‹ Mémoires du général Dirk Van Hogendorp, comte de l'empire, etcChapitre 12 sur 32 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Rencontre de l'auteur avec ses frères et position financière de la famille Van Hogendorp. Jeu de bourse et procès. Acquitement. Politique nationale (1802). Projet de nomination comme gouverneur-général des possessions Néerlandaises dansTInde. Avortement de ce plan. Polémique. Mme. Van Hogendorp. Sa mort. Son fils. Second mariage. Commission pour les affaires des Indes. Nomination au poste de Ministre en Russie. M. Meerman. M. Verhuel etc. M. Van Hogendorp partira-t-il pour la Russie ou pour Batavia? Opposition sourde ou ouverte à ses plans. Il se rend à St. Pétersbourg (1803), passant par Ludwiglust. La cour de Mecklenbourg. La grande-duchesse Hélène. Lubeck, Réval, St. Pétersbourg.

Je revis à Rotterdam mes deux frères Charles et Guillaume. Je n'avois pas vu ce dernier depuis 1773. Charles, devenue pensionnaire de Rotterdam après la révolution de 1787, avoit épousé Mlle Clifford, dont la mère , qui s'étoit unie en secondes noces à l'amiral de Kinsbergen , lui laissa en mourant une fortune considérable et une maison de commerce fort accréditée. La direction en passa entre les mains de mon frère , qui avoit perdu sa place à la révolution de 1795; mais voyant que le commerce tomboit tous les jours, il se retira à sa maison de campagne, où il se voua entièrement à l'éducation de ses enfans, dont le nombre s'a^ccrut depuis jusqu'à neuf. Il resta invariable dans son opinion et dans son parti, sans avoir jamais

voulu, sous les divers gouvernements qui se sont succédés, accepter aucun emploi. Guillaume étoit devenu, après 1787 , secrétaii'e de la ville de Harlem , place alors importante et lucrative; et l'ayant aussi perdue en 1795, il se mit dans le commerce à Amsterdam, où je le trouvai sur le point de se marier avec la fille du professeur Bonn , et j'assistai à ses noces. L'aînée de mes soeurs étoit avec ma mère, et la cadette avoit épousé Mr. de Santheuvel et demeuroit à Maastricht. Mon frère Frédéric étoit, comme je l'ai déjà dit, au service de l'Angleterre , dans le corps d'Orange , à Jersey. Ma mère demeuroit l'été à sa maison de campagne de Sion, l'une des plus belles de la Hollande. Mon père aimoit passionnément ce bien d'agrément qui lui avoit coûté cent dix mille florins, et dont l'entretien étoit fort dispendieux. Quand on ne douta plus que mon père n'eut péri, ma mère s'étoit mise en possession de cette campagne , qui ne convenoit pas à sa situation , n'ayant recueilli du reste de l'héritage que trois cent mille florins, ce qui étoit fort au dessous de notre attente. Toutefois elle avoit résolu de ne pas la vendre, et l'avoit prise pour mon compte, de manière à ce qu'elle y put rester jusqu'à mon retour de l'Inde , où j'avois alors une perspective assez probable de fortune. Tout avoit changé depuis lors : ma catastrophe étoit arrivée , la révolution avoit presque ruiné ma mère par d'excessives impositions et par une grande baisse dans la valeur de tous les effets publics. Je lui conseillai donc de se défaire de Sion , ce qui lui coûta beaucoup. Mais j'eus le bonheur de le vendre assez avantageusement pour eUe , et j'arrangeai si favorablement ses affaires , qu'elle pût continuer à vivre à la Haye dans une jolie maison

avec un beau jardin qu'elle y possédoit. Depuis, mon fatal procès avec Mr. Umbgrove vint troubler son repos et le mien.

J'avois à peu près trente mille florins ; je les mis dans le tiers consolidé François, et la hausse de cet effet, occasionnée par la bataille de Marengo et la paix d'Amiens , porta mon capital en peu de temps au double de sa valeur.

Je résolus, voyant les affaires de France prospérer, de pousser plus loin cette spéculation: j'empruntai sur l'hypothèque de ces fonds et je m'en procurai pour six cent vingt mille francs, sur lesquels je ne devois que cent quatre-vingt mille. Mais la rupture de la paix d'Amiens me fit tout perdre , ayant été forcé de vendre dans un moment aussi défavorable.

