CHAPITRE II
Le roi Frédéric Guillaume IL Les femmes et la politique, l'amour et Tambition. La guerre de Tindépendance de FAmérique. Rentrée en Hollande de M. Charles van Hogendorp. Deuxième duel. Blessure. Capitaine à vingt-et-un ans. L'auteur quitte le service Prussien et revient dans la patrie (1782). Cette démarche n'est pas approuvée. Le stadhouder Guillaume Y prend son parti. Armement naval contre l'Angleterre. État politique dans la république des Provinces-Unies. Nomination de capitaine des troupes de débarquement dans la flotte. Nouvelles amours. Départ pour les Indes. Opinion sur Gijsbert Karel, son frère. Arrivée au Cap de Bonne Espérance. Expériences nautiques. Dissidence avec le Commodore Van Braam. Le jeune d'York. Difficultés. Duel et blessure. Conseil de guerre et punition. Description de la viUe du Cap eténumération de ses moyens d'existence.
Cette même année le prince royal de Prusse , neveu du grand Frédéric, depuis roi sous le nom de Frédéric Guillaume II, se rendit à St. Pétersbourg, et passant par Koenigsberg fut obligé d'y demeurer douze jours, parce qu'en arrangeant les dates pour ce voyage, on avoit oublié que le calendrier Russe est en retard de onze jours sur le Grrégorien. On attribua dans ce temps une grande importance à ce voyage. Cependant il ne fut suivi d'aucun résultat mémorable , dumoins immédiat; car le second partage de la Pologne, dont peutêtre il y fut question, n'eut lieu que plusieurs années après. J'avois été recommandé à ce prince par sa soeur
la princesse d'Orange; il m'accueillit d'-nne manière distinguée , et je fus de toutes les fêtes qui marquèrent son séjour. Dans celle que lui donna le comte de Keyserling , à son retour de Russie , nous jouâmes la comédie en sa présence, sur un théâtre particulier, à l'hôtel même du comte.
L'année 1781 fait époque dans mes souvenirs: les femmes et la politique, l'amour et l'ambition éveillèrent ma tête et mon coeur.
Une femme de mérite, jeune et belle, que je voyois habituellement dans la maison de Keyserling , m'inspira des sentiments que je n'ayois pas encore éprouvés. Elle étoit déjà mère , et ce titre respectable , quelques années de plus que moi , lui donnèrent dans notre liaison assez d'ascendant pour me diriger et pour écarter d'elle tous les dangers d'une passion qu'elle se plaisoit à nourrir dans mon coeur. Nous avions joué la comédie ensemble sur le théâtre du comte de Keyserling : elle avoit fait Mérope, et moi Egiste ; les sentiments de mère et de fils n'étoient pas précisément les nôtres; dumoins ils n'étoient pas les miens. Mais ils avoient contribué à former cette innocente et douce intimité , qui eut sur mon caractère une heureuse influence.
