‹ Mémoires du général Dirk Van Hogendorp, comte de l'empire, etcChapitre 22 sur 32 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

La bande du major SchiU. Bienveillance de Napoléon. M. Van Hogendorp est chargé par Tempereur de plusieurs missions militaires. Particularités concernant la famille de Fauteur. Il est envoyé en Hollande. Le prince Lebrun. Espoin déçu. Fatigues et goutte. Rentrée à Paris et départ pour Posen. M. Van Hogendorp nommé gouverneur-général de la Prusse Orientale et officier de la croix d*honneur. Le général d'York. Le général de Bulow, Le maréchal Davoust. Rencontre avec lui à Koenigsberg, où Tempereur se rend aussi. Ultimatum adressé à Wilna à Tempereur Alexandre. Il est rejeté: la guerre éclate. Le général comte de Narbonne. Bonté de coeur de Fauteur. La grande armée à Wilna. M. Van Hogendorp gouverneur-général de la Lithuanie. Le général Jomini. Différents avec lui.

Je me hazardai aussi à une autre démarche, dont le bon succès m'a toujours causé une vive satisfaction. n y avoit dans la prison de la citadelle un jeune officier Prussien nommé de Zaremba, neveu d'un général de ce nom, pris dans la bande du major Schill avec plusieurs autres officiers qui tous avoient été fusillés. Seul il avoit échappé pour le moment : mais l'indécision de son sort le tenoit suspendu entre la crainte et l'espérance. C'étoit un jeune homme intéressant, et qui cherchoit dans l'étude une distraction à ses maux. Il s'étoit attiré la compassion des habitants de Wezel et surtout d'une dame fort respectable , la veuve du fameux

général Prussien de Graudy, chez laquelle j'étois logé. Tous me pressèrent d'essayer à obtenir sa grâce. Quand l'empereur arriva à Wezel, je priai le prince de Neuf- Châtel d'intercéder pour lui. Mais il s'y refusa , et me conseilla même fortement de n'en point pader, comme je le voulois, disant que l'empereur étoit trop irrité contre la bande de Scbill. Je le fis néanmoins; et profitant de ce moment où il m'autorisoit à relâcher tant de prisonniers : Sire , lui dis-je , U y a dans cette citadelle un infortuné, bien digne de pitié, qui attend depuis longtemps de Votre Majesté Varrêt de son sort. — Qy>iest-^? — G est un jeune officier Prussien. — Comment est-U venu id? — Sire, U a été pris avec SchiU. — Avec SchiH? comment! U est de ces brigands/ Pourqtm n'a-t-U pas été exécuté? Qu'on le fusille à V instant mêm^. — Sire, je ne sais qtœUe a été la cause de ce retard; mais en attenda/nt U a souffert mille morts par Vincertitude de son avenir. Oest un jeune homme intéressant, qui durant sa longue captivité s^est appliqué à Vétude des mathématiques, et a appris le François. Il dit qu^U a été forcé par SàhiU à le suivre , et qu'il étoit avec lui depuis deux jours seulement quand U a été pris. Tose demander sa grâce à Votre Majesté. L'empereur me regarda fixement , et puis me dit: Ow est-il? Faites le venir. Nous étions devant la prison, près de la porte de la citadelle. Je fis sortir le jeune étranger, qui se jetta aux pieds de Napoléon, et obtint de lui, après plusieurs questions et quelques reproches , non seulement sa grâce, mais encore sa liberté entière. Il partit peu après et reprit le chemin de son paya avec une bourse bien garnie pour les dépenses du voyage.

Avant d'aller rejoindre l'impératrice à Dusseldorff,

l'empereur me donna, avec plusieurs témoignages d'estime, ses dernières instructions sur la destination des conscrits que je devois diriger vers l'armée d^ Allemagne, et sur l'organisation de plusieurs régiments. Nous étions au commencement de Novembre 1811. Le ministre de la guerre m'écrivit peu après que le général comte Loison viendroit me relever. L'empereur en même temps me chargea, si j'étois encore àWezel,de retourner à Munster pour y passer la revue de quelques régiments qui s'y trouvoient, d'y inspecter les hôpitaux militaires, et tous les établissements publics, et de lui en faire un rapport à mon .retour à Paris. En revenant de cette tournée par Lille, j'y vis avec un extrême plaisir ma nouvelle belle-fille et la famille de son père le général Olivier. Le bonheur dont jouissoit alors mon fils n'étoit troublé que par l'idée d'une séparation prochaine.

