‹ Mémoires du général Dirk Van Hogendorp, comte de l'empire, etcChapitre 20 sur 32 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Discussion au conseil concernant Tadministration financière de la Hollande. L'opinion de Mr. Van Hogendorp prévaut. Impression favorable faite par lui sur l'empereur. Audience particulière à Fontainebleau. Il est nommé général de division. Sa femme et son fils le rejoignent à Paris à la fin de 1810. En Mars 1811 l'auteur est nommé aide-de-camp de l'empereur, poste fort fatigant. Conversations avec Napoléon. Naissance du roi de Rome. Espérances conçues à cette occasion. Détails de la manière de vivre à la cour. Les maréchaux Masséna et Ney. Mobiles de la politique impériale vis-à-vis la Russie. Apogée de la fortune de Napoléon en 1811. Baptême du jeune prince. Dotations données à cette occasion. Mr. Van Hogendorp est créé comte de l'empire avec un majorât en Brunsv^ic. Mission à Wezel. Les con^^crits réfractaires. Séjour passager à Maastiicht. Aventure du général Pathod. Mécontentement du prince d'Eckmûhl.

Admis à la seconde séance du conseil de Hollande, j'appris à ma grande surprise qu'on s'occupoît à poser en principe, que la Hollande conserveroit un système séparé d'impositions et d'administration financière. Mr. Gogel , qui avoit été ministre des finances , et qui avoit mis en vigueur avec beaucoup de fermeté ce système d'impositions basé sur l'unité de la république et alors très avantageux à l'état , se trouvoit membre du conseil , aimoit son ouvrage, et tenoit beaucoup à ce qu'il fut conservé , comme étant supérieur au système financier de

la France j et plus analogue aux habitudes et aux moeurs de la nation Hollandaise, ce que je ne lui disputois pas. Mais d^autres motifs de la plus haute importance me portèrent à être d'un avis opposé.

Nos impositions étoient beaucoup plus fortes que celles de la France , et auroient naturellement continué à peser d'avantage sur Tindividu. Ce qui étoit encore pis, c'est qu'il fut devenu indispensable d'établir une ligne ou barrière de douanes entre la France et la Hollande, mesure infiniment nuisible aux intérêts du commerce et des fabriques de notre pays. Je ne parle pas des autres inconvénients qui en eussent été la suite. Je soutenois donc que, réunis à la France, nous ne devions pas porter un joug d'impositions plus pesant que les autres Français, mais jouir des mêmes avantages qu'eux pour la liberté du commerce intérieur; que toute entrave devoit être levée entre les habitants d'un même empire , enfin que si la transition d'un système à l'autre offroit quelques difficultés, ce que je ne prétendois pas nier, on pouvoit dumoins avec les modifications nécessaires et une prudente lenteur, l'effectuer sans causer de violente secousse.

Après avoir épuisé vainement tous les arguments contre moi, on s'avisa de me dire, pour tâcher de m'imposer silence: que l'empereur le vouloit ainsi. Je me levai alors et dis, que l' empereur avoit été assez fort pour réunir par un seul décret la Hollande à l'empire, que par conséquent, s'U vouloit aussi cette mesure, il pouvoit aussi la faire exécuter par un décret, mais qu'il nous avoit rassemblés pour donner nos opinions, que je donnois et donnerois toujours la mienne avec liberté d'après les lumières de ma conscience; qu'enfin je de-

mandois que mon avis fat consigné sur les registres et porté à la connaissance de Tempereur.

Mon opinion prévalut , et j'eus la satisfaction de voir que Tempereur Tadoptât. Je me suis assuré depuis que la franchise avec laquelle j'avois parlé, loin de me nuire dans Tesprit de ce prince , contribua beaucoup à me gagner son estime et sa confiance.

