CHAPITRE XV
Perte d'un fils, naissance de deux filles jumelles (1807). Le roi et la 'reine en sont parrains. Mort du prince royal et suites funestes de cet événement pour le bonheur du roi et la tranquillité du gouvernement. Projets de transfert de la résidence royale. M. Van Hogendorp nommé commandant en chef de toutes les troupes du royaume, avec le grade de lieutenant-généraL Perte de son procès contre M. Umbgrove. La paix de Tilsit. Retour du roi à La Haye. Sa santé est plus chancelante que jamais. Il part pour Utrecht et y fixe sa résidence laissant son administration à La Haye. Le colonel Français Demarçay et les démêlés de M. Van Hogendorp avec lui. La question épineuse des finances. Les fédéralistes, MM. Louis, Gogel et Voûte. Traits i*emarquables de Tétat abnormal du caractère du roi. M. Van Hogendorp nommé ministre à la cour de Vienne et grand-croix de Tordre royal de Hollande. M. Verhuell destiné à l'ambassade de Russie. Mr.Jansscns succède au ministère de la guerre.
Au commencement de cette année 1807, j'eus le chagrin de perdre le second fils que ma femme m'avoit donné en S>ussie. Elle accoucha de nouveau en Mars, et mît au monde deux filles jumelles dont le roi et la reine voulurent être parrains , et qui forent nommées , Tune Louise, l'autre Hortense.
Le royaume sembloit prospérer. Le roi sembloit aussi content de sa situation. Il se plaisoit au séjour de La Haye , où il habitoit , en hy ver , l'ancien palais du stadhouder , réparé avec goût pour lui , et en été , la Maison du bois, comprise dans l'enceinte même du parc de cette ville.
La nation étoit calme, et se reconcilioit peu-à-peu avec le nouvel ordre de choses.
TJn événement malheureux troubla ces apparences de féKcité. Le fils aîné du roi mourut inopinément de la cruelle maladie du croup. Sa douleur, ainsi que celle de la reine, fut vive et déchirante. Il ne voulut pas rester au palais, où il avoit éprouvé cette perte, et ne sachant où aller, car la Maison du bois est inhabitable en hyver, il se fit conduire avec la reine à la maison de Mr. Twent. Celui-ci s'empressa d'aller à sa rencontre, lui représenta que sa maison n'étoit pas en état de le recevoir, et mit tant d'opiniâtreté dans ses excuses, que le roi, de mauvaise humeur, fit tourner sa voiture , et alla descendre à la maison de campagne de Mr. Louis de Heeckeren, dont j'ai déjà parlé et dont l'épouse étoit dame du palais. Us y furent accueillis. La soeur du roi , Caroline , épouse de Murât, alors grand-duc dé Berg , accourut de Paris pour le consoler.
On apprit bientôt que le roi , dont la santé avoit beaucoup souflfert , feroit avec la reine un voyage en France , aux eaux de Bagnères. La reine partit sans délai; pour lui, il alla passer encore quelques semaines au château de Loo, en Grueidres, pour terminer quelques affaires; et les ministres furent obKgés de s'y rendre pour le travail, et la tenue des conseils.
Un jour que les ministres dînoient avec lui, il demanda, par manière de conversation, si Amsterdam n' étoit pas proprement la capitale du royaume? Et si le siège du gouvernement et la cour n'y devroientpas être établis? Presque tout le monde fut pour l'affirmative. Je me prononçai pour l'opinion contraire, en avançant qu'une grande ville commerçante n' étoit jamais
propre à la résidence d'un gouvernement et d'une cour , parce qu'il arrivoit nécessairement ou quelacour jettoit du discrédit sur le commerce, ou que le commerce jettoit sur la cour de la défaveur, comme j'avois eu occasion de l'observer à Londres et à St. Pétersbourg. Le commerce devoit aussi être gêné par le gouvernement , ou prendre sur lui trop d'influence. En un mot on couroit le risque de voir les membres du gouvernement et peut-être les courtisans même se mêler d'affaires mercantiles et les hommes dévoués au commerce s'ennuver de leurs bureaux et aspirer aux places de chambellans et d'officiers de gardes.