Durant les années 1800 et 1801 je fas tout occupé de l'affaire de mon arrestation dans l'Inde. Les papiers, qui dévoient servir de preuves contre moi, étoient enfin arrivés. Le comité des affaires des Indes me les fit remettre , afin que je pusse présenter une défense , connaissant enfin les motifs ou dumoins les prétextes de mon arrestation. Je passai une caution juratoire , qui m'obligeoit à paroître devant le tribunal qui seroit jugé compétent. J'offris donc ma justification au comité en Mai ou Juin 1800. Mais par un de ces contre-temps qui m'ont poursuivi toute ma vie , ce comité , qui possédoit la faculté judiciaire comme les anciens directeurs et qui auroit pu terminer mon affaire en peu de jours , fut alors dissout et remplacé d'après la nouvelle constitution par un conseil Asiatique, que l'on étoit encore occupé à organiser.

Ce conseil renvoya toutes les pièces du procès à

son fiscal ou procureur-général en le chargeant d'en faire un rapport. Ce dernier, Mr. Van Laar, donna le conseil de me renvoyer à mon juge compétent, selon lui, la cour de justice de Batavia. Cette proposition excita un rire bien mérité. Un membre du conseil, jurisconsulte éclairé , donna sur mon affaire son sentiment, qui fut imprimé avec les papiers les plus importants et mon mémoire de défense. Alors le conseil nomma une commission pour lui faire un rapport définitif. Cette commission fut d^avis, que, puisque le conseil n'avoit pas de faculté judiciaire, il falloit séparer la partie litigieuse de l'affaire de la partie civile ou politique, et, laissant la première à la justice, ils se bornèrent à la seconde, déclarèrent injuste et vexatoire tout ce que les commissaires-généraux et le conseil suprême avoient fait contre moi, mon arrestation, la saisie de mes papiers etc. , justifiant ainsi ma fuite de Batavia, que les tyrans avoient qualifiée de désertion. Le reste des pièces étoit renvoyé au fiscal pour instituer, s'il y avoit lieu, une action contre moi. Le conseil adopta les conclusions et le fiscal demanda au directoire exécutif de désigner un tribunal devant lequel il put me poursuivre. Le directoire s'informa d'abord s'il y avoit matière à une action contre moi, et sur la réponse du fiscal qu'il n'en existoit aucune dans les pièces qui lui avoient été remises, mais que peut-être il en viendroit d'autres avec le temps, il me déclara absous de toute accusation , et , par conséquent , libre de la caution juratoire à laquelle je m'étois soumis à mon arrivée en Hollande. Par là mon innocence et mon honneur furent pleinement mis dans leur jour.

Mais la perte de toute fortune et de tout établissement

pour moi n'en fat pas moins consommée. Je conservois, il est vrai , la faculté de demander en justice des dédomv magements à tous ceux qui avoient concouru à ma ruine. La paix d'Amiens , en rouvrant les communications avec nos possessions aux Indes , ranima de ce côté mes espérances, que sa prompte rupture ne manqua pas de faire évanouir. En même temps une révolution, ou plutôt un changement de forme dans le gouvernement, qui s'opéra , par la force de l'opinion publique , pendant le cours de l'année 1801 , me présenta de nouvelles combinaisons de circonstances, qui influèrent sur mon sort. La constitution en vigueur étoit exclusive pour les patriotes, et exigeoit de tous les agents de l'autorité publique une déclaration absurde, de haine contre le stadhcnidérat et contre toute distinction de naissance. Du sein même du directoire il s'éleva une majorité puissante qui, se conformant aux voeux de la nation, prit un tempérament capable de rapprocher les partis, et abolit cette protestation ridicule sans secousse, et presque sans difficulté. Au lieu d'un directoire exécutif de cinq membres , on établit un Staatsbewind ou gouvernement de douze membres , dont un sortoit chaque année. Enfin le tout se rapprochoit davantage de nos anciennes institutions, et comme les préliminaires de la paix furent alors signés entre l'Angleterre et la France , un grand nombre de personnes distinguées, qui avoient occupé des places sous l'ancien gouvernement, n'hésitèrent plus à en accepter sous le nouveau. Il paroît même certain que le Prince stadhouder, Guillaume V, qui vivoit encore , et d'autres membres de cette auguste famille, le conseillèrent eux-mêmes à leurs amis et à leurs partisans. J'insiste sur cette remarque, m' étant