Le reste des travaux n'eut rien d'intéressant. Les trois ministres François prêtèrent une grande attention aux observations des députés Hollandois , qui en général obtinrent toutes les modifications et tous les adoucissements qu'ils demandèrent dans les mesures de la transition ; de sorte qu'ils me parurent tous , ou dumoins la plupart, retourner en Hollande fort satisfaits du résultat de leur commission et de l'accueil qu'ils avoient reçu. Cependant les regrets, causés par la perte de l'existence nationale, ne pouvoient s'éteindre de sitôt; ils étoient trop naturels ; et si même cet état de choses eut été durable, la génération actuelle n'auroit cessé de le déplorer. Pour moi, quoique je fusse un des hommes le mieux traités par l'empereur, un de ceux dont la fortune avoit été favorisée par ce changement, je n'ai jamais pu penser à la Hollande effacée du rang des nations, sans que mon coeur en gémit. Mais pur de tout reproche d'avoir contribué le moins du monde à ce malheur , convaincu de l'impossibilité qu'il y auroit eu à l'empêcher ou à le prévenir, et de la folie qu'il y auroit à vouloir y résister encore, j'ai pu trouver dans ma conscience une consolation , me soumettre sans remords aux circonstances, et servir avec fidélité et avec dévouement celui qui par là étoit devenu mon souverain, ainsi que l'état, ma nouvelle patrie.

^ L'empereur m'avoît dit en termes généraux qu'il m'employeroit ; je ne savois pas encore de quelle manière. Je fds donc à Fontainebleau, un dimanche à la grande audience. L'empereur me remit au lendemain matin , après le lever, pour m'en accorder une particulière. Je m'y rendis, et fus introduit dans son cabinet où je le trouvai se promenant. H me fit beaucoup de questions sur ma famille, sur mon éducation, sur les événements qui m'étoient arrivés, et sur ma fortune. Quand je lui dis que j'avois été élevé au corps des cadets en Prusse , que j'y avois servi neuf ans et fait une campagne du temps du grand Frédéric , il dit : mais vous êtes donc militaire: vous avez reçu une éducation militaire! On avoit cherché à lui faire entendre le contraire par le moyen du duc de Feltre , alors ministre de la guerre , qui avoit ajouté que j'étois vieil et goutteux, n examina ensuite les connaissances que j'avois de l'art militaire, assez minutieusement. Je lui expliquai pourquoi dans les Grandes Indes j'avois quitté le militaire pour le civil, qui, du temps de l'ancienne Compagnie , étoit la seule carrière d'où l'on pût parvenir aux gouvernements et aux places de quelqu'importance. Il me parla aussi de son frère Louis, et de mon ministère de la guerre en Hollande. Enfin il me dit: Soyez tranquille sur votre sort. Je vous emjoloyerai; établissez^ vous à Paris; faites-y venir votre femme. Je ne vous oublierai pas. Le lendemain une lettre du duc de Bassano, ministre secrétaire d'état, m'apprit que l'empereur avoit ordonné de me porter sur le contrôle de l'armée Française en qualité de général de division, à dater du jour de la réunion de la Hollande , et qu'il m'avoit de plus accordé une gratification de vingt mille francs.

Ma femme et mon fils arrivèrent à Paris avant la fin de l'année 1810. Ma femme reçnt nn accueil distingué de l'impératrice Marie Louise, à laquelle elle fut présentée par la duchesse de Bellune, notre compatriote. Mon fils fat placé comme capitaine dans le régiment de cuirassiers Hollandois, qui devint en France le 14°^ et fut mis en garnison à LiUe.

Je m'apperçus que l'empereur avoit conçu une bonne opinion de moi depuis notre entretien, par la manière gracieuse dont me traitèrent tous les hommes en place, et surtout le prince Berthier , qui me témoigna toujours beaucoup d'affection, et le ministre de la guerre duc de Feltre, qui parut alors vouloir m' être favorable en me proposant à l'empereur pour plusieurs commande^ ments; mais Napoléon avoit sur moi d'autres vues, dont je n'eus connoissance qu'au commencement du mois de Mars 1811.

Un matin, ne m' attendant à rien, je vis la voiture du maréchal duc de Reggio entrer dans la cour de l'hôtel où je demeurois. Il en sortit un aide-de-camp du maréchal, qui vint m'annoncer quej'étois nommé un des aides-de-camp de l'empereur, et que le maréchal me prioit de venir déjeuner avec lui. J'en fus si surpris, que je crus d'abord que c'étoit un mal-entendu« Le maréchal m'en donna ensuite l'assurance , et me dit que je devois aller le lendemain, au lever de l'empereur, le remercier d'une faveur , qu'eussent certainement am* bitionnée tous les généraux de division de l'armée.

