CHAPITRE XVII
Préparatifs de TÂutriche pour une nouvelle lutte. Le jeune Mettemich. Le comte de Stadion. La princesse de Bagration. La cour et la noblesse Autrichienne. Le banquier Juif baron de Amstein. Le comte de Triers. Madame de Staêl. Le prince de Ligne. Mme de Staël prêche la croisade contre la France et l'empereur Napoléon. Le théâtre à la cour. Le comte Louis de Cobentzel. Mr. Schlegel et ses lectures sur Tart dramatique. Politique masquée de Tempereur d'Autriche. Vienne en danger. M. Van Hogendorp reçoit Tordre d'en sortir. Il traverse l'Allemagne et arrive à Amsterdam, la résidence du roi Louis. Conversations politiques avec Sa Majesté. La prince d'Orange à Vienne. Changement de cabinet en Hollande. M. Van Hogendorp nommé ministre à Berlin. Il décline la nomination. Son fils et les plans de mariage de celui-ci qui n'aboutissent pas. L'expédition Anglaise à l'ile de Walcheren. Le général Tarayre. Duplicité du roi Louis.
Quand j'arrivai à Vienne, au commencement de 1808, tout paroissoit tranquille. Le repos que la paix de Tilsit avoit procuré aux nations du continent , sembloit devoir être d'une assez longue durée. Le général Andréossy étoit alors ambassadeur de France à Vienne , et Mr. Adair y étoit encore en cette qualité de la part de r Angleterre ; peu de temps après , sur les fortes instances de la France, on le contraignit à partir.
A travers cette fausse apparence d'intentions pacifiques , je ne tardai pas à m'appercevoir qu'on préparoit une lutte nouvelle. La jeune impératrice, excitée par sa mère et par ses frères, montra pour la France une
aversion décidée, dont le parti Anglois, toujours actif, et la cour de Rome, servie avec chaleur par le nonce qui se trouvoit à Vienne, ne manquèrent pas de profiter pour rallumer sur le continent les feux- à peine éteints de la discorde. Mr. de Stadion étoit un des ennemis les plus invétérés de la France et en particulier de l'empereur Napoléon. Après la dernière paix , on Tavoit mis à la place du comte Louis de Cobentzel, beaucoup plus raisonnable et plus modéré que lui. Il étoit d'une de ces familles de noblesse immédiates en possession des canonicats et des bénéfices, qu'on regardoit comme des dégrés pour monter aux électorats ecclésiastiques et aux archevêchés, etc., et qui venoient d'être sécularisés par le traité de Luneville , ce qu'elles ne pouvoient ni oublier ni pardonner. Son frère aîné étoit un de ces chanoines qui se croyoient faits pour devenir électeurs , ou princes archevêques. Il fulminoit donc contre la révolution et contre les événements qui venoient de fermer le chemin de sa fortune et prêchoit, comme un autre ermite Pierre, la croisade, la flamme et le sang. IL fut un des tisons de la guerre de 1809 , et servit même à l'armée, en qualité de commissaire.
Le jeune Mettemich, depuis si fameux, commençoit alors sa carrière. Il n'avoit encore été que ministre à Berlin et ftit envoyé comme ambassadeur à Paris , dans l'intention bien avérée d'occasionner de nouveaux troubles. Je ne dis pas que telle fat l'intention de l'empereur , ou de ce qu'on pouvoit appeller le gouvernement, mais bien de ce parti, répandu dans toute l'Europe et animée par les Anglois , qui ne respiroit que la guerre , et auquel le ministre Stadion étoit tout dévoué. Je ne puis m'empêcher de m' arrêter ici, et de me livrer
à une réflexion amère que me fournissent mes souvenirs. Des partis , des sectes , des opinions font mouvoir le monde, et précipitent les nations dans Ifes calamités de la guerre et dans le chaos des ouragans politiques, souvent même avant que les souverains ou les gouvernements y |>ensent ou s'en doutent.