J'éprouvai bientôt une satisfaction plus vive encore en me revoyant à Paris auprès de ma femme; et quoique nous prévissions que la guerre, éclatant au printemps prochain, nous sépareroit encore, nous espérions du moins passer cet hyver tranquillement ensemble. Ma femme étoit alors grosse de sept mois, et comme, de cinq enfans nous n'avions conservé qu'une fille, nous nous flattions que la naissance d'un fils nous dédommageroit de tant de pertes.

Je présentai tous mes rapports à Napoléon qui m'en fit un éloge flatteur. Je fus pourtant assez discret ou plutôt assez fou pour ne demander aucune récompense de mes services, pas même la croix d'honneur que je n'avois pas encore; ce n'étoit à la vérité qu'un oubli, et j'en pouvois surtout accuser mon obstination à ne

vouloir jamais solliciter de grâces, ayant toute ma vie pensé que remplir mes devoirs n'étoit qu'une obligation.

Je recevois toujours avec ma femme l'accueil le plus distingué à la cour, et nous y étions fort souvent invités aux soirées de l'impératrice. Un soir , à la fin de Janvier 1812, l'empereur me dit. Avess-vov^ reçu les papiers que je vous ai envoyés? Et sur ma réponse négative, il ajouta: Eh! Vous les trouverez chez vous. Je ne suis pa>s content de Vorganisatmi que m'a proposée le prince architrésorier pour les gardes soldées d'Amsterdam et de Botterdam, Vous examinerez les papiers et m^ en ferez un rapport; mais hâtez-vous ; je vom recommande la promptitude. En rentrant je me mis à l'ouvrage. Il étoit facile de voir en quel sens et par qui le bon vieux prince avoit été influencé. Au bout de trois jours mon rapport fat fait. Je le présentai au lever à Napoléon. Le soir , chez l'impératrice , il me dit : Votre rapport est bien fait, mais aUez vous-même le mettre à exécution en HoUande , où fai encore d'autre besogne pour vous. Cette mission, toute importante qu'elle étoit, me fat pourtant pénible en me forçant de m' éloigner de ma femme, qui se désoloit de ces absences et dont le tendre attachement fesoit mon bonheur. Mais je ne pouvois m'y refaser. J'étois entré dans le courant: il falloit le suivre.

Je partis donc pour Amsterdam. Le prince Lebrun, quoiqu'un peu piqué de voir que ses propositions n'avoient pas été bien accueillies, et que j'arrivois, avec des pouvoirs indépendants des siens , pour organiser les gardes et nommer leurs officiers, me fit pourtant un accueil amical, et voulut que je vinsse tous les jours

dîner avec lui. J'eus pour lui, de mon côté, tous les égards que son âge et son rang méritoient.

Ayant été ministre de la guerre , je connoissois presque tous les anciens officiers, en retraite ou à la réforme , qui venoient se présenter en foule , et je pus faire un bon choix. Les conscrits ne se fesoîent pas attendre; et comme ces gardes étoient destinées au service intérieur de la ville, il s'enrôlait beaucoup de volontaires. La concurrence même fut très forte pour l'escadron de cavalerie , et celui que je formai fat d'une extrême beauté. Tout alla de même à Rotterdam, et l'organisation de ces corps ne coûta ni plaintes ni mécontentement.

