CHAPITRE XVII
État des choses à Wilna. L*auteur est nommé par Tempereur président de la commission provisoire de gouvernement en Lithuanie. Le duc de Bassano. Le prince Sapiéha. Organisation de l'armée Lithuanienne. Victoire de Smolensk. La grande armée se dirige sur Moscou. Le maréchal Victor. Désertion des Bavarois. Le général de Wreede. L'incendie de Moscou. La retraite de la grande armée. Le passage de la Bérésina. État des choses à ce moment-là. M. Van Hogendorp reçoit Tordre de se porter à la rencontre de l'empereur. Arrivée au château de Bienieczka. Rentrée à Wilna. Passage par cette ville des restes de la grande armée et de Napoléoh lui-même. Sauvenpii-peut général. Le désordre est à son comble. Le roi de Naples. Le général de Wreede. Le maréchal prince d'Eckmûhl. Départ du roi et ordre d'évacuer Wilna.
Les membres de la commission provisoire du gouvernement de Lithuanie me montrèrent beaucoup de froideur; ils avoient, je n'en doute pas , été prévenus contre moi; ils ne vinrent pas me voir, soutenant que je leur devois la première visite. Je ne cberchois pourtant en aucune façon à me mêler des affaires de leur administration intérieure. Mais quant au militaire, aux soins des subsistances et du passage des troupes Françoises, je me croyois dans la nécessité d'y donner toute mon attention, sachant que l'empereur m'en tiendroit responsable. Je fus confirmé dans cette opinion par les généraux comte Eapp et Lauriston, qui passèrent par
Wilna pour se rendre à Tarmée. Tous les deux étoient aussi aides-de-camp de l'empereur, et plus anciens que moi. Ils m'assurèrent que son intention , en me nommant gouverneur-général, n'étoit sûrement pas que je fusse subordonné à qui que ce fut; et ils me promirent d'en parler à l'empereur. J'étois néanmoins dans une position fausse. Les membres de la commission provisoire, qui étoient le comte Prozov, le comte Jean Potocki, le prince Sapiéha, chambellan de l'empereur, le comte Siérakowsky, le comte Telbky, et un professeur de l'université de Wilna , dont j'ai oublié le nom , s' étoient partagé les différentes branches de l'administration, en s'adjoignant d'autres personnes, et en formant des comités dont ils étoient respectivement les présidens. Le prince Sapiéha , qui dans sa jeunesse avoit été tant soit peu militaire , s'étoit fait ministre de la guerre et commandant en chef de l'armée Lithuanienne, qui devoit être organisée d'après les intentions de l'empereur. On s'efforçoit effectivement de former une armée dans le grand-duché de Lithuanie; mais à mon arrivée, je m'apperçus qu'on s'y prenoit fort mal. Le prince Sapiéha, comme tous les hommes foibles, s'étoit entouré d'hommes plus foibles encore. Le comité avoit dès le principe commis deux erreurs assez graves pour entraver toute l'opération. Il avoit, pour trouver les hommes nécessaires aux régiments , établi la conscription d'après la loi Kusse , qui est , que les seigneurs des terres Kvrent un certain nombre d'hommes ou plutôt de serfs qu'ils prennent arbitrairement parmi le peuple; mesure qui indisposa toute la nation, sans atteindre à son but; car les seigneurs dévoient naturellement livrer les plus mauvais de leurs vassaux; et la difficulté de les placer
dans les régiments, qui se rejettoient l'un à l'autre ce rebut d'hommes , entraînoit à mille longueurs. La seconde faute étoit d'avoir chargé des colonels de l'administration et de l'équipement des régiments qu'ils commandoient. H y avoit cinq régiments d'infanterie , et quatre de cavalerie. L'empereur en avoit donné le commandement à de jeunes seigneurs Polonois fort riches, qui avoient déjà servi et qui s'étoient engagés à les habiller à leurs frais. L'étendue de leurs domaines auroit pu les mettre en état de satisfaire à leur engagement. Mais se trouvant alors dans l'impossibilité de réaliser leurs revenus , ils n' avoient ni argent ni crédit pour se procurer des fournitures. D'aiUeurs ils n'entendoient rien à l'administration militaire; et c'étoit une faute de les en charger. Dans le pays même il n'y avoit ni draps ni fabriques; il falloit tout faire venir de l'étranger ; et les Juifs , qui avoient suivi l'armée pour obtenir des fournitures, et qui pouvoient procurer tout ce dont on avoit besoin, refusoient de donner aucun crédit , pour leur propre compte , aux seigneurs Polonois. Pour les nominations aux places d'officiers-généraux de tout grade, le prince Sapiéha les remettoit au duc de Bassano pour les présenter à l'approbation de l'empereur. Considérant moi-même ce ministre comme chargé par Napoléon de la haute surveillance sur le gouvernement, et Mr. Bignon comme chargé des détails de l'administration, je leur fis observer que l'empereur s'attendoit à voir promptement l'armée Lithuanienne organisée et en état de le servir , et que son attente seroit infailliblement trompée. Mais tous deux dans leurs réponses me firent entendre que cette opération ne me regardoit pas, et même que par mes remarques jeman-
quoîs en quelque sorte aux seigneurs Polonoîs, qui composoient la commission et qui commandoient les régiments.
Les généraux Rapp et Lauriston étoient pourtant arrivés à l'armée, et avoient informé l'empereur de l'état des choses et de la situation où je me trouvois; je n'en pus douter , quand je reçus de l'empereur deux lettres , datées de Smolensk du même jour , 24 Août , dans l'une desquelles il m'annonça qu'il venoit de me nommer président de la commission provisoire de gouvernement, et me chargea spécialement de former et d'organiser l'armée Lithuanienne; dans l'autre lettre il se plaignoit de quelques discours, qu'on lui avoit écrit que j'avois tenus, de quelques intentions quej'avois, disoit-on, manifestées. Je répondis que, persuadé comme je l'étois que s'il avoit ajouté foi à ces fausses inculpations , il ne m'auroit pas nommé président de la commission le même jour, je ne pensois pas avoir besoin de me justifier, que je le ferois seulement par la manière dont je m'acquitterois de ce nouvel emploi, en me rendant digne de sa confiance.