Le grand-maréchal Duroc me confirma aussi cette nouvelle, et m'invita à dîner chez lui. Le lendemain je me rendis au lever, où je fus admis avec ce qu'on nommoit les grandes entrées. Tout le monde fut surpria

de me voir avec des aiguillettes, signe distinctif des aides-de-camp de l'empereui* et des officiers-généraux attachés à sa maison. Je le remerciai de cette marque honorable de sa confiance , et lui promis de m'en rendre digne par mon dévouement à sa personne. L'empereur me répondit qu'il s'y attendoit, que même il en étoit persuadé. Aurois-je pu, après les protestations d'attachement que je lui avoit faites , le trahir dans la suite , parce que la fortune lui étoit devenue contraire?

J'étois moi-même presque aussi étonné que le public d'avoir obtenu, sans l'avoir demandé, un poste qu'on ne donne guères , ou qu'on ne suppose généralement devoir être donné , qu'à des jeunes gens capables d'une grande activité, et qui sembloit peu compatible avec mon âge et avec l'infirmité de la goutte, à laquelle j'étois sujet; ce que je n'avois pas caché à l'empereur, ce que lui avoit répété plusieurs fois le duc de Feltre avec une sorte d'affectation. Mais il ne vouloit par là que me donner plus de considération et plus de poids dans les places importantes que déjà il me destinoit, comme depuis il me l'a dit lui-même.

En sortant des Tuileries j'allai chez le ministre de la guerre, qui savoit ma nomination, mais qui ne me l'avoit pas encore annoncée. Il feignit d'être surpris de me voir déjà porter les aiguillettes; je lui dis qu'il m'avoit été nécessaire de les prendre pour aller au lever de l'empereur , comme le maréchal Oudinot et le grand-maréchal Duroc m'avoient averti de le faire. Je le remerciai de la part que je lui supposois avoir eu dans la bonne opinion qu'avoit conçue de moi l'empereur, et le priai de me continuer ses bonnes grâces et sa protection. Ah! monsieur , me répondit-il ironique-

ment, mes bonnes grâces! ma protection! G^est moi au contraire qui me recommande désormais à la vôtre. Un aide-de-camp de Tempereur est indépendant du ministre de la guerre, et bien plus important que lui. Je l'assurai que jamais je n'abuserois de ma situation, pour manquer à ce que je savois lui devoir. En effet je n'ai cessé de lui témoigner tous les égards et toute la considération qu'il pouvoit désirer lui-même, dans les relations ordinaires de la société et dans les relations plus intimes que mes missions et mes commandements m'ont forcé d'sCvoir avec lui. Mais son aversion pour tous les aides-de-camp de l'empereur, et en particulier pour le général Mouton, comte de Lobau, à qui l'empereur avoit confié le contrôle des rapports du ministère de la guerre, étoit si forte et si peu mesurée, qu'elle s'étendoit jusqu'à moi , qu'il ne m'a jamais pardonné, et qu'il m'a fait dans la suite tout le mal qui a été en son pouvoir.

Je répète que j'ai eu pour principe dans tout le cours de ma vie, de remplir jusqu'aux moindres devoirs des places que j'ai occupées, avec toute l'exactitude et l'activité dont je suis capable. Une de mes obligations préalables étoit de me remettre à l'équitation , dont l'exercice , dans ma carrière diplomatique et administrative, m' étoit devenu moins familier.

En temps de paix, les chasses de l'empereur étoient seules fatigantes. A la première où je me trouvai , je faillis y succomber, tant j'étois au retour épuisé de lassitude. La chasse au chevreuil avoit été ce jour-là fort longue; et les routes du bois de Bondy, où elle s 'étoit faite, étoient horriblement mauvaises. Dans la forêt de St. Germain et dans le bois de Boulogne,

