CHAPITRE XIII
État dans lequel se trouve la République Batave. Ses rapports avec la France. Les frères Verhuell. Le général Daendels. M. de Sémonville, ministre de France en Hollande. M. Schimmelpenninck. M. Brantzen. Ouvertures pour offrir la couronne de Hollande au prince Louis Bonaparte. M. Van Hogendorp s'abstient. Il compte rentrer aux Indes. Le roi Louis prend les rênes du gouvernement. Relations de M. et de Mme. Van Hogendorp avec la cour. Nomination de Tauteur comme membre du conseil d'état. M. G. Six. Conversations avec le roi. Émeute avortée dans la flotte. Rôle qu'y joua^ entr 'autres, le fils de l'auteur, et suites favorables de cette affaire pour celui-ci. Campagne du roi. Occupation de la Frise Orientale. Opposition sourde et ouverte de Louis contre la politique de l'empereur. Il organise sa cour et son gouvernement. M. Van Hogendorp ministre de la guerre (1806). Détails sur sa gestion. L'empereur demande un corps d'armée auxiliaire. Mesures prû;es.
Notre république venoit d'éprouver dans la forme de son gouvernement un nouveau changement, qu'on ne peut pas précisément nommer une révolution: car tout se fit sans aucune commotion et le plus tranquillement du monde. En recommençant la guerre en 1803 , Napoléon, encore premier consul, eut l'idée d'eflfectuer une descente en Angleterre, ou dumoins d'en inspirer la crainte aux Anglois. Il vint à Bruxelles où des membres du gouvernement d'état de la république , Messieurs
Van Haersolte et Becker , avec le ministre des relations extérieures, Mr. Van der Groes, étant allés le complimenter, il leur communiqua ses projets, et demanda que la république les secondât en fesant bâtir en Zéelande des bâtiments plats pour se joindre à la flotille Française à Boulogne et à Calais. Il demanda aussi que pour accélérer ces opérations, on désignât un officier général de la marine, actif et entendu, qui put surveiller la bâtisse et Tarmement de ces bâtiments, en communiquant avec lui directement pour cet objet. Il insista même pour qu'on le lui nommât sans aucun délai. Les membres du gouvernement se trouvèrent fort embarrassés du choix.
Avant la révolution il y avoit eu dans la marine de l'état deux frères Verhuell, tous les deux élèves du célèbre amiral de Kinsbergen, et reconnus pour officiers de mérite. L'aîné avoit été nommé avec moi membre de la commission pour les aflEaires des Indes. Ce fat à lui qu'on pensa et on le nomma au premier consul. Mais quand les membres du gouvernement furent revenus à La Haye, et que Mr. Verhuell l'aîné eut été instruit de la tâche à laquelle il étoit destiné, il s'y refasa opiniâtorement ; et comme on lui représentoit qu'après l'avoir nommé au premier consul on ne pouvoit se dédire, il proposa son frère cadet, qui portoit le même nom et dont la substitution ne pourroit pas être sue par le consuL Son frère étoit encore assez jeune et n'étoit que lieutenant de vaisseau lorsqu'à la révolution il quitta le service avec son aîné. Cependant on le nomma avec le grade de contre-amiral. Il plut au premier consul, qui le fit son aide de camp . et il s'acquitta de sa tâche avec beaucoup de zèle et de distinction, non
seulement en accélérant la construction et Téquipement de la flotille, mais encore en la conduisant avec bravoure et intelligence de Flessingue à Boulogne, à travers les vaisseaux de guerre Anglois qui vouloient s'y opposer.
