‹ Mémoires du général Dirk Van Hogendorp, comte de l'empire, etcChapitre 21 sur 32 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

La princesse Mimi Galitzin. Le comte de Stolberi;. Ordre donné par Tempereur à M. Van Hogendorp de l'accompagner dans son voyage en Hollande. Arrivée à Utrecht. Audience de Tempereur. Discussion théologique. Entrée triomphale de Napoléon et de Marie Louise à Amstei-dain. Conversations intimes avec M, Van Hogendorp. Mariage du fils de celui-ci L'empereur part pour le Helder. Détails du voyage. Danger couru par le souverain. Rentrée à Amsterdam parAlkmaar,Haarlem et Zaandam, où la maisonnette du Czar Pierre I est visitée. Départ pour La Haye et court séjour à Catwyck , où l'empereur s'expose encore de propos délibéré. Séjour au Loo et excursions dans les environs. Départ pour Wezel. Grande revue. Les prisonniers du prince d'Eckmûhl.

Je retrouvai à Munster une fort ancienne connais* sance, la princesse Mimi Gralitzin, dont le père, jadis ministre de Russie à La Haye, et la mère, née comtesse de Schmettau, dont j'ai déjà parlé, avdient été unis d'une étroite amitié avec mes parens. Le père, après avoir perdu sa place par les intrigues de Markow , étoit allé vivre en sage à Bronswick, où il est mort. Son épouse , dans le premier éclat de sa jeunesse et de sa beauté avoit été petite maîtresse, puis philosophe avec Diderot, Hemsterhuis et quelques autres penseurs dont elle avoit fait la connaissance; elle s' étoit alors dévouée à l'étude, et s'étoit fait couper les cheveux pour se mettre hors d'état de paroître à la cour et dans le monde; enfin, plus tard, s' étant liée à Munster avec le fameux comte de Fiirstenberg, elle

devint dévote, et alla s'établir dans cette ville pour suivre l'éducation entièrement religieuse de ses deux enfans , un fils et une fille. Le premier abjura la religion de son pays et le rit grec , suivant lequel il avoit été baptisé, pour se faire Catholique à Texemple de sa mère et de sa soeur, fut ordonné prêtre et alla prêcher Tévangile aux sauvages du Canada. A la mort de son père sa famille, en Russie, s'empara de la succession, d'après la loi Russe qui regarde comme mort tout individu qui se sépare de la religion Grrecque. Mais la princesse Mimi, qui venoit aussi de perdre sa mère, fit un voyage à St. Pétersbourg et implora la justice de l'empereur Alexandre, qui lui fit restituer ses biens.

Je la vis à Munster honorablement établie et estimée de tout le monde, mais un peu inquiétée, parcequelle réunissoit souvent chez elle une société de dévots, le fameux comte de Stolberg, qui s'étoit fait Catholique, des prêtres , des abbés François , ci-devant émigrés. Je fus fort bien accueilli chez elle , où alloit aussi le comte Dusaillant. Cette petite société avoit pris le nom de la maison ou famille sainte , et n' avoit d'autre but que défaire du bien, et des oeuvres de piété. Aussi je m'empressai de la délivrer de toute inquiétude, et de la faire jouir d'une tranquillité entière , par la justice que je lui rendis dans mes rapports.

De retour à Wezel je vis arriver en foule les conscrits avec les cadres des bataillons dans lesquels je les distribuai, et je les dirigeai sur l'armée du prince d'Eckmiihl. Ces jeunes gens , malgré leur nom de conscrits réfractaires , étoient, en général, d'un caractère doux et traitable. Quinze ou seize d'entr'eux seulement , sur plusieurs milliers , désertèrent pendant mon absence ;

et je më félicitai de n- en avoir qu'im seul à punir* - Comme les fournitures, que le ministre directeur . de l'administration de la guerre , le comte de Cessac , devoit m' envoyer , n'arrivoient que très lentement , l'empereur m'autorisa à; prendre dans les neuf dépôts de régiments de la 25°*® division militaire tous les habilleïnents que j'y trouverois; ce qui m'obligea à passer par Maestricht. Je reçus dans cette ville une lettre de l'empereur, qui me prescrivit de me trouver le 28 Septembre à TJtrecht , pour l'accompagner dans son voyage en Hollande.