C'étoit chez la belle princesse Bagration que la conspiration avoit établi son foyer. Le comte de Stadion se laissoit gouverner par cette femme , dont il étoit amoureux, et qui en effet avoit autant d^esprit que de grâce et de beauté. Mais elle étoit fanatisée autant qu'on pouvoit l'être contre la France. Je l'avois connue en Russie , et je la voyois assez souvent à Vienne : aussi je devinai bientôt ce qui se tramait. Je communiquai aussitôt ma découverte à mon gouvernement, qui feignit , je pense , de n'y pas ajouter foi.
La société étoit en ce temps là biillante et agréable à Vienne. La cour n'habitoit la ville que pendant l'hyver, et donnoit des bals et des soirées de jeu, auxquels étoit invité le corps diplomatique avec la haute noblesse ; car on y fesoit une grande différence entre la haute ou vieille noblesse , qui pouvoit prouver seize quartiers , et la nouvelle qui n' étoit pas admissible à la cour. Les places de chambellans et de conseillers intimes, pour les hommes , celles de dames du palais , pour les femmes , étoient interdites à tous ceux qui ne fesoient pas preuve de seize quartiers. EUes étoient donc avidemment demandées par ceux que étoient dans ce cas. De chambellan on devenoit conseiQer-intime ; et cette distinction étoit marquée par une différence au noeud, attaché à la clef de chambellan. Il y en avoit alors a peu près quinze cents, dont plus de trois cents étoient conseiUers-intimes.
Cette haute noblesse formoit aussi entre soi ce qu'on appelloit la haute société, où on n'admettoit nul autre d'une classe inférieure. Les ministres d'état n'invitoient à leurs dîners d'apparat personne qui ne fat de la haute noblesse, excepté les membres du corps diplomatique et les étrangers présentés par eux à la cour. Les hommes de cette classe se permettoient d'aller dans les autres sociétés de la ville, liberté que ne prenoient jamais les femmes.
Il y avoit parmi la noblesse , qui n'étoit pas admise à la cour , des maisons où l'on recevoit tous les soirs , et où se réunissoit une société agréable , particulièrement celle du banquier Juif baron de Amstein, dont la femme, d'une famille juive de Berlin, étoit aussi distinguée par son esprit que par son caractère aimable et ses vertus , mais qui malheureusement avoit un défaut , trop général dans ce siècle, celui d'être fort passionnée dans ses opinions politiques.
Je trouvai à Vienne le comte de Triers, chef d'une grande maison de banque et marié à une princesse de Hohenlohe Schillingsfiirst, cousine de ma femme, ce qui nous mit en relation l'un avec l'autre. Il me donna depuis des preuves de son amitié que je sus apprécier dignement.
Madame de Staël vint à cette époque figurer à Vienne , accompagnée de M" . Schlegel , Sismondi et de quelques autres sectateurs, pour travailler à cette oeuvre mystérieuse qu'on tramoit, enfin à ce qu'on nommoit , entre les initiés , l'Allemagne contre Napoléon. Cependant elle tâcha en même temps d'obtenir du général Andréossy qu'il s'intéressât auprès de Napoléon pour lui faire accorder la permission de revenir à Paris,
qui étoît, disoit-elle, le but suprême de ses désirs. Elle fat reçue à la cour, ce qui étoit une exception fort honorable pour elle qui n'étoit que fille d'un bourgeois de Genève, quoique veuve d'un gentilbomme Suédois. EUe vit et reçut la haute noblesse ; mais comme celle-ci, principalement les femmes, ne vouloit pas voir, même en lieu tiers, des personnes d'une moindre naissance, elle se trouvoit fort souvent embarrassée avec ses connaissances littéraires et savantes, et toujours en contradiction avec les principes philosophiques et libéraux qu'elle affectoit de déployer; ce qui donnoit lieu à des scènes plaisantes.