Le conseil des ministres fut érigé en conseil de régence, sous la présidence de Mr. Mollerus, ministre de l'intérieur. Le roi partit. Son départ donna lieu à mille bruits qui parvinrent en peu de temps jusqu'à ses oreilles. Il écrivit alors au conseil une lettre que je donne parmi les pièces justificatives à la suite de ces mémoires ^) ; elle peut servir à faire connoître la manière bizarre de voir , de sentir , de s'exprimer , de cet homme si singulier par lui-même et si différemment jugé par ceux qui l'ont entouré et qui ont eu avec lui les relations les plus intimes.
Le conseil reçut, peu de temps après, de lui une autre lettre , datée de Tours , par laquelle , entr' autres dispositions, il me chargea du commandement en chef de toutes les troupes dans le royaume , pour sa défense particulièrement dans le cas d'une invasion des Anglois. On fesoit alors en Angleterre les préparatifs d'une expédition formidable. Cette nomination, qui prouvoît
') Cette pièce ne s*est point trouvée avec le manuscrit de ces Mémoires.
évidemment la confiance du roi dans ma fidélité et dans mes talents militaires, étonna beaucoup de monde, parce qu'en ce temps je n'avois aucun grade dans Tarmée. Seulement , quand le roi m'ordonnoit de le suivre aux revues et de monter à cheval avec lui , je prenois, d'après son autorisation, Thabit de lieutenant-général.
Je me mis aussitôt à faire toutes les dispositions nécessaires pour repousser l'ennemi, sur quelque point de la côte qu'il se présentât; et sans faire changer de position aux troupes, je leur préparois les moyens de transport les plus prompts pour se diriger aux endroits menacés d'un débarquement. Le général, ou maréchal in petto , Dumonceau , et le sénateur François , général Férino , avoient Tordre de venir se joindre à moi , au premier signal du danger. J'étois loin d'avoir aucune inquiétude. Sans mon amour pour ma patrie , dont la guerre menaçoit le sol , j'eusse au contraire appelle de tous mes voeux l'occasion de me distinguer dans la carrière militaire à laquelle mon éducation me destinoit , et de montrer que je n'en avois pas oublié les principes. La Providence en ordonna autrement. L'expédition Anglaise se porta sur Copenhague; et nous célébrâmes dans une tranquillité profonde les fêtes pour la paix de Tilsit , qui venoit de suivre la bataille de Friedland.
Ce fut dans ce temps que je perdis mon fatal procès contre Mr. Umbgrove. J'en ai déjà rapporté la cause et les détails. Personne au monde ne peut avoir une plus haute idée que moi de l'intégrité des juges de mon pays. Ils ont décidé sans doute d'après les formes rigoureuses des loix. Cependant je n'en reste pas moins convaincu que, d'après l'arrangement pris à Batavia , je ne devois plus rien à Mr. Umbgrove. Appel-
1er en révision de cette malheureuse affaire, eut été seulement en prolonger la durée et les dépenses. Je me résignai.
Le roi resta en France jusqu'au retour de Témpereur, après la paix de Tilsit. H eut avec lui une explication , qui finit par une réconciliation amicale, et il promit de suivre francliement la politique de son frère, qui s^ engagea de son côté à le laisser entièrement maître dans son intérieur. Ensuite il revint en Hollande ; nous lui exprimâmes tous une satisfaction sincère de le revoii*. Car il savoit être aimable quand il le vouloit, etpossédoit le talent de gagner les coeurs. H aimoit la Hollande et les Hollandais, et estimoit surtout leurs vertus. Sa maladie, ses souffrances, et les événements singuliers ou critiques du court période de son règne ont eu, je n'en doute pas, une influence funeste sur son caractère et sur sa conduite.
