CHAPITRE XII
M. Buis, ministre de Hollande, démissionnaire. L'empereur Alexandre. Politique de la Russie. Projets de feu Terapcreur Paul. Négociations avec la Russie et avec la Turquie. Un fils naît à M. Van Hogendorp. L'Empereur Alexandre le tient sur les fonts de baptême comme pairain. Cadeaux donnés à cette occasion. Éloge de l'empereur. M. de MarkofT. La mort du duc d'Enghien. La cour de Russie prend le deuil à cette occasion. Le Ministre de France, Hédouville. Refroidissement entre les deux gouvernements, La perfide Albion. Napoléon devient empereur. Pozzo di Borgo. La crise approche (1805). Le général Van Suchtelen destiné à l'ambassade Russe vers le Japon. Le comte de Goloflfkin vers la Chine. Les Jésuites en Russie. Coup d'oeil rétrospectif sur le séjour de deux années à St. Pétersbourg. Rentrée de Tauteur en Hollande passant par Berlin. Souvenirs du jeune âge. Le prince Ferdinand (le Prusse. Détails d'intérieur de la famille de l'auteur.
Mon premier soin fut d'aller voir Mr. Buis, que je venois remplacer. Je le trouvai malade, ayant Timagination frappée, et se plaignant beaucoup de son secrétaire, qui s'étoit mal conduit à son égard, profitant de son état de foiblesse. Mon arrivée le ranima et il m'acompagna chez le comte de Woronsoff, alors vice-chancelier de l'empire et ministre des affaires étrangères, auquel il me présenta.
Ce vieux ministre, fort rustre en ses manières et tout dévoué à l'Angleterre, auprès de laquelle son frère étoit ambassadeur, nous reçut néanmoins assez bien; il avoit connu en Hollande, où il avoit été antérieurement ministre, ma famille et mes relations; il ne
put s'empêcher de me témoigner sa surprise de me voir servir le parti patriote. Je lui répondis que je ne servois que ma patrie.
Pour présenter mes lettres de créance j'attendis le retour de l'empereur Alexandre , qui avoit été faire un court voyage en Esthonie. J'eus bientôt l'honneur d'être admis auprès de l'empereur et de l'impératrice à Kaminie Ostrow, petite maison de campagne fort modeste. J'en reçus l'accueil le plus gracieux, et l'empereur daigna me donner les assurances les plus positives de sa bienveillance pour la république Batave , en me disant qu'il avoit chargé le comte de Woronzoff de traiter avec moi pour les intérêts qu'on m'avoit confiés. La politique de la Russie étoit en ce moment assez indécise. C étoit en Juin 1803, que la paix d'Amiens étoit déjà à peu près rompue. A la mort de l'empereur Paul, qui étoit sur le point de se déclarer ouvertement pour la France, et qui s' étoit détaché avec éclat de l'Angleterre, l'empereur Alexandre avoit commencé par vouloir observer une stricte neutralité entre ces deux puissances , et rester en bonne intelligence avec l'une et l'autre. Cet état de choses duroit encore lorsque j'arrivai à St. Pétersbourg. L'amiral Sir John Borlaw Warren y étoit ambassadeur d'Angleterre, et le général Hédouville ministre de France. La crise, qu'amenoit la rupture de la paix, fit faire des efforts des deux côtés pour engager la Russie à prendre parti dans la nouvelle lutte qui alloit s'engager: ce qui donnoit une grande importance aux décisions du cabinet Russe, et on avoit espéré en Hollande que la protection de cette puissance pourroit faire obtenir à la république l'avantage de la
neutralité. Vain recours: dès mon arrivée je m' apperçus , comme je Tavois bien présenté, qu'il n'y avoit de ce côté aucune espérance. L'incertitude de la politique Russe à cette époque ne pouvoit pas se prêter à une pareille médiation: et si elle l'eut entreprise, elle y eut échoué. L'intérêt de la Hollande n'étoit pas assez puissant pour engager à de telles mesures. En 1796, par la seule conséquence de la révolution , nos relations avec la Russie avoient été interrompues , mais sans déclaration de guerre ni commencement d'hostilités; en 1799 l'empereur Paul envoya un corps de troupes se joindre aux Anglois, lors de l'expédition sur le Nord de la Hollande: ce qui nous mettoit par le fait en état de guerre avec la Russie. Cette expédition fat pourtant un des premiers motifs du mécontentement qui anima d'abord Paul contre l'Angleterre, et qui se changea bientôt , dans son caractère irascible , en une implacable haine. H se rapprocha aussitôt de la France ; voulant faire une guerre à outrance aux Anglois et voyant que ses forces maritimes n'étoient pas en état de se mesurer avec le^ leurs, H conçut le projet de les réunir à celles de la Hollande. Comme le duc de Wirtemberg, son beau-frère, y avoit un ministre, il le chargea d'insinuer au gouvernement Batave qu'il recevroit volontiers un ministre de la république, et même d'en demander un le plus promptement possible. Le gouvernement s'empressa de répondre à l'invitation et nomma Mr. Buis, ministre à Stockholm, avec ordre d'en partir sans délai pour St. Pétersbourg. Malheureusement Mr. Buis n'y arriva que deux jours avant la mort de Paul, dont il eut cependant une audience, tant ce prince étoit impatient de lui communiquer ses
