CHAPITRE XIV
État de la santé du roi. M. Van Hogendorp est chargé définitivement du portefeuille de ministre de la guerre. Le général Daendels envoyé aux Indes comme gouverneur-général. Regrets. Opinion de Fauteur sur M. Daendels. Création de Y ordre du mérite, de V union, (ou. bien) ordre royal de Hollande. L*empereur en refuse les insignes. Crise financière imminente dans la patrie. M. Twent. Coup-d'oeil sur les finances et les raisons qui ont amené la crise. Propositions pour y remédier. M. Louis. M. Voûte. Détails d'administration. La garde royale. Singulières mesures politiques prises par le roi. M. Van Hogendorp en opposition souvent avec les idées du souverain. Création d'une école militaire. Le colonel de Sandick. Le lieutenant-colonel Sturler.
Le roi étoit d'une santé foible et sujet à beaucoup d'infirmités , ce qui lui donnoit cette humeur irascible , et cette versatilité de caractère qui ont été si funestes et à lui-même et à la nation. Son état continuel de souffrance le rendoit sombre, inquiet, méfiant. Il étoit jaloux de la reine et ne s'occupoit guères de lui rendre la vie agréable , non plus qu'à tous ceux qui Tentouroient. Aussi presque tous les François, qu'il avoit amenés, le quittèrent-ils peu-à-peu, les uns congédiés par lui-même, les autres volontairement. Enfin sa cour n' étoit pas le séjour de la gaieté, et c'est de lui surtout qu'on peut dire qu'il ne jouissoit pas du bonheur d'être roi.
Au mois de Janvier 1807 il me nomma définitivement ministre de la guerre. Le général Daendels avoit cru qu'il le deviendroit , quand il fat rappelle de l'Ost- Mse , où il étoit gouverneur , et me le dit même à son arrivée. Je ne m'attendois pas à cette place, et, quoique je n'en eusse pas grande envie, je vis avec plaisir la décision , trouvant que rien n'est plus pénible et plus délicat que d'être chargé, par intérim, du portefeuille d'un département ministériel , quand il y a surtout de grandes mesures à exécuter. Je pensois alors que les choses avoient pris une assiette solide. Car le roi ne s' étoit pas encore montré aussi changeant et aussi versatile qu'il l'a fait depuis , et je croyois rester au ministère aumoins quelques années. Autrement j'aurois tenté encore d'obtenir ce qui fesoit toujours l'objet de mes voeux: le gouvernement-général des Indes. J'en parlai même au roi, qui me dit qu'il ne pouvoit comprendre comment je désirois quitter, pour une contrée aussi lointaine, mon propre pays où j'avois une place aussi importante que celle de ministre de la guerre. Peu de jours après, et fort à l'improviste , il nomma à ce gouvernement le général Daendels, qui partit sans retard pour s'y rendre, en prenant sa route par la France et l'Espagne pour s'embarquer à Lisbonne sur un navire frété à ce dessein ; mais apprenant en Espagne que le secret de son voyage avoit été trahi aux Anglois , il passa en Afrique , d'où il se fit transporter aux îles Canaries. Là il loua un petit bâtiment Américain , sur lequel il arriva dans le détroit delà Sonde, à Anjer, port de l'île de Java, et continua son chemin par terre jusqu'à Batavia, sans apporter avec lui ni bagages ni papiers qui pussent attester sa mission. Aussi hésita-t-on
à le reconnaître , et le brigadier-général de Sandol-Roy, ce Suisse dont j'ai parlé plus haut et que. j'avois retrouvé au Cap de Bonne Espérance, conseilla fortement au gouverneur-général , Mr. Wiese , très sot et insignifiant personnage, d'attendre pour Tadmettre qu'il eût ses papiers. Mais le général Daendels, qui ne manquoit pas d'énergie, sut tellement imposer à Mr. Wiese et au conseil qu'on finit par le reconnaître en sa qualité de gouverneur-général , et par remettre entre ses mains les rênes de l'état. Son caractère est trop généralement connu, pour que j'aie besoin de le dépeindre; on le jugea peu propre à cet emploi. Cependant sa fermeté, son activité furent d'un grand secours pour faire cesser beaucoup d'abus invétérés, et pour introduire quelques changements nécessaires. Pour la défense de l'île , et de Batavia en particulier, ses connaissances militaires et sa forte volonté s'employèrent efficacement à établir et à maintenir une rigoureuse discipline , et si l'île eut été attaquée pendant qu'il y commandoit, il est plus que probable qu'elle ne seroit pas tombée au pouvoir des Anglois, comme en 1811 sous le général Janssens. Quant aux principes d'une sage administration, il s'en fallut de beaucoup qu'il y eut le même succès , ou qu'il y domiât la même attention. Il n'avoit reçu du roi aucune instruction précise à cet égard, et on ne lui avoit tracé aucun plan suivi, ce qui provenoit de ce que le ministre des colonies, Mr. Van der Heim, étoit un fauteur de l'ancien ordre de choses sans aucune restriction et sans égard au changement des circonstances: s'il en avoit même été le maître , il auroit voulu conserver la Compagnie avec un monopole, un privilège exclusif, et tous les abus qui en étoient les inévitables conséquences.
