CHAPITRE XXIII
Préparatifs de l'évacuation. Retraite. Les Cosaques. Le maréchaJ Ney. Les débris de la grande armée. M. Van Hogendorp se rend à Koenigsberg et fait partir son épouse pour Dantzig. Mort de la mère de l'auteur. Querelle et reconciliement avec le maréchal Ney. Le roi de Naples. Le maréchal Macdonald. Transaction infâme des Prussiens. État nerveux du roi de Naples et du prince de Neuf-Châtel. Arrivée à Elbing et départ de cette ville. Les Cosaques partout. Le prince Eugène, vice-roi d'Italie. Arrivée et mort de madame Van Hogendorp à Berlin. Son éloge. Le maréchal Augereau. La princesse<louairière d'Orange. Rentrée à Paris et entrevue avec l'empereur. Le commandement de la forteresse de Spandau. La famille de l'auteur se rend auprès de lui à Paris. Nouvelle attaque de la goutte. Il ne peut pas suivre l'empereur. La bataille de Lutzen. Van Hogendorp se rend à Parmée. La bataille de Bautzen. Victoire. Poursuite de l'ennemi. Mort de Duroc, duc de Frioul. Propositions d'armistice. Aventure désagréable. État d'infirmité de l'auteur.
Durant toute la nuit que je passai à faire les préparatifs de l'évacuation, les Cosaques ne cessèrent de rôder autour de la ville. Us s'introduisirent même dans les fauxbourgs , et jusques dans un hôpital militaire où ils pillèrent inhumainement les malades. Vers huit heures du matin, que le jour commençoit à paroître, on m'avertit que les Cosaques venoient de pénétrer dans la ville , et qu'on s'attendoit à une attaque générale de leur part. En même temps on entendit leurs hurrahs sur la grande place. Le temps pressoit. Je montai à cheval; j'avoid déjà donné au général Éblé
Tordre de faire sauter l'arsenal , et comme je n'entendois pas le bruit de son explosion, auquel je m'étois attendu de moment en moment, je risquai d'y aller moi-même. Je n'y trouvai qu'un détachement d'artillerie dont l'officier me dit, qu'il étoit resté là toute la nuit, croyant à chaque instant voir arriver le général Éblé, mais que le général n' étoit pas venu. Malheureusement il étoit déjà trop tard pour brûler l'arsenal, A peine s'il restoit des moyens d'échapper. Tout le monde s' étoit dirigé sur la porte de Kowno, qui s'obstruoit de plus en plus; et le passage par là étoit impraticable. Je sortis donc avec mes aides-de-camp PT 1. porte *é. ..pris de la ri^re, et je â, le tour de la ville par des chemins qui m'étoient connus. Arrivé sur la grande route de Kowno, je voulus attendre le maréchal Ney avec l'arrière-garde pour faire route ensemble. Mais le capitaine Polonois Kirkor , qui m' étoit resté fidèlement attaché, me fit remarquer un parti de Cosaques répandus au devant de nos pas , qui nous auroient infailliblement pris, s'ils fussent venus jusqu'à nous. On entendoit dans la ville et près de la ville les coups de fusil de l'arrière-garde, occupé à écarter les Cosaques et à protéger tout ce qui pouvoit sortir encore. Les fuyards arrivoient pêle-mêle, dans un affreux désordre. Je pris alors une décision rapide. J'arrêtai tous ceux qui venoient à nous, et, leur montrant les Cosaques , je leur fis voir qu'en avançant ainsi disséminés , nous ne pourrions passer nulle part. Ayant apperçu un chef de bataillon de la garde impériale , que je connoissois , un HoUandois nommé During , je l'engageai à m'aider dans la tâche que j'avois entreprise , et à rallier les officiers et les soldats de tous les corps ,
de toutes les nations, armés ou non armés, pour en former un bataillon, et nous faire jour à travers les Cosaques , qui ne résistent jamais à une masse dirigée sur eux. Nous forçâmes ainsi les fuyards à se ranger dans les pelotons, à la tête desquels je mis les officiers , et nous eûmes en moins d^une demi-heure une espèce de bataillon de quatre à cinq cents hommes, avec lequel, fesant bonne contenance, nous marchâmes en avant droit sur les Cosaques. Ils s'éparpillèrent, selon leur coutume , à droite et à gauche du chemin , et nous laissèrent passer tranquillement sans nous faire d'autre mal que de nous tirer plusieurs coups d'une petite pièce de canon, qu'ils avoient montée sur un traîneau et postée sur une hauteur à notre gauche. Le maréchal Ney nous rejoignit bientôt avec l'arrière-garde, composée de ce qui restoit de la division Loison, revenue peu auparavant à Wilna , et de ce qu'on étoit parvenu à rallier de troupes de marche et de soldats isolés. Le général de Wreede marchoit, avec son état-major et les débris de sa cavalerie, sous la protection de ce petit corps d'arrière-garde, foible, il est vrai, mais commandé par le maréchal Ney , qui , par son extrême habilité dans le métier de la guerre, sembloit en augmenter la force, et le fesoit manoeuvrer de manière à occuper les Cosaques, à les arrêter, à les attirer sur lui, pour couvrir ainsi la retraite ou plutôt la déroute générale. J'entendis pourtant Mr. de Wreede fronder, d'un air morose et mécontent, ce que fesoit le maréchal , et dire en allemand aux aides-de-camp qui l'accompagnoient, que le maréchal se donnoit à lui et aux siens une peine ridicule , et ne fesoit que rendre la retraite plus difficile. Il ne pouvoit déguiser sa haîne contre les François.