intentions y qui n'étoient rien moins que de s'allier étroitement avec la Hollande, en fournissant tous les secours dont il pouvoit disposer, en argent, munitions navales, hommes et vaisseaux pour préparer dans ses ports , si voisins des côtes de F Angleterre , des expéditions formidables combinées contre Fennemi commun. H promettoit d'accorder au commerce Hollandais tous les avantages dont les Anglois avoient joui dans ses états. H demanda à Mr. Buis s'il étoit muni de pouvoirs suffisants pour signer à l'heure même un pareil traité. Celui-ci , étonné , ébloui par cette déclaration et n'osant en prendre sur lui la conclusion immédiate, répondit qu'il alloit dépêcher un courrier à son gouvernement pour en prendre les ordres, ce que l'empereur lui recommanda de faire avec le plus de célérité qu'il pourroit. H travailla donc tout le jour à ses dépêches qu'il comptoit faire partir le lendemain. H fiit réveillé par la nouvelle que Paul étoit mort pendant la nuit , et le même courrier ftit chargé de l'annoncer en Hollande. Cette catastrophe , dont Mr. Buis apprit bientôt la véritable nature , dût lui causer des inquiétudes pour le succès de sa mission. Mais peu de jours après, l'empereur Alexandre lui fit donner et lui donna lui-même les assurances les plus positives de ses dispositions pacifiques , et en particulier de sa bienveillance pour la république Batave.
H ne fut plus question des projets hostiles de l'empereur Paul contre l'Angleterre, mais Mr. Buis continua ses négociations pour obtenir un traité de commerce, et l'empereur Alexandre le lui promit. On s'occupa en Hollande d'en rédiger le plan; mais ce ne fut qu'avec la lenteur accoutumée, et la maladie de Mr. Buis y vint mettre de nouvelles entraves. A mon arrivée je
trouvai que rien n'étoît fait, et qu'au contraire le gouvernement s'étoit beaucoup refroidi à cet égard. Le comte de Woronzoff , grand partisan des Anglois , savoit bien qu'il n'étoit pas dans leurs intérêts d'accorder aussi à d'autres peuples, aux HoUandois surtout, des privilèges qu'ils cherchent toujours à obtenir dans les pays étrangers où ils ont de l'influence. Dès ma première conférence avec lui , je m'apperçus de la vive opposition que j'éprouverois. H me parla beaucoup de l'inutilité et même du danger des traités de commerce en général : j'abondai là-dessus dans son sens. Mais je lui fis en même temps observer que puisque l'Angleterre avoit obtenu de la Russie un pareil traité , lés autres nations , et surtout les HoUandois , ne pouvoient plus soutenir la concurrence, et qu'ils étoient bien forcés de demander un traité de conmierce qui leur assurât les mêmes avantages, pour pouvoir continuer le commerce avec la Russie. Néanmoins la négociation n'avança guères. Peu après le comte de Woronzoff s'étant retiré dans ses terres à cause du mauvais état de sa santé, le prince Adam Czartoritzky fiit chargé du portefeuille des affaires étrangères en quaUté de ministre-adjoint. Auprès de celui-ci j'avois encore moins de chances favorables. Sombre , taciturne et passionné pour l'Angleterre , tous mes efforts étoient peine perdue. D'ailleurs le renouveUement de la guerre , qui se ranima avec plus de fureur que jamais , rendoit tout traité inutile. Il valoit mieux attendre d'autres circonstances. On m'assuroit aussi que le traité de commerce avec l'Angleterre , qui alloit expirer , ne seroit point renouvelle pour l'avenir. Je proposai donc au gouvernement de la république d'abandonner cette négociation pour le moment, ce qui fut approuvé.
J'obtins d'un autre côté , par l'influence de la Russie auprès de la porte Ottomane, le libre passage des Dardanelles pour nos vaisseaux. Notre ambassadeur près la porte , Mr. Van Dedem de Grelder , s'étoit obstiné à vouloir obtenir cette faveur par l'intervention de la France , dont l'influence n'y étoit pas alors aussi grande que celle de la Russie : et le comte de Woronzoff , qui trouvoit que par là il avoit manqué d'égards pour son gouvernement, vouloit exiger le rappel de Mr. Van Dedem. Je parvins, quoiqu'avec peine, à calmer sa colère, et le privilège nous fat accordé. Mais la guerre en annulla l'effet dans ce temps.