Le gouvernement d'état ou des douze, quoique créé pour un bon motif: la réunion des partis, étoit composé d'éléments trop hétérogènes pour pouvoir remplir son objet; il n'avoit pas la force nécessaire pour contenir les partis dans l'intérieur; et à cette époque il eut été déjà culbuté par une révolution , que le général Daendels auroit conduite, selon sa coutume, si le gouvernement François ne l'avoit soutenu. Mais le premier consul lui-même n' étoit pas satisfait de ce gouvernement qui ne suivoit pas assez franchement ni avec assez d'énergie sa politique et particulièrement ses projets contre l'Angleterre. Je le sais, sans commerce la Hollande ne peut exister; et il étoit cruel de le voir entièrement anéanti par cette guerre qui épuisoit les ressources de l'état. Mais dans la situation des choses, pouvoit-il en être autrement? Et quand tous les partis, qui se reprochoient si amèrement tous ces malheurs les uns aux autres, eussent été d'accord, auroient-ils pu se soustraire à la prépondérance des François? L'alliance et les secours de l'Angleterre pouvoient-ils nous sauver? Avoient-ils pu nous sauver en 1795? Etoit-il juste de donner le nom de notre amie à cette puissance qui profitoit de nos malheurs pour nous dépouiller de nos colonies et détruire de fond en comble notre commerce ? Et si telles étoient les circonstances où nous nous trouvions, sans aucune chance de pouvoir y produire un changement favorable, au moins pour le moment,
ne valoit-îl pas mieux se résigner aux sacrifices et aller droit avec la politique Française , que d'empirer le mal par des réticences , par de petites ruses , par de vaines oppositions qui ne décéloient qu'une mauvaise volonté sans force? C'est sous ce jour que j'ai vu la question de bonne foi, et dans les intérêts de mon pays. Je puis m' être trompé, mais jusqu'à présent je n'ai pas sujet de le croire; car vouloir raisonner et conclure d'après les événements n'est pas d'une saine logique.
Le plus grand mal que la Hollande ait éprouvé de la suprématie et de l'influence des Français , nous a sans doute été fait par les généraux et par les ministres de France admis dans notre intérieur. Ces généraux pou voient se contenter avec de l'argent, mais les ministres s'immisçoient dans les dissentions intestines et fomentoient les révolutions, comme a fait Lacroix, et d'autres. Le plus dangereux de tous, le plus immoral surtoTjt et le plus intriguant, a été Mr. de Sémon ville, quoiqu'enyoyé par le premier consul et pouvant, par conséquent , le moins agir de sa propre volonté. Par ses menées, ses insinuations et ses rapports malveillants, et sur les personnes et sur les choses, il a fait plus de tort à la Hollande que tous ses prédécesseurs ensemble. C'est lui qui a le plus indisposé le premier consul et contre la nation et contre le gouvernement, et qui par-là nous a valu ces changements si souvent répétés, toujours nuisibles et humiliants pour un peuple , et qui ont fini par la perte entière de notre indépendance nationale.
On pensa, de côté et d'autre, trouver un remède à tous les inconvénients dans un gouvernement plus con-
centré pour la partie executive, à la tête duquel fut mis Mr. Schimmelpenninck , sous le titre de grând-pensionnaire. C'étoit un avocat distingué d'Amsterdam, qui avoit marqué , dès le commencement de la révolution , dans le parti modéré , avoit été ambassadeur en France et s^étoit trouvé au congrès d'Amiens , où il doit avoir beaucoup contribué, par sa sagesse et son esprit conciliateur, à l'oeuvre de la paix. Il préféra ensuite la mission en Angleterre, où il resta jusqu'à la rupture et où il eut le chagrin de voir amener dans la Tamise les vaisseaux Hollandois, pris par les Anglois, selon leur coutume, avant la déclaration de guerre. A son arrivée en Hollande Napoléon désira qu'il revint ambassadeur à Paris: et ce fut delà qu'il retourna dans son pays, en 1806, pour le gouverner comme grandpensionnaire , assisté d'une assemblée législative décorée de l'ancien titre d'états-généraux, dont il étoit le président avec une autorité très étendue.