Je ne m'étois pas empressé de rechercher sa compagnie. Mais un jour , placé à côté d'elle à la table du prince Kourakin, ambassadeur de Russie à Vienne, je liai naturellement conversation avec elle. Elle me reprocha obligeamment de n'être pas venu la voir, et me dit: qu'dle estimait beaucoup les HoUandois, qtCèUe étoit même en correspondence avec deux de mes compatriotes, qui étaient réellement , ajouta-t-elle, des gens d'esprit. Je la félicitai d'avoir trouvé deux hommes d'esprit parmi mes compatriotes qui en général n'en ont pas la réputation. Elle me fit promettre d'aller la voir. J'y allai: et depuis j'y dînai plusieurs fois avec le prince de Ligne, le général Andréossy et quelques autres hommes célèbres, des savants, des gens du monde, qui ne tenoient pas aux seize quartiers. Le prince de Ligne étoit extrêmement aimable à ces dîuers à table ronde, de peu de convives et où le Champagne ne manquoit pas. Sa conversation ressembloit à sa manière d'écrire: il étoit trop abondant, pour trouver toujours des idées neuves et piquantes; mais
il ne couroit pas après l'esprit, et ne blessoit jamais la raison. Les grâces du naturel, une pointe de sel ^t de gaieté animoient tous ses propos. Tandis que Madame de Staël, voulant toujours être savante et profonde, alambiquoit ses expressions et s'entortilloit souvent dans ses phrases jusqu'à oublier ce qu'elle avoit voulu dire. C'étoit la célébrité qu'elle vouloit, à tout prix , par tous les moyens : elle se seroit fait martyriser pour qu'on parlât d'elle. Paris , Paris , le plus beau théâtre du monde pour les talents, le centre de la gloire, étoit le lieu où elle vouloit briller. Je l'ai vue ,. presque à genoux, devant le général Andréossy le suppUer d'écrire en sa faveur à l'empereur Napoléon, fesant l'éloge le plus pompeux de ce prince et protestant de son dévouement et de son estime pour lui. Aux petits soupers du parti Anglois, chez Mr. de Stadion et chez d'autres, avec les initiés, elle tenoit un langage bien différent. Et, indépendamment de sa propre célébrité, le but de ce voyage et des autres qu'elle a depuis entrepris dans le Nord, étoit de prêcher la croisade contre la France et l'empereur Napoléon. Elle a cru, parmi les Anglois, jouir de son triomphe; mais cette nation , froidement sensée , ne lui a fait , malgré toutes les louanges qu'elle lui a prodiguées, qu'un accueil peu flatteur. A Vienne même, où sa réception fut brillante , on voulut quelquefois la tourner en ridicule. On proposa dans une société, chez le Prince Jean de Lichtenstein , qui avoit un théâtre à son hôtel, de jouer la comédie des femmes savantes: elle accepta, sans se déconcerter, le rôle d'Araminthe qu'elle joua en perfection; le comte Louis de Cobentzel, ci-devant premier ministre, fit celui de Chrysalte; et les autres
personnages forent également bien remplis. Je n'ai jamais vu de représentation de société si lienreuse dans son ensemble. Madame de Staël avoit réellement triomphé de l'intention maligne de ses ennemis ; elle joua encore dans quelques drames de sa composition, Geneviève de Brabant, et Agar dans le désert, mais avec beaucoup moins de succès.
Le comte Louis de Cobentzel étoit excellent acteur, et paroissoit né pour la scène comique. Il étoit d'ailleurs, dans la société privée, un des hommes les plus aimables que j'aie jamais rencontrés. Habitant, l'été, une petite maison de campagne près la sienne , à Schoenbrunn, je passois presque toutes mes soirées chez lui. Il demeuroit avec sa soeur, Madame de Rombecke, femme également aimable et de beaucoup d'esprit.