vu injustement accusé d'avoir abandonné la cause de la lâaison d'Orange. Les plus zélés partisans de cette maison, je le repète, étoient entrés au gouvernement dès le commencement de 1802, et ce ne fut que vers la fin de cette même année que le gouvernement, auquel prenoient part des Orangistes, me chargea de ma mission auprès de Tempereur de Russie.

La paix d'Amiens fit songer à nos possessions d'outremer dans les deux Indes. L'Angleterre garda Ceylan , et nous rendit le Cap de Bonne Espérance , les Molucques et nos colonies en Amérique. Les sollicitations même des Anglois, qui ne vouloient pas, disoient-ils , continuer leurs dépenses au Cap de Bonne Espérance, et celles des planteurs qui avoient des propriétés aux Indes Occidentales et dont la plupart se trouvoient en Hollande, engagèrent le gouvernement à se remettre promptement en possession de ces colonies, à lever des troupes , à nommer des employés , des gouverneurs etc. , dépenses rendues inutiles par la rupture de la paix, après laquelle les Anglois reprirent , sans aucune difficulté , tous ces établissements dont ils avoient sans doute appris à connaître la valeur.

On ne s'occupa qu'en dernier lieu des possessions aux Indes Orientales. La Compagnie avoit perdu son crédit , et quand même on eut voulu la maintenir, il eut fallu de la part de l'état des sacrifices énormes et auxquels on répugnoit : le gouvernement , composé de douze membres , s'étoit divisé en sections pour les différentes parties de l'administration. C'étoit là qu'on préparoit les affaires. La section de la marine et des colonies étoit composée de trois membres distingués par leurs connaissances , leurs talents et leur caractère , Mrs.

Queysen, Bezier, et de Beveren. Ils avoient pris à coeur Taffaire de nos possessions Asiatiques, avoient lu et médité mon ouvrage sur cette matière, et, s' étant fait résoudre dans de fréquentes conférences avec moi les objections qu'on fesoit à mon système, ils en reconnurent Futilité et virent qu'il étoit possible de l'introduire dans nos possessions sans les exposer à aucun péril.

Ne s'attendant à aucune opposition dans le gouvernement d'état, où les ouvertures faites par les sections étoient généralement approuvées , ils proposèrent d'adopter mon système et de m' envoyer à Batavia comme gouverneurgénéral pour l'y établir. Malheureusement mes ennemis et ceux de mon système n' étoient pas demeurés oisifs , et, non contents de l'attaquer par des écrits anonymes, avoient travaillé plus sûrement sur l'esprit de plusieurs membres du gouvernement que leur ignorance rendoit accessibles à la prévention, de sorte que la proposition faite par la section des colonies trouva contr'elle une majorité qui la rejetta sans apporter aucune raison valable. Les opposants n'entendoient rien à la question: il détrui- Boient sans réédifier. Tout ce qu'on put faire, fat de nommer une commission chargée de faire à ce sujet un nouveau rapport sur lequel on prendroit un parti définitif. J'avois moi-même proposé cette mesure dans un de mes ouvrages. Je fus nommé le premier. On m'adjoignit Mrs. Meerman, Six, Verhuell, Pontoy, Nederburg et Voûte. C'étoit avant la rupture de la paix d'Amiens. Quoique nommé le premier et pouvant m'en prévaloir pour garder la présidence, je proposai de la déférer à Mr. Meerman, comme étant parfaitement neutre sur la question qui nous intéressoit. Quant à