Ma femme mit au monde un fils au mois de Septembre 1803, et l'empereur Alexandre daigna nous faire l'honneur de le tenir sur les fonts du baptême comme parrain. Je me rendis au palais de Tauride avec mon fils et l'ecclésiastique de religion protestante qui devoit faire la cérémonie. En y arrivant, le grand maréchal du palais , comte de Tolstoy , me fit observer que , d'après le rit de la religion Grrecque et la coutume en Russie , le père ne devoit point assister au baptême. Je lui répondis que le rit protestant le permettoit. Il fat prendre les ordres de l'empereur, qui m'autorisa à m'y conformer et parut peu après dans l'appartement où nous l'attendions. Sa majesté, après m'avoir dit quelques paroles gracieuses appropriées à l'occasion , dit au ministre qu'il vouloit que la cérémonie se fit, sans rien omettre , d'après le rit de l'église protestante. Le ministre lut donc la liturgie, et ensuite pria l'empereur de prendre l'enfant sur ses bras , de le présenter au baptême et de dire le nom qu'il désiroit lui donner. L'empereur daigna lui donner son propre nom
Alexandre, prit l'enfant, le tint sur ses bras durant l'administration du baptême et la prière. H avoit écouté avec beaucoup d'attention et de recueillement la lecture du rituel et le discours du ministre ainsi que la prière, et me dit que cette cérémonie , d'après notre rit , étoit simple et tout à la fois édifiante. Nous nous retirâmes. Le même jour, l'empereur envoya en présent un diadème en brillants pour ma femme , et une bague de diamants pour le ministre.
J'ai toujours senti une extrême reconnaissance pour cette marque d'une bienveillance délicate que l'empereur voulut m' accorder. Durant tout le temps de notre séjour à St. Pétersbourg nous avons été traités avec les mêmes égards par la famille impériale , et partout , à la cour , au milieu d'une société brillante , nous reçûmes un accueil flatteur. Ma femme surtout avoit réuni tous les suffirages par les agréments de son extérieur et de son esprit, par la douceur de son caractère et par sa conduite irréprochable.
La politique de la Russie sembloit toujours tendre à la paix et à l'observation d'une exacte neutralité. Cependant un bon observateur pouvoit voir que la crise étoit prochaine. A la mort de Paul l®', Mr. de Kalitsheff étoit ministre de Russie: on avoit eu l'influence sur l'esprit du nouvel empereur de le faire remplacer par Mr. de Markoff. Probablement Mr. de Woronzoff avoit opéré ce changement; quoiqu'il en fut, c'étoit décider la rupture; aussi peut-on trouver dans un recueU de papiers saisis alors par le gouvernement Prussien à Bayreuth sur des émigrés Français , une lettre où l'un d'eux félicitoit un ami de la nomination de Mr. de Markoff comme l'indice certain d'une brouillerie pro-
chaine. Cet homme avoit commencé sa carrière par une commission dont la poKce Tavoit chargé, celle de faire saisir en Hollande quelques jeunes Russes de qualité qui avoient fabriqué de faux billets de banque , et cherché à les introduire en Russie dans l'intérieur d'un forte-piano. Il réussit à les attirer à bord d'un vaisseau , où on les jetta enchaînés à fond de cale pour les transporter en Russie. Non content de ce triomphe , il profita du moment et de la circonstance pour débusquer le respectable prince Gralitzin, alors ministre de Russie en Hollande , et se faire nommer à sa place. J'étois alors à La Haye, fort jeune encore. Mais j'en ai conservé parfaitement le souvenir. C'est l'homme le plus laid que j'aie vu de ma vie; et il me rappelloit toujours l'anecdote de Pélisson, secrétaire de l'intendant-général Fouquet, remarquable aussi pour sa laideur. Un jour une dame , le rencontrant dans la rue sans le connoître , le prie fort poliment , et tout en lui fesant des excuses , de monter un moment avec elle dans une maison voisine : c'étoit l'attelier d'un peintre auquel la dame dit, en lui présentant Pélisson: justement ainsi, monsieur, trait pour trait. Et puis remerciant Pélisson de sa complaisance, le congédia. Elle fesoit faire un tableau de la tentation de notre seigneur par le diable, et voulut que le peintre donnât les traits de Pélisson à ce dernier. Mr. de Markoff ne manqua pas , dans sa mission en France, à ce qu'on attendoit de lui. Ayant beaucoup d'esprit, ses expressions sarcastiques ne pouvoient qu'irriter et provoquer le premier consul, plus accoutumé à la franchise des camps qu'à la réserve diplomatique des cours. Il se rendoit de préférence accessible aux mécontents, et toutes les fausses nouvelles, les mé-
chantes anecdotes qui échappoient de leurs bouches, étoîent mandées par lui à sa cour comme des faits certains. Enfin il sut si bien s'attirer l'indignation du premier consul, que celui-ci écrivit une lettre de sa main à l'empereur Alexandre pour s'en plaindre, et ordonna ali général Hédouville, son ministre à St. Pétersbourg, de la remettre en audience particulière. Je vis ce ministre au sortir de l'audience, et il me dit que l'empereur de Russie a voit très bien reçu la lettre , et désapprouvé la conduite de Mr. de Markoff. Mais ensuite, quand il en eut fait part à son conseil, le comte de Woronzoff avança qu'il falloit toujours soutenir la conduite de son ministre , même en la condamnant, surtout envers un gouvernement non souverain, et un homme comme Bonaparte. Cette opinion prévalut; et on envoya, comme une marque d'approbation, à Mr. de Markoff, le cordon bleu ou de St. André, qui est le |)remier ordre de Russie, et la permission de revenir en Russie par congé. Mr. de Markoff n'eut rien de plus pressé que de se présenter à l'audience du premier consul .avec sa diabolique figure , où règnoit une joie ironique, et son cordon nouveau , dont il fesoit parade , en disant qu'il venoit de le recevoir de son souverain comme l'approbation manifeste de sa conduite, avec la permission de quitter son poste, qu'il disoit avoir sollicitée depuis longtemps. De tels procédés ne pouvoient qu'aigrir, et dès ce moment on ne pouvoit plus douter d'une rupture prochaine.