Le général Daendels , n'ayant devant lui aucune ligne certaine de conduite, obéit toujours dans son administration à rimpulsion de la circonstance. Un trait, que je vais rapporter, suffira pour caractériser sa manière d'agir et l'époque durant laquelle il a. gouverné. Il avoit destitué le brigadier-général de Sandol-Roy, qui commandoit les troupes avant son arrivée, pour avoir voulu s'opposer aux mesures de son administration militaire. Le ministre des colonies, qui cherchoit à le contrarier, sut persuader au roi de rétablir cet officier dans ses fonctions et même de le nommer général major. Aussitôt que la nouvelle en fut arrivée à Batavia, Daendels fit venir Sandol-Roy et le félicita de l'avancement qu'il venoit d'obtenir, en même temps que de l'estime et de la confiance que le roi et ses ministres lui témoignoient. Mais, ajouta-t-il, puis qu'ils vous aiment tant, ils seront charmés de voua voir, et vous partirez, sans faute, dans les deux fois vingt-quatre heures , sur tel bâtiment prêt à faire voile pour la Hollande, avec les dépêches dont je vous chargerai. Le général de Sandol-Roy voulut protester; mais c'étoit peine perdue avec Daendels: il fut obligé de partir pour la Hollande, où il n'arriva qu'après l'abdication du roi.
Au mois de Février 1807 le roi créa un ordre, qui, changeant plusieurs fois de nom même avant d'être installé, fut appelle d'abord l'ordre du mérite, ensuite celui de l'union, enfin l'ordre royal de Hollande. -J'en fus nommé commandeur le jour de l'institution. Peu de temps après ^ quand les drapeaux furent donnés & l'armée, le roi distribua de grands cordons, et en décora les quatre plus anciens des huit ministres,
ainsi que plusieurs généraux. Je fus nommé ce jour même pour cUner avec Sa Majesté. Le roi me dit: Je ne v(yus ai pcLS donné le grand cordon aujourd'hui. Je répondis: /Sïre, je n^y ai aucun droit. — Ah! mais vous allez le mériter. Quand vous aurez organisé mon armée je vous le donnerai à vous setd, ce qui sera plus honorable.
Il ne s'étoit pas concerté avec son frère pour l'institution de cet ordre : aussi Napoléon ne voulut-il l'accepter ni pour lui ni pour aucun François, ni, par conséquent, envoyer en retour de grands cordons delà légion d'honneur. J'en eusse sans doute reçu un, si cet échange avoit eu Ueu comme de coutume, en ma qualité de ministre de la guerre et honoré dans ce moment de la confiance et de la faveur du roi.
Le roi, à son arrivée en Hollande, avoit trouvé le budjet pour cette année en bon ordre et les fonds pour le service assurés ; et , comme je l'ai déjà dit plus haut , il avoit voulu réduire les dépenses au niveau des revenus pour 1807. Mais l'augmentation de l'armée, nécessitée par la continuation de la guerre dans le Nord, avoit causé un déficit qu'il falloit couvrir. Des impositions extraordinaires y eussent été de beaucoup insuffisantes: les emprunts forcés, à peine tolérables en eux-mêmes , étoient devenus trop odieux et les emprunts volontaires, ne pouvant guères se remplir, ne satisfesoient pas aux besoins. Enfin la vente des rentes étoit trop onéreuse à cause du bas prix des fonds publics qu'on fesoit par là même baisser encore d'avantage. On se trouvoit donc dans un extrême embarras. Le hasard amena , justement à cette époque , en Hollande Mr. Louis, alors maître des requêtes et chargé par l'empereur Napoléon d'une mission particulière , relative
à une négociation de fonds pour l'Espagne. Le roi , dans de bonnes intentions, il est vrai, mais en sens contraire de tout sage principe d'économie politique, venoit de prohiber toute négociation d'argent pour le compte de puissances étrangères. Mr. Louis pria donc le roi de lever en sa faveur une défense qui rendoit impossible la réussite de sa négociation, déjà très difficile par sa nature , à cause de la ruine du crédit Espagnol , et eut beaucoup de peine à l'obtenir. Ce fat à cette occasion que le roi consulta Mr. Louis sur l'état des finances de son royaume et sur l'embarras où il se trouvoit.