Mr. Schlegel, qui accompagnoit Madame de Staël, fit , sur l'art dramatique , des lectures en Allemand où tout le monde courut. Il avoit pris pour thèse principable de préconiser ce genre qu'on venoit de nommer romantique, en opposition aux règles de l'art dramatique adoptées en France et modellées sur les Grrecs. Mme. de Staël entendoit fort peu l'Allemand; elle présidoit pourtant à ces lectures et approuvoit hautement les principes de Mr. Schlegel, qui ne cherchoit qu'à ravaler les meilleures pièces du théâtre François, qui soutenoit que Racine n' avoit été qu'un bel esprit, froid versificateur, Molière un feseur de farces etc., en élevant .jusqu'aux nues le génie de Groethe, de Schiller, et de Shakespeare. La trame étoit grossière: on ne vouloit que dénigrer ce qui étoit François, etU se cachoit partout , en quelque sorte , une arrière-intention politique. La question sur le genre romantique en.
opposition aux règles poétiques du théâtre François, a été discutée en France d'une manière si ingénieuse et si satisfaisante, que je me borne ici à observer que les lectures de Mr. Schlegel se fesoient sous les auspices de Madame de StaëL
Dès rhyver de 1809 tout annonçoit la guerre; le ministère et la cour affectoient en vain le [désir de conserver la paix. Peu de jours avant que Tempereur François quittât Vienne pour se rendre à Tarmée, ma femme présentoit à la cour Mme d'Estemo, épouse du ministre du roi de Westpbalie ; l'empereur lui demanda si elle avoit vu ses frères? elle répondit que le plus jeune venoit de passer quelque temps auprès de nous, mais qu'il avoit reçu à l'improviste Tordre de rejoindre son régiment en marche pour l'armée; que ce départ nous avoit été douloureux. Oh! répondit l'empereur, vous cMez bientôt le revoir: il va revenir. Un autre jour, le baron de Dedem de Grelder, ambassadeur de Hollande à Constantinople et passant alors par Vienne, m'ayant demandé de le présenter à l'empereur, il fut introduit avec moi dans le cabinet de Sa Majesté. L'empereur lui fit beaucoup de questions au sujet des révolutions qui venoient d'arriver à Constantinople, de la déposition de Selim et de l'entreprise désespérée de Bayractar , dont ^ il désiroit connoître les particularités. La conversation tomba peu-à-peu sur l'état des Grrecs sous la domination Turque: l'empereur témoigna pour eux beaucoup d'aversion: je me hazar.dai à dire: maiSj Sire, ce sont cependant des chrétiens; et il est à présumer que s^ils avoient le bonheur de vivre sous un gouvernement chrétien et civilisé, Us ser oient bien différents de ce qu'Us sont maintenant. Chrétiens! répondit
l'empereur avec quelque vivacité: dites plutôt hérétiques! et de la pire espèce! c^est une vUaine nation. tPair merois mieux des Turcs pour sujets. Je n^en voudrois même pas: V empereur Napoléon nia fait a leur égard des propositions auxquelles je me suis refusé. Puis, après avoir continué quelque temps Tentretien sur le même ton, il affecta de parler de ses intentions pacifiques et de la probabilité d'une paix durable.
Je vis dans ce temps, avec une singulière surprise, ce contraste des discours du souverain, revêtus de toute l'apparence possible de sincérité, avec les mouvements et la marche des troupes , et les préparatifs qu'on fesoit de tous côtés pour la guerre. N'étoit-ce qu'un rôle factice ? Ou l'empereur étoit-il trompé lui-même , et entraîné par ses ministres plus loin qu'il ne croyoit aUer?
J'avois souvent écrit au ministre des relations extérieures, Mr. Roëll, pour l'avertir de ce qui se passoit, et lui demander des instructions sur ma conduite dans le cas d'une guerre nouvelle: et jamais il ne m'avoit là-dessus fait de réponse. Enfin l'empereur François partit pour se rapprocher de l'armée , et Mr. de Stadion le suivit sans donner encore, sur ce départ, aucune expHcation aux ministres des puissances étrangères. Celui de France, le général Andréossy, qui prévoyoit le cours des événements, avoit depuis quelque temps quitté Vienne, comme avec un congé d'absence, et laissé son premier secrétaire Mr. Dodan en qualité de chargé d'affaires. Il avoit ses instructions. Quant à moi, ma position devenoit embarrassante. Ma femme qui se trouvoit dans une grossesse déjà fort avancée, étoit pour moi un nouveau sujet d'inquiétude. Les hostilités commençoient.