Mr. Nederburg, mon ennemi acharné, j'aurois pu, et dû peut-être , le poursuivre en justice : mes amis dans le gouvernement et les membres de la section des colonies m'en dissuadèrent, me représentant le tort que je pourrais faire au bien public : je sacrifiai donc mon juste ressentiment et mon intérêt à celui de ma patrie. C'étoit d'ailleurs une assez grande satisfaction pour moi de voir un homme , qui , profitant d'une autorité supérieure à la mienne , m'avoit persécuté dans Tlnde, et avoit voulu me faire passer pour coupable, obligé de siéger à mes côtés comme mon égal dans une commission établie pour discuter les principes du système d'administration, qui avoit été la première cause de sa haine contre moi. Je ne mêlai pourtant rien de personnel dans nos discussions: je l'avois promis. Mr. Nederburg, depuis son retour, avoit publié un gros mémoire dirigé contre mon système , et dans le quel il avoit tâché de défendre les principes du commerce exclusif, du monopole, enfin de toute la forme d'administration établie dans l'Inde. Voyant qu'on ne pouvoit pas maintenir la Compagnie, il proposoit, pour comble d'absurdité, d'introduire ce monstrueux régime pour le compte de l'état, fesant ainsi du gouvernement un marchand monopoliste et un tyran féodal. Cependant l'esprit de parti, aveuglé par les préjugés et par l'ignorance, accueillit ces idées bizarres , en dépit de l'évidence et des meilleures têtes du pays; et peut-être, si la chose eut dû être décidée alors, la balance auroit-elle penché du côté de l'absurdité.

Plusieurs personnes, entr' autres Mr. Nederburg, attaquèrent mon système, en le défigurant par une explication infidèle , en traitant mes principes de révo-

lutionnaîres et en exagérant le danger d'introduire des innovations, comme celles que je proposois, parmi les habitants de nos possessions Indiennes, et surtout à rîle de Java. Je me vis donc obligé de leur répondre par plusieurs ouvrages, dont le dernier fut publié à la fin de 1802. J'y joignis un plan ou projet de règlement pour le commerce des Indes. Je crois pouvoir avec confiance renvoyer mes lecteurs à cet ouvrage, puisqu'au moment où les circonstances ont permis de prendre un parti sur Tobjet dont j'ai parlé, après l'heureuse restauration de notre indépendance comme nation, en 1814, et la restitution de nos établissements , le roi des Pays- Bas a presque littéralement adopté mon projet.

A mon départ des Indes, en 1798, j'avois été obligé

d'y laisser ma femme. Elle trouva un asyle convenable

auprès de sa mère à Batavia. Je lui avois d'abord écrit

de me venir rejoiudre en Hollande ; mais la guerre , qui

rendoit de jour en jour les communications plus difficiles,

et la sollicitation de sa mère lui avoient fait différer un

voyage que je ne voulus pas, après la paix d'Amiens, lui

faire entreprendre inutilement , dans l'espérance où j'étoia

de retourner à Batavia comme gouverneur-général. La

providence en avoit disposé autrement. Le chagrin avoit

flétri la santé de mon aimable épouse, et elle mourut

en 1801 , à la fleur de son âge. J'avois vécu heureux

avec elle durant près de quinze ans, et je mêlai mes

larmes à celles de mon fils, unique fruit de notre

hymen. Ma soeur aînée, qui vivoit avec ma mère,

mourut peu après, en 1802, d'une maladie dont elle

avoit apporté le germe en naissant, et qui avoit fait

de sa vie un tissu de souffrances presque continuelles

qu'elle avoit supportées avec une patience angélique.

Hon autre soeur l'avdit précédée d'une année au tombeau.

Mon fils avoit alors quatorze ans. Je résolus de lui faire continuer le cours de ses études à Soneze, à l'institut de Mr. Ferlus, ancien bénédictin, quej'avois oui vanter: rapports qui me furent confirmés par Mr. Spoenlin, ancien aumônier du régiment de Wurtenberg aux Indes , le même qui avoit passé quelque temps avec moi à Japara, et qu'alors je priai de conduire mon fils à cet établissement.

Je croyois dans ce temps retourner bientôt aux Indes. Il m'en coûta beaucoup pour me séparer de mon fils que je ne voulois pas encore y mener; mais je n'ai jamais consulté que son intérêt. Je l'avois envoyé "fort jeune en Europe. Je résolus de l'y laisser, et j'eus lieu dans la suite de m' applaudir de cette détermination.