Voyant la route libre en avant de noue, je hâtai ma marche pour rejoindre le roi de Naples et le grandquartier-général. Mais de nouveaux dangers nous attendoient au fameux défilé, distant de trois à quatre lieues de Wilna. Ce défilé, dont on a tant parlé dans toutes les narrations de cette désastreuse campagne, est proprement la grande route de Kowno à WUna, taillée au travers d'une montagne très haute et escarpée des deux côtés, sur la rive gauche de la WUia qui coule au pied de la montagne. J'avois fait partir la veille au soir ma voiture avec deux traîneaux, dont les chevaux m'avoient été donnés par un colonel Polonois, et sur lesquels j'avois fait charger une partie de mon bagage, sous la conduite de domestiques en qui j'avois confiance. Les traîneaux n'étoient pas au défilé, et je ne les ai jamais revus. Mais j'y trouvai ma voiture , qtii s'étoit arrêtée après de vains efforts pour le franchir. La glace et la neige avoient rendu le chemin si glissant, que l'artillerie, les voitures, les fourgons s'y étoient encombrés, et avoient entièrement bouché le passage. Le capitaine Earkor m'indiqua dans ce moment un sentier pour faire descendre ma voiture jusques sur la rivière qui, étant alors gelée, permettoit de tourner autour de la montagne pour remonter sur la grande route. La voiture, traînée par six chevaux vigoureux , reparut bientôt de l'autre côté , comme par miracle.
Je n'arrivai que tard au grand-quartier-général, à Eve, où je trouvai le roi de Naples et le prince de Neuf-Châtel dans une mauvaise cabane , sur un grabat ; toutes les maisons avoient été brûlées. Ils forent fort étonnés de me voir , me croyant sûrement pris , et craig-
nant même beaucoup pour le maréchal Ney , d'après le rapport exagéré par lequel le général de Wreede avoit décidé, la veille, le roi de Naples à ce prompt départ, qui ressembloit à une faite. L'état-major du roi étoit dans une cabane voisine, où l'on ne voyoit rien qu'à la foible et triste lueur d'un brandon allumé. Le comte Dàru, alors ministre secrétaire-d'état, chargé de l'intendance-générale de l'armée, se trouvoit aussi dans cette hutte. Il avoit perdu sa voiture au défilé et, n'ayant pas de chevaux , il étoit venu à pied jusques là. Je lui offris dans ma voiture une place, qu'il accepta, et nous partîmes avant le jour, pour éviter la foule ; mais dès que le jour parût nous nous trouvâmes dans la colonne des fuyards , où nous ne pouvions aller qu'au pas. Le soir nous arrivâmes à Rumschitzky , petite ville dévastée aussi bien que les autres; et nous ne savions où nous retirer, quand nous apperçûmes une assez grande maison fort éclairée: c' étoit le quartier du général Sébastiani, qui avoit été assez heureux pour conserver une grande partie de ses équipages. Après un souper auquel nous étions loin de nous attendre, nous y couchâmes la nuit sur la paille. Le lendemain, avant midi, nous étions à Kowno. Le souspréfet Polonois y avoit gardé pour moi sa maison. J'y fis réparer ma voiture. Mais on m'y vola, devant la maison même du sous-préfet, un cheval de l'attelage, perte qui étoit alors irréparable.
Voyant mon gouvernement retombé au pouvoir des Russes , je crus que je pouvois directement aller à Koenigsberg prendre ma femme, et j'en demandai la permission au roi de Naples , quand il arriva. Mais il me dit encore qu'il vouloit tenir à Kowno, où il y avoit
quelques ouvrages fortifiés, et se battre pour défendre le passage du Niémen ; qu'il auroit par conséquent besoin de moi. Kowno étoit encore assez bien approvisionnée, avoit de grands magazins etavoit, jusques-là, peu souffert. Je restai, en attendant les événements; mais le soir, je m'apperçus que le roi se préparoit à un nouveau départ. Dans la nuit on vint me dire que le feu étoit à la ville , peu de moments après qu'il étoit dans la rue, et bientôt qu'il étoit à la maison. Je montai donc à cheval et je passai, le pont , qui étoit déjà fort encombré de l'autre côté de la rivière. Je cherchai inutilement ma voiture , que j'avois envoyée en avant vers Koenigsberg. Il y avoit deux routes pour s'y rendre , l'une à droite par Tilsitt , l'autre à gauche , où se trouvoit encore un horrible défilé à passer. Je pris ce dernier chemin, et je ne franchis le défilé qu'avec une peine infinie, à travers l'encombrement des voitures, des canons etc. Je voyageois seul alors. Le comte Daru avoit trouvé à Kowno un traîneau couvert, fort commode pour continuer son voyage. Je couchai dans une mauvaise maison de paysan, et j'arrivai le lendemain à Wilkowitzky, où commandoit le général Wedel, qui me donna l'hospitalité, et où je pus me remettre un peu de mes fatigues. J'y attendis le roi de Naples. Il voulut encore me retenir. Mais j'insistai pour aller en avant à Koenigsberg, d'où je voulois faire partir ma femme le plutôt possible, craignant qu'elle ne ftit bientôt enveloppée dans le désordre de la retraite: ce qu'il me permit à la fin. Je m'y rendis en traîneau avec le général Wedel; ma femme étoit indisposée, d'une fausse couche qu'elle venoit de faire. Je lui montrai pourtant l'indispensable nécessité d'un