La guerre de l'indépendance de l'Amérique, alors dans toute sa vigueur, et devenue intéressante pour moi par la rupture de l'Angleterre et de ma patrie, fit naître en moi les premières idées de la politique. La chaleur des discussions que cet événement excita de toutes parts et qui se retrouvoient dans toutes les bonches, les mots séduisants de liberté, d'indépendance, de droits , d'idées libérales qui commençoient à retentir dans l'Europe entière où ils furent si bien accueillis,
firent aussi une vive impression sur mon âme déjà prévenue en faveur de ces principes généreux par Téducation que j'avois reçue. Ma jeune tête se ressentit de l'agitation générale. Je ne savois tropcequeje voulois. Cependant je brûlois du désir de prendre part aux affaires publiques. Je souhaitois , pour m'en faciliter les moyens, de rentrer dans ma patrie; et ne savois pas davantage comment y parvenir. Mon frère Charles étoit retourné en HoUande; j'en étois presque jaloux. Il me sembloit que la fortune avoit tout fait pour lui. Il étoit resté quelque temps à Berlin, où il avoit eu le loisir d'acquérir des connaissances solides et l'occasion de se livrer à l'étude des anciens auteurs classiques et de leurs langues, sous la direction d'un savant distingué, Mr. Biester, alors à la tête de la bibliothèque royale et connu par sa rédaction du journal de Berlin (Berlinische Monatschrift). Il devoit devenir officier dans le régiment du prince Henry. Mais comme ce prince étoit mal avec le roi son frère, il éprouva des difficultés auxquelles il ne s'attendoit pas , et ma mère obtint pour lui une place d'officier dans le régiment des gardes Hollandaises. J'étois malheureusement dans une position différente. La princesse d'Orange vouloit me retenir au service de Prusse avec la bonne intention de m'y faire avancer rapidement. Et il est probable que j'y aurois fait un chemin prompt et brillant, si le frère de la princesse eut été sur le trône. D'ailleurs le prince royal paroissoit de lui-même avoir pour moi de la bienveillance et de l'affection.
Le hazard me fit obtenir l'objet de mes voeux. J'eus une querelle avec un de mes collègues, officier de l'académie, au sujet de quelques plans envoyés furtivement
au roi par le chef de l'académie pour recommander ses protégés au préjudice des autres. ^) Un duel en fut la suite , et je fas blessé grièvement à la cuisse d'un coup de pistolet. Ma blessure fat un prétexte que j'employai pour quitter le service de Prusse, et pour demander ma démission, que j'obtins avec le rang de capitaine; ce qui dans ce temps étoit une grande distinction , à mon âge surtout: je n'avois que 21 ans.
J'arrivai en Hollande au mois de Juillet 1782, et me trouvai bientôt guéri de ma blessure , et des craintes de ses suites. La princesse d'Orange , mécontente de ce que j'avois quitté mon poste dans l'armée Prussienne, me reçut assez mal, et je n' ai jamais pu regagner depuis ses bonnes grâces. Ma mère, très attachée à la princesse , adopta ses sentiments ; et mon frère , qui pouvoit craindre pour son avancement le retour de son aîné , sut profiter de ces dispositions peu favorables. Je fus plus heureux d'un autre côté; le prince stadhouder, auquel je m'empressai d'offrir mes services dans la guerre contre les Anglais, me promit de m' employer, et ne tarda pas à tenir sa parole: il s'en offrit une occasion assez belle. La France , notre aUiée , avoit demandé une escadre de vaisseaux de guerre Hollandois pour aller se joindre aux forces navales Françaises sous Mr. de Suffren aux Indes Orientales. On se décida à y envoyer une escadre de six vaisseaux sous les ordres ducommodore Van Braam. Je fus nommé capitaine et commandant en second des troupes de marine de toute l'escadre réunie. Le major Hamel étoit le commandant en premier.
*) Mon adversaire étoit un baron de Woelwarth, né au pays d*Anspach d'une fsimille très distinguée, et officier de mérite qui avoit déjà fait la guerre en Amérique avec les troupes d'Anspach , au service de TAngleterre.