La même idée de retour aux Indes m'inspira le désir de contracter un second mariage. Mon premier avoit été heureux. Je savois par expérience que dans ces pays éloignés le délassement le plus agréable d'une activité presque continuelle et des travaux inséparables d'une administration aussi importante est dans l'intérieur ivL ménage, dans le calme de la vie domestique.

J'échouai dans une tentative que je fis auprès d'une amie intime de cette soeur chérie que je venois de perdre: l'esprit de parti fat un obstacle invincible. Je fus plus heureux d'un autre côté. Une ancienne et malheureuse bromllerie dans la famille de ma mère, l' avoit éloignée, après son mariage, de la plupart de ses frères et de ses soeurs. Une de ses soeurs cadettes s'étoit mariée au prince Frédéric Ernest deHohenlohe Langenbourg, qui, par modestie et parce qu'il n'étoit pas riche, ne se fesoit appeler que comte dans ce pays

et étoît lieutenant-colonel au service de la république. En 1794, à la retraite de l'armée Hollandoise en Belgique, il fut fait prisonnier par les François et mourut peu après à Villers-Coterets , en France , laissant sa veuve, avec sept enfans, sans fortune et sans autre ressource qu'un très mince apanage de sa famille. Ma mère, toujours bonne , toujours bienfesante , saisit cette occasion de se rapprocher de sa soeur, et l'assista de tout son pouvoir dans une situation si critique, ce qui renoua leur amitié. A mon retour en Hollande je contribuai, autant que je le pus, à cimenter cette réconciliation, et je proposai à ma mère d'inviter les deux plus âgées de ses nièces, qui depuis la mort de leur père demeuroient avec leur mère à une maison de campagne en Frise, de venir passer quelques semaines chez elle à La Haye pour se distraire un peu de leur vie monotone. Elles vinrent donc au printemps de 1802, avec leur frère Louis, alors capitaine au service du cercle de Franconie. L'aînée, nommée Auguste, fit une forte impression sur moi par sa beauté, sa douceur et son amabilité: elle avoit alors vingt-sept ans. Au bout de quelques semaines , qui décidèrent de mon sort, j'obtins son aveu pour la demander à sa mère. Sa mère me répondit que comme elle dépendoit des princes de la maison de Hohenlohe Langenbourg , elle ne pouvoit rien décider sans leur consentement. Hs l'accordèrent bientôt. Mon aimable cousine étoit partie de La Haye aussitôt que j'avois fait à sa mère mes propositions. Elle y revint avec sa famille, et en Septembre 1802 j'épousai la meilleure et la plus douce des femmes, qui sut jusqu'à sa mort faire mon bonheur et captiver l'estime de tous ceux qui l'ont connue, soit dans notre patrie, soit dans

les pays étrangers et dans les cours où le sort nous a conduits.

Ce fut peu après mon mariage que la proposition de la section des colonies, pour m' envoyer aux Indes, fut faite et rejéttée, ce qui donna lieu à la création de la commission pour les affaires des Indes dont j'ai parlé plus haut; et en même temps le gouvernement d'état me nomma ministre auprès de la cour de Russie, pour m'y rendre au printemps prochain après que les travaux de la commission seroient terminés. Je me mis donc de toutes mes forces à cet important ouvrage, espérant parvenir à convaincre mes collègues dans nos discussions de la vérité des principes , et de la solidité du système , qui me paroissoient si évidents.

Mais , hélas ! je m'étois encore trompé dans mes calculs. J'ai trop souvent , durant ma vie , jugé des autres par moi-même. Ce n'est pas qu'alors je ne sois parvenu à gagner beaucoup, sur les préjugés et les opinions anciennes, par des raisonnements dont on ne pouvoit refuser la justesse et par des faits qui leur servoient de preuves. Mais c'étoit dans l'application qu'on en feroit au commerce et à l'administration, qu'on cherchoit des dangers imaginaires. On sent bien que ce fut Mr. Nederburg qui s'opposa le plus opiniâtrement à tous les principes libéraux. Notre président, Mr. Meerman, homme très distingué par son savoir et par son intégrité, avoua qu'il ne s'étoit jamais occupé de cette question. Mr. Six avoit été autrefois secrétaire de la direction du commerce des colonies aux Indes occidentales. Mr. Verhuell avoit été capitaine de vaisseau dans la marine de l'état, et en cette qualité avoit fait deux voyages aux Indes, le dernier comme collègue de Mr.