départ immédiat, et le surlendemain elle se mit en route pour Dantzig, d'où le général Rapp, dont le souvenir m'est toujours cher, l'aida à poursuivre son voyage vers Berlin. Ma femme avoit loué à Koenigsberg un logement dans le fauxbourg, pour lequel elle avoit payé six mois d'avance. J'y restai jusqu'à l'arrivée du roi de Naples et je me mis à écrire quelques lettres en Hollande, pour rassurer ma famille et mes amis sur mon sort. Cette occupation me fat douloureuse , en me rappellant sans cesse mon excellente et bienaimée mère, dont je venois d'apprendre la mort en arrivant à Koenigsberg. J'avois toujours entretenu avec elle une correspondance intime, qui fesoit la consolation et le bonheur de ma vie orageuse , et ses conseils m'avoient été souvent d'une grande utilité. J'étois loin de m' attendre à cette triste nouvelle à Wilna et jusqu'alors l'activité, ou plutôt le tumulte journalier de mon existence, m' avoit arraché à toute autre idée. Dans le calme fatal que me laissa le malheur public^ ce malheur particulier me frappa doublement. Un jour que, poursuivi de réflexions tristes, je m'occupois à écrire, on m'avertit qu'un aide-de-camp du maréchal Ney étoit dans la maison, et qu'il venoit voir ce logement pour le prendre. J'allai aussitôt vers l'officier qui me dit qu'en effet le maréchal, mécontent de son quartier, l' avoit envoyé pour occuper celui-là. Je lui répondis que je l'avois payé pour six mois, que de plus j'y avois un billet de logement, que je ne le cèderois à personne, que pourtant, ne l'occupant plus tout entier et n'ayant besoin que d'une chambre, je voulois bien abandonner le reste au maréchal. Peu après le maréchal Ney arriva de mauvaise humeur, et com-
mença par me quereller sur mon refiis, prétendant avoir le droit de choisir son logement, et d*en faire sortir tout officier inférieur en grade. Indigné de ce procédé, je lui répondis que je n*admettois nullement un paren principe, qui ne se trouvoit dans aucun règlement et qui n'étoit qu'un abus , désapprouvé , comme je le savois positivement, par l'empereur; que dans un village, dans une petite ville où un maréchal venoit établir son quartier-général, il étoit juste qu'il eût la meilleure maison, mais que ce système n' étoit pas applicable aux grandes villes , à Koenigsberg par exemple , où il y avoit des centaines de maisons qu'un maréchal pouvoit fort bien habiter. La chaleur de la discussion alla même si loin , que je fus forcé de lui dire que j'étois aussi du bois dont on fesoit les maréchaux, que je portois une épée aussi bien que lui, et que je ne souffrirois pas d'insulte. Il se retira fort irrité et se contenta, malgré lui, de la partie de la maison que je lui avois offerte. Comme il étoit d'un caractère doux et facile, il me dit le lendemain: n(yus nous sommes échauffés pour rien hier; nous avions tort tous les deux. Du moment où il convenoit d'avoir eu tort, je crus qu'il seroit déplacé à moi de continuer à lui marquer de l'éloignement. Nous nous reconciliâmes , et à l'arrivée du roi de Naples je fas loger au château, chez mon ami le ministre d'Auerswald, laissant le quartier au maréchal Ney.
Il entroit continuellement à Koenigsberg des troupes de marche, entr' autres la division Heudelet, qui étoit en fort bon état. Le roi de Naples passoit chaque jour des revues, et s'y montroit dans ses costumes chevaleresques et bizarres qu'il prenoit surtout pour ces
occasions; il parloit sans cesse de rallier l'armée, de résister , de combattre. Effectivement nn homme de tête et de caractère auroit pu, je le crois, arrêter Tennemi, en réunissant les différents corps d'armée, si ce n'étoit derrière le Niémen, aumoins derrière laPregel, et en leur inspirant de la confiance par une conduite ferme et soutenue; mais Murât, avec ses fanfaronades étemelles qu'une retraite subite venoit à chaque instant démentir, ne pouvoit relever les esprits des chefs ni des soldats; et le découragement étoit général.
Peut-être cependant auroit-il pu tenir à Koenigsberg, et aumoins gagner du temps, ce qui étoit beaucoup dans cette occasion, mais un événement imprévu dérangea tout-à-coup tous les plans et tous les calculs. Le maréchal Macdonald avoit fait le siège de Riga avec son corps d'armée , dont fesoit partie le corps Prussien sous le général de York, et qui avoit fort peu souffert du froid et des fatigues de la guerre. Je ne sais par quelle fatalité on avoit d'abord comme oublié ce maréchal , car ce ne fut qu'après le passage de l'empereur par Wilna, que le duc de Bassano lui envoya l'ordre de lever le siège , et de se replier sur Tilsitt. Le major Prussien, chargé de cet ordre, resta huit jours en route. A son arrivée, le maréchal fit d'abord filer la grosse artillerie de siège ; mais elle demeura embourbée dans les mauvais chemins et fat perdue ou prise. Il se mit ensuite en marche avec son corps d'armée , prenant les devants avec les troupes Françoises et Polonoises, laissant les Prussiens à l'arrière-garde, ce qui leur donna l'occasion de se mettre en communication avec les Russes , dont l'avant-garde étoit commandée par un général Allemand, nommé Dibbitz, qui sut persuader
an général de York de conclure une convention avec lui et de passer avec tout son corps d'armée du côté de l'ennemi. Cette transaction infâme, d'un genre peutêtre unique dans les annales militaires de tous les temps , révolta également les François et les Prussiens, qui avoient quelque sentiment d'honneur. Quand je racontai au ministre d'Auerswald cette trahison, que je venois d'apprendre du roi de Naples , il refasa d'abord d'y croire et en témoigna ensuite une profonde indignation.