Ce fut alors que commencèrent à éclater dans la république les querelles des patriotes avec le stadhouder et ses adhérents. La guerre d'Amérique avoit fourni le premier aliment aux disputes. L'émancipation de ces colonies promettoit au commerce de grandes spéculations. l'Angleterre ne vouloit pas permettre qu'on communiquât avec elles, et prenoit tous les vaisseaux des neutres qui cherchoient à entrer dans les ports des insurgés. Les négociants d'Amsterdam et des autres villes commerçantes, demandèrent au gouvernement des convois pour protéger leurs navires: ces prétentions avoient déjà été un sujet de discorde , pendant la guerre de sept ans, du temps de la princesse Anne, mère du stadhouder , qui gouvemoit durant la minorité. On avoit accusé cette princesse , qui étoit Anglaise , de favoriser les intérêts de son pays natal , en refusant au commerce les convois nécessaires et la liberté même d'en équiper. Cependant la neutralité de la Hollande fut respectée alors. Cette fois l'Angleterre usa de moyens plus violents, et sous prétexte que des membres du gouvernement HoUandoîs (Mr. Van Berckel, pensionnaire de la ville d'Amsterdam) avoient entamé des négociations avec ses sujets rebelles d'Amérique, déclara la guerre à la Hollande. On reprochoit au stadhouder de ne pas la soutenir avec assez de vigueur , et même de paralyser par son influence la marine de l'état. Il se forma contre lui un parti nombreux, à la tête duquel se mirent plusieurs magistrats de diflPêrentes provinces et presque tous les pensionnaires des grandes villes dont le commerce avoit le plus à souffrir; ils prirent le nom de patriotes. Le gouvernement François ne manqua pas cette occasion de fopoLçnter les troubles et d'attiser les
haines ; il soutenoit le parti patriote contre le stadhouder et le parti Anglois. Les événements qui en furent les suites sont assez connus pour ne pas les répéter ici: j'étois trop jeune pour y prendre part. Je me bornerai donc à remarquer comme une justification de ma conduite ultérieure, qui ne s'est démentie dans aucun temps, que d'après le point de vue sous lequel j'avois étudié rhistoire de ma patrie , je me sentois une prédilection décidée pour ce qu'on nommoit le système ou le parti d'aUiance avec la France contre l'Angleterre , que je considérois , — en suivant tant de grands politiques et tant d'hommes d'état de mon pays, parmi lesquels on compte plusieurs de mes ancêtres , — comme la rivale et l'ennemie de notre prospérité commerciale.
Je désirois servir ma patrie contre l'Angleterre , par conséquent servir dans la marine. Mais pour y entrer il falloit commencer par être garde-marine, ce qui ne me convenoit pas après avoir obtenu en Prusse le rang de capitaine; ou dumoins on ne pouvoit remplir de places d'officier , qu'après avoir fait quelques campagnes sur mer, et je n'en avois fait aucune. Le célèbre amiral de Kinsbergen , ami de ma famille et qui s'intéressa toujours vivement à moi, leva la difficulté. Il me proposa de me faire nommer capitaine des troupes de débarquement sur l'escadre du commodore Van Braam , ce qui me donneroit les moyens de faire agréablement un voyage de long cours , de m' appliquer comme volontaire à la navigation et au service de mer, et d'être placé à mon retour avec avantage dans la marine de la république. Ce plan me parut raisonnable, et je l'adoptai avec empressement: mais peu après je faillis à me retracter. J' avois fait la connaissance d'une jeune
personne originaire des Indes, dont la beauté m^avoit séduit , et je ne désirois plus que de m'unir à elle ; ses voeux répondoient aux miens; mais un tuteur, dont elle dépendoit , et qui vouloit la garder pour son fils , prétendoit qu'elle ne pouvoit disposer de sa main qu'avec le consentement de son oncle qui demeuroit à Batavia. Le dépit, joint à la honte de quitter une expédition destinée à une guerre périlleuse, détermina enfin mon départ; et au mois de Mars 1783, je m'embarquai au Texel. ^) Le chagrin de se voir abandonnée , dont profitèrent sans doute mes ennemis auprès d'elle, engagea celle que j'aimois, à m' écrire qu'elle me dégageoit de mes promesses et qu'elle reprenoit elle-même sa liberté. L'absence et le temps nous entraînèrent à d'autres liens , en relâchant ceux qui nous unissoient. Mon frère me vit m' éloigner sans aucune peine; durant mon absence il pouvoit se regarder à peu près comme l'aîné, et ce titre alors n'étoit rien moins que méprisable. Nos habitudes olygarchiques y attachoient de grands privilèges; les aînés succédoient ordinairement aux places de leurs pères, et rassembloient sur leur tête tous les avantages que procure la considération des familles. Mon frère a eu même le secret de se faire passer tacitement, après mon départ, pour être mon aîné.