Mr. de Markoff revint à Pétersbourg, où l'on croyoit qu'il alloit jouer un grand rôle, et qu'il jouiroit d'un grand crédit. On se trompa: l'empereur Alexandre, qui, par une rare modestie et par défiance de lui-même,
avoit soumis son opinion à celle du conseil, ne pouvoit pourtant approuver en lui-même la conduite de Mr. de Markoff , et il parut même qu^il conçut pour lui une aversion marquée, à laquelle contribua sans doute aussi une bassesse que fit en même temps cet homme. Il avoit acheté à Paris, dans des ventes et à vil prix, beaucoup de bronzes, des objets d'horlogerie assez curieux et d'autres bijoux qui en Russie étoient de contrebande; et il les introduisit à St. Pétersbourg parmi ses effets pour lesquels il avoit obtenu , comme de coutume, la libre entrée. Ensuite il fut assez débouté pour les faire exposer en vente dans un magasin, quoique sous un autre nom que le sien. Mais tout le monde savoit si bien la vérité , que dans la société j'ai entendu souvent dire: avez-vous vu les bronzes de Markoff? allons voir les bronzes de Markoff. L'empereur en fut indigné. Au lieu de devenir, comme on l'avoit cru, ministre des affaires étrangères, il fat obligé d'aller cacher son déshonneur dans ses terres ; et son avilissante spéculation l'a si bien perdu que depuis on ne l'a plus jamais vu reparaître sur la scène du monde politique. L'empereur Alexandre étoit de très bonne foi dans son désir de rester neutre. La douceur de son caractère et son extrême modestie, qui diminuoit à ses yeux la grandeur de ses propres moyens, lui fesoient craindre la guerre, ou du moins chercher à Téviter. Et s'il ne fut survenu des événements extraordinaires dont l'intrigue sut s'emparer pour ébranler ses dispositions pacifiques, je crois qu'H se seroit difficHement lise entraîner à une rupture. Ce fiit la nouvelle de la mort du duc d'Enghien qui mit toutes les passions et tous les intérêts en jeu. Dans le cours ordinaire des choses, les
Bourbons eussent-ils encore siégé sur le trône de France , la cour de Russie, d'après l'usage et l'étiquette, n'auroit pas porté le deuil pour le duc d'Enghien, qui n'étoit que prince apanage. L'empereur n'en avoit aucunement l'intention; et d'ailleurs aucune communication officielle n'en avoit été faite , et n*en pouvoit avoir été faite, puisqu' aucun envoyé diplomatique des Bourbons n'étoit alors admis, et que le marquis de la Ferté, quoiqu' agent de Louis XVIII, n'étoit pas reconnu pour tel. Cependant l'impératrice mère, gagnée par des suggestions étrangères, obtint de son fils, qu'un deuil de cour seroit ordonné et porté pour l'occasion. Le ministre de France, le général Hédouville, ne pouvoit pas naturellement se soumettre à ce deuil. Mais ilauroit dû au moins ménager la fermentation du moment, et se montrer aussi peu que possible dans la société. Sa femme , jeune personne d'une ancienne famille , mais dont l'éducation avoit été entièrement négligée durant la révolution et dont la conduite étoit fort inconsidérée , eut l'imprudence de venir à une grande réunion chez le Prince Bellorelsky, habillée en couleurs, tandisque toutes les femmes Russes étoient en deuil, et quelques unes même en profond deuil par une exagération à la mode. EUe fat presque insultée; et ayant montré ressentir l'offense , elle fiit obligée de se retirer , ce qu'elle fit en pleurant. Son mari n'y étoit pas , je ne sais plus pour quelle raison. Mais il- fiit lui-même mal reçu dans plusieurs maisons où il se présenta, quoiqu'on n'osât pas l'insulter directement. H étoit d'un caractère extrêmement doux, et avoit les manières d'un homme de cour et de bonne société, jouissant d'une grande considération personelle. Cependant , à la suite d'un grand
nombre d'explications et de messages, auxquels donna lieu l'événement que je viens de rapporter, onpouvoit s'apercevoir que la bonne harmonie entre la Russie ,et la France diminuoit de jour en jour et alloit enfin cesser entièrement.