Le duc de Bassano fat chargé de m'installer dans la présidence , et la commission , aussi mécontente qu'étonnée, vint me faire la visite en corps. Je fas loin pourtant d'abuser de mon triomphe; plus modeste que jamais, je tâchai de n'offenser personne; je fis tout pour rester en bonne intelligence avec le duc de Bassano , et j'y réussis: jamais nous n'avons eu d'altercation ensemble. Ma conduite fut la même avec les membres de la commission provisoire, la même avec Mr. de Bignon. Je crus que c'étoit le moyen de servir le mieux l'empereur. Mais le prince Sapiéha fat si mécontent de
me voir au-dessus de lui, qu'il prétexta une maladie et donna sa démission ; il fut remplacé, dans son emploi de membre de la commission, par le comte de Tiesenliausen, riche seigneur du pays.
Je ne pouvois, sans me ruiner, vivre, comme gouverneur-général, avec mes appointements ordinaires. L'empereur n'avoit rien réglé encore à ce sujet. J'en avois parlé au duc de Bassano, et lui avois exposé la nécessité d'avoir un traitement extraordinaire, à moins que ce ne fût l'intention de l'empereur, que le Crrand-Duché ou la ville de Wilna me fournissent les dépenses de table. C'est ce qui sans doute avoit donné occasion de m' accuser, quoique si injustement, d'avoir été guidé par des motifs d'intérêt. Bientôt après l'empereur m'accorda un traitement extraordinaire de cinq mille francs par mois. Il arrêta même à cette occasion que les gouverneurs-généraux auroient dorénavant cinq mille , et les gouverneurs subordonnés deux miUe francs de traitement fixe, destinés à l'entretien de leur table et aux différons frais de représentation. Je m'occupois cependant, avec toute l'activité possible, de l'organisation des nouvelles troupes. Au commencement de Septembre je ne trouvai rien de prêt, pas un habit de confectionné, pas une aune de drap dans les magazins. Sur mes représentations l'empereur m'envoya cinq cent mille francs , que je donnai à l'instant même aux Juifs fournisseurs , qui avoient des entrepôts à Koenigsberg , à Dantzig etc. , et ils s'engagèrent à me livrer ce dont j 'avois besoin dans un terme fort rapproché. Enfin tout se fesoit avec tant de promptitude , que j'osai annoncer à l'empereur, qu'au premier Janvier 1813 le corps d'armée Lithuanien seroit organisé, habillé et prêt à
servir activement dès que la saison le permettroit. Un jeune seigneur Polonois , qui avoit déjà servi , vint m'oflWr de lever à ses frais et d'équiper un régiment de cavalerie légère, si je voulois l'en nommer colonel; il avoit de l'argent comptant pour exécuter ce qu'il proposoit: j'acceptai ses offices sans balancer. Beaucoup de Tartares se présentèrent à moi pour servir, demandant pour condition de former un corps séparé. Us avoient fait la guerre dans les armées Russes et Prussiennes ; mais on les y avoit mêlés avec d'autres nations , ce qu'ils ne vouloient pas. Il y en avoit beaucoup d'établis en Pologne et en Lithuanie , où ils jouissoient de grands privilèges , et étoient tous considérés comme gentilshommes. On les employoit souvent à faire des transports d'argent et d'effets de valeur, le change étant peu connu dans ces contrées; et on m'a assuré qu'il n'y avoit pas d'exemple qu'un Tartare eut abusé de la confiance qu'on leur témoignoit. J'en organisai un escadron, avec la promesse, si leur nombre s'accroissoit, d'en former un régiment. L'empereur approuva toutes ces mesures, qui le cours funeste des événements rendit ensuite inutiles.
Je m'adjoignis le général de brigade Polonois comte Grrabowsky, pour m'aider à faire un bon choix d'officiers dans les nouveaux régiments. Je nommai le vieux prince Grédroictz lieutenant-général et premier inspecteurgénéral de l'armée de Lithuanie, et les généraux de brigade Wawrewsky et Niézelewsky inspecteurs-généraux, le premier de la cavalerie , le second de l'infanterie.
Je me fesois encore aider par un capitaine Polonois, nommé Eirkor , officier très intelligent , et qui m'a rendu beaucoup de services. Le prince Grédroictz étoit un
excellent militaire, bon patriote, et fort attaché à la France; et les denx autres généraux avoient toutes les connaissances qui leur étoient nécessaires. Enfin je pouvois me flatter que l'armée Lithuanienne seroit au printemps prochain l'un des plus beaux corps parmi les troupes auxiliaires qui suivoient la grande armée.
Je crois pourtant que Napoléon auroit mieux fait, en arrivant à Wilna, de céder au voeu des Polonois, et de lever ou d'appeller sous les armes la Pospolita nationale, ou arrière-ban, qui est une cavalerie irrégulière presqu'en tout pareille aux Cosaques. Cette milice, organisée en peu de temps, auroit pu accompagner l'armée dans son invasion en Russie, et, dumoins dans la retraite, auroit été contre les Cosaques d'une grande utilité. On m'a dit que des François en dissuadèrent l'empereur, qui d'ailleurs, porté par son goût à vouloir partout un ordre méthodique, préféroit des corps organisés à des masses irrégulières. A la fin pourtant on reconnut la faute, et on se décida, mais trop tard, à la levée de la Pospolita.
Dès que j'avois reçu à Koenigsberg l'ordre de me rendre à Wilna, j'avois jugé que le voyage de ma femme, pour me rejoindre , devenoit plus difficile et moins convenable; car Napoléon n'aimoit pas, et avec raison, que les femmes rejoignissent leurs maris à la guerre. Je lui écrivis donc de ne pas partir, si elle étoit encore à Paris; malheureusement ma lettre ne lui parvint qu'au moment où eUe alloit monter en voiture; et son vif désir de me revoir l'emporta sur les bonnes raisons que je lui apportois pour qu^eUe renonçât à ce voyage. Elle arriva, dans le mois d'Août, à Wilna; notre satisfaction mutuelle fat extrême; elle reçut un
accueil flatteur et empressé des dames de Wilna; le duc de Bassano m'en félicita beaucoup et j'espérai que, si la campagne duroit et que l'empereur passât l'hyver à Smolensk, ou même à Wilna, comme on le supposoit alors , elle pourroit aussi rester cet hyver auprès de moi.