Mes études militaires m'avoient fait acquérir en mathématiques toutes les connaissances nécessaires à mon nouveau métier , et je n'eus qu'à en faire l'application à la marine. Aussi ne tardai-je pas à en saisir la théorie. Quant à la pratique, elle demande plus de temps; mais un
■) A bord du vaisseau de guerre FUtrecht de 64 canons, commandé par le commodore Van Braam, chef de toute TEscadre.
voyage aux Indes et le retour ont suffi pour me l'apprendre. ^)
La plupart des vaisseaux qui dévoient composer notre escadre se trouvoient en Zéelande et dans la Meuse, et avoient Tordre de nous rejoindre en mer, à une certaine hauteur. En sortant du Texel, notre vaisseau toucha sur un des bancs de sable qui encombrent ce port. TJn vent de Nord-Ouest, qui étoit pour nous le plus à craindre , et qui s'éleva tout-à-coup , rendit notre situation assez périlleuse pour faire pâlir une partie de r équipage. On commença aussitôt à débarquer les canons ; et le Commodore me chargea de surveiller le pilote côtier qui auroit pu nous laisser dans l'embarras où il nous avoit mis, et disparaître pour se soustraire à sa responsabilité. Mais heureusement ce même vent de Nord-Ouest refoula si bien la marée, qu'avant la nuit nous fûmes à flot et rentrâmes au Texel. Les autres vaisseaux sortis de la Zéelande et de la Meuse eurent un fort gros temps , et furent tous plus ou moins endommagés. Deux frégates , dont l'une avoit perdu son grand mât de hune, et l'autre ses trois mâts, forent obligés d'entrer à la rade du Texel pour réparer leurs avaries.
Peu de jours après notre vaisseau appareilla pour la seconde fois, et, plus heureux, nous passâmes dès le lendemain matin entre Douvres et Calais , où nous fumes rejoints par un vaisseau de l'escadre , le Wassenaar de 64 canons, commandé par le capitaine Oorthuis.
Avec un bon vent et un temps favorable , nous fumes
*) Au moment de notre départ, on apprit que les préliminaires de la paix avoient été signés à Paris entre la France et l'Angleterre. 11 n'y avoit encore qu'un armistice entre cette dernière puissance et la Hollande: la paix fut conclue quelques mois après.
en quinze jours à la hauteur des îles du Cap verd , où étoit fixé le premier rendez-vous pour l'escadre. Nous entrâmes au port de Praia, dans Tisle de St. Jago, qui étoît notre point de ralliement ; et nous y trouvâmes le vaisseau la princesse Louise de 50 canons , capitaine comte de Rechteren, et trois vaisseaux Anglais de la Compagnie des Indes.
L'armistice qui avoit été conclu nous empêcha d'attaquer et de prendre ces vaisseaux, qui auroient été pour nous une excellente capture. Néanmoins le commodore ne voulut pas permettre la libre communication entre les officiers des deux puissances , quoique les capitaines Anglois fassent venus lui faire une visite.
Après avoir fait de l'eau, ne voyant arriver aucun des autres vaisseaux de l'escadre, nous partîmes- de St. Jago pour aller au cap de Bonne Espérance, où nous devions attendre de nouveaux ordres. Nous fûmes retardés en mer par plusieurs vaisseaux qui n'étoient pas doublés en cuivre et qui marchoient mal. Aussi la traversée ftit elle assez fatiguante, surtout après avoir été rejoints par la frégate Junon , capitaine De Witt , et le vaisseau de la compagnie des Indes Hollandaises le Greregtigheid armé en guerre.
Enfin nous arrivâmes au cap de Bonne Espérance dans le courant du mois de Juillet; et comme l'hyver, qui règne alors dans ces parages, rend la baie du Cap très dangereuse et très exposée aux coups de vent, nous le doublâmes, et mouillâmes dans la baie False, où nous trouvâmes le vaisseau Groes de 60 canons , capitaine Stavorinus , qui appartenait aussi à notre escadre.