Etant ministre d'un roi, frère et allié de Tempereur des François, je pensai que je ne pouvois plus décemment rester à Vienne. J'allai donc voir Mr. de Hudelist , chargé , pendant l'absence du comte de Stadion , du portefeuille des affaires étrangères , et , feignant d'avoir obtenu de mon gouvernement un congé d'absence pour mes affaires privées, je lui demandai des passeports pour quitter Vienne. Il savoit bien que je n'avois ni congé ni instructions ; et comme le ministère Autricbien cachoit ses desseins hostiles, pour paraître avoir été attaqué le premier et à l'improviste , et vouloit retenir le plus longtemps possible à Vienne les ministres des puissances alliées de la France, il essaya de me dissuader de ma résolution, et me demanda même si je venois lui déclarer la guerre, ajoutant que la cour d'Autriche pouvoit se flatter d'être fort bien avec le roi de Hollande. J'insistai: alors il me dit qu'il ne pouvoit pas me donner de passeports sans les ordres de Mr. de Stadion auquel il alloit écrire. On espéroit encore à Vienne que la chance de la guerre, d'abord défavorable à l'Autriche, toumeroit peut-être en sa faveur. Du moins on n'attendoit pas sitôt l'armée Française aux portes de la capitale. Bientôt les événements se précipitèrent avec une célérité effayante: l'armée Autrichienne se retira sur la rive gauche du Danube en abandonnant Vienne à son sort. L'allarme devint générale; les archives furent envoyées en Hongrie, et la cour prit le même chemin. On proposa aux ministres étangers, restés à Vienne, de l'y accompagner. Je me refusai à cette démarche , quoique le chargé des affaires de France, Mr. Dodan, y eut consenti, ce qui fut hautement désapprouvé par l'empereur Napoléon. Alors
on m'intima Tordre de sortir de Vienne , dans les vingtquatre heures. Un nommé Hoppé , employé aux bureaux des affaires étrangères, personnage ridicule et remarquable par un ton de pédantisme qui lui étoit particulier, fut celui qui vint me communiquer cet ordre. J'eus peine à me contenir: je frémissois d'indignation. Ma femme étoit désespérée: il lui étoit impossible d'entreprendre un voyage au travers de l'armée ennemie, tandis qu'à l'époque où j'avois demandé des passeports à Mr. de Hudelist , elle auroit pu m' accompagner encore. Je la laissai donc , avec ses deux enfans et au moment d'accoucher, auprès de la comtesse de Triers, sa parente, qui nous offiit noblement sa maison et tous ses soins. On me donna un officier pour me conduire sûrement par la route de Prague jusqu'aux frontières de la Saxe, et je partis avec mon fils, non sans avoir protesté dans une note, adressée à Mr. de Hudelist, contre ces procédés contraires au droit des gens; car j'avois demandé, à cause de l'état où se trouvoit ma femme, la permission de rester comme particulier à Vienne, ou de me rendre aux avant-postes de Tannée Française, qui déjà étoit arrivée devant les murs de Vienne et dans ses faubourgs. On voyoit les François de la maison du comte Jean de Palfy , sur les remparts, où je demeurois , et on tiroit déjà des coups de canon d'une pièce placée sous ma fenêtre; on avoit l'intention de défendre la ville où commandoit le prince Maurice de Lichtenstein.
Je laissai à ma femme une lettre pour l'empereur Napoléon, et une autre pour le premier général François qui entreroit à Vienne : je la recommandois à leur protection. Après mon départ le comte de Triers em-
mena ma femme à son hôtel, l'un des plus vastes de la ville. Il en étoit temps: les François commencèrent à jetter dans Vienne quelques bombes. L'eflfroi fat à son comble; les femmes et les enfans se réfugièrent dans les souterrains , où Mme de Triers avec ses enfants , et ma femme avec les siens, passèrent deux nuits au milieu de toutes les agitations de la crainte: situation cruelle en elle-même et funeste par les suites qu'elle eut pour nous : l'aîné de mes deux fils nés à St. Pétersbourg , qui avoit alors six ans , fut saisi sous la terre d'un froid qui lui devint mortel. La maladie du croup se déclara peu après , et il y succomba en peu de jours.