Vaillant, pour y examiner Tétat militaire de nos posses^ sions. Mr. Pontoy , François de nation , négociant établi à Amsterdam, avoit été à Batavia dans sa jeunesse avec Mr. de Bougainville. Mr. Voûte étoit un des courtiers les plus fameux d'Amsterdam; et Mr. Nederburg n'est déjà que trop connu par le rôle qu'on lui a vu jouer dans l'Inde. On àvoit choisi ces personnes comme les croyant les plus propres à découvrir la vérité au milieu des opinions contradictoires , et à offrir au gouvernement un résultat d'après lequel il pourroit se décider. L'intention de la plupart étoit droite: mais je m'apperçus bientôt qu'avec des opinions si opposées et des passions si hétérogènes, il seroit difficile d'en venir à une conclusion qui put répondre au voeu général. Ma première pensée avoit été de faire exposer nos raisons, par Mr. Nederburg et par moi, devant une commission qui auroit le pouvoir, comme un jury, de décider entre nous deux. En nous mettant nous-mêmes dans la commission, il falloit bien, pour arriver à quelques conclusions, céder de chaque côté quelque chose , ce qui ne pouvoit donner que des résultats imparfaits et quelque fois inconséquents auxquels je ne me serois pas prêté , si l'on ne fut tombé d'accord qu'ils ne seroient que provisoires , et qu'à la fin on les reviseroit. D'ailleurs mes amis dans le gouvernement m'avoient conseillé d'en agir ainsi, puisque les discussions ne pouvoient qu'être favorables à l'intérêt de la vérité. Mais la rupture de la paix d'Amiens vint tout replonger dans le chaos. Le gouvernement d'état, ou plutôt la majorité de ceux qui le composoient, pressa vivement mon départ pour la Russie, auqud les circonstêgices paroissoient attacher. une importance majeure. La

section des colonies fit de son côté agir tous les ressorts possibles pour prévenir ce départ et me faire nommer gouverneur-général des Indes assez tôt pour que je pusse m'y rendre avant le commencement des hostilités. Ils déclaroient hautement qu'ils me croyoient l'homme le plus propre à remplir cette importante place, celui sur lequel on pouvoit se reposer avec le plus de confiance. Mais ces témoignages d'estime, si honorables pour moi , ne servirent à rien. La majorité se contenta , comme la première fois , de rejetter la proposition , sans alléguer de motif. La section des colonies fit alors contre cette décision une protestation solemnelle, qui fut enregistrée à sa demande , et qui doit par conséquent exister encore dans les archives de l'état. Je me résignai au sort qui contrarioit mes désirs, et je partis pour la Russie. Le travail de la commission n'étoit pas achevé ; il restoit à rédiger la conclusion générale, et à faire le rapport au gouvernement. Cet ouvrage étoit réservé à Mr. Meerman, que je regardois comme le plus capable de le bien faire et le plus impartial d^ns ses jugements, et qui l'avoit accepté à ma prièi*e avant mon départ. Mais bientôt après, comme le renouvellement de la guerre rendit la question moins importante , Mr. Meerman, occupé d'un travail qui lui étoit plus agréable sans doute, d'une traduction de la Messiade de Klopstock en hexamètres Hollandois, céda la rédaction du rapport à Mr. Nederburg, qui l'en sollicita; et celui-ci, sans bonne foi comme sans pudeur, le fabriqua non seulement en sens inverse de mon système, mais encore en contradiction directe avec tout ce qui s' étoit passé et avec les conclusions des commissaires; il faut que tous l'aient signé sans le lire*

On peut a' en convaincre en patcourant les pièces qui sont le résultat de leurs discussions partielles. Je m'empressai d'envoyer de Pétersbourg contre cette falsification déhontée ma protestation solemnelle. Mais la marche rapide des événements, qui avoit fait perdre à cet objet toute son importance , rendit aussi ma démarche inutile. On ne convint donc de rien: on ne put pas même s'accorder sur le choix d'un gouverneur-général , et on confirma provisoirement un homme sans talents et sans énergie, mis à la tête du gouvernement de Batavia par le conseil des Indes, qui dans de semblables circonstances a voit toujours choisi dans son sein l'homme le plus foible, pour ne pas dire le plus imbécile.