Ce premier voyage du Texel au cap de Bonne Espérance, m' avoit fait un bien infini au physique et
au moraL Ma constitution s'étoit fortifiée sensiblement: j'avois pris le dernier essor de ma croissance. Mon caractère s'étoit formé. Le grand spectacle de la nature sur rOcéan avoit élevé mon âme; et Tétude pratique de l'astronomie, à laquelle je m'étois livré, avoit agrandi mes idées, et donné de la solidité à mes conceptions.
Mais cette nouvelle source de lumières et de jouissances fut aussi pour moi une source de désagréments. Le Commodore Van Braam, excellent marin pratique, n'entendoit rien à la théorie, et par conséquent n'en fesoit nul cas ; sentiment qui lui étoit commun avec tous les officiers du vaisseau , dont les deux premiers avoient été pris dans la marine marchande, comme on avoit été obligé de le faire pendant la guerre d'Amérique à cause du manque d'officiers instruits. Tous les autres étoient des jeunes gens sans expérience, et novices dans cette carrière pour laquelle ils n' avoient pas même été élevés. Cette ignorance générale avoit pour cause un grand défaut qui existoit alors dans la marine militaire de la république. Tous les calculs de la navigation étoient faits à bord par les pilotes embarqués à cet effet sur les vaisseaux de guerre. Ces pilotes, jadis très instruits pour leur temps, n'avoient guères fait de progrès depuis deux siècles, que la science de la navigation et celle même de la construction navale demeuroient stationnaires en Hollande, de sorte qu'après avoir été sans contredit la première puissance maritime du monde, il y avoit déjà un siècle que nous voyions les Anglois nous dépasser et nous laisser loin derrière eux. Tirés pour la plupart des classes inférieures de la société , ces pilotes , sans autre instruction que l'habitude
aveugle de leur métier, n'étoient guères en état de guider les jeunes offîciers et les gardes-marines dans l'étude d'une science dont ils ne connoissoient pas les principes et dont ils ne soupçonnoient même pas les développements possibles. Je citerai un exemple. Le premier pilote de notre vaisseau soutenoit que le soleil toumoit autour de notre terre qui se trouvoit au centre , que rien n'étoit plus clair, qu'on le voyoit. Il ajoutoit qu'à chaque lune Dieu en créoit une nouvelle; qu'il ne falloit pas s'en étonner, puisque Dieu est tout-puissant. Il étoit impossible, suivant lui, de trouver les longitudes en mer; il y auroit même eu de l'impiété à le tenter: Dieu ne le vouloit pas. A mon âge il étoit naturel d'entendre impatiemment de tels discours: je fesois moi-même les observations , et je répondois les preuves en main. D'après le calcul des pilotes , nous devions voir le cap de Bonne Espérance, tandis'que d'après le mien nous en étions encore à plus de cent lieues , et le résultat prouva que j'avois raison: ce qui ne réussit guères à les convaincre, et ne fit que m' attirer leur haine et toutes sortes de dégoûts.
Le Baron de Plettenberg, alors gouverneur du cap de Bonne Espérance , vint à la baie False aussitôt qu'il y apprit notre arrivée. Beau-jErère de Mr. Van Braam, qui avoit été marié à la soeur de son épouse, il étoit aussi parent de ma mère. La visite qu'il nous fit , donna lieu à une première querelle entre le commodore et moi. D'après un usage établi dans la marine Hollandaise, tous les officiers d'un vaisseau mangeoient avec le capitaine; et pendant toute la traversée nous avions c^né à la table de Mr. Van Braam, qui avoit même obtenu une somme extraordinaire pour fournir à cette dépense.