Son séjour à La Haye et l'application au travail ébranlèrent de nouveau sa santé qui sembloit s'être améliorée durant son voyage. H attribuoit sa langueur à l'air du voisinage de la mer*, et à l'eau qu'il disoit malsaine. La Haye, où le souvenir de son fils le décliiroit encore, lui devînt insupportable et il résolut de s'en éloigner, après avoir levé, le plus adroitement qu'il pût, les difficultés qui se présentoient , et d'établir à Utrecht sa résidence et le siège du gouvernement. H prétendoit la salubrité de cette ville. Utrecht, disoit-il, située presqu'au centre du royaume, sembloit destinée à en être la capitale, plutôt que La Haye, qui , si près de la mer , pouvoit même être exposée à un coup de main de la part d'un ennemi entreprenant. Je ne discuterai pas ces raisons qui n'étoient que de vains prétextes. Il est facile de voir les inconvénients
sans nombre d'une pareille translation, et les avantages que présente La Haye comme une résidence.
n partit subitement pour Utrecht, s*y logea dans une auberge, fit, en toute hâte et à frais énormes, acheter et meubler un assez grand nombre de maisons, et à la fin n'eut pour lui-même qu'une habitation peu commode et indécente pour un roi. Les ministres étoient obligés de s'y transporter chaque fois pour tenir les conseils et travailler avec lui, ce qui fesoit perdre un temps précieux. Ceux qui appartenoient au gouvernement ou à la cour , se trouvoient déplacés et mécontents. A La Haye on crioit tout haut à l'injustice: la place étoit ruinée par le départ de ceux qui la soutenoient, et les habitants d'Utrecht , accoutumés à une vie tranquille et uniforme , ne laissoient échapper que des plain* tes. Ce ftit la première mesure du roi qui fut généralement désapprouvée. On ne s'attendoit pourtant pas qu'avant deux ans il changeroit de nouveau la résidence de la cour et le siège du gouvernement, avec plus de difficultés encore, plus de dépenses, et moins de convenances que la première fois.
Le roi, avant son départ pour la France, m'avoit déjà parlé d'un singulier projet , celui de réunir en un seul les deux corps du génie militaire et de l'artillerie. L'exécution m'en sembloit difficile, et devoit trouver de nombreux obstacles entre deux corps qui existoient séparés depuis longtemps. Je conçois du reste les avantages qui en pourroient résulter dans la création d'une armée nouvelle. Le roi le vouloit absolument , et comme parmi les ofaciers, distingués chacun dans son arme, il ne s'en trouvoit aucun capable d'être mis à la tête
des deux, le roi demanda à l'empereur et en obtint la
permission de s'attacher un officier général de Tannée Françoise propre à ce commandement. Sur le refus de plusieurs généraux François de Tartillerie, qui ne se laissèrent point éblouir à ses promesses , il fut obKgé de se contenter d'un colonel nommé Demarçay , chef de l'école d'artillerie à Mézières. Il étoit naturel que l'arrivée de cet officier déplût aux deux officiers HoUandois placés à la tête de chaque arme, les colonels Krayenhoff et Martuchéwitz; Mr. Demarçay d'ailleurs développa une humeur hautaine, des prétentions insupportables, et du mépris même pour nos institutions, contre lesquelles il étoit prévenu sans les connoître. Le roi lui remit un plan de règlement pour le service des deux armes combinées et pour leur réunion même , qu'il m'avoit chargé de composer. Mr. Demarçay le désapprouva, même avant de l'avoir lu, et en présenta un autre de sa conception, aussi absurde qu'inexécutable; il ne connoissoit en aucune manière l'état où se trouvoient ces deux armes, et ne savoit pas que, même dans le temps où notre armée avoit été sur le plus mauvais pied, les officiers HoUandois du génie militaire et de l'artillerie avoient joui toujours d'une grande réputation en Europe. Un des articles du projet portoit que le commandant en chef des deux armes , qui n' étoit autre que lui-même, seroit en même temps grand-officier du royaume et membre du conseil d'état: ce qui déplut extrêmement au roi.