Le général Prussien Massenbach, qui commandoit la cavalerie de ce corps d'armée, avec laquelle il avoit déjà passé le Niémen et se trouvoit au quartiergénéral du maréchal Macdonald à Tilsitt, eut l'audace de faire monter ses gens à cheval, sous les yeux du maréchal lui-même, de passer le Niémen et de traverser la tête de pont fortifiée pour aller rejoindre son chef, le général de York, du côté de l'ennemi.
Cette nouvelle , dont on exagéra encore l'importance , jetta la consternation dans tous les esprits, qui auparavant commençoient un peu à se relever. On avoit déjà conçu quelques espérances : des avant-postes Russes , qui s'étoient approchés, avoient sommé de se rendre le maréchal duc de Trévise, posté à quelques lieues en avant de Koenigsberg avec une partie de la jeune garde, en avoient reçu une réponse négative, digne de ce maréchal, et n' avoient pourtant osé l'attaquer. On se rallioit sur tous les points , et les renforts molitroient une vive ardeur de combattre. La désertion des Prussiens fit évanouir ces espérances. C'étoit le jour du nouvel an 1813. Le roi de Naples devoit recevoir les compKments des autorités Prussiennes , et des officiers-
généraux Prussiens et François. Au lieu de les attendre, il s'évada encore^ sans bruit et sans mettre ordre à rien , avec le Prince de Neuf-Châtel et tout ce qui appartenoit au grand-quartier-généraL Je passai encore la nuit dans la ville, n'y voyant aucun danger immédiat. Le lendemain matin j'en sortis tranquillement et à deux lieues de là, sur la grande route, je retrouvai le roi de Naples et le prince de Neuf-Châtel, pleins d'agitation et d'inquiétude, qui forent très surpris de me voir, et encore plus de m' entendre dire que dans la ville tout étoit parfaitement paisible, et qu'on y attendoit le maréchal Macdonald , pour couvrir l'évacuation et la retraite. Il me parut clair alors que Murât étoit continuellement influencé, par des gens qui s'entendoient pour alimenter ses craintes; ce qui n' étoit pas difficile dans un caractère foible et vacillant comme le sien. A Wilna ce fat le général de Wreede qui lui inspira sa première terreur panique. A Koenigsberg il reçut sans doute de quelques Prussiens, qui désiroîent son départ, des informations mensongères et propres à l'épouvanter. Il me dit qu'il alloit établir son quartier-général à Elbing, en répétant toujours les mêmes forfanteries que je savois alors apprécier mieux que jamais. Je couchai à Braunsberg et j'arrivai le lendemain à Elbing, où je résolus d'attendre le résultat des événements. Le roi de Naples y étoit déjà. Sur le désir que je lui témoignai de retourner à Paris , il m'ordonna positivement de rester ; et je ne pouvois plus douter des motifs de son refus. J'écrivis donc à l'empereur pour connoître ses intentions.
Le départ ou la déroute d'Elbing se fit comme les
autres. En sortant je m'engageai dans une colonne , qui
passa par le Werder, sur des digues d'où je ne pouvois rétrograder, et je fiis obligé de la suivre jusqu'à Dantzig. J'y appris que ma femme, grâce aux soins obligeants du général E>app, avoit continué sa route vers Berlin, et qu'elle étoit en bonne santé. Sachant que le roi de Naples s'étoit dirigé surPosen, je voulus l'y aller rejoindre par la route qui longe la rive gauche de la Yistule. Mais à une lieue de la ville des habitants du pays m'avertirent que les Cosaques étoient tout près , et que je ne ferois pas une demi-lieue sans les rencontrer. Je me jettai aussitôt à'cheval pour retourner à Dantzig, où je pris des chevaux de poste, voulant me rendre par la Poméranie à Posen. A la seconde station je me trouvai arrêté par un convoi de malades et de blessés, qui n'osoient aller en avant à cause des Cosaques, qu'on disoit déjà à la station prochaine. Convaincu de la fausseté de ce rapport, je pris sur moi de les faire avancer. Nous n'apperçûmes point de Cosaques. Mais la terreur universelle fesoit circuler partout les bruits les plus effrayants , et toute la route ofl&poit un triste spectacle, encombrée comme elle étoit par les voitures des officiers et des employés des administrations , qui cherchoient à se tirer de la bagarre. On remarqnoit déjà de l'insolence dans les autorités Prussiennes et, pour passer, il ne falloit pas montrer de hauteur. Les maîtres de poste en agissoient de même ; les aubergistes seuls étoient polis, mais ils savoient s'en dédommager amplement.
Quand j'arrivai à Posen, le roi de Naples n'y étoit déjà plus. Il étoit définitivement parti, et avoit abandonné l'armée, ou plutôt ses débris , dont il avoit laissé le commandement au prince Eugène, vice-roi d'Italie.