Après avoir laissé au plus ancien major le comman^ dément du dépôt avec mes instructions, je me rendis à TJtrecht , où étoit déjà arrivé le maréchal duc de Reggio. Nous allâmes au-devant de Tempereur jusqu'à Grorcum , où il arriva de Dordrecht en canot ; depuis Anvers son voyage n'avoit été qu'une agréable navigation sur les rivières. J'allai sur l'autre bord attendre l'impératri(îe et diriger son passage. L'impératrice me demanda s'il valoit mieux s'embarquer sur un yacht ou sur un canot à rames. Je lui répondis que pour aller sûrement mais lentement il falloit prendre un yacht, que pour aller vite un canot étoit préférable. Elle entra sur le champ dans le canot, équipé à cette occasion par le commerce de Dordrecht , dont les rameurs étoient tous gardes d'honneur et fils des principaux négociants, ce qui m'eut inspiré peu de confiance dans leur habileté à ramer , s'ils ne m'eussent assuré qu'ils s'y exerçoient depuis quelque temps. L'impératrice atteignit heureusement l'autre rive.

Le lendemain nous partîmes pour TJtrecht; c' étoit le premier voyage que je fesois avec la cour. J'étois dans

la vôitiire' qui précédoit celle de Tempereur, avec le grand-maréchar duc de Frîoul, le grand-écuyer duc de Vicence, et mon collègue, le comte de Lobau.

A peiiie à Utrecht, F empereur monta à cheval pour faire le tour de la ville selon sa coutume. En approchant de la porte, aulieu de tourner, pour monter sur les remparts , les gardes d'honneur youlureiit sortir. Je piquai des deux pour les ramener, mais mon cheval, ferré à la manière de France, glisâa sur le pavé, et culbuta, sans me faire pourtant le moindre mal. Je remarque ici ce léger accident , parce qu'il tient à Tune des principales causes du désastre qu'éprouva la cavalerie Française dans la retraite de Russie. Les chevaux, n'étant pas ferrés avec des crochets, comme on le fait en Hollande, ne pouvoient plus se relever, une fois qu'ils étoient tombés sur du verglas ou de la glace.

Je devois aller devant l'empereur, mais il m'ordonna de me tenir près de lui pour lui expliquer ce qu'il voyoit. Les villes de Hollande ressemblent si peu à celles des autres pays qu'il témoignoit de la surprise. Je connoissois fort peu TJtrecht; je pris donc derrière moi un garde d'honneur intelligent, qui put satisfaire aux questions de l'empereur. Après avoir fait le tour du rempart, il parcourut encore plusieurs des rues principales. La foule se pressoit sur nos pas ; le peuple HoUandois , accoutumé avec ses chefs à une espèce de familiarité ou plutôt de confiance, s'approchoit de tous côtés en tumulte; plusieurs des plus voisins mirent même la main sur la croupe du cheval, assez ombrageux, que montoit l'empereur. J'eus beaucoup de peine à contenir par mes paroles l'indiscrétion de ces bonnes gens. L'empereur ne fit qu'en rire.