Mais ce n'est pas avec d'anciens noms qu'on fait revivre les anciens temps. L'ombre même en étoit eflFacée et les voeux les plus ardents ne pouvoient plus alors en rappeller l'image.
Néanmoins on étoit passablement satisfait, et les partis s'étoient sensiblement rapprochés. La douceur du caractère de Mr. Schimmelpenninck, son intégrité, et j'ajoute son patriotisme, engagèrent beaucoup de sectateurs de l'ancien parti à prendre part au gouvernement, de sorte que la machine auroit pu aller, et même bien aller , si une circonstance malheureuse n'étoit venue l'entraver. Mr. Schimmelpenninck, presqu'au moment même qu'il prit en main les rênes du gouvernement, ftit frappé d'une maladie aux yeux qui devint bientôt une
cécité absolue. Il crut cependant pouvoir continuer sa magistrature. Mais en eut-il été capable même dans des temps paisibles? Et à cette époque les événements généraux de l'Europe commençoient à marcher avec une telle rapidité vers l'agrandissement de l'empereur Napoléon , que les nations secondaires étoient entraînées irrésistiblement dans la course de ce météore politique.
La courte guerre contre les Autrichiens et les Russes, terminée par la bataille d'Austerlitz en 1805, suivie, en 1806, par l'anéantissement de l'armée Prussienne à Jéna, avoit mis entre les mains de Napoléon une telle prépondérance de crédit et de force, qu'il en profita pour mettre son frère Louis sur le trône de Hollande dans le cours de cette dernière année , et en 1807, à la paix de Tilsit , pour créer le royaume de Westphalie en faveur de son frère Jérôme.
Lorsque Mr. Schimmelpenninck devint grand-pensionnaire, en 1805, il nomma ambassadeur à Paris un des membres du gouvernement , Mr. Brantzen , qui , avant la révolution, avoit occupé la même place en France et avoit signé la paix de 1782. Ce fut ce dernier qui fut chargé des premières ouvertures qu'on hasarda pour faire décerner la couronne de Hollande au prince Louis. Cette nouveauté produisit un étonnement général : tout le monde resta interdit et confondu et Mr. Schimmelpenninck s'y opposa tant qu'il put le faire, et tâcha de conjurer l'orage. Voyant que tous ses efforts seroient unitiles , il céda , mais avec dignité. Il convoqua les membres les plus notables du gouvernement, et, après leur avoir exposé la situation des affaires et ce qu'on venoit de proposer, il soumit la question aux suffi:ages de l'assemblée qui se prononça pour l'accep*
tation. Alors il résigna sa place et on nomma une commission composée de Tamiral Verhuell , de Mr. Gogel, ministre des finances, de Mr. G. Six, conseiller d'état , et de Mr. J. Van Styrum , membre des états-généraux , pour aller à Paris prier l'empereur Napoléon d'accorder le prince Louis , son frère , aux voeux de la nation Hollandaise qui le demandoit pour roi , avec une constitution établie sur des bases nouvelles. D'après une des clauses de la convention Mr. Schimmelpenninck étoit nommé président à vie du corps législatif, auquel devoit rester le titre d'états-généraux. Mais il s'y refusa noblement et aima mieux se retirer à sa maison de campagne en Over-Yssel.
Je ne pris aucune part à ces événements. Je ne me trouvois en Hollande que par congé, et ma mission, en Russie, étoit toujours censée existante: car nous n'étions pas en guerre directe avec cette puissance et ce n'étoit aussi que par congé que Mr. le comte de Stackelberg avoit quitté La Haye.
Je me sentois une répugnance naturelle contre cette mesure, qui donnoit notre couronne à un étranger. Ce n'est pas que je crusse qu'il eut été possible de s'y opposer, tant par la force des circonstances au dehors que par le défaut d'énergie et d'union dans l'intérieur. Mais ne pouvant l'empêcher je ne voulois pas m'en rendre complice. A mon départ de Russie je nourrissois encore l'espoir qu'on finiroit par m' envoyer dans l'Inde y introduire les changements projettes , d'autant plus que le gouvernement d'état n'avoit pu s'accorder sur la nomination d'un gouverneur-général , et que Mr. Wiese, qui l'était provisoirement , étant un homme très foible , avoit besoin d'un successeur d'un caractère énergique.