lés fatigues furent beaucoup moindres , et je m'y accoutumai insensiblement. Napoléon avoit eu la bonté de me faire dire que je ne devois pas trop me fatiguer aux chasses, mais comme un des devoirs des aides-decamp de service étoit de rester toujours fort près de la personne de l'empereur, je ne voulois y manquer flous aucun prétexte et je Tai toujours observé exactement, quoiqu'aux chasses, pendant les voyages et à la guerre, cette nécessité me devint quelquefois extrêmement pénible. Le lendemain d'une chasse qui n'avoit pas été particulièrement difficile, il me demanda au lever, si je n'a vois pas été très fatigué ? Je lui répondis que non, que je commençois à me remettre aux fatigues du cheval. Ah, reprit-il en riant, votis commencez déjà atùssi à devenir courtisan et à mentir. Je l'assurai que si ce n'eut pas été vrai, je ne l'aurois pas dit. Ce fat au mois de Mars 1811 que naquit le roi de Kome. Quel enfant naquit jamais sous de plus brillants auspices! La grossesse de l'impératrice avançoit à souhait; peu de jours auparavant elle avoit encore assisté à un petit bal masqué dans l'intérieur de ses appartements. Le 19 Mars au soir ma femme et moi, invités pour la soirée chez l'impératrice , rencontrâmes en arrivant la duchesse de Montebello, qui sortait de la chambre à coucher de Sa Majesté, sans être encore habillée; ce qui me fit soupçonner ce dont il étoit question. La société devint nombreuse. On annonça que l'impératrice commençoit à sentir des douleurs, et que le spectacle n'auroit pas lieu; mais que l'empereur fesoit inviter les dames à rester, puisqu'on espéroit que l'accouchement ne tarderoit pas. Peu après on vint dire que les hommes, nommés pour être de service aux céré-

monîes de la naissance et qui étoîent en habits de cour , dévoient aller se mettre en uniformes et en costumes. On passa une partie de la nuit dans l'attente, et à minuit on servit à souper, ce qui étoit contre Tusage. Vers cinq heures du matin nous apprîmes que les douleurs étoient diminuées, et Timpératrice assoupie: les dames étoient priées de ne plus se fatiguer à attendre , et tout le monde eut la liberté de se retirer. J'en profitai avec ma femme. Mais vers sept heures du matin je fus éveillé par cent coups de canon, qui annoncèrent la naissance d'un prince. Je m'empressai de retourner aux Tuileries , où je fus un des premiers qui arrivèrent ; et j'y vis le roi de Rome, porté par la .comtesse de Montesquieu de la chambre de l'impératrice aux appartements qui lui étoient destinés. Aussitôt l'empereur parut, témoignant une joie vive et sincère, et recevant avec une aménité extrême les félicitations qu'on lui adressoit. On apprit que l'impératrice avoit souffert, et qu'il y avoit eu un moment de crise qui avoit embarrassé Mr. Dubois , l'accoucheur ; que même celui-ci avoit demandé à l'empereur, comment il devoit faire? Que l'empereur lui avoit répondu qu'il devoit agir comme s'il accouchoit une femme de la rue St. Denis , ajoutant : Sauves! la mère. Je n'ai pas entendu ces paroles, mais elles m'ont été rapportées de si bonne part, que je n'ai aucune raison d'en douter. Je m'étends sur ces détails, parce que la malice s'est plu à les défigurer par ses calomnieux mensonges. J'avoue que cet événement fit sur moi une profonde impression; je le considérois comme un gage de félicité, non seulement pour l'empereur, mais pour l'empire dont il sembloit enfin consolider le repos. J'étois sincèrement attaché à Napoléon,

qui me traitoît avec beaucoup de bonté et déjà commençoit à me montrer une confiance, que je regardoîs comme flatteuse de la part d'un souverain qui savoit si bien juger les hommes. Peu de temps après ses couches rimpératrice alla, avec T empereur et la cour, à St. Cloud, où je restai de service plusieurs semaines consécutivement. Jamais je n'ai passé un temps plus agréable dans ma vie ; j'y fus témoin du bonheur domestique dont jouissoient les personnes auxquelles j'étois le plus attaché au monde. L'empereur y recevoit peu, excepté à ses grandes audiences du dimanche, et y vivoit avec une simplicité et une régularité qui fesoient un singulier contraste avec son agitation ordinaire. J'étois surtout charmé de voir l'intimité et la douceur de son union avec son épouse. Il se levoit de grand matin et travailloit jusqu'à neuf heures, que le lever avoit lieu régulièrement. On introduisoit alors ce qui se nommoit le service de la maison, les grands officiers de la cour ou leurs substituts, et l'aide-decamp de service qui reposoit la nuit dans le salon où l'empereur se tenoit de jour, devant sa chambre à coucher. L'empereur déjeunoit ensuite sous les maronniers derrière le palais. L'impératrice venoit communément l'y trouver, et on lui apportoit le roi de Rome auquel il prodignoit les plus tendres caresses. Puis il se remettoit au travail, seul ou avec ses ministres. A trois ou quatre heures de l'après-midi il alloit faire une promenade, en calèche, avec l'impératrice, accompagné des dames du palais, de l'aide-de-camp et des chambellans de service. A sept heures il dînoit seul avec l'impératrice; après le dîner on introduisoit ce qu'on appelloit les petites entrées, c'est-à-dire les