En rentrant les autorités forent admises à l'audience avec le clergé de tous les cultes. L'empereur tança beaucoup les Catholiques sur leur intolérance et leur opiniâtreté. Puis vinrent les Jansénistes, quiàUtrecht avoient conservé un évêque, un chapitre, et une communauté assez nombreuse , mais en scission avec l'église de Rome. L'empereur leur demanda s'ils étoient Catholiques. Oui, dirent-ils. — Donc vous reconnaissais le Pape? — Assurément. — Mais le Pape ne vous reconnoit pas! — CTest que le Pape est mal informe. Nom en appelions au Pape mieux informé ou au futur concile, , — Ah/ cela est bel et bon: mais je n'entends pas ces scissions, et ne cannois de Catholiques que ceux reconnus par le Pape. Arrangez-vous en conséquence. Alors il se tourna vers les Protestants , au nom desquels un pasteur de l'église "Wallonne, Mr. Châtelain, je crois, lui adressa un discours éloquent. Il leur témoigna sa satisfaction sur leur conduite et sur l'esprit qui les anime, esprit conforme aux préceptes de l'évangile. Cependant, ajouta-t-il, vous avez été aussi quelquefois intolérants. Le pasteur répondit: Nous sommes des hommes. L'empereur se mit à rire et applaudit à la réplique. Mais , dit-il , comment vous comportez-vous avec les autres communions? — Sire, nous sommes polis les uns avec les autres. La présence d'esprit du pasteur ne fut pas perdue pour Napoléon, dont la rapide sagacité découvroit tous les genres de mérite. Voyant le clergé des Juifs se présenter , il leur demanda s'ils étoient Juifs Portuguais ou Allemands? AUemamls, dirent-Us. — Alors je ne veux pas entendre parler de vous, vous êtes des tisuriers qui n^êtes bons à rien; et il leur tourna le dos.

Je ne rapporte que les principaux traits de cette

réception. Le colloque de rempereur avec les Jansénistes avoit été fort long , et assez sembable à une discussion théologique. Il leur prouvoit très conséquemment qu'ils étoient en insurrection contre le St. Siège, et l'évêque ou prêtre, qui portoit pour eux la parole, défendoit leur cause avec une opiniâtreté qui nous amusa beaucoup. Enfin l'empereur lassé leur dit: adieu! je vois bien que vous êtes incorrigMes. Je vous abandonne à votre sort.

Le lendemain le corps de troupes du maréchal Oudinot, dont fesoit partie un beau régiment Espagnol , fut passé en revue, et manoeuvra devant Tempereur. Ce dernier se tint presque toujours au-devant du régiment Espagnol, ou à ses côtés; ce qui n'étoit pas sans péril; un seul soldat fanatique auroit pu le tuer aisément, peut-être même sans courir le risque d'être découvert. Il se moqua de ceux qui lui en témoignèrent la crainte.

L'empereur partit ensuite avec l'impératrice pour Amsterdam, où il entra dans une espèce de pompe triomphale, et au milieu des applaudissements d'une foule immense , dont les transports ne paroissoient pas affectés. Il parla aux autorités, et particulièrement à la chambre du commerce, de la situation malheureuse où la stagnation du commerce avoit mis la Hollande. On sait ce qu'il a dit, et l'impression qu'ont faite ses discours. L'événement a prouvé contre lui. Qu'est-il besoin d'en dire davantage? Après les audiences il me fit appeller et me demanda mon opinion sur ce qu'il avoit dit, et sur l'effet probable de ses paroles. Je lui répondis, que le commerce calcule, raisonne et juge d'après le bilan de ses livres, que la paix seule pourroit égayer ses dispositions etc.

Il me questionna longtemps encore sur la Hollande et sur la manière de traiter et de s'attacher les HollauT dois. Mes réponses furent dictées par mon ardent désir d'être utile à mes compatriotes; je les servis de mou mieux. Je ne puis guères en dire davantage sur cet entretien , l'un des plus intéressants que j'aie eus avec Napoléon ; seulement je puis affirmer sur ma conscience que dans cette occasion, comme dans toutes les autres, je n'ai eu d'autre but que le bien de ma patrie, d'autre intérêt que le sien, me bazardant pour elle à déplaire à celui dont dépendoit toute ma fortune et qui me combloit de ses bienfaits et des marques de sa confiance. Il me dit en finissant de me mettre en habits bourgeois et de me tenir prêt vers le soir à faire avec lui une tournée dans la ville. L'arrivée d'un courrier empêcha cette excursion.