Ma femme, avant de quitter Paris, avoit été prendre congé de l'impératrice Marie Louise, qui l'aimoit beaucoup, et qui lui dit qu'elle envioit son bonheur d'aller rejoindre son mari. Apparemment elle en avoit fait mention dans une de ses lettres à Tempereur , car il écrivit au duc de Bassano, qu'il avoit appris avec peine que ma femme m' avoit suivi , et qu'il désiroit son retour en France, n'aimant pas que les femmes vinssent à l'armée, surtout celles de sa maison, ce qui pouvoit être d'un fâcheux exemple pour les autres. Ma femme retourna donc jusqu'à Koenigsberg, où elle fut arrêtée par une indisposition. H est remarquable que l'empereur, m'écrivant dans le même temps plusieurs lettres, eut chargé le duc de Bassano de me faire cette insinuation ; et j'en ai conclu alors que c'étoit le duc de Bassano qui l' avoit averti de l'arrivée de ma femme. Son départ me fit une peine infinie, surtout la voyant emmener avec elle le seul enfant qui nous restât, notre petite fille Louise, âgée de cinq ans, à qui les fatigues d'un si long voyage ne pouvoient qu'être funestes.
L'empereur, après avoir pris Smolensk et battu les Kusses sous les murs de cette ville, se décida à continuer la campagne, et à pousser en avant jusqu'à Moscow. Il est facile de condamner après l'événement une entreprise, qui, si elle eut réussi, auroit été portée jusqu'aux nues. La plupart disent maintenant qu'ils ont prévu et même annoncé d'avance la catastrophe.
Je ne me souviens pourtant pas d'avoir entendu dans le temps proférer une seule crainte de cette nature. Pour moi, je l'avoue, vivement inquiet des dangers d'une expédijbion aussi hazardeuse, j'étois en quelque sorte rassuré par le génie de Napoléon, ses grandes connaissances militaires, son expérience et sa fortune; peu après nous apprîmes le gain de la bataille de Mojaïsk, et l'entrée des François dans Moscow.
Chargé du soin de diriger vers la grande armée, et de presser la marche des troupes qui arrivoient à Wilna, ce que Tempereur me recommanda encore fortement par une lettre de 9 Septembre, de Mojaïsk, après la bataille, je tâchai de remplir ses intentions avec le plus de promptitude et d'énergie possible; et certes il n'eut pas lieu d'en être mécontent. Le maréchal duc de BeUune arriva en Septembre avec le 9™® corps d'armée, fort environ de vingt-six mille hommes. Je pensois qu'il devoit se diriger sur Polotsk, où étoit le maréchal Grouvion St. Cyr, qui dans toutes ses lettrès me demandoit à grands cris des renforts, pressé comme il étoit par le général Kusse comte de Wittgensteyn, dont l'armée augmentoit tous les jours. Mais le maréchal Victor persista à vouloir se diriger sur Minsk pour rejoindre la grande armée, prétendant que cette route étoit plus courte, meilleure et plus en état de fournir des vivres.
Quand [^la grande armée avoit marché sur Witepsk et Smolensk, le maréchal Oudinot, avec son corps et celui du général Grouvion St. Cyr, composé principalement du corps Bavarois, s'étoit porté sur Polotsk , avoit pris cette ville et s'y étoit établi.
Quand le comte de Wittgensteyn, qui lui étoit opposé ,
se crut assez fort, û Tattaqua et eut sur lui, au milieu d'Août , Tavantage dans un combat où le maréchal fut blessé ; forcé de venir à Wilna pour se faire guérir , il laissa le commandement au général Grouvion St. Cyr. Celtii-ci fit une belle manoeuvre, feignant de vouloir évacuer Polotsk, et battit à son tour le général Wittgensteyn, ce qui lui valut le bâton de maréchal. Cependant comme ses forces diminuoient tous les jours, surtout par la désertion scandaleuse des Bavarois, et que celles de l'ennemi augmentoient dans la même proportion, il ne cessoit de m' écrire de lui envoyer des secours; ce que j'aurois fait aussi sans l'arrivée du maréchal Victor, qui, par son rang, avoit le commandement suprême , et que je ne pus dissuader de prendre la route de Minsk. Les conséquences en furent tristes. Le maréchal Gouvion St. Cyr, attaqué de nouveau, fut obligé de céder au nombre, d'abandonner Polotsk, et de quitter même, à son tour, le commandement après avoir été blessé. Le maréchal Oudinot, quoiqu'imparfaitement guéri, s'empressa d'aller se remettre à la tête du corps d'armée; toujours également brave, il fut blessé de nouveau à la première occasion et plus grièvement que la première fois. Il eut même de grandes dijSLcultés pour revenir à Wilna, ayant été attaqué dans un viUage par les Cosaques , aux mains desquels il ne fut arraché que par la bravoure de ses aides-decamp. Il y retrouva son épouse , qui étoit accourue pour le soigner de sa première blessure et y demeura jusqu'au moment de la retraite , où j'eus soin de lui procurer toutes les facilités nécessaires pour se tirer de l'horrible confusion dans laquelle tout commençoit à s'envelopper.