Je reçus bientôt la nouvelle que l'empereur m'avoit nommé président des deux commissions chargées d'organiser les cohortes à Amsterdam et à Groningue , dans les deux divisions militaires commandées par les deux généraux de division, comte Molitor et baron Puthod. L'empereur m'écrivit aussi lui-même d'aUer inspecter l'état de défense des côtes, et celui des travaux de fortifications au Helder, et de me rendre ensuite aux chefs-lieux de tous les départements, pour y inspecter les compagnies de réserve ou départementales, et les compléter. Je m'acquittai ponctuellement de toutes ces commissions. Les cohortes se formèrent sans difficulté. La composition du corps des officiers fat excellente: j'avois encore eu de quoi choisir. Enfin je crois pouvoir affirmer que mes compatriotes ont pu et dû même être satisfaits de la manière dont j'ai exécuté toutes ces mesures, qui en elles-mêmes n' étoient pas certainement populaires. Elles n'ont pourtant pas excité un seul murmure.

Je dérobai à ces fatigantes occupations quelques jours, que j'allai passer auprès de ma mère. Mais là même je ne pus goûter cette tranquillité qui sembloit ïne fair. J'appris que ma femme avoit fait une couche très malheureuse , qui avoit mis sa vie en danger. Elle n' avoit d'abord voulu se servir que d'une sage-femme, accoutumée comme elle l'étoit à des couches faciles. Mais cette fois la crise fat si allarmante , qu'on appella un accoucheur , qui se vit obligé à employer le forceps ; et l'opération coûta la vie à l'enfant qui étoit un fils. La respectable Madame Van de Poil, épouse du sénateur de ce nom , avoit assisté ma femme dans ces tristes moments, et ce fat elle qui me donna cette nouvelle. Mon inquiétude fat à son comble, jusqu'à l'instant où je sus que ma femme étoit hors de danger. Son excellente constitution accéléra de beaucoup son rétablissement.

J'avois été obligé, pour inspecter les côtes, pour me rendre en Prise, à Grroningue, en Ost-Frise, de faire plusieurs voyages par eau durant un très mauvais temps et des pluies presque continuelles dans les mois de Mars et d'Avril, ce qui me causa un violent accès de goutte; je souflBris beaucoup, et fas retenu au lit plusieurs jours à G-roningue. Je me remis pourtant en route pour Paris , malgré les douleurs que j'éprouvois ; je passai par Lille , où je revis ma belle-fille , qui pleuroit encore le départ de son mari , et qui alloit devenir mère ; et j'arrivai à Paris , le jour même que l'empereur en étoit parti pour Dresde. Comme je savois qu'il y devoit demeurer quelque temps , je restai aussi quelques jours avec ma femme, qui ne pouvoit se consoler de mon subit éloignement, et qui craignoit pour moi

tous les dangers de la guerre. Je me dirigeai droit sur Posen, où étoit le premier rendez- vous du grand quartier impérial, et où j'arrivai encore deux ou trois jours avant l'empereur. Je lui fis un rapport succinct de ma mission en Hollande, dont U parut content, et je repris mon service auprès de luL Mais le lendemain le prince de Neuf-Châtel m'annonça que l'empereur venoit de me nommer gouverneur-général de la Prusse Orientale. Je témoignai en être fâchée parce que favois espéré faire la campagne avec V empereur y pour gagner aumoins la croix de la légion cChonneur sur le champ de bataïUe. — Gomment donc y dit-il en riant, vous ne V avez-pas! Pourqtuyi-ne Vavejs-vous pas demandée? — Parce qu'il est contre mes principes de demander des faveurs , qtiand je n'ai fait que mon devoir. Il aUa le dire à Napoléon, qui rit beaucoup de ce qu'un général , son aide-de-camp depuis un an, n'eut pas encore la croix. Nous partions alors pour Thom, où l'empereur me fit venir dans son cabinet et me donna verbalement ses instructions pour le gouvernement de la Prusse. Il me chargeoit de diriger le passage des troupes à travers ce pays, d'empêcher, sous des peines sévères le pillage et les malversations sans ménager personne. Je vous ait fait mon aide-decamp, me dit-il, pour vous donner plus de considération et d'autorité dans les commandements que je vous confie, et fai une pleine confiance dans votre intégrité. Vous connaissez ce pays, où je sais que vous êtes estimé. Je veux qu^U soit ménagé] U n'a que trop souffert da/ns la dernière guerre. Mettez donc tous vos soins à prévenir les mauvais traitements et les exactions de qui que ce soit. Il me donna en même temps la croix d'officier de la légion d'honneur, en m'autorisant à la porter dès-lors

même; sans attendre, comme c'étoît Tusage, la communication officielle du grand-chancelier.