Mais en arrivant j'appris que Mr. Schimmelpenninck venoit de nommer pour gouverneur-général un de ses parents , Mr. Grrasveld , qui avoit été ministre de la république à Lisbonne ; qu'à celui-ci étoit adjoint , en qualité de commissaire-général, Mr. Elout, avocat, et qu'ils étoient chargés de mettre en vigueur la nouvelle forme d'administration, qui, proposée par la commission dont j'avois été membre pour nos établissements des Indes, avoit été adoptée d'abord par le gouvernement d'état, ensuite par le grand-pensionnaire , avec quelques améliorations ajoutées, dans un esprit libéral, au système que m' avoit dicté l'amour du bien public.
J'eus plusieurs conférences avec Mr. Schimmelpenninck sur ce sujet , qu'il me parut fort bien entendre. Je crus même découvrir en lui sa ferme intention de soutenir le système libéral et je pus encore, d'après ses discours, espérer de me voir employé comme je le souhaitois, soit dans la direction en Hollande, soit dans les Indes même. En attendant, pour terminer quelques prétentions que j'avois sur l'ancienne Compagnie, il m'accorda, à titre de liquidation, une somme de vingt mille florins , qui me vinrent fort à propos pour réparer le désordre dans lequel ma mission en Russie avoit jette ma fortune.
Notre nouveau roi, Louis Napoléon , arriva enfin en Hollande au mois de Juin 1806. N'appartenant à aucun corps constitué, je ne lui fus présenté qu'à l'audience générale, et je ne voulus faire aucune démarche pour me mettre en avant , quoique dans la gêne de ma position, j'eusse eu besoin d'être employé. Ayant su qu'il se trouvoit alors en Hollande plusieurs ministres delà république auprès des cours étrangères, il se les fit
présenter par Mr. Van der Goes, déjà confirmé par lui dans la place de ministre des relations extérieures. Il me prit pour un autre et cette présentation n'eut aucune suite. Il nomma ses ministres , son conseil d'état , les officiers de sa maison, et je n'y fus pas compris. Je sus même bientôt qu'à Paris même on l'a voit déjà indisposé contre moi, en me représentant comme un républicain et comme un patriote, de sorte que je me préparois à faire ma retraite du mieux que je pourrois. Mais ma femme avoit plu infiniment à la reine, à laquelle elle avoit été présentée, et on lui fit proposer de devenir une des dames du palais. Elle en avoit peu d'envie, craignant que cette place ne la gênât dans les soins assidus qu'elle donnoit elle-même à ses enfants. On la rassura de ce côté , et je lui conseillai moi-même d'accepter, pour ne pas avoir l'air d'afficher un mécontentement d'autant plus hors de saison, que je sentois un extrême besoin d'avoir quelqu' emploi. Nous fûmes invités à dîner à la cour, et peu de jours après ma femme fut nommée dame du palais de la reine, avec quatre mille florins d'appointements. Elle étoit comblée de caresses par la reine et passoit presque toutes les soirées à la cour, dont la résidence étoit alors à la Maison du bois. Un soir le roi, s'y trouvant, vint s'asseoir à côté de ma femme, et lui demanda: Mais que fait donc votre mari ? Je ne le vois jamais. Elle lui répondit qu'étant en congé de mission , je n'avois aucune occupation pour le moment Eh bien! répliqua-t-il , je veux lui en donner. Dites lui qu'il vienne me parler demain au soir. Je me rendis à la cour et le roi me fit dire de passer dans l'appartement de la reine, qui ftit fort étonnée de me voir entrer, ne sachant ce dont il étoit