L'Angleterre ne négligea pas cette occasion de souffler la discorde , et de donner le branle à ses agents publics et secrets. Il y en avoit alors de toutes les espèces à St. Pétersbourg. Leur nombre, déjà considérable , fut encore augmenté de nouvelles recrues qu'on envoya pour tirer parti du moment. La plupart des grands seigneurs Russes étoient , par intérêt , dans le parti Anglois et par passion contre la France, ce qui étoit d'autant plus singulier que par leurs moeurs, leurs habitudes et même leurs habiQements ils se rapprochent beaucoup plus des François , dont Us parlent aussi généralement la langue mieux qu'aucune autre nation d'Europe: et quand la paix leur permet des voyages, ils vont presque tous en France, tandis qu'il est rare d'en voir en Angleterre.
Mais comme ils sont tous grands propriétaires, et tirent de leurs paysans , serfs ou plutôt esclaves , leurs revenus en nature et en matières brutes qu'ils ne peuvent convertir en argent qu'en les livrant au commerce étranger, s'ils se trouvent en guerre avec les Anglois, ceux-ci non seulement ne peuvent pas venir leur acheter les productions de leurs domaines, mais encore empêchent les autres nations de venir les prendre, ce qui en fait baisser les prix souvent de la moitié et fait essuyer aux grands des pertes considérables, qui les jettent dans un extrême embarras pécuniaire. Aussi n'y a-t-il pas de doute que la crainte d'une guerre
contre l'Angleterre, à laquelle paroissoit décidé Tem^ pereur Paul, n'ait amené la catastrophe dont il a été la victime. L'aversion des grands pour la France étoit due à la révolution, dont ils dévoient naturellement détester les principes, à Taggrandissement de cette puissance qu'ils voyoient d'un oeil jaloux, et à l'élévation subite du premier consul qui venoit d'être déclaré empereur des François.
Quoique toutes les cours de l'Europe, excepté l'Angleterre et la Russie, eussent reconnu spontanément le titre d'empereur que venoit de prendre Napoléon, presque toutes travaillèrent secrètement auprès de l'empereur Alexandre pour l'engager dans une nouvelle coalition contre la France, et pour parvenir à ce but leurs ministres s'agitèrent en tous sens à St. Pétersbourg.
L'ambassadeur d'Autriche, le comte de Stadion, ne fut pas des moins actifs, et sa cour, ne le croyant peut-être pas assez fort lui seul , lui envoya pour auxiliaires le colonel de Stutterheim, et le fameux Pozzo di Borgo. Le premier , officier de mérite , Saxon d'origine mais entré au service d'Autriche, fiit envoyé sous le prétexte d'enseigner le service et les manoeuvres de l'arme des Uhlans au nouveau régiment de cette arme que le grand-duc Constantin venoit d'organiser : ce qui lui permettoit d'être presque toujours avec le grandduc et d'approcher souvent de l'empereur Alexandre. C'étoit un jeune homme fougueux et entreprenant qui vouloit parvenir , quoiqu'il en dût coûter , et qui croyoit que la guerre avec les François, qu'il détestoit cordialement, lui en foumiroit la meilleure occasion.
Pozzo di Borgo , Corse d'origine , avoit beaucoup connu
Napoléon, quand tous deux étoient jeunes encore. Il avoit été député à Tune des premières assemblées nationales de France, et depuis s'étoît engagé dans le parti de Paoli, et lié à ceux qui vendirent leur pays à l'Angleterre: ce qui lui valut les bonnes grâces et la confiance de lord Minto. Ce dernier, lorsqu'il fut obligé d'évacuer la Corse , l'emmeua avec lui à Vienne, d'où il fut député, à l'occasion dont je parle, pour St. Pétersbourg. De tous les millions d'ennemis de Napoléon, c'est sûrement le plus invétéré et le plus implacable. H paroit avoir dévoué toute son existence et toutes ses facultés à lui faire tout le mal possible. Mr. de Stadion le présenta à la cour et dans la société. Mais comme cette démarche n'étoit pas suffisante, on sut , par le moyen du colonel de Stutterheim et d'autres initiés dans la grande intrigue , lui procurer la connaissance de plusieurs aides-de-camp de l'empereur, qui logeoient au château , et près desquels Sa Majesté venoit souvent passer une partie de la matinée. C'est là que Pozzo di Borgo , profitant de sa présence , débitoit , sous la forme d'anecdotes, tout ce que la calomnie et la méchanceté pouvoient inventer de plus atroce contre son ennemi, qu'il prétendoit avoir beaucoup connu, durant son jeune âge , dans leur commune patrie. Comme il fesoit les mêmes récits dans les sociétés , quoiqu'avec circonspection , ils se répandoient naturellement et c'est ainsi qu'ils me revinrent. Ce poison n'a pas manqué d'opérer dans la fermentation de cette époque; et on peut attribuer à un moyen aussi odieux une puissante influence sur la suite des événements qui ont étonné l'Europe. On a vu depuis quel rôle a joué Pozzo di Borgo: et je n'en parlerois pas, si, dans tous les
temps, de grands événements n'eussent été produits par de petites causes, et par des hommes fort médiocres.