J'avois aussi fait sa connaissance et un soir, à un bal à la cour, j'eus avec lui sur le même sujet une fort longue conversation, dans laquelle, après nous être communiqué nos idées et nos principes en économie politique et en finances, nous reconnûmes que nous voyions à peu près sous le même jour ces objets importants. Le lendemain soir à la cour je vis Mr. Louis occupé avec le roi dans un sérieux entretien, à la fin duquel le roi vint à moi , et me parla aussi de finances avec un contentement marqué. Je reçus le jour suivant l'ordre de venir assister à un conseil privé de Sa Majesté. En arrivant je vis de quoi il seroit question. Nous n'étions que cinq personnes avec le roi , le ministre des finances, Mr. Gogel, le ministre secrétaire d'état, Mr. Roëll, le président de la section des finances au conseil d'état , Mr. Van de Kasteelen, moi, et Mr. Twent , directeur-général des ponts et chaussées, ci-devant membre de l'ancien gouvernement , homme aussi instruit qu'estimable et dont le roi fesoit un cas tout particulier : on le nommoit généralement l'ami du roi. Aussitôt que nous famés assis le roi ouvrit la séance par une exposition succincte de l'embarras
financier qu'avoient amené les circonstances, et sur lequel il désiroit connoître l'opinion de chacun de nous; puis, s' adressant tout-à-coup à moi , il m'ordonna d'opiner le premier. Je commençai par développer, le plus rapidement qu'il me fut possible, mon sentiment sur ce qu'on nomme les finances publiques, sur leurs rapports avec les richesses nationales et sur les différentes manières de les administrer, d'où le crédit public prend naissance. Appliquant ensuite mes principes à la Hollande , je • traçai un court tableau de l'accroissement de sa prospérité et de ses richesses pendant le dixseptième et le dix-huitième siècles; finissant par le précis de ,ses malheurs, de sa ruine et de la chute de son crédit, jadis si solide et presque anéanti en peu d'années depuis la révolution et l'entrée des armées Françaises dans notre pays en 1795. Je maintins que malgré l'énormité de ces pertes et la diminution réelle des richesses nationales, celles-ci n'étoient nullement en proportion avec la perte et la diminution du taux de son crédit, cause principale de la gêne du moment. J'attribuai cette baisse extraordinaire du crédit moins encore aux désastres qu'on avoit éprouvés, qu'au manque d'xm. bon système de finances , dans les emprunts surtout et dans ces autres mesures par lesquelles depuis la révolution on avoit cherché à combler annuellement les déficits entre les revenus et les dépenses de l'état. J'en inférai que la première opération à faire, avant d'espérer aucune amélioration dans notre situation financielle , étoit de rétablir , ou dumoins de relever le crédit ' public. Je proposai dans cette vue de mettre à exécution la volonté que le roi avoit manifestée de faire payer les rentes dues par l'état , de préférence à toute
aatre dépense, en fesant nommer par le roi, on par le corps législatif, ou par tons les deux ensemble, nne commission dont le tiers seroit composé des premiers fonctionnaires du royaume et le reste des plus riches propriétaires pris dans toutes les classes, et entre les mains de laquelle on verseroit les premiers fonds qu'on auroit disponibles , jusqu^à concurrence entière du montant de la dette publique , pour l'acquitter , ou la faire payer, sous sa surveillance et sous sa responsabilité, à bureaux ouverts. Je soutins , et je crois avec raison , que par là seulement on feroit monter de beaucoup le prix des fonds, et qu'alors on pourroit réussir à trouver les fonds requis pour la dépense, et même à les négocier beaucoup moins onéreusement qu'au taux du crédit actuel, et par le moyen des négociations forcées ou volontaires, dont je tâchai en même temps de mettre en évidence le côté vicieux , les primes et les avantages qu'on étoit obKgé d'offrir comme appâts aux capitsr listes pour les inviter à y prendre part, et les termes fixes de remboursement auxquels on s'engageoit presque toujours : erreur qui préparoit , à une époque fixe , de nouveaux embarras . dont les spéculateurs avides savoient si bien profiter. Pour éviter ces inconvénients, en supposant que la première opération eut fait monter sensiblement le prix des fonds publics, je proposai de n'ouvrir aucune négociation nouvelle, mais d'autoriser simplement le ministre des finances à vendre , à mesure qu'il en auroit besoin, mais toujours avec retenue et avec prudence, des rentes sur l'état, jusqu'à concurrence de la somme nécessaire pour suppléer au déficit de la recette : mesure garantie par la responsabilité du ministre et par les précautions qu' on jugeroit convenables.