Je me rendis d'abord à Elbing, auprès du prince d'Eckmiihl, qui devoit me donner une division de son corps pour entrer dans Koenigsberg. Ce ftit la division du général Grrandjean. Je trouvai à Koenigsberg deux de mes anciennes connaissances, le ministre d'Auerswald, président du gouvernement civil, et le général de Yorck , gouverneur militaire , le même dont j'ai parlé au commencement de ces mémoires, et que je n'avois pas vu depuis mon départ du Cap de Bonne Espérance , en 1784. J'avois été le compagnon d'armes et l'ami du premier, quand j'étois dans le régiment de Steinwehr au service de Prusse; nous avions fait ensemble les campagnes de 1778 et 1779; nous avions continué ensemble nos études à Koenigsberg jusqu'en 1782. J'en ai déjà parlé lors de mon retour de Russie.

Le général de Yorck remit le même jour le gouvernement au général de Bulow; il venoit d'être nommé commandant en second du corps Prussien destiné à servir avec l'armée Françoise, et commandé en chef par le général Grrauwert; ce dernier, qu'avoit demandé l'empereur Napoléon, fat obligé bientôt, par son grand âge et par la foiblesse de sa santé , de se retirer et de remettre le commandement au général de Yorck, ennemi déclaré des François. Il ne cachait pas même son aversion pour eux. Instruit de ses dispositions , et usant des droits que me donnoit mon ancienne intimité avec lui, je lui dis que , si je pensois comme lui et me trouvois dans sa situation, j'aimerois mieux donner ma démission que de servir contre mes sentiments; que si néanmoins je continuois à servir pour obéir à mon souverain et pour

satisfaire mon honneur , je soutiendrois ce rôle, de bonne foi, avec zèle et fidélité. H parut sentir la force de mes raisons, et me promit de vaincre sa répugnance et de se conduire avec honneur. On sait comme il a tenu sa parole. Le général de Bulow vint aussi me voir et me dit que, nommé gouverneur par le roi de Prusse et n'ayant reçu aucun avis officiel de ma nomination , il . en étoit extrêmement surpris , et ne savoit qu'en croire. Je lui répondis qu'il étoit bien naturel que l'empereur Napoléon , à la tête d'une armée de cinq cent mille hommes , dont un corps Prussien fesoit même partie , eut à sa disposition , sur le terrain qu'il occupoit, les commandements militaires ; que je ne me mêlerois nullement de l'administration civile, et que même pour la discipline et le régime intérieur du militaire Prussien, lui, général, pouvoit faire ce qu'il trouveroit bon. Je me bomois à le prier de ne faire exécuter aucun mouvement de troupes , sans m'en prévenir et sans mon consentement. Cet arrangement le satisfit , et notre bonne intelligence ne fut jamais troublée durant tout le temps que j'y fus gouverneur. Le maréchal Davoust vint à Koenigsberg quelque temps après moi , et , d'après sa coutume , se mêlant de tout, voulant tout faire, toujours grondant et fulminant, indisposa tout le monde, autorités civiles, généraux Prussiens et François. Il traita en ma présence le contre-amiral Baste d'une manière indécente, et lui adressa des paroles si injurieuses que je ne pus comprendre comment on osât tenir de pareils discours à un général François, et comment celui-ci put les supporter. Pour moi, je me serois fait à l'instant même justice de ma propre main; je ne pus m' empêcher de

le témoigner au maréchal, qui me regarda fixement. Mais je n'étois pas alors sous ses ordres.