question. Le roi parut peu de temps après. H me fit beaucoup de questions sur les places que j'avois remplies antérieurement , sur ce que j'avois été , sur mon séjour aux Indes etc. ; et je m'apperçus facilement, dans le cours de cet entretien, qu'on lui avoit inspiré contre moi beaucoup de préventions fâcheuses , et qu'on avoit puissamment travaillé à m'écarter de tout emploi. Mes réponses parurent Tétonner et en même temps le satisfaire, et à la fin de la conversation il me dit: Mais paurqîwi ne nCavez-vous jamais rien demandé? Qtie souhaiteriez-vims être? Je lui répondis: Que jusques là , ayant toujours été censé ministre en congé , f avais cru ne pas devoir demander d'autre place, mais que f avais attendu les ordres de Sa Majesté. Eh bien! dit-il, je veux tirer parti des lumières que je vous cannais, et vaus nommerai de mon conseil d'état Je me retirai, en le remerciant, et peu après je reçus le décret qui me nommoit conseiller d'état en service ordinaire et président de la section de la guerre. Le lendemain je prêtai serment et pris séance au conseil d'état, où j'eus d'abord une discussion assez vive avec Mr. Gr. Six, président delà section de la marine au sujet d'un rapport qu'il fit sur l'état et sur la formation de la garde nationale. Il me parut d'un côté ne pas rendre hommage à la vérité , en parlant de la conduite qu' avoit tenue la garde nationale lors de la descente des Anglois dans le nord de la Hollande, en 1799, et qui étoit due à son organisation du moment, détruite bientôt après par le gouvernement d'état; et de l'autre, ne pas proposer les meilleurs éléments d'une organisation nouvelle. On ne décida rien, maisje fus nommé de la commission chargée de présenter un rapport sur la formation de la garde nationale du royaume, basée
sur le nouvel ordre de choses qu'avoit établi Pérection de la Hollande en monarchie. Après la levée du conseil le roi me prit à Técart, et me dit qu'il étoU fort content de la part que favois prise à la discussion , et que je devois toujours continuer à dire librement mon avis; et il ajouta : je vous ai fait président de la section de la guerre pour vous distinguer. Je sais que vous auriez mieux aimé être de ceUe des colonies; mais le président étoit déjà nommé et je voulois que vous fussiez président. Je répondis qu'étant étranger à l'administration de la guerre, je craignois de ne pouvoir le contenter. Oh! dit-il, cela n'est rien. Vous avez servi en Prusse; et d'ailleurs avec les connaissances générales que vous avez vou^ vous en tirerez fort bien.
Quand on avoit voulu faire prêter le serment de fidélité au roi, sur la flotte au Texel, il s'étoit élevé une émeute parmi les équipages, moins par esprit de parti que par la persuasion où ils étoient, qu'ils dévoient être licenciés ou dumoins payés de leur solde. L'amiral de Winter, qui en étoit le commandant, et les officiers des vaisseaux avoient réprimé les mutins avec beaucoup d'énergie, et mon fils, tout jeune qu'il étoit, s' étoit particulièrement distingué à bord de son vaisseau. Quand le roi voulut voir les officiers qui s'étoient fait le plus remarquer dans cette occasion, il fat du nombre de ceux qui allèrent à La Haye pour lui être présentés. Le roi, lui ayant demandé son nom, fut fort surpris d'apprendre qu'il étoit mon fils, et lui permit de dire ce qu'il souhaitoit. Alors mon fils lui exprima son désir de servir dans la cavalerie. Il fat en eflfët nommé provisoirement officier d'ordonnance auprès de l'étatmajor-général du corps d'armée qu'on formoit, et que
le roi alla commander en personne dans la Westphalie pour soutenir les opérations de l'empereur contre la Prusse. Il entra ensuite comme officier dans un régiment de cuirassiers et se trouva à la bataille de Friedland, où il se distingua tellement qu'il y obtint les deux croix : de la légion d'honneur et de l'ordre de Hollande.