Je fus donc surpris, et même irrité de voir que ce jour là il dînoit dans sa chambre avec le gouverneur et deux personnes qui Tavoient accompagné , le résident de la baie False, et le capitaine du port, et qu'on portoit ensuite aux officiers les plats desservis. Dès que le gouverneur se fut retiré, je m'en plaignis au Commodore, et comme il traitoit mes représentations de révolte, j'ajoutai que l'affaire étoit étrangère au service, et que je demandois la permission de quitter l'Escadre pour retourner en Hollande. Mais il avoit eu besoin , disoit-il , de parler en secret au gouverneur , et il étoit d'ailleurs libre de manger dans sa chambre avec qui bon lui sembloit. Je répondis que je me contenterois de cette explication, s'il nous avoit fait dîner à, l'heure accoutumée et dans la chambre du conseil comme à l'ordinaire , que je n'étois pas accoutumé à manger des plats desservis, et que pour les affaires secrètes, il pouvoit bien confier aussi à ses officiers ce qu'il avoit cru ne pas devoir cacher au résident de la baie Taise, et au capitaine du port. J'insistai donc pour avoir mon congé. Mais le commodore se radoucit, et me promit que je n'aurois plus sujet de me plaindre. Il n'attendoit pourtant que l'occasion de me faire sentir son mécontentement.
Sur l'invitation du gouverneur j'allai avec le commodore à la ville du Cap. H s'y trouvoit alors un régiment Français auxiliaire, celui de Pondichéry, commandé par le brigadier comte de Conway, et un régiment Suisse à la solde de la compagnie des Indes, commandé par le colonel de Meuron. Dans ce dernier régiment il y avoit deux officiers que j'avois connus autrefois au service de Prusse , les capitaines de Sandol
Roy, et de York. Le premier étoit de Neuf-châtel, comme le colonel de Meuron, et son frère lieutenant' colonel du régiment ; et je Tavois vu Keutenaïit en Prusse. Le second , fils d'un vieux capitaine de grenadiers dans le même bataillon où j'avois été lieutenant, s' étant rendu coupsj^le d'un manque de subordination, avoit été , à cette même époque à peu près , condamné à une année d'emprisonnement dans une forteresse, et cassé au service. A l'expiration de ce terme, son père, sans fortune et chargé d'une nombreuse famille, ne savoit que faire de lui. Compatissant à sa situation, et connaissant d'ailleurs le courage et les talents militaires de son fils, je lui dis que par le crédit de mes amis et de mes parents en Hollande , je croyois pouvoir procurer à ce jeune homme, s'il vouloit s'expatrier, une commission d'officier au service de la compagnie des Indes. Le jeune de York ne manqua pas d'accepter mon offre , et s'embarqua pour la Hollande. Ma mère , à qui je l'avois recommandé, l'accueillit avec sa bonté ordinaire, et [lui fit accorder une place de capitaine par Mr. Boers, [alors syndic de la compagnie, qui venoit de stipuler à Paris , avec le colonel de Meuron , la formation d'un régiment Suisse à la solde de la compagnie des Indes, et qui s'y étoit réservé la nomination à quelques places d'officiers. Ce jeune homme, ainsi que sa famille , en conserva pour moi de la reconnaissance ; et quand j'arrivai au Cap, j'acceptai un logement chez lui pour tout le temps de notre séjour. Un événement, qui eut des suites assez fâcheuses pour tous deux , m'en fit bientôt repentir. Un officier, destiné au service de la compagnie à Batavia et passager sur un de nos vaisseaux , m'insulta presque sans motif à un dîner chez