J'aurois eu moi-même à essuyer de ses airs de hauteur , si je l'avois souflPert. Le roi me dit de le mettre aux arrêts, s'il osoît me manquer. Je lui répondis que je le ferois , aussitôt qu'il auroit cessé de porter la cocarde Françoise. Je démontrai [alors au roi les défauts du
règlement impraticable qu'il avoit proposé, et le mien ftit adopté , à quelques modifications près dans la partie technique, que Mr. Demarçay entendoit parfaitement bien. Il fut ensuite nommé général-major, commandant en chef des armes du génie militaire et de l'artillerie combinées , et grand-officier du royaume , mais non conseiller d'état. Il ne devoit conserver cette place que peu de temps , comme je le prédis au roi en quittant le ministère. Son rang de grand-officier du royaume n'étoit que civil , et pour le militaire il n' avoit que le grade de général-major, et devoit en porter l'uniforme: mais, toujours entiché de ses grandeurs, il se fit broder un uniforme de lieutenant-général : le roi , irrité , lui défendit de le porter , ce qui le mit à son tour de si mauvaise humeur qu'il donna sa démission et retourna en France, où il prétendit devoir être général de brigade , après avoir été général-major en HoUande; on ne l'écouta pas, et il fut mis à la retraite, au grade de colonel. Je n'ai parlé de cet homme, d'ailleurs insignifiant, que pour rapporter un trait du caractère singulier de Louis.
L'année tiroit à sa fin et il falloit toucher de nouveau à l'épineuse question des finances. Le cours de cette année avoit été remarquable par l'emprunt onéreux qui avoit servi à combler le déficit, et par les contestations élevées entre les unitaires et les fédéraKstes au sujet des impositions. Cette importante affaire étoit depuis la révolution demeurée en Ktige, et quoiqu'elle eut été souvent décidée par la loi, l'exécution de ses décrets avoit trouvé im obstacle insurmontable dans l'opiniâtreté des fédéralistes, jusqu'à l'époque du gouvernement de Mr. Schimmelpenninck , à laquelle fat introduit le système d'impositions générales, adopté
par le grand-pensionnaire , et mis en pratique par Mr. Gogel avec l'énergie et la force de volonté qui le caractérisent. Mais à Tavènement du roi Louis, les fédéralistes et particulièrement les nobles des provinces de Grueidres et d'Over-Yssel, qui s'y trouvent les plus grands propriétaires, présentèrent des pétitions contre ce système qu'ils essayèrent de renverser. Le roi les accueillit et mit leurs demandes en délibération au conseil d'état, où ils firent jouer tous les ressorts possibles en leur faveur. Cependant, après de longs débats et des discussions fort animées , ils succombèrent encore et le système des impositions générales fut maintenu. Il seroit trop long de rapporter ici l'origine et l'histoire de cette querelle , toute intéressante qu'elle ait pu être pour notre pays. Après le succès qu'eut Mr. Louis pour les deux emprunts et qu'il devoit à l'entremise de Mr. Voûte, ce dernier gagna la confiance du roi et fut fait conseiller d'état et directeur-général du trésor public, ce que ne plut guères à Mr. Grogel. Ces deux hommes avoient des principes bien différons en politique et en finances. L'un ni l'autre n'étoit d'accord avec moi. J'évitois donc d'entrer en discussion avec eux à cet égard , excepté , au conseil des ministres , quand il s'élevoit une question de cette nature et que j'étois forcé de donner mon opinion, ce que je fesois toujours d'après ma conscience et mes lumières. Mr. Grogel et Mr. Voûte s'impatientèrent de mes arguments, et se plaignirent de toutes ces oppositions qui, disoient-ils , entravoient la marche des affaires. Je répondis qu'étant appelle au conseil pour énoncer mes opinions, mon devoir m'obligeoit à en agir ainsi; que si mon avis ne valoit rien il falloit le négliger, ce qui avoit eu lieu pour
remprunt; qu'im simple examen fait dans rintérieur du conseil , hors de la connaissance du public, ne pouvoit pas entraver la' marche des affaires. Le roi me témoigna encore son contentement, mais je m'apperçus bientôt que ses éloges n'étoient plus que des compliments d'usage.