Le roi m'avoît écouté avec beaucoup d'attention, mais il ne dit rien et fit signe au ministre des finances de parler à son tour. Mr. Grogel fit quelques objections contre la proposition que j'avois faite, surtout contre le projet de la commission chargée de payer les rentes, et contre la vente des rentes même pour trouver de Targent à mesure qu'on en auroit besoin. Cependant au ton général de son discours, on put juger qu'il croyoit que mon expédient seroit approuvé; il s'occupa même déjà de la rédaction du décret et de la proposition à en faire au corps législatif.
Mr. Roëll entra parfaitement dans mes idées et les appuya. Mr. Van de Kasteele, qui étoit extrêmement sourd , dit qu'il n'avoit pas pu entendre assez bien mon opinion , qu'il demandoit à l'avoir par écrit , et qu'alors il y donneroit sa réponse écrite. Mais je trouvai un adversaire dans Mr. Twent. Il prétendit que l'établissement d'une commission chargée du payement des rentes étoit injurieux à l'honneur du roi , que le roi étoit honnête homme et vertueux, que lui et toute la nation le reconnoissoient comme tel, l'aimoient, l'adoroient pour mieux dire, qu'il n'y avoit besoin d'aucune autre garantie que de sa parole royale pour rassurer les créanciers de l'état sur le payement régulier de leurs rentes, et que cette seule assurance, plus que toute autre mesure, feroit monter le prix des fonds aussi haut qu'il étoit possible dans les circonstances où l'on se trouvoit. Il recommanda enfin une caisse d'amortissement comme un remède suffisant et immanquable pour rétablir lea finances de l'état. Il étoit difficile de répondre à un tel discours en présence du roi. Je ne pus cependant m'empêcher de dire que , tout en rendant justice aux
vertus de Sa Majesté, je pensois que les sentiments de coeur avoient peu d'influence sur les intérêts des hommes, que les hommes à argent ou capitalistes ne consultoient guères leurs sentiments, lorsqu'on leur demandoit quelqu' avance pécuniaire, qu'ils calculoient alors leurs intérêts seuls et les chances des garanties qu'on leur offroit.
Le roi leva la séance sans rien décider, mais me fit un éloge flatteur de mon opinion et du zèle que je montrois pour son service. On croyoit pourtant, et le ministre des finances lui-même étoit de cet avis , qu'on adopteroit ma mesure si ce n'est en entier , dumoins en partie et avec des modifications qui ne changeroient rien à ses bases: je le pensois aussi. Mais la tournure singulière des événements en décida autrement. Mr. Louis, qui avoit si hautement préconisé au roi mes principes et mes vues en finances, fesoit tout pour réussir dans sa mission et obtenir à l'Espagne l'avance d'une somme destinée à un payement que cette puissance étoit convenu de faire à la France. Il s'agitoit donc dans tous les sens , et pour trouver des prêteurs , et pour se faire accorder par le roi cette permission indispensable pour lui, dont j'ai parlé, et qu'il [sentoit bien devoir être retardée jusqu'au moment où le roi se seroit tiré d'embarras pour ses propres besoins. Il me confioit journellement ses peines et me demandoit mes conseils. J^eus la bonne foi ou plutôt la maladresse de lui faire faire la connaissance de Mr. Voûte, comme de l'homme qui pouvoit lui être le plus utile. Ce dernier avoit été courtier de commerce à Amsterdam; plus intelligent que la plupart de ses confrères, il avoit acquis en Angleterre des connaissances et des idées plus relevées.