personnes nommées à cet honneur pour le temps que chaque voyage de la cour devoît durer, et qui changeoient à chaque mutation de séjour. C'étoit la distinction là plus recherchée dans ce temps ; car les membres de la famille impériale ne pouvoient y être admis qu'après avoir été inscrits sur la liste, et tous n'y étoient pas toujours. C'étoit la société intime avec laquelle l'empereur et l'impératrice passoient la soirée. A dix heures l'empereur, en se retirant, mettoit fin à la réunion. H se levoit souvent, pendant la nuit, pour travailler, ce qu'il fesoit toujours quand il avoit à répondre à quelque dépêche importante. Ses secrétaires particuliers ou du cabinet étoient partagés en quartiers de service et il y en avoit , à tous les instants du jour et de la nuit , de prêts à écrire sous sa dictée. Il avoit coutume, quand il dictoit, de se promener dans l'appartement; mais il relisoit toujours les lettres, comme on peut le voir par les mots ou lignes qu'il y intercaloit quelquefois avant d'y mettre sa signature.

Pendant ce séjour à St. Cloud , le maréchal Masséna arriva d'Espagne; le maréchal Ney l'avoit précédé de quelque temps. Ils se plaignirent l'un de l'autre, et s'attribuèrent réciproquement le mauvais succès de l'expédition contre le Portugal. J'annonçai le maréchal Masséna à l'empereur, qui le fit entrer sur le champ dans son cabinet. L'entretien fat vif: Masséna répondit assez fortement aux reproches que Napoléon lui adressa; tout bientôt redevint paisible, et Masséna parut sortir assez satisfait. Le duc de Yicence revint aussi dans ce temps de son ambassade en Russie.

Il est probable que l'empereur commençoit dès-lors à s'occuper de sa grande expédition contre la Russie, et

que les rapports que lui fit Caulîncourt contribuèrent à l'y décider. Les liens de l'alliance politique et de l'amitié personnelle , qui s'étoient formés entre les deux empereurs depuis la paix de Tilsit et resserrés à l'entrevue d'Erfurt commençoient à se relâcher visiblement ; aussi a-t-on pensé qu'outre les motifs politiques de leur rupture , il doit avoir existé quelque cause d'une inimitié plus intime, comme des propositions de mariage rejettées. Une des versions les plus accréditées étoit que les deux monarques étoient convenus à Erfurt que l'empereur Napoléon épouseroit la grande duchesse Catherine, soeur de l'empereur Alexandre (au moins on le croyoit généralement à Vienne , où j'étois alors) , mais qu'à son retour à St. Pétersbourg Alexandre avoit rencontré dans sa soeur, qui à beaucoup d'esprit et de vivacité joignoit un caractère très ferme et très résolu , une opposition opiniâtre , soutenue encore par sa mère et par tout l'ascendant que cette dernière conservoit sur l'empereur. Je n'oserois affirmer ni démentir ce fait; je n'étois pas assez initié dans les mystères de la politique de ce temps pour connoître exactement des particularités d'une nature à être tenues si secrètes des deux côtés , et je ne crois pas que beaucoup de gens en aient pu être instruits avec certitude. Il est néanmoins probable que s'il ne faut pas ajouter entièrement foi au récit que je viens de faire, il y a eu dumoins quelque fonds de vérité dans les bruits qui en ont circulé généralement.