Il partit pour rejoindre son corps d'armée, qui étoit en marche. L'empereur arriva* de Dantzig , dont il avoit été faire l'inspection. H avoit ordonné d'établir son logement dans une maison de campagne, au nord de la ville , où la reine de Prusse avoit demeuré en 1807 ; mais il trouva cette maison si petite et si mal située, que le soir même il se rendit au château, que j'avois aussi fait préparer pour sa réception. Il s'occupa principalement à Koenigsberg de faciliter les transports de vivres et de munitions , qui lui venoient de Dantzig ; ce que la Prusse pouvoit en fournir arrivoit, par la Presel et le canal Frédéric, dans le Niémen, et le remontoit jusqu'à Kowno , où l'empereur vouloit établir le dépôt principal des approvisionnements pour l'armée ; car de là ils pouvoient encore remonter dans des bateaux plats, quoiqu'avec beaucoup de peine, une petite rivière jusqu'à Wilna. On établit à Koenigsberg un grand nombre de boulangeries pour les besoins de l'armée, et des hôpitaux pourvus de tout par le gouvernement Prussien , d'après une convention faite avec lui. Je fus chargé de toutes ces opérations et l'empereur partit pour aller se mettre à la tête de la grande armée , en passant, le long de la route, la revue des différents corps qui la composoient.

Napoléon avoit encore envoyé, avec des propositions qui contenoient un ultimatum, le général comte de Narbonne à l'empereur de Russie. Ce général resta plusieurs jours à Wilna, où étoit l'empereur Alexandre ; le conseil paroît être demeuré indécis pendant quelque temps; mais enfin on rejetta les propositions et la

guerre fat résolue. Le comte de Narbonne avoit été ministre de la guerre sous Louis seize, dans les commencements de la révolution; ancien ami de Mme de Staël, il passoit pour être un des hommes les plus spirituels de France, et possédoit surtout le talent de la conversation. Il avoit dix ans de plus que moi, et avoit été nommé , peu de temps après moi , Pun des aidesde-camp de l'empereur. Il étoit le plus âgé des douze que nous étions.

Je me trouvai surchargé alors d'occupations d'autant plus importantes, que d'elles dépendoit la subsistance de l'armée. On eut pour moi à Koenigsberg l'attention délicate de me donner pour demeure une maison où j'avois passé bien des journées heureuses dans ma jeunesse ; c' étoit l'hôtel de Keyserling , qui appartenoit alors au prince royal de Prusse et qui avoit été mis à la disposition de la ville. H y avoit derrière un beau jardin, donnant sur un vaste lac dans l'intérieur de la ville; et comme j'étois fort bien avec les autorités Prussiennes civiles et militaires, ma situation étoit agréable. Je visitai toutes mes anciennes connaissances , et les reçus souvent chez moi, entre autres le vieux général de Hansen, qui autrefois dans cette même ville m'avoit comme servi de mentor. Déjà la saison étoit avancée, et tout sembloit annoncer que la campagne finiroit cette année en Lithuanie, que l'empereur y passeroit l'hyver avec son armée et que je rester ois moi-même à Koenigsberg , au moins jusqu'au printemps prochain. Toutes mes connaissances, et particulièrement les dames, qui avoient vu et apprécié ma femme lors de notre retour de Russie en 1805, me pressèrent de

l'inviter à me rejoindre pour passer l'hyver ensemble.

Sachant combien elle-même le désiroit, j'y consentis, et lui écrivis de venir. Cette foiblesse m'a coûté cher, comme on le verra dans la suite. Mais comment pourrois-je m'en faire le reproche? Qui peut prévoir l'avenir? Je me rappelle avec un plaisir toujours nouveau un acte d'humanité que je fis alors, au risque de perdre les bonnes grâces de Napoléon, et qui au contraire, comme celui de Wezel, augmenta son estime pour moL H s'étoit élevé une querelle entre un détachement de soldats de la garde, en marche pour rejoindre l'armée , et les bourgeois d'une petite ville de la Prusse, où ils avoient séjourné une nuit. La rixe avoit même pris un caractère assez sérieux. L'officier, qui commandoit le détachement, en fit un rapport exagéré à son général, qui en donna connaissance à l'empereur. Il étoit alors pour lui de la plus grande importance que les derrières de son armée fassent tranquilles. L'empereur, fort irrité, m'envoya Tordre de faire brûler la petite ville. J'osai pourtant, connaissant bien les soldats de la garde, suspendre l'exécution et j'envoyai sur les lieux, pour prendre des informations exactes , une commission composée de deux magistrats Prussiens , et de deux officiers supérieurs François. Il se trouva qu'il y avoit eu en effet une rixe, mais bien moins sérieuse que ne le portoit le rapport de l'officier; on sut même avec certitude qu'il n'y avoit eu personne de tué ni de blessé , et que les soldats de la garde avoient été les aggresseurs. Je n'hésitai pas alors à laisser sans exécution les ordres que j'avois reçus, et je fis de toute cette- affaire un rapport détaillé à l'empereur , en motivant ma conduite. L'empereur approuva ce que j'avois fait. Le baron de Schroetter , chancelier de la Prusse Orientale , doit se rap-