J'ai parlé de la désertion des Bavarois : je dois m'expliquer. Le brave général de Boy, qui commandoit ce corps en chef sons le maréchal Gronvion St. Cyr, étant mort des blessnres qu'il avoit reçues au premier combat de Polotsk, avoit été remplacé par le général de Wreede , qui commandoit la cavalerie ; et dès ce moment la désertion commença. Les soldats Bavarois quittèrent leurs drapeaux par centaines et vinrent à Wilna, prétextant être malades , se mettre dans les hôpitaux. J^en fus informé, et je donnai ordre de les rassembler sur la place d'armes pour les inspecter. Il y en avoit plus de onze cents; au rapport des officiers de santé François, que je chargeai de les examiner , il ne s'en trouvoit pas cent de réellement malades. Lidigné de cette supercherie, je les fis aussitôt sortir de la ville pour retourner à leur corps devant Polotsk, sous la conduite du seul officier de leur nation qui ftit avec eux. Mais au lieu de retourner à leurs drapeaux, ils se débandèrent dans les campagnes, piUant, saccageant et brûlant les vUlages. Presque tous les soldats Bavarois désertèrent de cette manière , laissant seuls à leur corps les cadres des officiers qui, enfin sans hommes, commencèrent leur retraite. Il se présenta de ces cadres devant Wilna pour y séjourner ; mais je leur fis défendre l'entrée de la ville, ne voulant pas reconnoître des cadres d'officiers sans troupes. Plusieurs déserteurs furent pris en pillant un village auquel ils avoient mis le feu ; et je les fis traduire devant un conseil de guerre, qui en condamna quelques uns à mort. Le général de Wreede m'écrivit alors pour les réclamer, prétendant avoir seul la jurisdiction sur les troupes de sa nation. Je lui répondis simplement que je ne reconnoissois dans mon
gouvemement aucune autre autorité que la mienne. Il se plaignit aussi que j'eusse refusé Tadmission aux officiers Bavarois, et reçut la même réponse. Je recueille ces circonstances, parceque dans le temps même il m'a paru clair qu'une désertion pareille ne pouvoit avoir lieu sans la connivence du chef, ou même peut-être son instigation. Mr. de Wreede devoit son avancement rapide et sa fortune à la protection de l'empereur, qui lui avoit même donné une dotation considérable dans le pays de Saltzbourg. Il a néanmoins été un des plus ardents à le trahir , un de ses ennemis les plus actifs ; ce qui me confirme dans la pensée que dès-lors il commençoit son oeuvre de perfidie, et tâchoit, par tous les moyens qu'il avoit en son pouvoir , d'afEbiblir l'armée Françoise.
Les ministres des puissances les plus intéressées aux événements de cette guerre, le général de Treschkow envoyé par la cour d'Autriche, le général baron de EIrusemarck envoyé par celle de Prusse, et quelques autres , arrivèrent avec l'intention de se rendre à l'armée auprès de l'empereur. Mais le duc de Bassano avoit ordre de les retenir à Wilna, où ils restèrent. Mr. Barlow, ministre des états-unis d'Amérique, y vint aussi, mais pour négocier un traité de conmierce. Le voyage lui fut fatal: il mourut en route à son retour. Cependant la saison avançoit, et le froid commençoit à se faire sentir. L'empereur étoit toujours à Moscow, où les Busses, en politiques adroits, l'amusoient par de Mvoles apparences d'intentions pacifiques, et par des négociations trompeuses.
L'incendie de Moscow, qui, malgré tout ce qu'on en a dit, n'a été l'ouvrage prémédité ni des Busses ni
des François , mais une conséquence de T évacuation subite et totale de ses habitants, n'avoit été aussi funeste qu'à cause de la singulière construction de cette viUe, moitié Asiatique, moitié Européenne. L'armée cependant ne pouvoit y passer l'hyver, et les subsistances étoient épuisées. Il falloit donc se décider à la retraite. La route jusqu'à Wilna étoit déjà infestée par les Cosaques ou paysans armés et à cheval, auxquels on donnoit ce nom; la moitié des courriers et des voyageurs, qui fesoient route isolément, n'arrivoient plus ; et les dépêches étoient toujours interceptées ; ce qui donnoit aux Russes de grands avantages pour calculer leurs manoeuvres.
Le général Russe comte de Wintzigerode , fait prisonnier à Moscow, fat envoyé vers Wilna sous l'escorte de quelques gensd' armes , et je reçus l'ordre du prince de Neuf-Châtel de le faire garder avec beaucoup de précautions; mais les Russes étoient si bien informés de tout, que le général comte de Czemitscheff le fit enlever en route par un détachement de Cosaques.
Notre position à Wilna devint alors difficile et inquiétante. Nous y avions des magazins fort considérables d'approvisionnements et de munitions , seules ressources pour la grande armée en retraite; ce qui pouvoit engager l'ennemi à tenter un coup de main sur cette ville qui ne peut être fortifiée, comme je l'ai dit plus haut, à cause de sa situation dans un fonds dominé de toutes parts. Je fis pourtant palissader les endroits où les murailles manquoient, et les issues des rues, pour empêcher aumoins les Cosaques d'y prénétrer pendant la nuit. Les renforts pour l'armée arrivoient toujours: après le 9°^® corps, qui passa en Septembre, il
vînt encore des demi-brigades et des bataillons de marche , formés de soldats sortant des hôpitaux ou fournis par les garnisons le long de la route entre la France et l'armée. Je fis , selon les ordres de l'empereur , tout filer sur l'armée , jusqu'au moment où la communication fat interrompue , et où il n'y avoit plus de sûreté pour la marche des petits corps. Je gardai ainsi la division du général Loison, qui arriva dans les derniers jours de Novembre, un régiment de lanciers Polonois, et deux régiments Napolitains, composés de volontaires et d'une magnifique tenue, commandés l'un par le duc de la Rocca Eomana, grand-écuyer du roi de Naples, et le second par un autre prince Napolitain. Je les passai successivement en revue, mais déjà sur la neige.
Nous reçûmes les premières nouvelles de l'armée par un jeune seigneur Polonois, qui se dévoua pour aller porter des dépêches à l'empereur. Il partit , travesti en paysan , fat rencontré et maltraité par plusieurs partis de Cosaques, sans être pourtant reconnu, et joignit Napoléon au passage de la Bérézyna. Il nous apporta, au duc de Bassano et à moi, des réponses à nos lettres, et la nouvelle de ce fameux passage et des avantages remportés encore sur les Russes, qui vouloient s'y opposer. Je fis aussitôt mes dispositions pour recevoir la grande armée, ou plutôt ses débris. Vers le nord, au-delà de la Wilia, j'avois, dès mon arrivée à Wilna, posté un petit corps de trois à quatre mille hommes sous les ordres du général de brigade baron Coutard, excellent officier, pour couvrir Wilna de ce côté et en défendre les approches; ses avant-postes alloient jusqu'à la Dwina, de sorte que si les Susses
avoient voulu s'avancer de ce côté sur Wilna, j'en aurois été averti à temps. Je donnai le commandement provisoire de la division du général Loison, quin'étoit pas encore arrivé , au général de division Grratien , qui, ayant été grièvement blessé à l'armée, étoit venu à Wilna pour se faire guérir, et se portoit alors assez bien. Je lui ordonnai de prendre poste à Ostsmiana sur la route de Minsk , pour y attendre la grande armée , et protéger sa ret;aL Je plaçai aussi ^ petit corps! formé de bataillons de marche, sous les ordres du général d' Albiac , sur la droite et fesant face au sud pour couvrir ce côté contre les excursions des Cosaques, qui commençoient à se montrer de toutes parts. Le régiment de lanciers Polonois et les deux régiments de cavalerie Napolitaine forent disposés dans les intervalles, où il y avoit encore des villages qui n'étoient pas brûlés, comme pour servir d'avant-postes, et protéger la retraite des corps des maréchaux Oudinot et Victor. Je mis un autre petit corps, composé de bataillons de marche et commandé par le général de brigade Franceschi, sur la gauche de la route de Minsk. Ces forces, ainsi répandues, formoient en avant de Wilna, du nord par l'est au sud, un demi-cercle au dedans duquel l'armée ou plutôt les fuyards en déroute étoient à l'abri des attaques et des insultes des Cosaques , et trouvoient déjà, même en plein air, des distributions de vivres et des secours de toute espèce, que j'avois eu soin d'envoyer à leur rencontre.