J'étois continuellement de service: l'empereur avoit à chaque instant besoin de moi pour la langue HoUandoise. »,

Mon fils, étant en garnison à Lille avec le 14™® de Cuirassiers , où il étoit capitaine , était devenu amoureux de la fille aînée du général Olivier, commandant de la division militaire. J'avois donné mon consentement à son mariage et obtenu celui des parents ; et l'empereur signa le contrat qui lui fat présenté par le notaire Zilver à Amsterdam. Le maréchal duc de Trévise représentai père, dont il étoit l'ami. Mon fils eut la permission de se rendre à Lille, et d'y passer quelque temps avant de rejoindre son régiment, destiné pour l'armée d'Allemagne.

Le général Olivier étoit, comme presque tous les généraux François, un officier de fortune qu'avoient

élevé la bravoure et le mérite. Il avoit eu la jambe emportée à la bataille de Novi. Employé, après le 18 Brumaire , comme inspecteur-général aux revues , il eut ensuite, à Florence ou à Livoume, un commandement qui Tavoit mis en état de faire quelques épargnes pécuniaires, insuffisantes, il est vrai, pour ses enf ans, cinq fils et quatre filles. Il leur avoit du moins procuré tous les avantages d'une excellente éducation. Ma belle-fille joint aux charmes d'une intéressante figure ceux d'un coeur noble et d'un esprit aussi cultivé qu'aimable. Quoique ma ruine ait détruit pour mon fils les espérances de l'avenir brillant qui l'attendoit, son union avec son épouse n'en est pas restée moins inaltérable ni moins heureuse.

L'empereur fit une excursion au Helder pour y inspecter la flotte. Nous visitâmes d'abord le village de Broek en Waterland, si fameux par l'aisance et l'extrême propreté de ses habitants. L'empereur se fit tout montrer dans le plus grand détail ; il alla jusques dans la cuisine du maire; n'y trouvant qu'un seul pot sur le feu, il voulut par curiosité en lever le couvercle, et se brûla les doigts, ce dont je ne pus m'empêcher de rire. Tout lui parut si joli et si extraordinaire, qu'il écrivit à l'impératrice de venir voir cet intéressant village: elle se rendit à l'invitation. Nous continuâmes notre route, avec une effrayante rapidité , sur ces étroites et hautes digues de la Nord-Hollande jusqu'à Médemblick. Heureusement le grand-écuyer avoit pris pour cette tournée les petites voitures du roi Louis, et cédé aux instances des officiers de poste en laissant les postillons du pays conduire du siège leurs quatre chevaux à leur manière , ce qui seulement pouvoit paraître dangereux

à des étrangers. A Médemblick Tempereur visita les arsenaux et les chantiers. Arrivé au Zand , où la digue cesse, il se mit à cheval et piqua des deux pour arriver avant la nuit au Helder. La course fat rude aumilieu du sable. Il étoit pour ainsi dire infatigable dans ses voyages comme dans ses chasses. Il arriva encore assez à temps pour aller voir le Nieuwe Diep. Le lendemain matin il fat à bord de tous les vaisseaux en rade pour les inspecter. Le ministre de la marine, comte Decrès, fit son possible pour dénigrer et les vaisseaux et les officiers Hollandois; néanmoins l'empereur me dit le même soir qu'il en étoit fort content. Il alla ensuite voir l'île de Texel; les chevaux avoient été envoyés au village du Nieuwe Schild , où seuls ils pouvoient être débarqués , à l'est de l'île. Une petite voiture de paysan entra dans l'eau, et nous prit hors de la chaloupe sur la grève. L'empereur et le prince de Neuf-Châtel s'assirent au fond, et moi à côté du paysan, qui étoit un habitant fort aisé de l'île , espèce d'original qui avoit son franc-parler avec l'amiral de Winter et les officiers-généraux de la marine. L'empereur lui fit faire par moi une infinité de questions , auxquelles il répondit avec une naïveté et une franchise réellement amusantes. Au Nieuwe Schild nous remontâmes à cheval , et fîmes, au galop selon l'habitude, le tour des digues de l'île, jusqu'à la grève où nous rentrâmes dans les chaloupes. L'amiral de Winter étoit avec nous dans le canot de l'empereur, qui voulut parler de sa flottille. Ah! dit l'amiral avec une grande naïveté. Sire, ne parlez pas de votre flotUle; le mieux que vous en puissiez favre est de la brûler. Il étoit assis à côté de l'empereur , qui , moitié fâché , moitié en riant , lui pinça