Ce jeune homme aussi aimable qu'héroïque , vrai chevalier François, fesoit tous ses efforts pour remettre de Tordre aux affaires; et déjà on s'appercevoit d'une grande amélioration. S'il avoit été mis à la tête de l'armée, au lieu de Murât, quand Napoléon quitta la Russie, je suis intimement convaincu que les événements eussent pris un cours tout différent.
n me témoigna sa surprise de ce que, après l'évacuation de la Lithuanie , je n'étois pas retourné à Paris , ajoutant que le roi de Naples n'avoit eu aucun droit de me retenir auprès de lui, puisque je ne dépendois que de l'empereur en ma qualité de son aide-de-camp , et il m'autorisa à partir sans retard. J'eus l'honneur de dîner avec lui et le général Flahaut, alors aidede-camp du prince de Neuf-Châtel; et le soir je me mis en route pour Berlin. Quand j'y arrivai, ne sachant où logeoit ma femme , je descendis à l'hôtel du ministre de France , comte de St. Marsan , qui me dit qu'il avoit dîné avec elle la veille chez la comtesse de Goltz, épouse du ministre des affaires étrangères, et qu'elle habitoit l'hôtel de Russie. Je m'y rendis en hâte ; elle étoit au lit indisposée. Elle voulut me rassurer en disant que c'étoit seulement un léger catarrhe. Mais sa voix sensiblement altérée me convainquit du contraire, €t me remplit de craintes, qui se réalisèrent bientôt. Elle expira, dans mes bras , le troisième jour après mon arrivée, des suites d'une fièvre scarlatine, qu'elle avoit gagnée en route de Dantzig à Berlin , en soignant notre petite fille, qui, rétablie pour le moment, n'en mourut pas moins, quelques mois après, de la même maladie. 3fr. Stosch, médecin fameux de Berlin, avoit en vain prodigué à ma femme tous les secours de l'art. Ce fut
tin coup foudroyant pour moi! Je me reprochois son fatal voyage, cause de sa mort. Notre pauvre fille , âgée de six ans, me perçoit le coeur en me demandant à chaque instant sa mère , et en la cherchant inutilement de toutes parts. Je voulus la voir encore avant qu'on la mit dans son cercueil; jamais elle ne m'avoit paru plus belle ; je ne pouvois croire qu'elle fat morte ; mon coeur se refosoit à. Taffireuse évidence, et je reculois le plus possible l'instant qui me devoit séparer d'elle sans retour. Ce lugubre moment arriva malgré moi. Le comte de St. Marsan, le baron de Hertling, ministre de Bavière à Berlin, et le général baron de Dedem de Grelder m' accompagnèrent jusqu'à la tombe , où je vis descendre cette femme, objet de l'estime et du respect universels , à laquelle j'avois toujours porté une ardente affection, la plus vertueuse des épouses, la meilleure des mères. Mr. de Marsan me promit de lui faire élever un monument modeste consacré au souvenir de ses vertus. Mais cette légère consolation m'a même été ravie par les événements! Et un imposteur, un misérable, décoré du titre de général parce qu'il commandoit quelques partisans , a osé , sans honte comme sans motif, attaquer dans de vils pamphlets la mémoire de cette excellente femme, et insulter à ses cendres à peine refroidies ! !
Plongé dans une donleur profonde , je ne pensai pins qu'à m'éloigner du lieu où j'avois éprouvé une perte si cruelle. Avant de partir j'allai chez le maréchal Augereau, commandant à Berlin, qui m'apprit qu'il n'avoit pas reçu pour moi d'ordres de l'empereur.
Je m'acquittai aussi d'un devoir cher à mon coeur. Ce fat d'aller présenter mes respects à madame la prin-
cesse-douairière d'Orange. Elle reçut avec bienveillance les assurances que je lui donnai de ma sincère et constante reconnaissance , et du chagrin que j'avois toujours ressenti que renchaînement des événements m'ait conduit dans une route politique, opposée à ses intérêts, mais que presque tous les Hollandois se trouvoient dans le même cas. Je lui protestai (comme c'étoit la vérité pure) que je n'avois rien fait ni dit de personnel contre elle et son auguste maison, et que je m'estimerois heureux si je pouvois^ lui rendre quelques services.
Je partis, enfin, avec ma petite Louise, quim'étoit devenue plus chère encore depuis mon malheur et que je ne voulus plus quitter, retardant pour elle mon voyage et n'y employant jamais les nuits. Sa santé étoit languissante, et mon seul espoir étoit que les soins, qu'on lui prodigueroit à Paris, parviendroient à la rétablir. Dès le lendemain matin de mon arrivée dans cette ville, je me rendis au lever de l'empereur, qui me témoigna avec beaucoup de sensibilité la part qu'il prenoit à la fatale perte que je venois de faire. J'appris ensuite de mes camarades que l'empereur m'avoit envoyé l'ordre d'aller prendre le commandement de la forteresse de Spandau , où ils croyoient que j'étois resté. Napoléon eut la délicatesse de ne m'en pas parler le premier jour. Il me dit seulement que je devois prendre quelques jours de repos. J'y retournai pourtant le lendemain, et il me demanda si je n'avois pas reçu l'ordre de prendre le commandement de Spandau? Norij Sire, lui ré^oniia-je : car maintenant f y ser ois, et je suis prêt à partir ce soir pour m'y rendre. — Votre présence, répliqua-t-il , w'y est plus nécessaire; fy ai déjà
envoyé le général Lapoype, Mais reposez-vous; f aurai bientôt de VoccupaMon à vous donner.
Je résolus de profiter de ce temps pour songer à mes affaires, qui avoient besoin d'être réglées. Après beaucoup de difficultés j'étois entré en jouissance des revenus de ma dotation; maisj'en abandonnai la recette à Mr. Lebrun, mon notaire, pour le rembourser des avances qu'il m'avoit faites. Quoique j'eusse eu d'assez gros revenus à Wilna, mes dépenses les avoient de beaucoup excédés; et je devois encore m' équiper pour une autre campagne.