peller cet événement dont peut-être je ne ferais pas mention dans ces mémoires, ne voulant m' attribuer aucun mérite pour une action toute naturelle, si les infâmes calomnies qu'on a répandues depuis sur ma conduite à Hambourg, ne me mettoient dans Tobligation de citer ces traits de mon caractère, qui honorent, j'ose le dire, ma vie militaire, qui sont hors de doute et qui peuvent être attestés par une infinité de témoins. Que le monde et la postérité jugent s'il est probable que l'homme qui a écouté l'humanité seule, au mépris des ordres absolus d'un souverain , ait pu ensuite se rendre coupable des excès , aussi gratuits que honteux , dont on n'a pas rougi de l'accuser!

On apprit bientôt que l'empereur, ayant passé le Niémen , à Kowno , avec toute la grande armée , s'étoit avancé, sans trouver de résistance, jusqu'à Wilna, où il s'occupoit à organiser le grand-duché de Lithuanie. Je reçus en même temps la nouvelle inattendue que l'empereur m'avoit nommé gouverneur-général de ce pays, avec l'ordre de m'y rendre le plutôt possible, après avoir toutefois visité les travaux de fortifications qu'on fesoit à Tilsit et à Memel. Le général comte Loison vint me relever à Koenigsberg; et j'allai examiner les travaux de Tilsit , conduits par le colonel de Ponthon, et ceux de Memel dont le général du génie Campredon étoit chargé. Là je retrouvai le général de Yorck avec une partie du corps Prussien; j'eus encore , avec lui une conversation semblable à celle que nous avions eue à Koenigsberg, et je me séparai de lui, persuadé qu'il ne manqueroit pas à sa parole. Je poursuivis ma route vers la ville de Wilna, en côtoyant le Niémen jusqu'à Kowno, où je rencontrai le

général Tarayre, dernièrement rentré au service de France , qui en étoit gouverneur. Je passai la nuit dans sa maison ; les chevaux de poste étoient rares. La route de Kowno avoit déjà horriblement souffert du passage de l'immense armée. Tout le chemin , que je parcourus ensuite , étoit couvert de détachements qui filoient pour rejoindre leurs cor^s; je me hâtois d'arriver; mais à la dernière station en avant de Wilna, je ne pus me procurer de chevaux. J'écrivis donc , pour en demander , au général de brigade , Jomini, que je savois être gouverneur de la ville et du district de Wilna. Le hazard amena pourtant à la station des chevaux, dont je me servis , et j'étois déjà aux portes de Wilna , quand l'ordonnance, que j'avois, la veille au soir, dépêchée avec un billet, vint à ma rencontre, avec un attelage de chevaux d'artillerie, et me dit qu'étant arrivé la nuit, on n'avoit pas osé ou voulu réveiller le général Jomini , qui seulement au matin lui avoit fait fournir des chevaux et remis un billet pour moi. Ce billet, griffonné indécemment pour un officier inférieur à son supérieur , contenoit des excuses plates: il nem'avoitpas, disoit-il, envoyé ses propres chevaux, parce qu^U les avoit promis à une belle dame. Je crus trouver à la porte de la ville une indication pour mon logement ; il n'y avoit ni garde ni consigne. Je me fis conduire à la maison du gouverneur. Je le vis nonchalamment couché sur un sofa, dans une chambre élégamment meublée; et quand je lui eus demandé assez sèchement où il m'avoit fait préparer un logement, il répondit n'y avoir pas pensé , puis appella un officier, et le consulta sur l'endroit où on pourroit le plus convenablement me loger. Un hôtel me fat nommé , et quand je m'y rendis , je fas fort