Le roi commençoit à donner Tessor à cette inquiétude d'esprit , qui ne pouvoit se lasser de changements. Tout le monde en fesoit déjà la remarque. H changea presque tous ses ministres en même temps , ce qu'il fit plusieurs fois encore dans la suite, sans aucun motif apparent. Un jour, après mon retour de Vienne, je lui parlois de l'injustice qu'il y avoit à ne pas conserver aux ministres appelles à d'autres fonctions, mais non disgraciés, les honneurs de la cour ou les entrées: Oh! pour le coup non, dit-il; car je renverrai encore tant de ministres , et U y aura tant d* ex-ministres , qiie mon salon ne pourrait les contenir tous.
n vouloit principalement se débarrasser de l'amiral VerhueU, de Mr. Gr. Six et de moi. Apparemment ses flatteurs, qui se disoient ses amis, et qui l'excitoient contre son frère, nous représentoient à lui comme des partisans exagérés de la politique Française , parce que nous soutenions au conseil que, dans la situation présente, il étoit impossible pour le roi de HoUande , de se séparer des intérêts de la France, et qu'il valoit mieux y marcher franchement et de bonne foi, que de nous exposer, en tergiversant, à l'inimitié de Napoléon. Le roi me fit appeller un jour dans son cabinet, aprèâ le conseil, et me dit qu'il vouloit m' envoyer en Russie chargé d'une mission; que j'y avois été bien vu par l'empereur Alexandre, etc. Fort étonné de cette nouveauté je lui répondis que mon séjour en Russie avoit été aussi
préjudiciable à ma santé qu'à ma fortune, que je me résoudrois pourtant à y retourner s'il s'agissoit de son service, mais que je le priois de limiter ma mission au moins de temps possible et de me permettre de laisser en Hollande ma femme et mes enfants. Nouj dit-il, votre femme doit votis accompagner; mais /augmenterai les appointements de votre place. Puis , me tirant par le bouton, comme Tétoit son habitude, il me dit avec un air de confidence : Je dois envoyer un ambassadeur à mon frère , et comme je veux que mon représentant lui soit agréable , je lui ai proposé le choix entre V amiral VerhueU , Mr. G. Six et vous. Peut-être vous choisira-t-U , mais en tout cas prépare^-votis pour un mission; ne parlées à personne de ce que je vous ai dit, et que tout reste secret entre vous et moi.
Je n'entendis plus parler de rien de quelques semaines. Le ministre des relations extérieures ne me parut instruit de rien.
En Novembre 1807, m' étant rendu à Utrecht pour un conseil des ministres , Mr. Van der Goes , qui logeoit dans la même maison que moi , et qui par bazard rentroit au moment où je sortis pour aller à la cour, me dit que le roi venoit de me nommer son ministre près la cour de Vienne, et de nommer l'amiral Verhuell son ministre à St. Pétersbourg. Je ne fus pas surpris; j'avois même quelque lieu de me réjouir. Le voyage étoit court, et ma femme pouvoit plus facilement m'y suivre.