le consul de Suède. Voulant éviter un éclat en société, je lui dis à Toreille que je le verrois le lendemain. Grrand hâbleur, il alla raconter par la ville son histoire , et la commenter à son avantage. Et comme il logeoit dans une maison contiguë à celle de Mr. de York , mon jeune ami, indigné de sa lâche audace, fut chez lui, le traita avec beaucoup d'emportement, et sur un propos grossier de sa part , mit Tépée à la main, et lui fit une légère blessure. On les sépara, et sur la plainte de l'officier, Mr. de Jork fat arrêté. Aussitôt que j'appris cette imprudence (et déjà le* commodore avoit donné l'ordre de m'arrêter aussi) je me tins à l'écart, et fis proposer un rendez- vous à Mr. Bertrand , c'étoit le nom de mon adversaire; mais il rejeta le défi; et voyant quelques jours après qu'il persistoit dans son refus , je me rendis à bord où Mr. Van Braam me fit mettre aux arrêts. Je m'y étois attendu. Mais j'appris en même temps qu'on élevoit sur cette affaire des doutes contraires à mon honneur: je ne le pus souffrir, et ayant plusieurs fois demiandé en vain au commodore la permission d'aller à terre, je sautai un matin dans le canot qui allait aux provisions. Un officier , qui devoit être mon témoin , m' avoit devancé pour contraindre mon adversaire à me donner la satisfaction que je demandois; et en effet je le trouvai au rendez-vous. Je proposai les pistolets; mais il s'y refusa obstinément; nous nous battîmes à l'épée; je fus blessé au bras gauche; et comme je perdois beaucoup de sang, on nous sépara contre ma volonté, mais non pas contre celle de mon adversaire. Je retournai donc à bord où je fus de nouveau mis aux arrêts. Mais le commodore, qui avoit semblé jusque là douter de ma conduite et qui par là m' avoit forcé
à prendre un parti violent , avant que Tofficier ne partit pour Batavia où nous ne savions pas encore qu'étoit notre destination, mit cette fois une espèce de vigueur affectée à me punir. Dans un conseil de guerre qu'il convoqua pour me juger, en m' accusant d'avoir forcé les arrêts et quitté le bord sans permission, je fus condamné à six semaines d'arrêt, à trois mois de suspension, et à la confiscation de six mois d'appointement. Tous ces procédés étoient irréguliers et injustes; et m'en étant plaint en Hollande, j'ai eu la satisfaction d'apprendre que la conduite du commodore envers moi y avoit été désapprouvée hautement. Mr. de York, peu de temps après, quitta le régiment de Meuron et retourna en Hollande, où ma mère, s'intéressant plus que jamais à lui, obtint de la princesse d'Orange la faveur d'écrire pour lui à son frère le roi de Prusse, qui avoit succédé à son oncle, le grand Frédéric. Ce prince le fit rentrer à son service, où il se distingua bientôt et où il eut un avancement rapide. C'est le même général de York, qui commandait le corps Prussien dans la campagne de E/Ussie, et dont la défection à fait tant de bruit en Europe. J'aurai l'occasion de parler encore de lui dans la suite de mes mémoires, lorsque j'en serai venu à cette époque trop fameuse. Notre escadre, après la saison des ouragans, avoit quitté la baie False , et doublant une autrefois le Cap étoit venue mouiller dans la baie de la Table , où nous attendions de nouveaux ordres de Hollande pour continuer notre voyage.
On a tant de descriptions du Cap de Bonne Espérance , et principalement de la partie intérieure de cette colonie, que je ne grossirai pas ces mémoires de mes observati-
ons, surtout n'ayant pas eu Toccasion et le loisir de pénétrer dans le pays plus avant que Stellenboscli et Constantia, où croit ce fameux vin dont on fait tant de cas en Europe. Je remarquerai seulement qu'à cette époque cette belle colonie gémissoit sous le joug odieux du monopole de la compagnie des Indes, ce qui étonffoit tout germe d'industrie et de culture dans l'intérieur ; et si la ville du Cap sembloit jouir de quelque prospérité , malgré la prohibition du haut commerce , il falloit l'attribuer , d'abord à la coutume de faire de chaque maison une auberge pour les officiers et les passagers des nombreux vaisseaux de toutes les nations qui alloient aux Indes et qui en venoient, et ensuite, si je dois le dire, à la contrebande.