La Russie n'avoit pas nommé d'autre ministre à la place de Mr. de Markoff, et n'avoit pas reconnu Napoléon comme empereur. Mr. de Hédouville reçut donc l'ordre de quitter St. Pétersbourg. Cependant Mr. de Rayneval y resta comme chargé d'affaires, de sorte que la rupture n'étoit pas encore positive , et qu'il sem^ blait rester un rayon d'espérance. Mais ceux qui étoient bien informés ne pouvoient plus douter de l'existence d'une nouvelle coalition. On en fit un grand mystère; et le Prince Czartoritzky , lors du départ du général Hédouville, m'ayant invité à une conférence, me dit qu'il avoit ordre de l'empereur Alexandre de me déclarer, que malgré les altercations qui venoient d'avoir Ueu entre la Russie et la France, et les suites qu'elles pourroient avoir. Sa Majesté conservoit et conserveroit toujours les mêmes sentiments d'amitié et de bienveillance pour la république Batave , et qu'il me prioit de communiquer cette assurance le plus promptement possible à mon gouvernement. Je lui répondis que je n'y manquerois pas, et que d'avance j'osois lui donner la certitude que le gouvernement de la république sauroit apprécier dignement cette nouvelle marque de bienveillance que l'empereur vouloit bien lui donner dans cette occasion , mais qu'en même temps je croyois devoir lui faire observer que la république, engagée avec la France dans une alliance intime par des traités solemnels, se trouveroit toujours obligée à suivre la marche politique de cette puissance.
Cette conférence donna lieu à une particularité assez piquante. Comme la république Batave avoit reconnu
Napoléon comme empereur, je ne pouvois, en parlant de Ini, le nommer autrement: sur quoi le prince Czartoritzky me dit: mais de qui parlez- vous donc? Je répondis : (Test de V empereur Napoléon^ empereur des François, Mais nous ne le reconnoissons pa^ comme tel, répliqua le prince. Il se peut ainsi, mon prince; mais mon pays et mon gouvernement V ayant reconnu comme tel, et même étant allié très intimement avec lui comme tel, U est de mon devoir de ne le nommer jamais autrement. Et nous continuâmes la conférence, le prince le nommant le premier consul ou Bonaparte , et moi V empereur Napoléon, Je m'empressai de transmettre au gouvernement d'état la connaissance de cette déclaration, de la réponse que j'y avois faite, enfin de toute ma conduite, qui fiit pleinement approuvée. Nous étions alors au printemps de 1805. Il étoit clair dès lors que la crise approchoit. Ma femme venoit d'accoucher pour la seconde fois et ïiourrissoit son enfant, de sorte que je craignois pour elle la nécessité d'un voyage en hyver, si la rupture éclatoit vers ce temps. Je demandai donc à mon gouvernement et j'en obtins la permission de revenir en Hollande par congé. Quand je l'annonçai au prince Czartoritzky il en parut piqué, se doutant bien que j 'avois deviné ce que lui et ses adhérents vouloient cacher aussi longtemps que possible. Lorsque j'allais prendre congé de l'empereur Alexandre et que je lui dis que j'espérois bientôt revenir, il me répondit: Oh! vous ne reviendrez! pas ici; ce qui me frappa: puis il ajouta : Vous allée occuper une grande pla^e aî€x Indes Orientales. Je suppose que Mr. le comte de Stachelberg , son ministre en Hollande, le lui avoit écrit, comme réellement il en avoit été question plusieurs fois pen-
dant le séjour qu'il y fit; car il restoit toujours dans le gouvernement un parti considérable qui pensoit qu'on devoit m'envoyer aux Indes pour y introduire le nouveau système d^administration.
L'empereur Alexandre toumoit aussi dans ce temps ses vues vers l'Orient, et envoyoit deux ambassadeurs , l'un au Japon, l'autre à la Chine. Le général Van Suchtelen, Hollandais depuis longtemps au service de la Russie et chef du corps du génie, avec lequel je vivois et bonne amitié, vint un jour chez moi avec Mr. le chambellan de Rézanoff, nommé à la première ambassade, pour me le présenter, et me prier, de la part de l'empereur, de lui donner quelques renseignements sur le Japon, ainsi que des passeports et des lettres d'introduction pour les gouverneurs et chefs des comptoirs Hollandais dans cette contrée ou dans d'autres établissements où il pourroit relâcher pendant son voyage. Je ne balançai pas un moment à satisfaire les désirs de Sa Majesté, malgré le système d'exclusion et de mystère observé toujours au sujet de nos possessions, et relativement au Japon surtout, par le gouvernement et par la direction de la Compagnie des Indes. Je donnai à l'ambassadeur tous les renseignements que j'avois pu autrefois obtenir du pays où il étoit envoyé et où je n'avois jamais été moi-même. Je lui donnai en même temps les passeports qu'il souhaitoit, et les lettres les plus pressantes pour les gouverneurs et chefs de nos établissements, sans lui cacher néanmoins mon opinion, basée sur les connaissances que j'avois été à portée d'acquérir, qu'il ne réussiroit pas dans le but de son ambassade , et qu'il ne parviendroit même pas à obtenir de l'empereur du Japon une au-
dience ou seulement la permission d'aller de Nangasaki, seul port où il seroit admis , à la capitale de l'empire , Jédo. L'événement a pleinement justifié ce que j'avois dit alors, comme on peut le voir par les ouvrages du capitaine Konsenstiem , commandant de l'expédition , et de Mr. de Langsdorff, qui en a donné aussi une relation fort estimée. Les Japonois , non plus que les Chinois, ne se soucient d'aucune liaison de politique avec les nations Européennes; et pour celles même de commerce, ils ne s'y livrent qu'aussi peu que l'exige leur intérêt, et sauf les restrictions commandées par leur politique jalouse et méfiante. Mr. de RézanofF m'adressa par Batavia un gros paquet de dépêches pour l'empereur son maître. Je les reçus à La Haye en 1806, pendant la guerre, et j'eus soin de les faire parvenir à Sa Majesté impériale par l'intermédiaire de Mr. Bagge , consul-général de la république , qui demeuroit toujours à St. Pétersbourg.