Le roi reçut ce jour-là le corps législatif, qui venoit de se rassembler pour la session de 1808 , et dont le président étoit alors le comte de Byland Hait. Je fus appelle ensuite pour travailler avec le roi; je pensois qu'il me
parleroit de ma mission à Vienne; il ne m'en dit pas un mot, et travailla avec moi comme si j'eusse dû, toute ma vie , rester ministre de la guerre. Mon porte* feuille étoit fort garni. Il étoit déjà tard quand on vint avertir le roi de Theure de son dîner. Il me dit de rester avec lui. H y avoit à sa table ce jour-là Mr. Mollerus et le comte de Byland Hait. Le roi étoit de belle humeur et causoit beaucoup. Il parla de marine à Mr. de Byland, qui avant la révolution avoit été contre-amiral. Celui-ci , en rapportant les particularités d'un voyage qu'il avoit fait en croisière dans la Méditerranée, fit par bazard mention de sa femme. Votre femme ^ dit le roi, étoit donc à votre bord? H étoit donc permis aiors à un commandant W avoir sa femme avec lui? Non, répliqua le comte, mais nous lefesions malgré la défense. Ah! dit le roi, voUà bien votre oligarchie: chacun fesoit ce qu'il vouhit. Pour les places, les uns les acceptoient, les autres les ref usaient à leur fantaisie. Non! U faut des hix; U faut que chacun y obéisse. Ceux qui servent V était doivent aUer aux postes que le souverain leur assigne; lui seul peut et doit juger ce qui leur est propre. Quant à moi, je ne veux plus écouter làrdessus de remontrances. Voilà, dis-je en moi-même, un avis au lecteur. C'étoit au reste le prélude et l'annonce de grands changements. Retourné à La Haye le ministre des affaires étrangères me communiqua ma nomination pour Vienne , et je me hâtai de lui faire parvenir mon acceptation. Alors le roi m'envoya le grand-cordon de l'ordre royal de Hollande, et me nomma lieutenant-général de ses armées. J'allai remercier le roi qui , me payant de paroles flatteuses , me dit que m' ayant vu si bien réussir à augmenter son armée , il avoit voulu , maintenant qu'il falloit la
diminuer, m' épargner cette opération désagréable; que désirant beaucoup Tamitié de l'empereur d'Autriche , il evoit choisi à dessein im homme distingué etc. Je lui demandai alors à qui je devois remettre le portefeuille de la guerre? Au général Janssens provisoirement , me répondit-il , après avoir quelque temps hésité. Je lui représentai que rien n'étoit plus pénible que d'être chargé d'un portefeuille par intérim, que j'en avois fait l'expérience, et que l'épreuve en seroit peut-être plus difficile encore pour le général Janssens. Il se mit à rire: il vit bien que je connoissois l'opinion qu'il avoit du général Janssens et que j'avois en même temps deviné son dessein. Eh bien! me dit-il, remettes-lui le portefeuille , et annoncejsf'lui qti^jele nomme ministre delà guerre. Il ne le fot guères plus longtemps que moi. Il en fot d'abord enchanté ; nous partîmes ensemble pour La Haye, moi pour lui remettre le portefeuille et lui pour le recevoir: il étoit propre à cette place.
Mon traitement fat fixé à vingt-huit miUe florins par an ; je savois qu'à Vienne la vie étoit à bon marché, et le change favorable. Comme ministre de la guerre je n'avois eu que quinze mille florins par an; et on m'en retenoit deux mille pour le logement que j'occupois à l'hôteL Le roi pourtant vouloit que ses ministres, et surtout celui de la guerre , eussent une représentation fort coûteuse. J'avois à recevoir les généraux et les officiers supérieurs qui venoient à La Haye. Il m'ordonna même de donner un grand c^ner quand l'armée reçut les drapeaux; et comme je lui objectois la dépense, il me dit: Oh! nous verrons bien après! Cependant je n'ai jamais reçu du roi Louis , ni à cette occasion ni à d'autres , aucun dédommagement pécuniaire , aucime
gratification. Il donna seulement à ma femme , quand il servit de parrain au baptême de nos filles , ime paire de pendans d'oreilles en diamants. Peut-on s'étonner ensuite, qu'à la fin de ma carrière je me sois trouvé sans fortune et même endetté?