On Tavoit envoyé à St. Pétersbourg, après le dernier partage de la Pologne, pour réclamer en faveur des créanciers Hollandois, qui avoient des obligations du roi, de la république, et des grands seigneurs dont la S>ussie avoit confisqué les terres. Il fut assez heureux pour obtenir de l'empereur Paul , avec ses saillies et ses facéties , un Prikase , ou ordre par billet de sa main au ministre des finances Mr. de Wasilieff, de prendre au compte de la S>ussie toutes les dettes de la Pologne, fussent-elles du roi, de la république ou des grands seigneurs dépossédés. Ces actions, dont on avoit déjà désespéré et qui étoient tombées à vil prix , se relevèrent tout-à-coup et la réputation de Mr. Voûte monta jusqu'aux nues. Il fut dès ce moment l'oracle des capitalistes , et les bourses s'ouvrirent pour lui comme par enchantement. Une négociation , pour quelque gouvernement que ce fut , proposée et dirigée par la maison de Hope & Co. , et recommandée par Mr. Voûte , se complétoit en un moment. Aussi ne fit-il pas de grandes difficultés à Mr. Louis, et lui promit-il une réussite assurée. Mais il falloit des conditions. Il paroit qu'avant même la tenue du conseil privé dont je viens de parler, le roi avoit entamé des négociations secrètes à Amsterdam pour l'ouverture d'un emprunt; et comme aucune opération de cette nature ne pouvoit se faire sans que Mr. Voûte eut été consulté par les capitalistes , il étoit déjà instruit de tout , même de ce qui s'étoit passé au conseil privé. Or, ma proposition étant contraire à tout emprunt, l'intérêt des spéculateurs s'y opposoit. Mr. Voûte exigea donc préalablement que Mr. Louis, par son influence sur le roi, le déterminât aux conditions de l'emprunt; et il s'engagea ensuite à faire réussir la négociation pour
l'Espagne. Mr. Louis , n'étant alors que maître des requêtes et cherchant à s'avancer dans l'estime de l'empereur qui le pressoit beaucoup pour la conclusion de cette affaire, tomba d'accord de tout ce qu'on voulut. Le roi accepta l'emprunt à des conditions exorbitamment onéreuses pour l'état, et fut contraint d'y en ajouter d'autres encore, mais secrètement, en permettant aux entrepreneurs l'entrée clandestine de plusieurs navires chargés de marchandises Angloises ou coloniales. Il se trouvoit heureux d'être tiré de l'embarras du moment , et d'avoir l'esprit en repos sur les finances pendant une année au moins. Il permit la négociation pour l'Espagne, qu'il ne pouvoit guères d'ailleurs refuser à
son frère. Mr. Louis partit fier de la réussite et triomphant, et les entrepreneurs de l'emprunt en tirèrent un avantage presqu'incroyable. Succès funestes et payés cher par la pauvre Hollande. Cependant les hommes qui entouroient le roi, ministres, conseillers d'état, courtisans, ne cessoient de lui faire de frivoles protestations de leur attachement, et de lui répéter qu'il étoit estimé, aimé, adoré même de la nation! C'étoit surtout quand U s'agissoit de s'opposer dans quelque détail à l'empereur, son frère , qu'on lui fesoit entendre ces flatteries. Il y croyoit de bonne foi. Pour moi, j'en fus quitte dans cette occasion pour avoir développé en vain quelques bons principes d'économie politique et de finances. Je me renfermai dans l'exercice de mon administration, où le caractère du roi me causa pourtant encore des difficultés et des dégoûts.