J'écrivis pourtant à ma belle-mère en lui proposant de venir passer quelque temps à Paris auprès de ma petite Louise , pour laquelle je désirois beaucoup ses soins affectionnés; d'autant plus que le bon Mr. Sue, premier médecin de l'hôpital de la garde impériale, m'avoit laissé l'espoir de la guérison de cette enfant chérie. Ma belle-mère arriva de Hollande, avec ses deux filles, et s'établit chez moi. Ma belle-fille accourut aussi, avec son enfant et une de ses soeurs, pour soigner mon enfant et me donner les consolations dont mon coeur avoit besoin. J'éprouvai un plaisir bien vif, quoique mêlé de regrets, en voyant se réunir ainsi autour de moi une partie de ma famille. Mon fils, alors aide-de-camp du maréchal Gouvion Saint-Cyr, étoit encore à l'armée en Allemagne.
Le troisième jour après mon arrivée, je fus attaqué d'un violent accès de goutte, qui me fit souffiir cruellement, me retint plus de trois semaines au lit, et affoiblit extrêmement mes jambes. Quand l'empereur partit en Avril pour commencer une nouvelle campagne, î'étois hors d'état de l'accompagner; et ce ne fut qu'en
apprenant la bataille de Lutzen, que, toutfoible, tout souffrant que j'étois, je me décidai à mettre de côté toute autre considération et à rejoindre l'armée.
Mon fils étoit revenu pour demeurer quelques jours auprès de sa femme et voir son jeune enfant. Ma petite fille alloit beaucoup mieux et sa guérison paroissoit prochaine.
J'allai à St. Cloud , avant mon départ , me présenter à rimpératrice. Cette princesse, me voyant boiter , voulut me persuader de rester encore quelque temps pour me remettre , mais me trouvant décidé à ne pas attendre davantage , elle me dit de venir le lendemain prendre ses lettres pour l'empereur. Elle me reçut le lendemain en audience particulière, m'exprima obligeamment un sensible regret de la perte de ma femme , qu'elle avoit beaucoup aimée, et me donna des lettres pour l'empereur , en me disant d'aller voir le roi de Rome pour lui en porter de plus fraîches nouvelles.
Je partis au commencement du mois de mai 1813; je voyageai nuit et jour, et j'arrivai à Dresde le 19, autant que je puis me le rappeller. L'empereur étoit déjà en route pour Bautzen, où les Busses et les Prussiens s'étoient retranchés, et on s'attendoit à une bataille; je partis le soir avec un convoi de munitions; car le chemin étoit infesté par les Cosaques, et il étoit défendu d'aller isolément. A la pointe du jour, nous apperçûmes les colonnes Françoises qui se mettoient en mouvement pour former les lignes d'attaque. Napoléon n'étoit déjà plus au grand-quartier-impérial; il étoit occupé à faire ses dispositions. Je mangeai à la hâte, et montai aussitôt à cheval pour aller joindre Napoléon et prendre part à la bataille.
J'arrivai à Taûe droite au moment où le premier coup de canon partit d'une batterie Russe. L'empereur ne s'y trouvant pas , je filai , le long de la ligne , jusques auprès du centre où il étoit, avec sa suite, sur un tertre qui dominoit toute la campagne. Je lui remis la lettre de l'impératrice qu'il ouvrit et qu'il lut sur le champ, avec l'air d'une extrême satisfaction. Et le roi de Borne, me dit-il, Vavez-voiis vu? Comment se porte-t-U? — A merveille, Sire. H rria chargé de porter ses félicitations à F. Jf. L'empereur, voyant que je boitais, me fit d'obligeants reproches de n'être pas resté quelque temps encore à Paris, et me permit de demeurer à cheval quand il en descendoit lui-même; ce que tous ceux qui l'accompagnoient étoient obligés de faire aussi. L'attaque fat générale et vive; les Russes et les Prussiens forent contraints d'abandonner leurs retranchements, d'évacuer la ville de Bautzen, et de passer sur la rive gauche de la Sprée, où ils avoient une seconde ligne de retranchements flanquée de redoutes.
Vers le soir l'empereur me vit , et me dit : Vous devez bien souffrir; allez dans la viUe prendre quelque repos. Je restai cependant sur le champ de bataille, mais un oflS.cier d'ordonnance vint me dire que l'empereur vouloit que je me rendisse aussitôt dans la ville de Bautzen et que j'y attendisse de nouveaux ordres. Je me retirai, et je trouvai dans la ville mon quartier fait, où je pris un repos de quelques heures. A la pointe du jour Napoléon monta à cheval; je le suivis de près; c' étoit le vrai jour de la bataille, car la veille il n'y avoit eu que des attaques préliminaires. L'ennemi opposa partout une résistance vigoureuse, et même eut des succès partiels, qui firent douter de l'issue. TJne redoute en
face de nous fat prise et perdue plusieurs fois. On attendoit le maréchal Ney, avec son corps, sur l'aile gauche. Il arriva enfin dans l'après-midi, et culbuta l'aile droite de l'ennemi. Il étoit quatre heures et ce ne fat qu'alors que l'empereur proclama la bataille gagnée, en dépéchant à tous les maréchaux, commandants des corps, des oflS.ciers d'ordonnance, chargés de la leur annoncer et de leur donner l'ordre de poursuivre l'ennemi.