Les mobiles politiques de la querelle sont trop connus , quoique jugés bien différemment, pour qu'il soit nécessaire de les exposer ici. Tout le monde sait que le premier et le principal de tous a été le maintien du

système continental, auquel l'empereur Alexandre s'étoît engagé par la paix de Tilsît et par les conférences d'Erfurt, maïs qui étoît violé dans tous les ports de la Russie. Les Anglois, pour vendre les produits de leurs manufactures et leurs denrées coloniales, et les Susses pour vendre les productions brutes de leurs terres, avoient un besoin trop impérieux les uns des autres pour qu'il fat possible d'empêcher le commerce, en dépit de toutes les défenses; et en général, j'ai toujours pensé que le système continental eût été excellent pour forcer l'Angleterre à la paix, s'il y eût eu quelque moyen de le faire exécuter rigoureusement : mais c'est ici que Napoléon s'est trompé. Les gouvernements des autres peuples pouvoient être contraints à l'adopter et le regarder même comme favorable à leurs vues; mais le commerce et toute cette classe d'individus qu'il alimente et qui s'y rattachent, enhardis par les immenses profits que donnoit la contrebande , étoient si fortement intéressés à le violer, qu'il étoit absolument impossible de le maintenir.

Tin jour, de très grand matin, l'empereur sortit de son cabinet en robe de chambre, et vint m'éveiller en m'ordonnant d'envoyer sur-le-champ appeller les ministres de l'intérieur et du culte , et plusieurs évêques , dont il me donna la liste. C'étoit dans le temps où le Concile étoit assemblé. Je me rappelle à ce sujet une anecdote qui trouvera ici sa place. TJn matin, au lever, je vis un jeune abbé que je ne connoissois pas; c'étoit Mr. de Broglie, évêque de Grand, qui venoit prendre son quartier de service comme aumônier. Quand Napoléon l'apperçut, il lui dit: Ah! bonjour, Mr. de Gand, vous avess Vair de vous bien porter. Révérence de l'é-

vêquë. Mais que diable avez-vous été faire? Qtœlie. incartade! (Jomment écrire une pareille lettre au grande chancdier de la légion d^ honneur! — Ma conscience y Sire y d'un ton fort dévot. — Votre conscience est une sotte ^ et vous aussi. Comment! tant de cardinaux et de prdats respectables ont accepté la croix de la légion^ et prêté le serment sans hésiter! et vous, jeune hommsj vous prétendez avoir des scrupules! L'évêque répéta: Ma conscience, Sire! — Allez ^ votre conscience est une sotte ^ et vous un brouillon. Je crois que vous aspirez au martyre: mais ce n'en est plus le temps. Vous vous ferez claquemurer à Vincennes; quelques vieilles dufauxbourgSt. Germain crieront, et dans quinze jours on vous aura oublié ; on ne parlera plus de vous. Il se tourna ensuite vers d'autres. L'année 1811 peut être considérée comme l'apogée de la fortune de Napoléon : la naissance du roi de Rome paroissoit mettre le sceau à la stabilité de son empire et de sa dynastie. Aussi voulut-on donner au baptême du jeune prince toute la solemnité possible. Dans les différentes cérémonies, dont les gazettes donnent une assez ample description , j'accompagnai à cheval la voiture où étoient l'empereur et l'impératrice, et j'eus ainsi l'occasion d'observer de près Timpression que firent sur eux les témoignages d'allégresse donnés par lés François , au moins par les habitants de Paris. Rien n'égala l'ivresse et l'enthousiasme des grands et des fonctionnaires publics, rassemblés de toutes les parties du vaste empire dans la cathédrale, surtout au moment où Napoléon prit le roi de Rome dans ses bras et l'éleva pour le montrer à tous les assistants. Les femmes se distinguoient par leurs applaudissements et leurs cris de joie. Eut-on cru alors qu'en

moins de trois ans uu si grand nombre de ces hommes, qui lui paroissoient si dévoués, s'empresseroit à le trahir , que si peu lui resteroient fidèles , que la plupart de ces mêmes femmes se montreroient tout aussi exaltées, feroient retentir aux balcons et aux fenêtres une allégresse tout aussi bruyante , pour fêter les soldats étrangers et ennemis à leur entrée dans la capitale de la France? ^ue font ensuite les démonstrations publiques? Des arguments tout au plus pour les gazettes.