Après la capitulation le général Andréossy, le premier général François qui entra dans Vienne, dont il étoit nommé gouverneur, s'empressa de fournir à ma famille tous les secours dont elle pouvoît avoir besoin ; et Tempereur Napoléon chargea le duc de Cadore de savoir de ses nouvelles et de l'assurer de sa protection: quand ma femme accoucha , ce qui arriva peu de jours après, il voulut bien donner son nom à la fille qu'elle avoit mise au monde, mais qui mourut aussi, l'année d'après, à Amsterdam.
Après avoir passé le Danube, je traversai l'armée Autrichienne qui étoit en mauvais état, surtout la cavalerie. A Prague on me donna un autre officier pour me conduire aux frontières. Le général Amendi, qui en étoit commandant , me fit accompagner par un officier de hulans jusqu'à la limite Saxonne, d'où je poursuivis seul mon chemin jusqu'à Dresde. J'y arrivai le même soir.
Le roi de Saxe avoit quitté sa capitale , et se trouvait
à Leîpsîc avec sa cour. J'y apportai le lendemam au soir la nouvelle de Finvestissemeiit de Vienne et de sa probable reddition. Je continuai mon voyage par Cassel, où j'appris la prise de Vienne, etj'arrivai à Amsterdam où le roi Louis avoit établi sa résidence dans le mois de Juin 1809.
J'allai d'abord chez le ministre RoëU qui me dit, fort sèchement , que le roi étoit mécontent de moi pour m'être prononcé trop hautement en faveur de la politique françoise. Je me rendis aussitôt avec lui au palais. Le roi me reçut assez bien. Je lui rendis compte de ce qui m' étoit arrivé, ce qu'il paroissoit savoir déjà, apparemment par Mr. SiUiman, mon secrétaire de légation à Vienne, qui étoit resté dans cette ville où il étoit marié et où il séjoumoit depuis longtemps. Il me dit tout-à-coup: mais vous avez écrit une lettre à Vempereur Napoléon et à un général François avant votre départ. Je lui présentai les copies de ces lettres qu'il lut et relut, sans pouvoir y rien condamner. Il ne me témoigna pas ce mécontentement dont m'avoit menacé Mr. Roëll. Je dînai ce jour là tête-à-tête avec lui. Pendant le repas, il me fit beaucoup de questions sur Vienne; en suite il fit retirer tout le monde , et me dit : à propos , le prince d'Orange a été à Vienne. — Oui , Sire , et fen ai donné connaissance au ministre JRoéll. — Mais qu' est-il venu faire? — On a dit qu'U étoit venu pour profiter des circonstances, si elles devenaient favorables , et qu'ayant offert ses services à Vempereur d'Autriche, U était entré dans son armée comme général, ce que fai aussi mandé à Mr. BoëU: je ne savais rien de plus. — Fort bien: mais qu'a-t-il fait à Vienne? Qui ort-il vu ? — Je n'ai pas cru , Sire , qu'il fût de mon
devoir d'épier ses actions privées; fai de grandes obligations à sa maison; fy aurois répugné, — Ah! mais vom savez pourtant qu^U alloit chez Madame de Grovestins et qu^U y a vu plusieurs HoUandois qui se trouvoient à Vienne. — Oui , Sire , et si je n'avois pas été votre ministre j dans le temps d!une nouvelle guerre ^ je me serois fait un devoir et un honneur d! aller présenter mes respects au prince. — Mais vous savez donc qttds sont les HoU landois qui ont été chez Madame de Grovestins? — Oui y Sire , puisqu^Us me Vont dit eux-mêmes , et qtee je ne pensais pas alors , plus que je ne le fais maintenant , qu^Us commissent une faute. — Mr, Van der Hoop et le jeune Hodshon y ont-Us été? — Oui , Sire , Us Vont dit chez moi. — Eh bien! ils ont fort mal fait; ils étaient en commission; Us n'auraient pas dû y aller; et vous auriez dû m'infor-mer de tous les détaUs de cette affaire qui m'intéressoit vivement. Le même soir le roi chargea Mr. RoëU de témoigner son mécontentement à Mr. Van der Hoop et au père de monsieur Hodshon, pour son fils, déjà renvoyéi en Autriche, apparemment avec la même commission ; mais on en fesoit un mystère , particulièrement à moi. Mr. Roëll n'entendit pas cet ordre sans colère. Il répandit que c'étoit moi qui avois donné au roi ces informations par malignité. Mr. Hodshon père et Mr. Van der Hoop en furent irrités contre moi; et cette fausse insinuation me suscita beaucoup d'ennemis, surtout parmi le parti Orangiste. Cependant je pense qu'il n'y a point eu de ma faute , et que j'ai agi avec mon ménagement ordinaire pour les autres, et, j'ose le dire, la plus grande délicatesse possible, dans une circonstance aussi épineuse. Mais Mr. Roëll étoit et avoit toujours été mon ennemi. Infidèle dans le coeur ^
comme plusieurs autres, au gouvernement du roi Louis dont il étoit membre, il ne pouvoit souffiir un homme qui croyoit qu'on doit servir de bonne foi et sincèrement le souverain ou la cause à laquelle on est attaché, ou ne pas servir. J'ai suivi scrupuleusement ce principe toute ma vie, et ce n'est pas à cette heure que je m'en repentirai.
Quand j'arrivai, on s'attendoit à un nouveau changement de ministère , et mes ennemis craignoient beaucoup que je n'y fasse rappelle. Aussi n'épargnèrent-ils ni intrigues ni calomnies pour le prévenir. Le roi pourtant n'y pensoit pas, et je ne le désirois nullement: une année d'expérience m'avoit suffi. Le roi nomma quatre nouveaux ministres auxquels on ne s'attendoit pas, et s'amusa extrêmement de la surprise que tout le monde témoigna en apprenant le choix du général Krayenhoff pour la guerre, de Mr. Van der Cappellen pour l'intérieur, de Mr. Appelius pour les finances, et de Mr. de Hugenpoth pour la justice. Ce dernier étoit membre d'un tribunal de première instance en Grueldres; il étoit catholique. Le général Janssens, Mrs. Grogel et Van Maanen perdirent leurs places , qu'ils avoient déjà occupées trop longtemps aux yeux du roi. Il décida en même temps que les ex-ministres ne conserveroient pas le rang et les entrées de ministres, ce qui étoit contraire à l'usage reçu dans toute l'Europe , et d'autant plus injuste, que ce droit appartient dans toutes les cours à ceux qui portent le grand-cordon du premier ordre du pays. Mais il disoit qu'il ne vouloit pas de l'esclavage de cette étiquette , précisément parce qu'elle étoit admise chez les autres souverains et surtout chez l'empereur , répétant ce qu'il m'avoit déjà dit , que ses
salons ne seroient pas assez vastes pour contenir tons ses anciens ministres.
J'allai goûter quelques instants de calme et de bonheur auprès de ma mère. Ma joie et la sienne fat bientôt troublée par la nouvelle de la mort de ce fils , qui n'avoit encore que six ans. J'appris en même temps que ma femme venoit d'accoucher heureusement d'une fille, et qu'elle s'empresgeroit de me rejoindre aussitôt qu'elle seroit rétablie.
