans la république. Aussi je considère cette entreprise de ma part comine la cause première de tous mes malheurs, quoique je sois loin de m'en repentir, ayant Vu, avant ma mort, mes désirs couronnés du succès , et mon système mis en exécution, malgré les cruelles injustices qu'il m'a valu, et l'ingratitude dont me paye ma patrie.

Je crus qu'il falloit développer beaucoup d'énergie pour réussir , et ce fut là peut-être ma principale faute. Indigné du mal qui empiroit chaque jour, indigné de voir la traliison de la plupart des gouverneurs qui se rendoient aux Anglois sans faire la moindre résistance, et qui , au lieu d'en être punis , en étoient récompensés, je rédigeai avec chaleur une adresse, dans laquelle, sans ménagement ni pour les personnes ni pour les choses, je découvrois la véritable situation des possessions aux Indes, le délabrement de la Compagnie, les horribles malversations et enfin les trahisons que s'y commettoient ; et je l'envoyai à deux membres marquants de la première assemblée constituante de la république Batave. Mais l'un d'eux mourut avant l'arrivée de la lettre; l'autre fat obligé, par sa conduite, d'abandonner sa patrie et de se réfugier en pays étranger, et l'écrit tomba en de mauvaises mains et ne produisit aucun effet. D'ailleurs j'avois mal calculé, mal jugé les hommes et les temps ; les patriotes étoient divisés en partis qui se déchiroient; des révolutions fréquentes, qui se succédoient l'une à l'autre, empêchoient de s'occuper des objets les plus importants, de ceux qui intéressoient le plus le bien-être de Tétat. On connoissoit peu en Hollande la valeur de nos possessions d'Asie: on ne les considéroit que sous le point de vue commercial , et on ne voyoit que la Compagnie , ses retours et son dividende , jusqu'au moment où ses dettes éveillèrent enfin l'attention du public et celle du gouvernement , mais vaguement encore et sans objet déterminé. La Compagnie, d'après une politique digne de marchands monopolistes , avoit su couvrir tout ce qui regardoit ses possessions d'un voile qui devint

bientôt presque impénétrable pour elle-même. Ses directeurs , ses employés même aux Indes étoient à ce sujet d'une ignorance incroyable. Quand pour la première fois j'avançai dans un mémoire que l'île de Java possédoit cinq millions d'habitants , Mr. Siberg , alors gouverneurgénéral, qui avoit été plusieurs années gouverneur de Samarang , osa m'en donner le démenti , et affirmer que cette île n'en avoit pas la moitié. Et Mr. Nederburg lui-même , après avoir passé plus de six ans à Java, où il avoit été envoyé pour recueillir des informations exactes , n'a pas rougi , après son retour en Hollande , de répéter dans ses rapports. et dans un mémoire imprimé cette fausse assertion , qui pour lui n'étoit pas le fpuit seul d'une aveugle ineptie, et qu'on peut, je crois, nommer criminelle. Il est facile de vérifier le fait : mon ouvrage existe, ainsi que les rapports et le mémoire de Mr. Nederburg.

Cependant les plus belles possessions tomboient , l'une après l'autre , au pouvoir des Anglois ; le Cap de Bonne Espérance s'étoit rendu après une très foible résistance. Les établissements dans l'Indoustan, n'étant, excepté Cochin , que des factoreries de commerce , n'a voient pas pu se défendre: mais l'île de Ceylan fut évidemment vendue aux ennemis par le gouverneur. Outre la garnison ordinaire des troupes de la Compagnie, il s'y trouvoit une grande partie du régiment de Wirtemberg , et tout le régiment Suisse de Meuron. Ce régiment fut vendu à l'Angleterre par son colonel , le comte de Meuron , qui se trouvoit en Europe, et reçut Tordre de passer au service de cette puissance. Cette injonction avilissante ^ transmise au frère du colonel, qui le remplaçoit, fut accueillie avec indignation par les officiers et même