Le général Polonois Konopka , qui avoit été chargé à Warsovie de lever un régiment de lanciers de sa nation destiné, comme celui du général comte Krazinky, à faire partie de la garde impériale, en avoit formé
un d'élite, composé de jeunes volontaires presque tous gentilshommes bien montés et habillés avec beaucoup de luxe et d'élégance. Il arriva avec ce régiment jusqu'à Slonym, au sud de Wilna, où demeuroient ses parents. Il y fit séjourner son régiment quelques jours , et enfin , quoiqu' averti, s'y laissa surprendre par les Russes, n'eut que le temps de se mettre à cheval et ne put raUier ses gens. Il fat pris avec la plus grande partie des siens; et sa femme, jeune et charmante Italienne qui se trouvoit avec lui, eut une peine infinie à se sauver, accompagnée d'une centaine d'hommes, et vint se réfugier avec eux à Wilna.
Le Prince de Schwartzenberg , qui commandoit le corps auxiliaire Autrichien destiné à coopérer avec nous , étoit entré en Volhynie, où il fit la guerre assez pacifiquement aux Russes; et quand ceux-ci eurent conclu leur paix avec les Turcs, et que le général Russe Tormassow, libre de ce côté, se fut tourné contre les Autrichiens , il se retira sur la Pologne , jusques derrière le Bug , qu'il passa ; ce qui donna une vive alarme aux habitants de Warsovie et surtout à Mr. de Pradt, archevêque de Malines, qui s'y trouvoit comme ambassadeur de France, et qui n'avoit pas les habitudes fort guerrières. L'inquiétude se répandit aussi à Wilna ; un corps Russe, commandé par l'amiral Tsitschakoff, se porta au nord sur la route de Minsk, pour couper la retraite à la grande armée et lui barrer le passage de la Bérézyna, dont le pont fat brûlé à Borisson; l'empereur fat donc forcé de remonter de quelques lieues cette rivière , et d'y jetter un ou deux ponts de bateaux. Mais tous ces détails sont connus, ainsi* que le combat qui suivit le passage et qui obligea les
Susses à laisser Napoléon continuer sa retraite sur Wilna , sans Tinquiéter davantage que par les Hurralis des Cosaques , qui ne fesoient de mal qu'aux malheureux traînards et aux bagages.
Derrière nous la Pologne , tranquille et toute dévouée aux intérêts de la France, ne nous causoit aucune inquiétude ; la Prusse , calme en apparence , sembloit agir de bonne foi. En Allemagne la fermentation n'avoit pas encore commencé. Mais la ligne d'opérations, de Mayence jusqu'à Moscow , étoit prodigieusement longue.
Sur notre gauche, le maréchal Macdonald fesoit le siège de Riga, mais sans y réussir. Il avoit le corps Prussien, commandé par le général de Torck, avec une division composée de François et de Polonois. Son armée étoit formée de troupes d'élite; mais la grosse artillerie de siège avoit tardé à le joindre. Il eut avec les Susses quelques affaires où les troupes Prussiennes se battirent fort bien. Son corps n'avoit que peu souffert et il se trouva, jusqu'au dernier moment, dans le meilleur état possible.
Quand le Prince de Schwartzenberg fat instruit de la marche de l'amiral Tsitschakoff, qui s'étoit porté par devant lui, il repassa le Bug à Brézemt, et se mit à la poursuite du corps Russe , avec lequel il eut quelques affaires d'avant-postes, peu importantes mais qu'on fit sonner bien haut. Aussi n'avança-t-il pas plus loin sur la route de Minsk; et là, apprenant les désastres de la grande armée, il suivit son mouvement de retraite jusqu'en Pologne.
Telle étoit à peu près la situation des choses au moment du passage de la Bérézyna.
Le 2 Décembre, anniversaire du couronnement de
rempereur et de la bataille d' Austerlitz , le duc de Bassano donna encore un grand c^er , et moi un grand bal , où assistèrent les ministres étrangers et beaucoup de seigneurs et de dames Polonoises, et où régna une vive gaieté ; il n'y avoit guères que le duc de Bassano et moi qui connussions le véritable état des choses; et nous n'en laissions rien percer dans nos discours ou dans nos manières.
Le lendemain je reçus un ordre de l'empereur de venir à sa rencontre. Je partis aussitôt, me dirigeant par Ostsmiana, et Smorgoni, par un froid de 27° du thermomètre de Fahrenheit. Ma voiture versa dans le chemin. L'escorte de chasseurs , qui m'accompagnoit , souffrit cruellement ; la moitié des hommes resta en route ; les chevaux , mal ferrés comme je l'ai remarqué plus haut, s'abattoient à chaque instant sur le verglas ou sur la glace.
Au delà de Smorgoni je commençai à rencontrer la file des hommes qui revenoient sur Wilna; c'étoit un mélange confas de toutes les armes, de tous les grades , sans ordre, sans distinction. Mornes, silencieux, on ne leur entendoit que proférer des soupirs; ils se heurtoient souvent les uns les autres. J'en vis un grand nombre tomber tout-à-coup à la renverse ; quelques uns se relevoient après de pénibles efforts ; mais la plupart demeuroient sur la place, et mouroient avec des mouvements convulsifs. Presque tous avoient jette leurs armes, et se trouvoient dans un dénuement complet d'habits et surtout de souliers , privation qui leur étoit la plus insupportable. On en voyoit couverts d'habillements bizarres, de pelisses de femme, de mille différents lambeaux. Le général n'étoit pas mieux que le soldat ou le tambour, et en étoit heurté sans même
oser rien dire; car on ne connoîssoît plus ni subordination ni discipline. Tous étoient animés par un seul intérêt, par un seul désir, celui d'arriver le plutôt possible à Wilna, qu'ils regardoient comme la terre promise, où ils ne dévoient plus manquer de rien.