En allant à Thôtel de ville pour la fête que la ville de Paris donna à cette occasion, les chevaux de la voiture de l'empereur, tous chevaux entiers, rompirent leurs harnois et la voiture demeura arrêtée pendant une demi-heure , avant que les harnois eussent pu être réparés. Il y avoit là de quoi s'impatienter; Napoléon ne dit pas là-dessus un seul mot , et continua sa conversation avec l'impératrice comme ne s'appercevant presque pas que la voiture ne marchât plus.

On prodigua dans ce temps les faveurs et les grâces. J'obtins une dotation en majorât avec le titre de comte. Ce majorât, situé dans le pays de Bronswick, me valoit trente mille francs de revenu annuel. C'étoit une ancienne abbaye de Bénédictins , nommée St. Ludgers , tout auprès de la ville de Helmstadt, et sécularisée en faveur du duc de Bronswick par la paix de Luneville. J'avois donc, avec mon traitement de 30,000 francs comme général de division, et un autre de 24,000 comme aide-de-camp de l'empereur , un revenu de 84,000 francs, qui me suffisoit à Paris, quoique la vie de la cour, surtout avec une femme, obligeât à beaucoup de luxe et dépenses ; l'empereur vouloit même que ceux qui lui étoient attachés, vécussent avec un espèce de

splendeur. Il m'avoit dit de prendre iin hôtel et de m' établir à mon aise, sans m'inqniéter de Tavenir; qu'il auroit soin de moi, et assureroit ma fortune. Je crus pourtant plus prudent et plus modeste de ne prendre qu'un appartement provisoire , et je louai celui du rez-de-chaussée dans l'hôtel de la maréchale de Mailly , rue de l'université. La nécessité de le meubler m'entraîna encore dans des dépenses et dans des emprunts , pour le remboursement desquels j'engageai la recette des revenus de ma dotation. Le plaisir le plus sensible que me fit éprouver cet heureux changement de ma fortune fut le pouvoir de consulter et de satisfaire le goût de mon excellente femme, qui ne se plaisoit jamais mieux qu'avec ses enfans, dans l'intérieur de son ménage, et qui jouissoit alors, dans sa propre maison, d'une élégante et agréable aisance.

Jusques-là l'empereur, tandis qu'il chargeoit ses autres aides-de-camp de différentes missions, m'avoit laissé tranquille à Paris continuer mon service auprès de lui, pour me donner le temps de m'orienter dans ma situation nouvelle. Mais après le baptême du roi de Rome , il m'envoya à Wezel présider à l'organisation et au départ des conscrits réfractaires , dont on venoit de faire une exacte recherche dans toutes les parties de l'empire; ceux de la partie méridionale étoient dirigés sur Strasbourg , où le duc Charles de Plaisance, aide-de-camp de l'empereur , avoit une mission semblable à la mienne; et ceux de la partie du Nord sui' Wezel , d'où, après les avoir fait équiper, je les dirigeois sur l'armée alors dite d'Allemagne, commandée par le maréchal prince d'Eckmiihl, qui avoit son quartier général à Hambourg comme gouverneur-général de la 32™*

division militaire , dont l'organisation lui avoit été confiée.

En me rendant à Wezel je demeurai quelque temps à Maestricht, pour conférer avec le général Puthod, qui commandoit la division, sur le transport des conscrits. Je le trouvai aux arrêts.

L'empereur, d'après sa coutume, avoit envoyé un de ses officiers d'ordonnance (le duc de Mortemart d'à présent, alors simple capitaine), pour faire l'inspection de plusieurs places fortes; il en agissoit ainsi fort souvent , et pour contrôler les rapports officiels qu'il recevoit du ministère de la guerre, et pour éprouver les jeunes officiers qu'il prenoit autour de lui comme officiers d'ordonnance, et dont la plupart, sortis des premières maisons de France, fesoient ensuite une brillante fortune. En arrivant à Maestricht Mr. de Mortemart fat bien reçu par le général Charbonnier, commandant de la place; le général Puthod^^ s'étoit rendu à Aix-la-Chapelle pour faire sa cour à la princesse Pauline, qui prenoit les eaux. Celui-ci néanmoins parut élever des doutes sur la réalité de la mission. En vain Mr. de Mortemart lui montra un ordre par écrit du grand-écuyer , le duc de Vicencé, et la signature de Napoléon mise au bas d'une instruction secrète. Il ne voulut rien entendre, fit arrêter Mr. de Mortemart comme un espion déguisé en officier d'ordonnance , et fit son rapport au ministère de la guerre. La réponse arriva bientôt de Paris: Mr. de Mortemart fat mis en liberté et le général aux arrêts ; on lui ôta même le commandement de la division , avec une sévère réprimande, et l'ordre de se retirer dans ses foyers. On lui redonna peu de temps après de l'emploi, pour tirer parti de ses talents. Je trouvai à Wezel Mr. de Mortemart , qui continuoit son inspection.