étonné de trouver un hôtel garni ou auberge, tenue par les frères Muller, Allemands, qui, de leur côté, furent désagréablement surpris. Je rapporte ces particularités, peu intéressantes d'ailleurs, pour faire connoître la fatuité et la présomption ridicule de ce misérable Jomini , qui se croyoit un bomme fort important pour avoir fait un livre sur la tactique, tandis qu'il n'avoit réellement pas assez de connaissances militaires pour commander un bataillon. Je n'ai jamais dans le cours de ma vie observé un amour-propre aussi désordonné et aussi aveugle que celui de cet homme, qui depuis encore à flétri son nom par la plus lâche et la plus infâme trahison connue dans les annales de l'honorable métier de la guerre.

Ne voyant venir le lendemain ni lui ni les officiers de la garnison pour me rendre la visite de corps qui m'étoit due , comme gouverneur-général et comme aidede-camp de l'empereur, je le mandai et lui reprochai l'indécence de sa conduite , l'avertissant de faire mieux à l'avenir son devoir, qu'il paraissoit ne pas connoître, et lui ordonnant sur sa responsabilité de venir me faire la visite de corps avant la fin de la journée. H parut surpris et déconcerté de cette apostrophe, balbutia quelques excuses, et m'assura qu'il obéiroit à mes ordres. Je fus alors chez le duc de Bassano, ministre des relations extérieures , établi à Wilna , où il exerçoit une espèce de suprématie sur la commission provisoire de gouvernement que l'empereur venoit de créer pour le grand-duché de Lithuanie. Il me reçut avec beaucoup d'amabilité. Seulement, quand je lui fis part de la conduite ridicule et déplacée de Jomini, il s'efforça d'y trouver quelques excuses.

Je pensai que l'intention de l'empereur étoit que le ministre dirigeât l'organisation civile de la Lithuanie , et que je me bornasse aux soins militaires pour le passage des nombreux corps qui alloient rejoindre la grande armée; d'autant plus qu'il avoît, établi près la commission provisoire de gouvernement un procureur impérial, Mr. Bignon, le même que Mr. de Pradt a nommé si plaisamment un petit monsieur , dans son pamphlet excentrique intitulé histoire de l'ambassade à Warsovie. En un mot je m'apperçus que mon arrivée, en qualité de gouverneur-général, déplaisoit à beaucoup de monde et principalement au général Jomini , qui , dans la sublime opinion qu'il avoit de son mérite, ne pouvoit concevoir qu'un homme aussi ordinaire que moi fut fait pour le commander. Cependant après l'avoir rangé à son devoir, et avoir fait reconnoître mon autorité militaire, je crus pouvoir le traiter avec plus d'aménité, et je lui montrai tous les égards que les officiers-généraux se doivent les uns aux autres, surtout quand il ne s'agit plus du service. Mais il n'étoit pas homme à sentir l'honnêteté de mes procédés avec lui , et il me força par sa conduite insubordonnée à employer contre lui des mesures de rigueur.

Le général du génie nulitaire Chambarlhac s'occupoit , d'après les ordres de l'empereur lui-même , à faire un camp retranché au nord de la ville et au delà de la rivière. Jomini s'avisa un jour de lui écrire une longue lettre, pleine d'un bavardage fastueux, dans laquelle il lui disoit, qu'après y avoir bien réfléchi il s' étoit décidé à fortifier Wilna, et lui prescrivoit les ouvrages qu'il jugeoit convenables , en le chargeant expressément de les exécuter. Le général du génie ,