Plus j'approchois de Bienieczka, où j'appris que se trouvoit l'empereur avec le grand quartier-impérial et la vieille garde qui s'étoit jusques là conservée en bon ordre , moins je ne pouvois avancer rapidement avec ma voiture , pour ne pas renverser les vivants ni fouler les agonisants et les morts. Enfin vers le soir j'arrivai au château de Bienieczka, après avoir passé par deux villages incendiés , qui brûloient encore , et où une foule de malheureux cherchoit vainement un toit hospitalier contre le froid plus intense de la nuit.
Je fas introduit sur le champ auprès de l'empereur. Je le trouvai avec deux bouts de bougies , un bon feu, et habillé comme à l'ordinaire. Il me demanda où en étoient les choses à Wilna, et me fit une infinité de questions, auxquelles je répondis, selon ma coutume, en conscience et d'après l'exacte vérité. Il y avoit à Wilna pour trois mois de vivres suffisants à cent mille hommes, et une grande quantité d'objets d'habillement en magazin, destinés aux différents corps et principalement au premier , celui du maréchal Davoust. Il écouta ces détails avec une grande attention. Je lui rendis compte ensuite des dispositions militaires que j'avois faites pour couvrir la retraite de l'armée, et préserver Wilna d'un coup de main et des insultes des Cosaques. Il approuva tout, et me loua beaucoup d'avoir fait avancer la division Loison jusques sur Ostsmiana. Après avoir épuisé toutes les questions , avoir écouté dans un calme pro-
fond toutes mes réponses , il dit , avec une égale tranquillité : dans ce cas tout est perdu : U faut songer à d'autres mesures. JUez diner avec JDuroc; je vous ferai part ensuite de mes intentions.
La table de Duroc étoit déjà assez bien fournie, grâces aux Folonois; dès que la communication avoit été rétablie, j'avois eu soin de faire distribuer, parles autorités locales, autant de vivres que possible, sur la route de 1* armée; et les Polonois, qui nous étoient dévoués dans le coeur , s'en étoient acquittés fidèlement. Je fus bientôt appelle chez Tempereur par le duc de Vicence, qui entra avec moi et y resta. Napoléon me dit qu'il s'étoit décidé à quitter l'armée pour se rendre à Paris , et me demanda si je pouvois assurer les chevaux et les escortes dont il avoit besoin jusqu'à Kowno? Je le priai de me laisser quelques minutes pour y songer , et voir la carte qui étoit sur sa table ; je m'informai du nombre de chevaux de poste qu'il lui faudroit; je fis mon calcul, et lui répondis que je fournir ois les escortes, et les chevaux pour les voitures, mais que je devois partir sur le champ pour préparer tout sur la route. J'allai seulement voir le prince de Neuf- Châtel, et lui fis part des dispositions que j'avois faites à Wilna pour le logement et la nourriture des troupes; il approuva tout, quoiqu'il fut alors fatigué, malade et de fort mauvaise humeur. Après m' être concerté encore quelques instants avec le duc de Vicence , j'allois partir , quand le général Polonois Sockolnietzky , alora au grand quartier-général et chargé des correspondences. secrètes , des espions et interprêtes , s'approcha de moi , et me demanda où je comptois aller. A WUna , lui répondis-je. — JEn ce cas vous serez pris; les Cosaques en-
treront demain dans Ostsmiana. — Je le sais, mais Us y seront reçus à coups de fusU et de canon. Je n'étois pourtant pas sans inquiétude : les Cosaques savent pénétrer partout.
J'allai d'abord vers les villages où étoient cantonnés le régiment de lanciers Folonois et les deux régiments de cavalerie Napolitaine, pour assurer des escortes à l'empereur. Je repris la grande route à Smorgoni pour commander à toutes les stations des relais de chevaux; et , pour plus de sûreté , je postai des détachements à chaque maison de poste pour empêcher que les chevaux ne fassent pris par qui que ce fat. Arrivé à Ostsmiana, je n'y trouvai pas encore la division Loison , qui devoit y être rendue ce jour là même. Je l'attendis avec beaucoup d'impatience, voulant donner quelques nouvelles instructions, sur le voyage de l'empereur, au général G-ratien, qui la commandoit. A quatre heures de l'après-midi la division arriva; après avoir parlé au général G-ratien je continuai ma route. A peine à un quart de lieue, j'entendis derrière moi des décharges de fasil et de canon: c' étoient les Cosaques qui attaquoient Ostsmiana ; mais ils furent bien étonnés d'y trouver une force capable de leur résister; ils y éprouvèrent mie perte sensible, et se retirèrent en fort mauvais état.
Je m'occupai d'abord à Wilna de tout préparer pour le passage de l'empereur de là jusqu'à Kowno , et pour la réception des déplorables débris de l'armée. Je fis afficher des placards en grosses lettres sur lesquels étoit désigné aux soldats de chaque corps d'armée un couvent où ils dévoient se rendre, et où ils trouveroient de la soupe faite, de la viande, du pain et des
appartements chauffés. Il y avoit à Wîlna beaucoup de grands couvents, appartenant à différents ordres religieux. J'avois persuadé aux moines de se retirer tous ensemble dans un seul couvent pour éviter tout danger, quand l'armée en désordre arriveroit; ce qui avoit mis à ma disposition de vastes édifices où je fesois tenir des aliments* toujours prêts.
L'empereur parut bientôt; ce fat, je crois, le 5 Décembre. Au reste , je n'ai gardé aucune note exacte de ces malheureux jours. Le duc de Vicence vint me chercher pour me demander des chevaux de poste; car l'empereur n'étoit pas entré dans la ville, et s'étoit allé loger dans une maison du fauxbourg sur la route de Kowno. Après avoir fourni l'escorte et les relais, je voulus me rendre auprès de lui. Telle avoit été sa précipitation, qu'H étoit déjà parti.