Je partis en Avril 1803 pour me rendre à St. Pétersbourg. J'emmenois avec moi ma femme, qui étoit près de devenir mère. Mon frère cadet étoit revenu d'Angleterre, où, après la paix, le gouvernement avoit licencié le corps de HoUandois passé à son service après l'expédition manquée sur la Hollande du Nord. Il n' avoit plus d'autre maison que celle de ma mère, qui avoit aussi pris une soeur de ma femme auprès d'elle. Elle étoit affligée de me voir partir pour la Russie: mon voyage aux Indes lui eut fait moins de peine, parcequ'il eut été honorable et avantageux pour moi. Mon procès avec Mr. Umbgrove pour les lettres de change de Mr. de Pelgrom , dont j'ai parlé plus haut , n' étoit pas encore décidé , et lui causoit une vive inquiétude. Moimême je ne voyois pas mon avenir sous une face brillante : la rupture , déjà plus que probable , de la paix d'Amiens, avoit fait baisser considérablement les fonds François , et menaçoit la spéculation que j'avois faite à Amsterdam chez les banquiers Ketwich et Voomberg. Enfin mes

appointements en Russie ne montoient qu'à trente mille florins par an , sur lesquels encore on avoit assigné une pension de trois mille florins à Mr. Buis, mon prédécesseur. Mais il falloit partir. Le gouvernement d'état désiroit que je fisse toute la diligence possible pour tâcher d'obtenir la médiation de l'empereur Alexandre en faveur de la neutralité que vouloit garder notre république. Je résolus donc d'aller par terre jusqu'à Lubeck, et là de m' embarquer sur la Baltique jusqu'à St. Pétersbourg, croyant ainsi faire le voyage plus économiquement et d'une manière plus commode pour ma femme dans l'état où elle se trouvoit.

Le gouvernement m' avoit encore chargé de me rendre chez le duc de Mecklembourg-Schwérin pour le complimenter de la part de la république, afin de faciliter l'arrangement à l'amiable de quelques prétentions que le duc conservoit sur l'état , relativement à des troupes qui avoient été à son service , avant 1795. J'allai donc à Ludwigslust, où se trouvoit alors la cour de Mecklembourg. Le duc me reçut parfaitement bien , et nous combla de politesses pendant quelques jours que son Altesse nous engagea à passer auprès d'elle. La duchesse nous traita aussi avec beaucoup d'affabilité, et nous filmes présentés à la grande-duchesse Hélène, soeur de l'empereur Alexandre , mariée au prince héréditaire de Mecklembourg. Elle relevoit de couches et daigna nous recevoir chaque jour dans son appartement. Je n'ai jamois vu de princesse douée de tant de beauté, de grâces, d'amabilité et de connaissances. Elle me fit l'honneur de me charger de quelques lettres pour l'impératrice sa mère et les grandes-duchesses, ses

soeurs ; ce qui ne contribua pas peu , je pense , à Paccueil gracieux que nous reçûmes en Kussie.

Delà nous nous rendîmes à Lubeck. J'y fis la connaissance de la célèbre Madame Rodde , fille du fameux professeur Schlôzer, et de Mr. Charles de Villers, connu par sa traduction de Kant et par plusieurs autres ouvrages intéressants.

Le syndic de Lubeck , Mr. Curtius , avoit eu la bonté d'arrêter pour nous un passage sur un brick destiné pour St. Pétersbourg ; nous n'y eûmes aucun des agréments qu'on nous avoit promis, et qui sont nécessaires pour adoucir l'ennui d'une traversée. A l'entrée du Golfe de Finlande nous eûmes un vent contraire et un fort gros temps: une nuit même nous manquâmes de périr sur les rochers qui bordent la Finlande. Aussi , en vue de Baltish Porjb en Esthonie, je me fis mettre à terre avec ma femme , mes gens , et une voiture que j'avois, et je continuai en poste, par Revel, ma route jusqu'à St. Pétersbourg , où nous arrivâmes extrêmement fatigués d'un aussi désagréable voyage.

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