La campagne du roi, qui avoit poussé son corps d'armée jusques à Cassel , apparemment sans en être convenu avec Napoléon puisqu'il y trouva déjà les troupes Françaises , n'eut d'autre conséquence pour lui que la réunion de la province d'Ostfrise à ses autres états. Il avoit espéré avoir tout le pays jusqu'au Weser et à la Lippe, et en avoit déjà organisé toute l'administration à Munster, que ses troupes occupoient. Mais le général Loison vint en prendre le commandement de la part de l'empereur: ce qui prouva bien que dès-lors il agissoit sans se concerter préalablement avec son frère, et tenoit cette conduite , qui depuis , lui a valu tant de désagréments.
On a généralement pensé que l'empereur Napoléon avoit exercé un puissant droit de contrôle sur les actes d'administration de son frère, et particulièrement sur le choix des personnes qu'il employoit. Cette opinion est fausse. Il vouloit , à la vérité , que ses frères , qu'il avoit faits rois, suivissent sa politique de tous leurs moyens ; mais il ne s'ingéroit nullement dans leur administration intérieure, ce qui peut-être même étoit une inconséquence: car ses frères n'avoient pas la même vigueur d'esprit que lui pour comprimer tous les partis , et se servir indistinctement des hommes les plus forts, sans se laisser influencer par eux et entraîner à des mesures impolitiques en cédant à des opinions, à des
passions , à des intérêts particuliers. Napoléon d'ailleurs ne connoissoit pas les individus en Hollande. S'il eut voulu dominer son frère , ce n'eut été que par ses ministres .auprès de lui. Mais le général Dupont Chaumont , loin d'avoir la moindre influence , n'avoit pas même accès jusqu'au roi. C'étoit bien , de tous les ministres que la France eut envoyés en Hollande depuis la révolution, le plus doux, le plus désintéressé, le plus accommodant. Néanmoins la crainte jalouse, qu'avoit Louis de toute intervention de la part de son frère, n'en étoit pas encore contente; et conmie il vouloit, à tout prix, se débarrasser du général Dupont, Napoléon lui envoya le comte de la Rochefoucault , en qualité d'ambassadeur, titre qui , donnant à la mission plus de poids et d'autorité, lui causa une gêne qu'il sembloit ne pouvoir supporter , et qui finit par accélérer la rupture ouverte entre les deux frères, comme on le verra dans la suite. La première nomination que le roi fit de ses ministres à son arrivée montra bien évidemment que Napoléon ni le général Dupont n'y avoient aucune part. Ce ftit pour la marine l'amiral Verhuell; pour les finances Mr. Gogel; pour les relations extérieures Mr. Van der Goes ; ministre secrétaire d'état M. RoëU ; pour l'intérieur Mr. Mollerus; pour lés colonies Mr. Van der Heim; pour la guerre le général Bonhomme; pour la justice et la poKce Mr. Van Hooff. Pour son conseil d'état le roi nomma tous ceux qui avoient composé celui de Mr. Schimmelpenninck ; et il ne pouvoit guères faire un meilleur choix. Il y ajouta ensuite quelques membres : Mr. Verhuell l'aîné , le général Janssens , qui avoit été gouverneur du Cap de Bonne Espérance, et moi-même.