On a publié dans tous les journaux de l'Europe, et surtout dans les journaux Anglois, que l'empereur avoit quitté l'armée à la dérobée et travesti, et que, pour mieux fuir, il s'étoit servi de traîneaux. Ce récit est contraire à la vérité. Il n'a quitté l'armée qu'après avoir nommé le roi de Naples son lieutenant-général et avoir donné des ordres appropriés à l'occasion. Il étoit dans une voiture avec le duc de Vicence; le grand-maréchal Duroc et le général comte de Lobau étoient dans une autre; ils étoient suivis de quelques valets de chambre.
Le passage de l'empereur, qui fat bientôt connu à Wilna, fat un signal presque universel de départ. Le duc de Bassano avec ses bureaux, tous les ministres étrangers, les membres de la commission du gouvernement provisoire, toutes les autorités provinciales, le
maire, la plupart des membres de la mumcipalité disparurent en un clin d'oeil , comme par enchantement , et je ne conçois pas même comment ils ont pu se procurer des chevaux et les moyens de se mettre en route. C'étoit un sauve-qui-peut général. Jamais je n'ai vu de terreur panique semblable à celle qui frappoit alors tous les esprits à la fois.
Le roi de Naples , revêtu du commandement de l'armée , se mit en marche sur Wilna. La garde , sous les ordres du vieux maréchal duc de Dantzig , et même une partie de la jeune garde , commandée par le maréchal duc de Trévise, se tenoient encore sous les drapeaux en assez bon ordre, et s'étoient maintenus, autant que possible dans la discipline et la subordination, sous les yeux de l'empereur, qui marchoit avec eux et dont l'ascendant leur imposoit. L'empereur parti, le désordre se mit bientôt dans ces corps , qui arrivèrent pourtant ralliés à Wilna.
Près d'Ostsmiana , le roi ordonna que la division Loison, que j'y avois postée , en sortit pour faire place au grand quartier-général et à la garde, et allât se cantonner dans les villages d'alentour. Mais ces villages n'existoient plus que sur les cartes: tous étoient saccagés et brûlés. Ce fat comme un arrêt de destruction pour cette malheureuse division, composée en grande partie d'Italiens et d'Allemands; réduits à errer sur la neige, sans trouver un abri, plus des trois quarts des hommes périrent par la faim, le froid et la misère. De dix mille qu'ils étoient, il n'en rentra pas deux mille.
La tête de la colonne infortunée, ceux qui avoient conservé assez de forces pour devancer les autres , commençoient pourtant à entrer dans Wilna. On fit de
vains efforts pour les rendre attentifs aux placards, affichés pour les diriger sur les couvents désignés aux différents corps. Tous , généraux et soldats , pénétroient de force dans la première maison qui leur paroissoit convenable, y cherchoient l'appartement le mieux chauffé, s'y couchoient et se fesoient apporter quelque chose à manger. Les plus forts chassoient les plus foibles; les généraux et les officiers , s'Us pouvoient encore faire valoir un reste d'autorité, se fesoient faire place par les soldats, ne fat-ce que d'une chambre ou d'un lit. La ville eut été infailliblement brûlée, si toutes les maisons n'eussent été bâties en pierre. EUe eut été pillée , sans doute , s'il fat resté aux hommes un peu plus de forces; mais tous étoient exténués de fatigue et de misère. D'ailleurs les vivres étoient en abondance , et se distribuoient sans aucune formalité au premier qui se présentoit. Je fas à la rencontre du roi de Naples et du prince de Neuf-Châtel, qui s'approchoient de la ville. Us marchoient à pied, à cause du grand froid. Murât étoit enveloppé dans de grandes et superbes pelisses; un gros bonnet fourré, fort élevé, qui dominoit sa tête , ajoutoit encore à sa haute stature , et le fesoit en quelque sorte ressembler à un colosse ambulant, auprès duquel Berthier, dont les amples vêtements surchargeoient le petit corps , fesoit un singulier contraste. Le roi de Naples me dit qu'il avoit ordonné , pour que la presse ne fat pas si grande à Wilna, que la cavalerie démontée se dirigeât par la gauche sur Merecz et Olita, où se trouvoient des dépôts de chevaux de remonte , que le général comte Bourcier avoit eu commission d'acheter. Mais on avoit déjà dépassé les routes de traverse qui conduisoient à ces villes; les
hommes de la cavalerie démontée étoient mêlés indistinctement avec les autres; et telle étoit l'ardeur qui les enflammoit tous d'entrer dans Wilna , que la porte étoit encombrée, et qu'Us marchoient sur les corps les uns des autres pour s'ouvrir un passage. H fat impossible d'y mettre ordre, même avec un bataillon auquel j'avois fait prendre les armes. Parvenus enfin dans l'intérieur de la vUle , le roi de Naples et le prince de Neuf-Châtel me consultèrent sur les moyens de faire un peu cesser cet horrible chaos. Ils voulurent que je convoquasse les maréchaux et les généraux chez le prince , pour y assister à une conférence. Mais comment trouver chacun d'eux dans l'asyle où l'avoit jette le hazard, et où il s' étoit établi de gré ou de force! On fit pourtant un ordre circulaire que je me chargeai de faire imprimer, porter dans toutes les maisons, et afficher à tous les coins de rues , pour inviter les maréchaux et les généraux à se réunir le lendemain matin chez le major-général. Il y avoit alors aumoins cent généraux dans Wilna; tels étoient l'abattement et, si on peut le dire, la démoralisation des esprits, qu'il y en eut à peine dix qui se rendirent à l'invitation. Les ordres même n'étoient rien pour eux; des officiers-généraux refasoîent d'écouter les officiers d'ordonnance et les aides-de-camp que leur envoyoit le major-général. Beaucoup de généraux et d^ officiers de ma connaissance, n'ayant pu trouver de logement, vinrent se réfugier dans le mien , à l'hôtel du gouvernement civil Russe , qui étoit fort vaste. Le général comte Durosnel , que j'affectionnois beaucoup, fat apporté chez moi dans un état déplorable. Des gendarmes d'élite, qu'il commandoit, l'avoient sauvé avec beaucoup de peine dans
un petit traîneau. Il étoit sans connoissance. Je lui cédai mon lit. Il revint peu-à-peu, et, lors de l'évacuation de Wilna, il dût encore une fois son salut aux mêmes braves qui Vj avoient amené.