Je restai durant toute cette journée auprès de Napoléon, qui ne vouloit pas m' envoyer porter d'ordres à cause de l'état où je me trouvois, quoique je me fusse souvent avancé pour en recevoir. Il regardoit continuellement avec ses lunettes d'approche ; plusieurs fois il montra de l'inquiétude. Il s'approcha de la grande batterie Françoise à son aile gauche, où il étoit fort exposé; un canonnier eut les deux jambes emportées tout près de nous. Il n'en bougea pas davantage. Vers l'après-midi, que les choses commencèrent à mieux aller, son visage s'éclaircit; étant alors seul avec moi et le grand-écuyer Caulaincourt , qui ne le quittoit jamais, il nous dit: Qiie ne donneroiiron pas à Paris pour voir un pareil spectacle! En effet nous étions admirablement placés pour voir les deux armées et tous leurs mouvements. Oui, Sire, lui répondis-je, pourvu que dans les loges on se trouvât à Vabri des coups de canon. Peu après, voyant la bataille gagnée , il dit : En voilà encore une dans ma poche , en fesant le geste d'y remettre sa tabatière.
L'ennemi se replia sur toute sa ligne ; le feu de son artillerie avoit cessé. Mais sa retraite se fit dans le meilleur ordre et sans rien perdre; et on eut dit une
manoeuvre bien exécutée un jour de revue. Ce fat principalement le manque de cavalerie qui fit perdre à l'armée Françoise tout le fruit de sa victoire. Il n'y avoit presque de cavalerie que celle de la garde impériale, qui toute la journée resta en arrière comme réserve. Il est certain qu'avec de la cavalerie on auroit pu, ce jour-là et les suivants, faire beaucoup de prisonniers et s'emparer de beaucoup d'artillerie et de bagage. On se mit pourtant à la poursuite de l'ennemi jusqu'à la chute du jour, et le quartier-impérial fat établi sur la grande route, dans une vaste auberge qui, dans un voisinage si rapproché de Dresde, étoit abondamment pourvue de tout ce dont nous avions besoin.
L'empereur fit dresser sa tente auprès de l'auberge, et y passa la nuit. Au point du jour nous étions à cheval et la poursuite recommença. Le terrain est là comme ondulé , et serpente , si je puis le dire, aux pieds des grandes montagnes de la Bohème, d'où s'échappent une infinité de rivières et de torrents dans une chaîne presque non interrompu de vallées. Nous perdions de vue l'ennemi en descendant ces gorges , et, quand nous montions la hauteur opposée, nous appercevions de nouveau son arrière-garde qui fesoit bonne contenance, et nous envoyoit souvent quelques coups de canon avant de se retirer.
On avoit tout préparé pour recevoir le grand-quartier-impérial dans une petite ville, appellée, je crois, Reichenbach. Quand nous en approchâmes il se montra devant nous, sur la droite, de la cavalerie Russe, adossée à un bois, qui protégeoit la retraite de l'artillerie. Comme elle ne bougeoit pas , la cavalerie légère
de la garde impériale l'attaqua ; et il y eut un engagement] fort sérieux , où les lanciers Polonois , les lanciers rouges, et les chasseurs à cheval de la garde forent assez maltraités, pour que l'empereur ordonnât défaire avancer les grenadiers à cheval et les dragons de la garde , ce qui détermina la cavalerie Russe à se retirer par le bois. L'empereur voulut voir le terrain où le combat avoit eu lieu; nous y trouvâmes beaucoup de morts et de blessés; ce spectacle causa des regrets à Napoléon, qui dit que le général "Walther, qui commandoit la grosse cavalerie, avoit fait une faute de ne pas avancer plutôt pour soutenir la cavalerie légère.
Il étoit déjà au-delà de la petite ville ; la voyant derrière lui il se décida à pousser encore ce soir-là jusqu'à Groerlitz, dont on n' étoit plus éloigné que de deux à trois lieues, et il ordonna d'y transférer le quartierimpérial. Croyant la journée finie, et me trouvant fort las , je m'étois rendu à la ville , d'où je partis pourtant pour aller joindre l'empereur vers Groerlitz. Au moment où j'arrivai, un coup de canon de l'ennemi, le dernier de la journée, vint tuer roide le général du génie de Planta, et blesser mortellement le duc de Frioul. Le général de Planta étoit marié à une soeur de la duchesse de Montebello.
La consternation fut générale: Duroc étoit aimé et considéré de tout le monde. Il étoit tombé à quelques pas de distance de l'empereur, et le boulet avoit déchiré tout son bas-ventre , dont sortoient les iutestins ; il souffroit cruellement et poussoit des cris horribles. On l'emporta dans le village, qui se trouvoit au fond de la vallée , on lui prodigua toutes sortes de soins ; en
l'enveloppa de couvertures ; mais sa blessure étoit trop grave poui* laisser aucun espoir.
L'empereur fat vivement affecté de ce malheur; il ordonna aussitôt de faire halte et de dresser ses tentes sur la place même. Il alla voir Duroc dans le village , et eut avec lui un entretien fort touchant. Lorsqu'il remonta les tentes étoient dressées, et il s'enferma dans la sienne, sans voir personne,' pas même le prince de Neuf-Châtel. La vieille garde forma un quarré autour de nous et bivouacqua; il régnoit dans tous les coeurs une tristesse morne; les soldats de la garde déploroient sincèrement la perte de Duroc. Je couchai dans l'une des tentes, avec le grand-écuyer et mes collègues , sur de la paille ; et je souffris beaucoup toute la nuit de la fatigue du jour précédent, et de la douleur que me causoit la mort du maréchal Duroc, que j'aimois et que j'estimois. A la pointe du jour Napoléon sortit de sa tente, devant laquelle on avoit allumé un grand feu. Le général comte "Walther, qui avoit été appelle , vint se présenter à lui. Il lui adressa des reproches pour l'événement de la veille, en lui disant qu'il auroit dû venir plutôt au secours de la cavalerie légère, avec la grosse cavalerie. Le général "Walther s'excusa sur les fortes recommandations que lui avoit faites l'empereur lui-même de ménager sa cavalerie et de ne pas la compromettre. Sans doute ^ répliqua l'empereur, mais dans un cas pareil, aucune considération ne doit retenir. Le vieux guerrier reprit alors , presque les larmes aux yeux : je n'aurois jamais cru que F. M, put douter de ma bravoure. — Ah! quant à cela, dit l'empereur, il n^en est pas question; et, se radoucissant aussitôt, il lui dit des paroles flatteuses.