par les soldats qui rongîssoient , après avoir servi la Hollande plus de dix ans sans avoir eu un coup de fusil à tirer, de l'abandonner au moment du péril et de se joindre à un ennemi qui les avoit comme achetés. Tous refusèrent de passer du côté des Anglois, et offrirent au gouverneur de rester au service de la Compagnie. Le Grouvemeur, quoique convaincu qu'il alloit être attaqué, leur répondit qu'ils dévoient suivre les ordres de leur colonel. La plupart voulurent alars donner leur démission du régiment, et demandèrent à entrer^ au service direct de la Compagnie , ou du moins à combattre comme volontaires pour la défense de l'île. Mais le gouverneur fut sourd à toutes leurs propositions, et les contraignit à passer aux Anglois. Peu de temps après l'île fat attaquée et prise. Malacca, Amboine et les Molucques subirent le même sort. L'île de Banda, très forte par sa situation et en bon état de défense, avoit un gouverneur ci-devant militaire qui, avec une jactance incroyable, avoit promis d'opposer la plus vive résistance. Après avoir tiré plusieurs milliers de coups de canon sur une seule frégate qui l'attaqua, après avoir fait des protestations ridicules, il se rendit sans avoir eu, non plus que la frégate Angloise, un seul homme de tué ni de blessé. Arrivé à Batavia, il fit une pompeuse relation de sa défense, et fut non seulement approuvé par les commissaires-généraux, mais encore obtint d'eux, à titre de récompense, une pension de six mille Rixdollars et la place de gouverneur effectif de l'île de Banda, dont il n' avoit été jusqu'alors que gouverneur par intérim.

Je ne pus retenir davantage mon indignation; je la témoignai publiquement; et comme un des membres de

la commission m'eut demandé , sous la promesse du secret , de lui communiquer par écrit les raisons que j'avois de critiquer si amèrement la conduite du gouverneur de Banda, je lui envoyai un mémoire raisonné sur la reddition de cette île basé sur le rapport fait par le gouverneur lui-même, en ajoutant que, jugeant au dessous de moi d'attaquer un homme sous le voile du mystère, je ne craignois pas la publicité: et en effet je le montrai moi-même à plusieurs autres personnes. Ce mémoire étoit sans réplique ; on n'y répondit que par des injures anonymes. La haine , ou plutôt la rage des hommes en pouvoir à Batavia , et particulièrement de Mr. Nederburg , le plus coupable et le plus méchant de tous , monta dès lors à son comble , et jura ma ruine. Ces hommes s'étoient soumis à la révolution, mais ce n' étoit pas de bonne foi. Aussi dès qu'ils apprirent que l'amiral Lucas , qu'on avoit envoyé avec une escadre de vaisseaux de guerre et des troupes pour secourir le Cap de Bonne Espérance et les autres établissements , avoit été pris par les Anglois avec toute son escadre dans la baie de Saldanha, où il avoit été se jetter et s'enfermer à l'étourdie, ils ne gardèrent plus qu'un masque bien mince pour voiler leurs véritables sentiments et leurs intentions; non qu'ils fussent dans le coeur fort Orangistes : la plupart, et parmi eux messieurs Alting et Siberg ainsi que leurs partisans, avoient toujours penché pour les patriotes, et Mr. Nederburg n' étoit au fond pour aucun parti, et suivoit celui qui paroissoit le plus avantageux à son ambition et à sa cupidité. Mais observant le cours des choses, ils craignoient plus, pour l'existence de la Compagnie et pour leurs intérêts , du nouveau gouvernement que de l'ancien ;

et cette considération suffisoit pour les déterminer; et comme les François n'avoient là de forces ni pour les attaquer ni pour les défendre , ils préféroient à leur alliance celle de TAngleterre qu'ils rédoutoient. Je ne suis entré dans toutes ces particularités que pour la justification de mon caractère et de ma conduite , parce que mes ennemis et particulièrement Mr. Nederburg ont cherché à faire croire que j'avois changé de parti jusqu'au point de devenir Jacobin, et de vouloir amener une révolution dans ces contrées, projets conçus par la plus noire ingratitude envers la maison d'Orange dont j'avois reçu tant de bienfaits. Non! je n'ai jamais changé de parti, j'ai encore moins trahi un parti: car je n'en ai jamais adopté , ni voulu adopter aucun. Le fanatisme politique , qui a caractérisé les derniers temps oùnous avons vécu, a voulu de force classer les hommes en partis , en disant : qui n'est par pour nous , est contre nous. Je n'ai jamais voulu me soumettre au joug de cette tyrannie nouvelle. Aussi n'ai-je été actif en aucune ou pour aucune des révolutions fréquentes, qui ont déchiré notre patrie, quoique je n'aie pu les prévenir: mes forces étoient insuffisantes. Mais je n'ai pas pensé qu'il me fallut cesser de servir ma patrie, sous quelque forme, en quelques mains que se trouvât le gouvernement , à moins que les chefs ne fussent des brigands ou des terroristes : ce qui n'est jamais arrivé chez nous: car si pendant quelques instants l'état est tombé entre des mains indignes et inhabiles, l'esprit public en a bientôt fait justice , et l'ordre s'est rétabli. J'en dirai plus , à mesure que j'avancerai dans le cours de ma vie. Il me suffît d'avoir mis dans son vrai jour ma conduite politique durant mon séjour aux Indes.

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