Les formes de l'administration de la guerre en Hollande étoient fort simples, et l'exercice en général s'en fesoit avec beaucoup d'intégrité. Pour les fournitures
de vivres, de fourages, etc., le ministère, à la fin de Tannée, invitoit dans une annonce les entrepreneurs à présenter leurs offices pour Tannée suivante, et celles qui étoient au plus bas prix étoient acceptées. Des. billets cachetés, joints à chacun des cahiers d'offre, contenoient le nom de l'entrepreneur. Le ministre fesoit ouvrir, ces cahiers en sa présence par le secrétairegénéral et les chefs des divisions et des bureaux du ministère. On balançoit les prix de tous les articles, et on donnoit la préférence à Toffre au total la plus modérée. On ouvroit ensuite le billet qui avoit le même motto , et où le nom de l'entrepreneur étoit écrit. C'étoit un usage consacré depuis longtemps, et qu'on suivoit, sans même en donner connaissance au gouvernement, sous la république. Je crus pourtant devoir en instruire le roi qui fut extrêmement surpris qu'une transaction de cette importance , car il s'agissoit de plusieurs millions , se fit d'une manière aussi simple et sans autre contrôle que l'intégrité du ministre et sa responsabilité. Il me dit qu'il ne l'approuvoit pas, qu'il falloit l'annuller et en recommencer une autre. Je lui répondis qu'il n' étoit plus temps, que le contrat était duement et légalement fait, et qu'on ne pouvoit le rompre sans injustice. Il demanda au moins les billets rejettes : mais je répliquai que ces billets avoient été brûlés sans les ouvrir. Alors il consulta le général Janssens , Mr. . Cambier et Mr. Pyman, qui avoient été ministres de la guerre, enfin, tous ceux auxquels il supposoit des connaissances à ce sujet. Tous lui dirent unanimement que j'étois en règle , que j'avois fait mon devoir en me conformant à l'usage. Mr. Janssens Tavoit établi lui-même, lorsqu'il avoit présidé à l'entretien . des troupes Françoises station-
nées sur le territoire de la république. Le roi fut obligé de se contenter de ces raisons et d'en rester là. La garde du roi étoit composée des hommes les plus beaux de toute son armée. Mais elle coûtoit fort cher, et le nombre en étoit hors de toute proportion avec le reste des troupes. Elle étoit commandée par deux colonels-généraux , qui ne recevoient des ordres que du roi en personne et qui , par conséquent , étoient indépendants du ministre, excepté pour T administration. TJn jour on vint me présenter un contrat d'acquisition de chevaux pour la garde , fait par le colonel-général , afin d'y mettre ma signature, sans laquelle le ministre des finances ne fesoit pas de payements. Mais comme j'aurois pu fournir des chevaux de la même qualité à trente florins moins cher que le prix auquel ils étoient portés, je refusai mon approbation. Le colonel-général vint me voir, et insista fortement pour que je signasse, prétendant que des chevaux, destinés à la garde du roi, dévoient être plus beaux, mieux choisis que pour tout autre service. Je lui répondis que les chevaux, livrés par les entrepreneurs au prix convenu, avoient toutes les qualités requises; qu'on pouvoit les avoir pour trente florins de moins; que ce seroit trahir mon devoir que de donner ma signature. Il alla se plaindre au roi , qui me fit appeller et me demanda pourquoi je ne voulois pas signer le contrat. Je lui exposai mes raisons. Mais, dit-il, si moi je V approuve, et vous ordonne de signer, — Votre Majesté, répondis-je, peut approuver le contrat, mais qu'elle M'excuse: elle ne peut pas m^ ordonner de trahir m^on devoir, et d'apposer ma signature à un marché aussi désavantageux. — Mais , dit-il , n'avez'vous pas deux louis Wor pour chaque cheval
acheté par Vétat? — Pas deux liards, Sire. On dit que cet usage a lieu en France , mais ce n^est pas le cas chez nous y et certes ce ne sera pas md qui Vy introduirai. Enfin je tins ferme, et le roi finit par se rendre aux motifs que j'alléguois. Mais on prit delà occasion pour essayer de détacher aussi du ministère de la guerre Tadministration de la garde. Je ne demandois pas mieux', pourvu qu'on me déchargeât en même temps de la responsabilité. Le roi consulta encore le général Janssens et plusieurs autres personnes, et fit tenir sur cet objet en sa présence un conseil privé, où je fus appelle, mais qui n'eut aucun résultat: les choses en demeurèrent où elles étoient; on ne put trouver rien de mieux.