On arriva bientôt à Groerlîtz, où les premières propositions d'armistice furent portées à Tempereur de la part des Eusses et des Prussiens. L'armée fit halte pendant un jour. Mais le surlendemain l'empereur recommença à marcher en avant , sans discontinuer néanmoins la négociation. Caulaincourt en étoit chargé: les plénipotentiaires de l'ennemi étoient le général comte Schuwalow pour les Russes, et le général de Kleist pour les Prussiens. Les allées et les venues étoient fréquentes pendant la marche. Le soir nous atteignîmes Buntzlau, où il m' arriva une petite aventure assez désagréable. Pour aller plus vite rejoindre l'empereur j'avois laissé à Dresde ma voiture , qui devoit me suivre le plutôt possible. Un nouvel ordre de l'empereur pour cette campagne prescrivoit, que les voitures des généraux, ses aides-de-camp et de tous ceux qui appartenoient à sa suite, fissent route ensemble dans une file, et fassent parquées au dehors de la ville ou du village , où seroit le grand-quartier-impérial, sous peine d'être brûlées si elles encombroient les rues et les places; le commandant du quartier-impérial , le colonel Terrier , étoit chargé de faire exécuter cet ordre, qui, ayant été donné à l'ouverture de la campagne , avant que je fosse à l'armée, n' étoit connu ni de moi ni de mes gens» Ceux-ci, après avoir atteint, avec beaucoup de peine, pendant la nuit, le quartier-impérial dans Buntzlau, se contentèrent de chercher mon logement, qui étoit sur la grande place, et d'y faire halte en attendant le jour, quand tout-à-coup mon valet-de-chambre, qui couchoit dans la voiture, fat éveillé par une odeur de famée et vit, à sa grande surprise, des soldats qui portoient de la paille sous la voiture et y mettoient
le fetL n vint en hâte m'en donner avis. Je sortis et je trouvai en eflfet un oflS.cier , avec une garde , qui me dit, qu'il avoit reçu du commandant du quartierimpérial l'ordre positif de brûler cette voiture, quoiqu'on fat le maître. En même temps je vis, à la fenêtre d'une maison voisine, un homme en chemise qui se démenoit comme un furieux , en criant à tue-tête : briUe^la sur le champ. C'étoit le colonel Terrier. Je lui représentai que la position où je me trouvois devoit être une exception à la règle; mais il ne fesoit que crier avec plus de force , bnUejs , bnUejs. L'officier étoit plus raisonnable; mais il étoit contraint d'obéir. Je le priai donc d'y apporter quelque lenteur, et je courus chez le prince de Neuf-Châtel, que je fis éveiller, et qui me remit sur le champ un ordre au furieux commandant , de suspendre l'auto-da-fé et de me laisser ma voiture. Il fat obligé d'obéir à son tour, mais il étoit de cette espèce de gens qui cherchent à s'insinuer dans les bonnes grâces de leurs supérieurs par une obéissance aveugle, déguisée sous le masque du zèle. Il fit de cet événement un rapport infidèle à l'empereur , en exagérant mon opposition et en disant que j'avois mis l'épée à la main , ce qui étoit vrai , dans la surprise du premier moment , où, sortant de ma maison et ne sachant cedontils'agissoit, je vis devant moi des soldats attroupés. Le lendemain le duc de Plaisance, qui étoit de service, me dit que l'empereur m'ordonnoit de garder les arrêts; ce que je .&; une heure après je vis arriver le duc de Plaisance , qui m'annonça que mes arrêts étoient levés. Peu de temps après, pendant la marche, Napoléon me vit et ne put s'empêcher de rire.
Nous marchâmes sur Liegnitz, toujours en négociant
pour Tarmistice, qui parut présenter beaucoup de difficultés. Nous y restâmes un jour; et de là nous nous portâmes sur Neumark. En route Tempereur se détermina à passer la nuit dans une grande ferme. Far hazard Técuyer de service fit ranger toutes les voitures de l'empereur et de sa suite dans un quarré ou espèce de grande cour , entourée de bâtiments et de granges , et fermée par une barrière ou porte. Le feu prit à ces granges pendant un grand vent, et en moins d'une heure tous les bâtiments et toutes les voitures, qui se trouvoient dans Tenceinte, furent brûlés, sans qu'il pût en échapper aucune, les chevaux étant tous en dehors au bivouac. Quatorze fourgons de l'empereur, presque tous chargés d'objets précieux, les voitures du duc de Plaisance, du comte de Lobau, et la mienne, avec tous nos équipages, furent la proie des flammes. Mon valet-de-chambre n'avoit pu rien sauver de tout ce que je possédois: valeur qui alloit aumoins à mille louis. Cet accident me fut d'autant plus sensible, que dans l'état de maladie et d'infirmité où je languissois, je devois souffrir davantage des privations auxquelles la perte de tous mes habits et de tout mon linge devoit m' exposer pendant une campagne très active , et sans chance probable de pouvoir y suppléer de sitôt. Napoléon rit beaucoup de l'incendie de la nuit, disant qu'il n'avoit plus de pantalon à mettre pour le lendemain. Mais il étoit si bien servi , qu'il en pouvoit rire à son aise.