J'étois convaincu, à peu près pour les raisons que j'ai déjà rapportées, que l'ambassade à la Chine, à laquelle étoit nommé Mr. le comte de GrolofFkin, réussiroit aussi peu que celle du Japon; et cette opinion se fortifia encore dans mon esprit à une occasion assez singulière. Je voyois souvent dans une maison de ma connaissance le père Grrueber, général ou supérieur des Jésuites en Russie, où ces bons pères jouissoient alors de beaucoup de crédit, et d'après des conversations que j'eus avec lui au sujet de la Chine et des missions dans ce pays , je découvris clairement , quoique le père Grrueber fut très fin et très délié, que les Jésuites avoient puissamment contribué à faire manquer l'ambassade de Lord Macartney à Pékin, s'en vantoient
et se proposoient bien de faire manquer aussi celle du comte de Groloffkin, ainsi que toutes celles que les gouvernements de l'Europe s'aviseroient d'y envoyer encore. Cependant, à cette époque les Jésuites étoient protégés et favorisés en Russie. J'osai, dans une discussion que j'eus un jour à leur sujet avec le comte de Maistre , ministre de Sardaigne , homme de beaucoup d'esprit et de bien loin mon supérieur en dialectique et en savoir , soutenir , non seulement que ces bons pères étoient extrêmement dangereux pour tous les pays où on les admettoit, mais que même on se verroit obligé avant peu d'années de les chasser de St. Pétersbourg: ce qui eut lieu effectivement.
Je suis resté deux ans à St. Pétersbourg, et je ne saurois que me louer des bons traitements que nous y avons reçus. C'étoit ma première mission, et quoique mon caractère ni la manière d'être à laquelle je m'étois habitué , ne fussent guères d'accord avec la diplomatie , j'ai eu le bonheur de contenter mon gouvernement, et, autant que j'ai pu m'en appercevoir, celui auprès duquel j'avois eu l'honneur d'être accrédité, ce qui dans la situation politique, au milieu des événements de cette époque, pouvoit être jugé difficile. Ma franchise, que je n'ai jamais pu faire plier à cette dissimulation qu'on tient généralement pour l'une des premières qualités d'un diplomate , me fesoit convenir de mes opinions politiques qui n'étoient pas au ton de celles alors en vogue à St. Pétersbourg. Convaincu dès mon enfance que pour ma patrie, froissée entre l'Angleterre et la France , l'alliance avec cette dernière est la plus avantageuse, et la voyant intimement unie à la France
à cette époque , je penchois du côté où je voyois pencher
la balance de ses intérêts. J'avoîs une haute idée du génie et du caractère de l'empereur Napoléon, sans cependant approuver bassement toutes ses mesures à l'égard de mon pays ; et comme je ne cachoîs pas cette opinion , j'eus souvent des discussions à soutenir là-dessus. Mais toujours modéré, discret et plein d'indulgence pour les sentiments des autres , la liberté avec laquelle je parlois ne m'a jamais attiré de désagréments.
J'ai vu souvent les ministres de quelques puissances secondaires, alliées ou dépendantes de la France , affecter de se plier aux intérêts et aux principes des cours auprès desquelles ils résidoient, abondant même dans le sens des opinions à la mode contre la France et particulièrement contre Napoléon. Cette politique m'a toujours semblé maladroite , en supposant même le cas , ce dont je doute , que leurs gouvernements eussent euxmêmes secrètement nourri les mêmes idées. J'ai toujours pensé , et cette maxime a été la règle de ma conduite , qu'un ministre doit en toute occasion agir et parler dans l'esprit politique adopté et suivi, fut-ce même forcément, par le gouvernement qu'il représente, ou, si ses sentiments y répugnent, ne pas accepter de place tant que dure un tel ordre de choses.