Fesant toujours tout à sa tête, sans avoir égard aux circonstances, sans prendre conseil, sans penser aux conséquences de ses démarches, le roi s'avisa un jour de nommer six maréchaux de Hollande, trois effectifs et trois honoraires, trois pour l'armée déterre, trois pour la marine. J'en ftis consterné , car je prévis les désagréments que cette mesure causeroit au roi et même aux officiers décorés de ce titre; révénementl'a prouvé. Bans le système politique fédératif ; tel qu'il existoit en ce temps, il ne pouvoit pas être permis aux états secondaires , attachés à la France (gouvernés par des frères de Napoléon ou par d'autres) , de prendre aucune mesure, de créer aucune institution, surtout militaire, qui ne fat. en harmonie avec les principes de gouvernement du grand empire , chef de la confédération. H étoit absurde et inutile de créer six maréchaux pour un petit état comme la Hollande, d'autant plus qu'on pouvoit bien s'attendre qu'en conjonction avec
des années Françoises de terre ou de mer , ils ne pourroient jamais exercer aucun commandement dans ce grade. Quand le roi m'en parla j'osai lui dire mon opinion avec franchise; elle lui déplut, parce qu'elle étoit juste et qu^elle ne pouvoit plus lui servir. Il le sentit lui-même: car il me chargea à l'instant même de communiquer au général Dumonceau sa nomination , avec l'intimation précise de la tenir secrète, et de ne pas déployer sa qualité de maréchal aussi longtemps qu'il feroit partie, avec son corps de troupes, de la grande armée Française, et qu'il seroit obligé de recevoir les ordres de l'empereur, des maréchaux d'empire et même de tous les généraux de division François, d'après l'usage établi généralement pour les armées coalisées de différentes puissances, où, à grade égal, les officiers de la puissance prépondérante commandent toujours les autres, lorsqu'ils se rencontrent ensemble. J'eus aussi dans ce temps une tâche bien agréable à remplir, la formation et l'organisation d'une école militaire. Le roi m'en chargea et adopta presqu'en entier le plan que je lui proposai. Elevé moi-même à une des meilleures écoles de l'Europe, j'avois eu l'occasion de connoître et de juger l'ensemble d'une institution aussi importante. Je tâchai d'éviter les défauts que j'y avois observés et d'atteindre au plus haut point possible de perfection. En Prusse j'avois trouvé qu'on s'occupoit trop peu de la moralité et de la conduite des jeunes gens, et qu'en leur offrant tous les moyens de s'instruire, on ne surveilloit pas assez leurs études. En France, par suite de la révolution et de l'esprit exclusivement militaire qui en étoit né, ainsi que par une application trop sévère de ce principe, bon en lui-
même, que les jeunes gens doivent bien apprendre à connoître Tétat et les devoirs du simple soldat , on les tenoit exactement de la même manière, logés et couchés comme dans les casernes, mangeant à la gamelle debout, dans Tobligation même d'aller chercher leurs vivres. Je pensai que ce régime étoit exagéré , et devoit , par une tendance funeste à la rudesse et à la grossièreté, détruire dans les uns les effets de la bonne éducation qu'ils avoient pu recevoir chez leurs parens, et empêcher les autres d'acquérir ces manières douces et polies de la bonne société qui conviennent si bien à tous les hommes , et surtout aux jeunes militaires. J'eus donc soin, dans mes règlements, de prescrire au chef et aux officiers de l'école, de prêter beaucoup d'attention aux études de chacun des élèves, de les suivre , autant qu'ils le pourroient , hors des classes , à leurs repas, même à leurs jeux. Us furent logés, couchés et nourris d'une manière convenable et décente , quoique sans aucun luxe. Ils fesoient leurs repas, assis à des tables couvertes et servies proprement. Cependant , pour qu'ils apprissent aussi la manière d'être du soldat à la guerre , ils dévoient toutes les années, en automne, faire une petite campagne ou promenade militaire de trois à quatre semaines , où, le sac sur le dos et le fiisil sur l'épaule, ils feroient quelques marches calculées d'après leurs forces; ils dévoient camper, prendre des cantonnements , bivouacquer même quelques fois , faire des manoeuvres, et, durant ce temps, vivre entièrement à la manière du soldat, aller en corvée mais avec des officiers, chercher leurs vivres et les apprêter euxr mêmes dans le petit camp ou au bivouacq. Je proposai pour eux cette excursion momentanée, non seulement