indigné de cette indécence, et qui ne reconnoissoit l d'autre supérieur que moi, vint aussitôt me trouver, et me montra cette lettre. Ce que proposoit Jomini étoit le comble de l'absurdité et du ridicule. Wilnaest située au sud de la petite rivière la Willia, et est dominée de tous les cotés par des hauteurs qui s'étendent jusqu'au pied des murs; il est impossible de fortifier cette ville ou de la défendre. Au milieu même de l'enceinte est une petite colline , beaucoup moins élevée que les hauteurs environnantes, sur laquelle sont les débris d'une vieille tour , qui se nomme encore la tour de Jagellon. C'étoit cette colline que Jomini vouloit garnir de canon et fortifier; le reste du projet étoit de la même force. Je fis venir Jomini , et lui parlai, d'un ton railleur, de son plan de défense, en lui fesant observer qu'il ne lui appartenoit , ni de donner des ordres au général Chambarlhac, ni de prescrire de pareilles mesures sans mon autorisation préalable. Je ne pouvois m' étonner assez de l'ineptie de cet homme , qui se croyoit , et que peut-être beaucoup de gens ont cru, un vrai génie militaire.

TJn officier Polonois, fort turbulent, ayant voulu avoir dans la ville un logement, que la commission de la municipalité pour les quartiers jugeoit ne pas lui être dû , s' étoit abandonné , dans la maison de ville , à des actes de violence, avoit brisé quelques sièges de la salle où se tenoient les séances, et avoit menacé les membres eux-mêmes de la commission. Le maire et la municipalité allèrent se plaindre de ces excès au général Jomini, qui traita leurs réclamations de bagatelles et refusa de punir le coupable. Us s'adressèrent alors à moi, et me représentèrent que l'officier n'avoit

aucun droit au logement qu'il exigeoit, et qu'en tout cas il devoit être puni pour avoir tiré le sabre et avoir commis des violences contre une autorité constituée dans l'exercice de ses fonctions. M' étant assuré de la justice de leurs plaintes, j'envoyai au général Jomini l'ordre par écrit de faire mettre aux arrêts le Polonois accusé, Jomini osa m'écrire en réponse, qu'ayant une fois donné sa décision sur cette affaire il n'en reviendroit pas, et qu'il ne vouloit pas faire mettre l'officier aux arrêts. Je ne pouvois souffiir une pareille insolence ; à l'instant même je lui fis porter par le chef de mon état-major l'ordre de garder des arrêts lui-même; je nommai un autre gouverneur par intérim , et je fiii mettre l'officier Polonois aux arrêts forcés.

Le même soir il y avoit un bal chez le comte de Tiesenhausen , membre de la commission provisoire du gouvernement. En y entrant, quelle fat ma surprise de voir Jomini causant avec le duc de Bassano! Plein d'indignation, je fus droit à lui, et lui demandai s'il n'avoit pas reçu mon ordre de garder les arrêts? Il voulut me payer de quelques excuses vagues , en me disant qu'il avoit espéré me trouver au bal pour avoir une explication. J'élevai la voix et lui dis que s'il ne sortoit sur le champ pour se rendre chez lui aux arrêts , je l'y ferois conduire par un détachement de grenadiers. Il sortit, et le lendemain il m'écrivit une lettre pleine d'humilité et d'excuses rampantes, pour me prier de ne pas faire à l'empereur le rapport dont je l'avoîs menacé , ajoutant qu'il garderoit les arrêts et les feroit garder à l'officier Polonois , autant que je le jugerois à propos. Je lui fis répondre que son refus d'obéir à mes ordres étoit une trop grande infraction à la discî-

pline pour que je n'en rendisse pas compte à l'empereur, que d'ailleurs je venois déjà de satisfaire à ce devoir.

Il garda strictement les arrêts jusqu'au moment où arriva la réponse du major-général de l'armée. Il fut destitué de son gouvernement avec une forte réprimande , et obligé de rejoindre le grand état-major-général de l'armée, auquel il étoit attaché.

En quittant Koenigsberg, le gouvernement Prussien m'avoit prié de chercher à lui faire rendre les chariots et les chevaux de corvée, qui avoient été fournis à l'armée Françoise, et emmenés au-delà du Niémen, et j'avois demandé qu'on m'envoyât des officiers ou commissaires Prussiens à Wilna pour les reclamer et en prendre soin. Quand ils arrivèrent, j'eus le bonheur de retrouver plusieurs centaines de chariots avec les chevaux et les conducteurs. Je les leur fis remettre; et ils les ramenèrent en Prusse à la satisfaction du gouvernement de ce pays et des propriétaires intéressés.

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