Je vis aussi arriver chez moi le fils de la maréchale de Mailly, dans l'hôtel de laquelle je demeurois à Paris; il étoit alors sous-lieutenant dans un régiment de carabiniers ; quoiqu'il fat presque mourant , les soins qu'on eût de lui rétablirent sa santé, et le mirent en état de continuer sa route.
Tous les appartements de mon hôtel étoient bien chauffés , et j'y avois fait étendre de la paille , car les lits sont rares dans cette partie de la Pologne. Des bouillons restaurants y étoient continuellement préparés ; j' avois une abondante provision de vin , et ceux qui se retirèrent chez moi recouvrèrent, en assez peu de temps , les forces qui leur étoient nécessaires pour supporter les fatigues de la retraite. Mon hôtel ressembloit à un hôpital. J'ose dire que pas un seul compagnon d'armes se plaindra de n'y avoir pas reçu l'hospitalité avec tous les égards dûs au malheur, et mes compatriotes ne furent pas oubliés dans cette occasion. Les ressources de ma table répondirent jusqu'à la fin à mon désir d'être utile à tous; le bien que je fis adoucit sans doute pour moi les derniers moments que je passai à Wilna. Mais je me dois maintenant à moi-même de dire, que la dépense énorme, que je fus par là obligé à soutenir, contribua beaucoup à la ruine de ma fortune.
Le roi de Naples parloit toujours de rallier à Wilna et de réorganiser les troupes, enfin de se battre si on venoit l'attaquer. Mais il savoit peu prendre les
mesures nécessaires à la réussite d'un plan, aussi difficile, il faut en convenir, à exécuter.
Voyant ses vacillations et me doutant bien qu'il finiroit par évacuer la ville, je le priai seulement de vouloir, aussitôt qu'il auroit pris une décision, m'en avertir, afin que j'eusse le temps de sauver le trésor et ce qu'il y avoit encore d'artillerie attelée, de détruire tout ce qu'on ne pouvoit emporter, de brûler Tarsenal et les magazins. Il me le promit encore le 9 Décembre à quatre heures de l'après-midi que je fus chez lui. Ensuite il ajouta : mais je ne pense pas à évacîier; je me haUraiy si on m^ attaque, Notis avons beaucoup de monde etc. En sortant du palais du gouverneur militaire Russe, qu'il habitoit, je rencontrai le général de Wreede dans le plus grand désordre. Tou^ est perdu ^ crioit-il à tue-tête, U faut se sauver; les Russes sont devant la ville; je viens de me battre avec eux. Je lui représentai qu'il ne servoit à rien de répandre ainsi l'alarme, qu'il se pouvoit bien que des Cosaques fussent venus devant la ville , mais que pour les troupes réglées Russes, elles ne pouvoient y être encore. Il ne voulut rien entendre, et affirma qu'il avoit vu distinctement des dragons et de l'infanterie Russe. H étoit revenu , par la route de Vileyka, avec les derniers débris de son corps Bavarois, réduit à quelques centaines de cavaliers. Le duc de Bellune arriva aussi avec les tristes restes de son corps d'armée et de celui de duc de Reggio, qui ne formoient pas en tout quelques centaines d'hommes. L'alarme , donnée par le général de Wreede, avoit déjà fait de rapides progrès. Je rencontrai dans la rue le duc de Dantzig, qui me demanda ce qu'il falloit faire. Je lui répondis
que ce n'étoit pas à moi à donner des ordres, qu'il falloît s'adresser au roi de Naples ou au prince de Neuf-Châtel. Je rentrai chez moi pour prendre des mesures de précaution , mais je laissai un de mes aidesde-camp au palais pour observer ce qui s'y passoit et venir m'en donner avis. Il reparut bientôt et me dit, qu'après une courte conférence avec le général de Wreede, le roi étoit monté à cheval, accompagné du prince de Neuf-Châtel, et qu'ils étoient sortis de la ville par une petite porte latérale, à quelque distance de celle de Kowno. Mes doutes alors disparurent, et je préparai tout pour effectuer l'évacuation le lendemain matin, avec le plus d'ordre et de tranquillité qu'il me seroit possible. Il fesoit nuit. Ma principale sollicitude étoit pour le trésor qui se trouvoit encore très considérable. Le maréchal prince d'Eckmlihl, étant alors arrivé, me fit prier de passer un moment chez lui. Je ne savois ce qu'il vouloit me dire. Je le trouvai, avec ses aides-de-camp, mangeant à la hâte, sans vaisselle: il avoit aussi tout perdu. Il me demanda si c'étoit moi qui avois donné ordre aux nouvelles troupes Lithuaniennes de se retirer derrière le Niémen, et si j'y avois bien pensé. Il n' avoit rien de commun avec ce corps d'armée, et je n'étois nullement sous ses ordres. Mais cette manière d'agir convenoit à ce caractère toujours inquiet, actif et ombrageux, qui pense que personne , autre que lui , ne fait son devoir et ne sait même le faire. Je lui répondis que depuis plusieurs jours j'avois donné les ordres nécessaires pour sauver le plus possible de ces troupes, et qu'effectivement je les savois, aumoins la plus grande partie, en marche pour passer le Niémen.
Vers minuit je reçus une lettre du prince de Neuf- Châtel, qui m'instruisit du départ du roi avec le grand-quartier-général, et m'intima l'ordre positif de l'évacuation. J'allai d'abord chez le maréchal Ney , qui devoit commander l'arrière-garde et protéger la retraite , pour me concerter avec lui. Le maréchal Oudinot et le général comte Friant étoient déjà partis et en sûreté. Le brave général Polonois Zayontzchek, qui avoit perdu une jambe, m'écrivit pendant la nuit, pour me prier , dans le cas où je ferois une capitulation avec l'ennemi , d'avoir soin de l'y faire comprendre. Je n'eus ni l'occasion ni la possibilité de conclure une capitulation. Mais le général ne pouvoit avoir une meilleure sauve-garde que dans le coeur magnanime de l'empereur Alexandre , dont la noble générosité s'est répandue sur tous les Polonois, sur ceux même qui avoient servi contre lui avec le plus d'activité; le général Zayontzchek en est lui-même un exemple frappant.