comme tm cours d'instruction pratique, mais encore comme un amusement et un exercice favorables au développement de leurs forces et à raffermissement de leur santé. Il falloit un chef pour Técole ; le roi m'ordonna de lui proposer trois officiers, entre lesquels il choisiroit. Je le fis : il me demanda lequel des trois je croyois mériter la préférence. Je lui répondis : celui des trois qui est mon cousin germain. Il se mit à rire, et me demanda pourquoi je lui parlois ainsi. Je lui répondis: parceque si je ne vous disois pas que le colonel de Sandick est mon cousin, d'autres vous l'apprendroient : ce qui pourroit laisser contre moi dans votre esprit une mauvaise impression. Il le nomma sur le champ. C'étoit sans contredit, de toute l'armée, l'officier le plus digne de cette place importante. Il avoit reçu une éducation soignée, possédoit beaucoup de connaissances, et avoit fait la guerre avec distinction : et ce qui fesoit surtout pencher la balance de son côté, du moins à mes yeux, c'étoit sa moralité et son intégrité reconnues. Toute la nation applaudit à ce choix, et le prouva par les sollicitations nombreuses qui vinrent au gouvernement, non seulement pour les places d'élèves gratuites, mais encore pour les autres. Je m'occupois du choix des officiers et des professeurs pour les proposer au roi, et compléter la formation de l'établissement, quand j'appris à l'improviste que le roi venoit de donner la place de aide-major, ou second de l'école, à un lieutenant-colonel réformé, nommé Sr. Sturler. C'étoit le plus méprisable et le plus crapuleux des hommes: son goût déréglé pour la boisson n'étoit que le moindre de ses vices. Il étoit Suisse et avoit servi dans l'armée avant la révolution. Après la paix
d'Amiens il avoît été placé dans les troupes destinées pour nos colonies des Indes Occidentales ; mais on avoit été obligé, à cause de son infâme conduite , de le débarquer en Angleterre. Il avoit une femme et plusieurs filles qu'on disoit bien élevées , aimables et fort jolies. De jeunes François de la suite du roi , qui avoient fait la connaissance de cette famille, imaginèrent de la présenter à S. M., au sortir de la messe, comme une famille malheureuse dont le chef, bon ofiicier, étoit tombé dans un injuste oubli et dans l'abandon. Le roi ne prit pas d'autres informations sur son compte, et lui donna cette place qu'on sollicitoit pour lui. Le colonel de Sandick vint aussitôt vers moi , fort allarmé, me dire que s'il devoit avoir à ses côtés un tel homme, il aimeroit mieux donner sa démission, et que cette nomination seule suffisoit pour ruiner dans l'estime publique l'établissement avant de naître. J'allai, sans retard, communiquer au roi tout ce que je savois. Il me répondit, de mauvaise humeur, que je voulois le gouverner mais que je n'y réussirois pas, qu'il étoit roi , qu'il sauroit soutenir la nomination qu'il avoit faite. Je lui répondis que c' étoit pour l'honneur de Sa Majesté elle-même, et par le sentiment de mon devoir que je lui fesois ces représentations ; que , s'il falloit qu'un tel homme conservât sa place, je La priois d'accepter ma démission et celle du colonel Sandick. Je lus le mécontentement. du roi sur son visage; mais il se contint et dit qu'il y penseroit. Il prit de tous les côtés des informations qui lui confirmèrent la vérité de mon rapport, et, voyant qu'il avoit été trompé, il s'emporta beaucoup contre un de ses aides de camp François , qui lui avoit le plus ouvertement recommandé cette famille.
Ce dernier vînt me faire à ce sujet quelques remontrances ; ma réponse étoit facile et dictée par la circonstance même: après m' être assuré qu'il ne venoit point de la part du roi, je le priai de se taire et de se retirer. Le lendemain je trouvai Tair du roi fort gracieux, et il me dit à propos de Sturler: je vois bien qu'il faudra que je cède encore. Mais comment faire? La nomination a été dans la gazette! Je lui proposai de donner à Sturler le commandement d'une petite place forte ; il y en avoit ane de vacante sur la frontière du coté de Drente. Le roi l'y nomma aussitôt , et approuva ensuite tous les officiers et tous les professeurs dont je lui présentai les noms pour l'école militaire. Cet établissement s'organisoit et, par le talent et l'activité du colonel de Sandick , se trouva bientôt dans un ordre complet et qui ne laissoit rien à désirer. Le roi en fut entrêmement satisfait ; il l' avoit , sur ma proposition , établi à une demi-lieue de La Haye, dans un vieux château de chasse qui avoit appartenu au roi Guillaume III et qu'on fit réparer. L'école prospéra durant tout mon ministère; par la suite elle éprouva aussi les funestes effets de la versatilité du roi et des intrigues auxquelles elle donnoit naissance.