Jje général en non-activité Lemoine commandoit la place ; il apprit avec étonnement ce que je venois faire ; on travailloit encore à la construction des casernes dans la citadelle; les magazins étoient vuides; rien n'étoit prêt pour recevoir les conscrits. J'en rendis compte à l'empereur , et reçus bientôt toutes les instructions dont j'avois besoin , avec une lettre de l'empereur lui-même , qui m'ordonnoit de lui écrire tous les jours, pour l'instruire de mes opérations. Je donne cette lettre, en fac-similé, à la suite de ces mémoires, à cause de l'intercallation de ces mots, tous les jours, qui sont de sa propre main. ^) Les casernes, d'après le contrat avec les entrepreneurs , ne dévoient être prêtes qu'au premier de Janvier prochain. Je parlai à ceux-ci, et dans le courant de Septembre il se trouva un assez grand nombre d'appartements convenables pour les conscrits; je me procurai, en attendant les fournitures , le plus de paille que je pus , et j'obtins du maire que des couvertures me seroient prêtées par les bourgeois de Wezel. Je n^ épargnai ni soin ni peine pour adoucir, autant du moins que le permettoit une si grande précipitation , le sort des malheureux conscrits.

Le ministre de la guerre avoit écrit au maréchal prince d'Eckmtihl de m'envoyer deux au trois majors de son corps d'armée pour m' assister dans ma tâche; ce qui eut lieu. Le premier qui arriva, un des aidesde-camp du maréchal, avoit sans doute reçu de lui l'ordre secret de l'instruire de l'état où il trouveroit le dépôt. C'étoit dans les premiers jours où le bon ordre n' avoit pu être encore établi; il failloit garder

) Cette lettre ne s'est pas trouvée avec le manuscrit.

les conscrits dans la citadelle pour empêcher la désertion et ménager les bourgeois. Je reçus donc , peu de jours après, une lettre du général Hastrel, chef d'état-major du prince d'Eckmlilil, qui me témoignoit, de la part du maréchal , son mécontentement sur la tenue des conscrits. J'en fus indigné. Etoit-ce ma faute? Les fournitures manquoient; les casernes n'étoient pas achevées. Je fis une réponse directe au maréchal; je lui dis que je n'étois accoutumé à recevoir ni à mériter des reproches, qu'il n'avoit pas le droit de m'en faire, que je n'étois pas sous ses ordres. Je le répétai devant l' aide-de-camp du maréchal , devant le commandant de la place et plusieurs officiers. Le général Hastrel m'écrivit, au nom du prince, une lettre d'excuses qui termina l'affaire. Mais le maréchal Davoust , peu accoutumé à rencontrer la moindre opposition dans ses procédés despotiques et grossiers avec ceux qu'il commande , a toujours conservé depuis contre moi un ressentiment qui éclata dans la suite. Les conscrits tardoient : l'empereur m'ordonna cependant d'aller à Munster , et de parcourir le département de la Lippe qu'on venoit d'organiser, pour examiner l'état du pays et lui en rendre compte ; il vouloit mettre à l'épreuve les connaissances que j'avois en statistique, et apprendre la vérité sur les rapports officiels qui lui venoient d'autre part. Le comte Dusaillant , chambellan de l'empereur, autrefois émigré, étoit préfet de ce département composé de parties hétérogènes et, par conséquent, d'une administration difficile. Après avoir tout examiné avec soin , je fis un rapport fidèle et circonstancié, qui fat favorable au comte Dusaillant et satisfit beaucoup l'empereur en augmentant la confiance qu'il avoit en moi.

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