l'oreille en disant: Ah! coquin! et continua de lui parler amicalement. Nons nous dirigeâmes sur la grande passe , entre les bancs ou bas-fonds que Tempereur voulut reconnoître et faire sonder en sa présence. On trouva en effet la passe plus profonde et moins étroite qu'on ne l'estime généralement. En avançant toujours, entraînés par le courant, nous fumes surpris d'une brume fort épaisse , et nous perdîmes de vue et les vaisseaux, qui avoient appareillé , et la terre. Heureusement il y avoit une boussole dans le canot ; mais le fer des épées fesoit vaciller l'aiguille; il fallut les ôter et les envoyer en avant, pour pouvoir nous orienter et nous diriger sur la côte ; car nous devions être fort près de la croisière Anglaise stationnée devant le Texel. Le moment n'étoit pas sans danger. Nous n'appercevions même plus les canots voisins. L'empereur resta pourtant toujours calme , et continua la conversation comme si de rien n'étoit. Enfin on cria terre, ce qui fit rire l'empereur. Nous retournâmes ensuite sur nos chevaux avec une incroyable célérité au Helder, dont nous étions éloignés, le long de la côte, de plus d'une bonne lieue. L'empereur visita ensuite les travaux des fortifications ; trois à quatre mille prisonniers de guerre Espagnols y étoient employés; ils avoient à la main leurs houes et leurs bêches. L'empereur s'avança aumilieu d'eux, leur demandant où et quand ils avoient été faits prisonniers, et leur parlant de la situation de l'Espagne, de Ferdinand VII et de Joseph, sans aucun ménagement. Ils répondirent fort différemment les uns des autres , mais tous se mirent à crier de concert : Vive V empereur! Pas un d'eux ne fit voir de disposition hostile , quoiqu'on eût peut-être lieu de l'appréhender.

Le retour vers Amsterdam se fit avec la même promptitude, mais par l'intérieur de la Nord-Hollande, en passant par Alkmaar et Haarlem. L'empereur fit encore une excursion avec l'impératrice à Zaandam, pour voir la maison, ou plutôt la hutte, qu'avoit habitée Pierre-le-Grrand , quand il y étoit venu apprendre, comme charpentier, la construction des vaisseaux. Napoléon n'étoit pas l'admirateur de ce trait de la vie de Pierre. Il dit que ce prince auroit pu mieux employer son temps, pour le bien de son empire , qu'à s'endurcir les mains au métier de charpentier. Zaandam lui parut fort joli , et il loua beaucoup la simplicité , la propreté délicate et l'industrie de ses habitants, ajoutant qu'il trouvoit tout cela bien plus remarquable et bien plus digne d'être vu que la cabane de Pierre-le-Grrand.

La cour partit bientôt pour La Haye. L'empereur alla voir Técluse de Catwyck, dont il fut très content. Il y avoit une frégate Angloise mouillée aussi près de la côte que possible. L'empereur me demanda si je croyois qu'un boulet de la frégate pût atteindre le rivage. Comme on se trompe aisément sur les distances , je lui répondis que, sans en être sûr , je le croyois. H dit alors qu'il vouloit déjeuner là et fit mettre la table tout près de la mer en plein air. La frégate hissa son pavillon et put, avec ses lunettes, nous voir déjeuner. Nous étions quatre à table, l'empereur, le prince de Neuf-Châtel, le duc de Vicence et moi.