Le roi me fit proposer alors , par Mr. Roëll , la mission de Berlin; on me permettoit de me conserver les appointements de Vienne; mais je finis par apprendre que ce ne seroit que pour l'année courante, et qu'ils seroient réduits , d'après un nouveau projet de budget , à onze mille florins annuels. Je refusai donc : mais comme Mr. Roëll me renvoya au roi , qui m'avoit déjà nommé , je résolus d'aller au château du Loo , en Grueidres , où il étoit alors, pour annoncer et motiver mon refas. Une autre raison m'invitoit encore à ce voyage.
Mon fils, qui s'étoit formé durant les campagnes qu'il avoit faites et son séjour à Vienne, s'étoit présenté avec avantage dans la société à Amsterdam et La Haye , et y avoit été bien accueilli. H s'étoit attaché à une jeune personne d'une famille distinguée , et qui jouissoit d'une fortune considérable , à La Haye , et avoit réussi à lui plaire. Elle étoit orpheline et consentit à ce qu'il demandât sa main à ses tuteurs, à la condition toutefois qu'il quitteroit le métier des armes, dans lequel eUe avoit perdu son père. Cette clause répugnoit beaucoup à mon fils; il s'y soumit pourtant, me parla de ses espérances et, comme ce mariage me parut convenable , je me proposai d'en parler au roi et d'obtenir
de lui pour mon fils nne autre place avant de donner sa démission ; il étoit alors lieutenant dans un régiment de cuirassiers.
J'exposai d'abord au roi l'impossibilité où j'étois d'accepter la mission de Berlin avec un traitement aussi peu considérable. Il m'allégua la nécessité de réduire les dépenses, me parla de son économie tandis que, pour satisfaire ses fantaisies de changements de résidence, il jettoit les millions à pleines mains, refusa toute augmentation d'appointements , et agréa mon refus. Il approuva le projet de mariage pour mon fils, et me promit de lui donner une place de chambellan ou d'écuyer. Sans lui tenir cette promesse il nomma aussitôt à sa lieutenance un des pages qu'il avoit auprès de lui. La jeune personne que mon fils aimoit lui avoit donné plusieui's fois par écrit l'assurance de son attachement. Je ne fis donc pas difficulté de m'adresser à ses tuteurs, partisans exagérés du système Anglois, qui ne voulurent pas consentir à son mariage et l'enlevèrent de force à la campagne, où Us la contraignirent à épouser le frère de l'un d'entr'eux.
Un événement imprévu les servit à souhait, en leur permettant de représenter sous un jour défavorable la conduite de mon fils. Les Anglois venoient de tenter l'expédition contre Anvers, et s'étoient emparés de rue de Walcheren.
J'offris aussitôt au roi mes services et ceux de mon fils, qu'il nomma officier d'ordonnance, avec le rang de capitaine, à l'état-major du général Dumonceau en Zéelande. L'entreprise des Anglois contre Anvers , aussi mal conçue que mal exécutée, échoua et n'atteignit pas même son but secondaire, qui étoit d'opérer une
diversion en faveur de TAutriche. La lutte y étoit décidée et la paix faite ^ quand les Anglois furent forcés de se rembarquer et d'abandonner Tîle de Walcheren. Le roi Louis n'avoit fait que de foibles efforts pour repousser cette attaque, et même sa conduite fut si équivoque, que bien des gens crurent qu'û n'auroit pas été éloigné de saisir cette occasion pour s'arranger avec les Anglois, s'unir à eux contre son frère] et se rendre indépendant de lui, à ce qu'il s'imaginoit. Au moins le général Tarayre, qui commandoit ses gardes, doit avoir eu de fortes raisons de le soupçonner, puisqu'il écrivit au roi une lettre dans laquelle il le prioit de vouloir le dégager de ses serments si les armes Hollandoises se tournoient contre la France, ajoutant que, pour lui, il étoit décidé à ne jamais se servir de son épée contre sa patrie. Le roi lui envoya sur le champ sa démission, sans lui conserver ni pension ni rang. Si l'expédition Angloise eut réussi contre Anvers, et que la guerre sur le Danube eut traîné en longueur, je ne sais si le roi Louis n'eut pas joué le même rôle qu'on a vu depuis prendre à Murât.