Les grands-officiers de sa maison furent tons des François qu'il amena avec Ini, excepté Mr. Brantzen, encore ambassadeur à Paris , qu'il nomma grand-maître des cérémonies. Mais il appella beaucoup de Hollandais aux places de chambellans, d'écuyers, de préfets du palais, tous gens de la première distinction par eux-mêmes et par leurs familles. Les Orangistes, à peu d'exceptions près , qui tenoient , je crois , plus aux pensions de l'Angleterre qu'à tout autre motif, s'étoient tous rapprochés et demandoient à être employés d'une manière ou d'autre: ils le furent aussi presque tous. Le roi ne pouvoit en effet mieux réussir à éteindre l'esprit de parti et les animosités qui avoient si longtemps et si cruellement déchiré notre nation , qu'en répartissant ses faveurs avec impartialité, et en ne montrant de préférence à personne. Quelques Orangistes, pour effectuer leur réconciliation avec le gouvernement de leur pays, s'y prirent d'une manière curieuse et digne, je crois, d'être rapportée. A la première audience du roi, dans la grande salle de la Maison du bois , dite Oranjezaal , quarante ou cinquante Orangistes environ, la plupart gentilshommes des provinces de Grueidres et d'Over-Yssel, se présentèrent en groupe, ayant à leur tête le comte de Bylandt Hait, et le baron Louis de Heeckeren de Cloese. Le premier , portant la parole au nom de tous, adressa au roi un discours dont la substance portoit: qu'eux, partisans de l'ancien système sous le stadhoudérat, n' avoient pas voulu se rallier avec le parti patriote ou révolutionnaire , ni prendre part au gouvernement depuis la révolution, parce que, fidèles à leurs principes, ils vouloient à la tête de l'état un chef éndnent , tel qu'ils en avoient eu jadis , et qu'ils avoient
jusque-là espéré d'en avoir encore dans la maison d'Orange à laquelle ils avoient été invariablement attachés ; mais que voyant qu'il étoit impossible de conserver davantage l'espérance du retour de cette auguste famille, voyant que le grand principe de leur système politique étoit réalisé par l'établissement d'un gouvernement monarchique, ils venoient se ranger autour du trône de Sa Majesté , et lui présenter l'hommage de leur fidélité et de leur attachement etc. Le roi répondit avec beaucoup d'affabilité et parut extrêmement flatté de cette démarche. Le nouveau règne dans ce moment s'annonçoit sous les plus favorables auspices; le prince pouvoit choisir dans toute la nation , au milieu de tous les partis qui sembloient réunis en sa faveur: et l'état paroissoit avoir repris de la stabilité.
Pendant la courte campagne de Westphalie, le roi m'avoit renvoyé plusieurs affaires embrouillées de l'administration de la guerre , et avoit marqué une extrême satisfaction de mes rapports. A son retour, voyant que le général Bonhomme n' étoit nullement propre au ministère qu'il remplissoit et désiroit même en être délivré , il le nomma gouverneur de la province d'Ostfrise , à la place du général Daendels, qu'il rappella, et le même jour, après la séance du conseil d'état, il me dit , à ma grande surprise , qu'il me chargeoit du portefeuille de la guerre. Je ne pensois pas encore qu'il me voulut faire ministre, et je supposois qu'il me donnoit seulement par intérim le portefeuille réservé à quelqu'un d'absent. Je commençai ma nouvelle tâche dès le soir même et d'après ma coutume de remplir avec zèle et exactitude les devoirs imposés par la charge que j'occupe, je me mis avec ferveur au travail pour