Arrivés à La Haye, je priai le comte de Lobau de me remplacer dans mon service, pour ce jour seulement, que je voulois dumoins passer auprès de ma bonne mère. Le lendemain, à Rotterdam, Tempereur apprit Tarrivée du général Daendels en France, de

retour de Batavia. H me remit toutes les dépêches de ce jour pour les lire et lui en présenter le contenu, comme je Tavois déjà fait une fois à St. Cloud. Je réussis dans ce travail précipité.

Après l'inspection des arsenaux de la marine et des chantiers ; la cour poursuivit son voyage au château du Loo, en G-ueldres, d'où l'empereur fit seul, avec une petite suite, dont je fus, une excursion à ZwoUe pour y passer la revue de quelques • régiments , et retourna par Déventer et Zutphen au Loo où il retrouva rimpératrice. De là il se rendit à Nimègue. L'empereur m'ordonna de le devancer à Wezel, pour y passer en sa présence la revue des conscrits réfractaires et de quelques régiments que j'avois été chargé d'organiser. H arriva un jour après moi dans cette ville , où je trouvai tout en bon ordre. Là il me donna, pour la première fois, une commission qu'il confioit ordinairement au comte de Lobau, celle de commander les manoeuvres devant lui. Je fis ranger les troupes en ligne sur l'esplanade, entre la citadelle et la ville, attendant l'empereur sur l'aile droite : mais il parut inopinément à la gauche. Je fis présenter les armes et battre aux champs, et courus à toute bride vers lui. Le général Lemoine avoit un grand chien de chasse , qui avoit l'habitude de courir après les chevaux, et que je l'avois prié la veille de faire enfermer. On n'en avoit rien fait. Le chien s'acharna, en aboyant de toutes ses forces, derrière le cheval de l'empereur et l'effaroucha. Napoléon, qui n'étoit pas excellent cavalier, manqua, en passant devant la ligne, d'être jette hors de selle, ce qui le mit fort en colère. Je voulus tuer le chien d'un coup de pistolet, mais je craignis

par là d'épouvanter encore davantage le cheval, dont l'inquiétude alloit croissant. Arrivé enfin heureusement à l'aile droite, Napoléon mit pied à terre, de fort mauvaise humeur. Le terrmi, dit-il, n^a pas été bien ga/rdé. Je ne répondis rien, et fis former les colonnes pour la revue, selon sa manière. Il étoit déjà calmé: tout alla le mieux du monde; et il me témoigna qu'il étoit satisfait de ma conduite avec les conscrits. Il entra ensuite dans Ja citadelle, dont il visita les travaux. Une femme Angloise, fort proprement vêtue, vint se jetter à ses pieds, et lui tint en Anglois un discours que je lui traduisis. Elle étoit mariée à un Suisse, qui avoit servi les Anglois, mais qui, devenu invalide. par suite de blessures, avoit été, avec plusieurs autres malheureux dans le même cas que lui, débarqué sur les côtes du Nord de l'Allemagne, où le maréchal Davoust les avoit fait arrêter et les avoit envoyés dans les prisons de Wezel comme suspects. Je saisis cette occasion pour apprendre à l'empereur que les prisons de cette ville étoient remplies d'infortunés de la même espèce que le prince d'Eckmiihl y envoyoit. Il m'autorisa à examiner tous ces prisonniers et à remettre en liberté ceux qui ne seroient pas convaincus d'être espions, en leur fournissant quelques secours pour retourner chez eux, particulièrement au mari de cette Angloise, à laquelle il fit donner quelques pièces d'or.

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