Je quittai enfin la Russie après un séjour de deux ans qui m'y ftit d'autant plus agréable, que ma femme, dont le bonheur fesoit le mien, s'y plaisoit beaucoup. Mais ma fortune en souffiit considérablement ; car malgré notre économie et la bonne intention de ne pas dépenser plus que nos revenus, nous fumes entraînés au-delà par le luxe de ce pays, le prix extrêmement haut de tous les objets et le désavantage du change, qui ne me laissa que dix-huit mille roubles pour mes trente
mille florins d* appointements : somme qui ne peut pas suffire pour vivre à St. Pétersbourg avec tant soit peu de décence, en qualité de ministre. Cette brèche, faite à ma fortune , fut encore agrandie par la baisse subite des fonds Français dont j'ai déjà rapporté les funestes conséquences à mon égard, et par la perte de mon procès contre Mr. TJmbgrove , en première instance , qui venoit d'être terminé, et qui donnoit des inquiétudes cruelles à ma mère pour son cautionnement; de sorte que je ne partis pas, pour retourner dans ma patrie, sous des auspices bien favorables.
Je ne me risquai pas cette fois sur la Baltique, et je fis le voyage par terre en passant par Koenigsberg et Berlin. Dans cette dernière ville , où nous nous reposâmes quelques jours, je revis beaucoup d'anciennes connaissances du temps de ma jeunesse , que j'y avois faites pendant les trois ans que j'y passai, de 1779 à 1782. J'en fos reçu avec beaucoup de cordialité , et je puis dire que j'éprouvai alors une satisfaction bien vive et bien sincère. Un de mes anciens camarades , jadis officier dans le même régiment que moi et avec lequel j'avois vécu dans une grande intimité, Mr. d' Auwerswald , étoit ministre d'état et président de l'administration de la Prusse Orientale. D'autres étoient généraux et officiers supérieurs, et dans toutes les classes je trouvai des personnes qui m' étoient attachées encore , toutes charmées de me revoir après plus de vingt ans, et me fesant, à moi et à ma femme , l'accueil le plus amical. Je revis avec un grand plaisir le bibliothécaire du roi, Mr. Biester, cet homme estimable qui avoit pris une si grande part à l'éducation, d'abord de mon frère Charles, ensuite de deux autres de mes plus jeunes frères.
Je me fis une véritable fête d'aller voir le corps des cadets, où j'avois été élevé. On avoit bâti un nouvel édifice, commencé lorsque j'y étois encore, et dont la magnificence et la grandeur répondoient à Tutilité de ce noble établissement, où Ton avoit d'ailleurs introduit beaucoup de changements et d'améliorations. Quelques officiers, qui déjà y étoient de mon temps et qui s'y trouvoient encore, se firent un plaisir de me tout montrer. Un professeur d'histoire dont l'exellente manière d'enseigner m' avoit été infiniment utile, Mr. Beckmann, alors en cheveux blancs, me reçut dans sa classe avec une sensibilité touchante , et me présenta aux jeunes gens qui l'écoutoient , comme un homme qui avoit bien profité de sa jeunesse , et qui , en récompense, avoit été appelle à l'honneur de servir sa patrie dans les emplois les plus distingués: ce qui me causa une émotion vive et agréable. Le prince Ferdinand de Prusse, frère du grand Frédéric, vivoit encore, et me fit l'honneur de m'inviter à souper. Je retournai chez plusieurs personnes avec lesquelles je m'étois autrefois lié dans les différentes sociétés que j'avois vues, et particulièrement dans celle du comte de Heiden, ministre de Hollande à Berlin dans le temps que j'étois au corps des cadets.
Enfin j'arrivai en Hollande avec ma femme et mes deux fils nés en Russie, qui jouissoient d'une bonne santé. Mon fils aîné, qui étoit resté durant tout ce temps à Soneze dans la maison de Mess^®. Ferlus , dont j'étois fort content et où je comptois le laisser encore quelques années , avoit alors seize à dix-sept ans , et me demanda instamment à revenir auprès de moi. Il avoit gagné sa grand-mère , qui pria pour lui , et je fus comme forcé
de céder à ses désirs. On avoît malheureusement réussi à lui inspirer quelques sentiments de défiance contre sa belle-mère, qui cependant n'a jamais mérité de pareils soupçons. Je trouvai que son physique avoit singulièrement gagné: il avoit acquis des manières agréables et pleines d'aisance; mais son éducation n'étoit pas aussi complète que je l'eusse désiré , et il avoit pris en France un goût décidé pour l'état militaire , qui n'étoit pas pourtant celui que je préférois pour lui et auquel je le destinois. Comme il étoit l'aîné de mes fils j'avois l'intention de l'élever pour la carrière du civil, et de lui faire suivre les études nécessaires à l'université de Leyde. Je l'envoyai dans cette ville avec Mr. Spoenlin , le même qui l'avoit mené à Soneze , pour qu'il se préparât à entrer à l'université. Mais ce fat en vain: son penchant étoit trop fort. Je sus encore me prêter à ce qu'il vouloit, mais j'exigeai au moins que s'il embrassoit l'état militaire, il entrât au service de mer de la République. Il devint aspirant à bord d'un vaisseau de ligne , mouillé avec la flotte à la rade du Texel.