rétablir l'ordre dans une administration depuis longtemps négligée. Nous étions alors en Novembre 1806. Le roi , dès son avènement, guidé par un esprit d'économie louable et bien entendu pour gagner l'affection de son peuple , avoit voulu diminuer les dépenses du royaume et les soumettre au niveau de ses revenus. L'armée devoit donc être réduite à la moindre force possible: tout au plus seize à vingt mille hommes. Elle en comptoit à peu près dix-sept mille quand le portefeuille me fat confié. Mais l'empereur Napoléon s'étant décidé, après la bataille de Jéna et son entrée dans Berlin , à pénétrer en Pologne pendant ce même hyver, demanda au roi de Hollande un corps d'armée auxiliaire, pour occuper le nord de l'Allemagne durant sa campagne en Prusse et en Pologne. Un jour, de très grand matin, le roi, ayant reçu dans la nuit un courrier de l'empereur, me fit appeller. Il sembloit dans une grande agitation; la reine entra chez lui pendant que j'y étois, ce qui me parut fort extraordinaire, et ils se parlèrent avec beaucoup de vivacité des dépêches qu'on avoit reçues. Le roi me communiqua ce que son frère venoit d'exiger de lui, ajoutant qu'il ne s'y pouvoit refaser, mais que son armée n'étoit pas en tout aussi forte que le seul corps demandé par l'empereur; qu'il ne vouloit pas donner sa garde pour le service actif hors du pays, qu'il faudroit donc augmenter de beaucoup l'armée et la porter, le plus promptement possible , au complet de quarante mille hommes. Quel étoit mon avis sur les moyens d'effectuer cette augmentation ? Je lui dis que de tout temps l'armée Hollandaise avoit été, sans conscription, formée et complettée par des enrôlements volontaires, d'abord dans le pays, ensuite
chez l'étranger et principalement en Allemagne; que pour Tenrôlement dans le pays , qui pouvoit à peine suffire au remplacement ordinaire, il n'y faUoit pas songer, n'y ayant aucune chance de porter par ce moyen l'armée à quarante mille hommes ; que d'un autre côté la plupart des pays en Allemagne, d'où nous étions accoutumés à tirer des soldats, avoient établi chez eux la conscription et ne permettroient pas le recrutement étranger; que Sa Majesté avoit déclaré l'intention formelle de ne jamais introduire en Hollande la loi de la conscription, que j'étois aussi fort loin de vouloir protéger et faire passer dans mon pays , que je ne voyois donc aucun autre moyen de parvenir au but proposé, que de demander à l'empereur la permission de recruter parmi l'immense nombre de prisonniers de guerre Prussiens, faits pendant la dernière campagne , et d'envoyer des officiers à Mayence et aux autres places de dépôt où on avoit répandu ces prisonniers. Le roi goûta beaucoup cette proposition ; mais il demanda si on pourroit compter beaucoup sur de pareilles gens, et s'ils ne déserteroient pas à la première occasion, surtout dans le nord de l'Allemagne et dans leurs propres pays? Je répliquai que nous avions toujours eu dans notre armée beaucoup de soldats Prussiens , qui , s'y trouvant mieux nourris , mieux habillés et mieux payés que sous les drapeaux de leur nation, avoient rarement envie de nous quitter ; que d'ailleurs l'armée Prussienne étoit toujours composée d'un tiers au moins d'étrangers , enrôlés en Allemagne et dans la partie qu'on appelloit l'Empire , qui , pour le plupart attirés au service par de fausses promesses et retenus au-delà de leurs engagements, se souciaient fort peu de la Prusse; que je croy ois donc
qu'on trouveroit facilement parmi eux des hommes de bonne volonté , sur la fidélité desquels on pourroit compter selon toute apparence. Le roi adopta cette mesure ; le colonel Vichery et plusieurs autres officiers furept envoyés aux dépôts des prisonniers de guerre Prussiens, et le 1®' Avril 1807 Tarmée montoit déjà au-delà de trente-sept mille hommes. Le nombre des officiers fat completté parmi ceux qui, sous le gouvernement de Mr. Schimmelpenninck, avoient été réformés en conservant les deux tiers de leurs appointements , et parmi les officiers Orangistes , qui avoient quitté le service en 1795 et y rentroient alors. Quoique cette affaire marchât au gré de mes désirs, je ne laissai pas d'y rencontrer de nombreuses difficultés. Le roi avoit approuvé ce que je fesois , me l' avoit commandé même : et pourtant ne s'y soumettoit qu'à contre-coeur, murmurant toujours contre son frère et me reprochant, suivant ses idées du jour, tantôt ma lenteur , tantôt ma précipitation , qu'il attribuoit à un zèle secret pour l'empereur.