CHAPITRE III
Conclusion de la paix avec TAngleterre (1783). Départ pour Batavia. Vocation pour l'état de marin. Questions d'étiquette. Arrivée à File de Onrust et rencontre de l'auteur avec son père après une séparation de onze ans. Projets de mariage. Mlle Alting. Secours portés à la ville de Malacca. Maladie. La flotte se dirige sur Salangor. Récriminations. Préparatifs de descente. Succès. Distinction. Les Malais. Négociations. Dangers courus. Combats et victoire. Crieurs d'amoc. Radja Ali s'évade.
Nous apprîmes enfin que la paix étoit définitivement conclue avec T Angleterre; et au mois de Décembre 1783 le Commodore Van Braam reçut Tordre d'aller à Batavia avec l'escadre pour secourir la compagnie des Indes contre les nations indigènes , qui , profitant de la guerre que nous avions à soutenir contre les Anglois, et même à leur instigation , avoient levé l'étendard de la révolte en plusieurs endroits et mis le siège devant Malacca. Nous quittâmes donc le cap de Bonne Espérance.
Pour moi, aussitôt que je fas un peu remis du mal de mer , dont je souflPris alors beaucoup et dont j'ai toujours été atteint chaque fois que je me suis rembarqué, je recommençai mes études astromomiques, et, j'ose le dire, avec succès, puisque je suppléai moi-même au besoin que j'avois d'une carte de la sphère céleste, et que je m'en fis une d'après un catalogue des étoiles
fixes. Je découvris même dans l'hémisphère austral une
comète qu'on n'a pas pu observer en Europe, et que je traçai sur ma carte, tant bien que mal. Un seul officier de notre bord, le jeune Schutter, prit goût à cette étude intéressante. Nous calculâmes ensemble les longitudes. Nous reconnûmes les îles d'Amsterdam et de St. Paul, précisément d'après nos observations; et lorsque le point de l'Escadre étoit encore fort éloigné de terre , nous en annonçâmes la vue très prochaine ; et effectivement nous découvrîmes le lendemain l'île d'Engano, auprès de la côte de Sumatra. Je repris aussi mon service volontaire du vaisseau , et je n'y étois pas. des plus novices.
J'avois alors l'intention bien prononcée de me faire marin. C'étoit la carrière la plus honorable au service de la république. Mon sort en a jugé autrement.
Au commencement du mois de Mars 1784, nous entrâmes dans le détroit de la Sonde. Mon coeur battoit: je de vois à Batavia revoir mon père après une absence de onze ans. Nous mouillâmes près la pointe d'Anjer; et bientôt des prames ou bateaux Javanais s'approchèrent et vinrent nous apporter toutes sortes de fruits des Indes qui étoient nouveaux pour nous. Le Commodore écrivit à Batavia pour annoncer son arrivée et régler le cérémonial, et d'autres points auxquels il mettoit d'autant plus d'importance, que depuis près de deux siècles, aucun vaisseau de guerre de l'état n' étoit venu aux possessions de la compagnie des Indes Orientales. Mais Mr. Van Braam, qui lui-même y avoit été en qualité de capitaine de vaisseau de la Compagnie , et de capitaine de port au Bengale, connoissoit très bien le terrain sur lequel il alloit figurer dans une sphère beaucoup plus brillante. Aussi , nommé pour com-
mander cette expédition , avoit-il eu soin d'obtenir pour lui et les autres capitaines de vaisseau, un rang égal à celui des conseillers des Indes, membres de la haute régence à Batavia.
Les Edele Heeren (nobles seigneurs) ne furent guères satisfaits de ce règlement d'étiquette, qui mettoit de niveau avec eux de simples capitaines de vaisseau, dont le rang répond à celui de colonel ou de lieutenantcolonel: et en effet il eut semblé juste de restreindre ce privilège aux officiers généraux de la marine, et aux chefs d'escadre ou commodores arrivant avec une escadre dans l'Inde. Le château de Batavia fat obligé . de saluer le premier le pavillon de l'état ; et une députation du conseil suprême vint à bord pour complimenter le Commodore sur son arrivée: Mr. Van Braam, avant de partir , avait su obtenir en Hollande , où l'on n'y connoissoit rien, tout ce qui pouvoit flatter son orgueil et son envie de se venger sur ceux qui l'avoient humilié autrefois: enfin il se fit rendre tous les honneurs qu'il jugea convenables.
l'Escadre alla mouiller à la rade de Batavia le 8 Mars 1784, et le même jour, comme nous étions en vue de l'île de Onrust, où mon père étoit administrateur, le Commodore me permit de m'y rendre dans une embarcation qui étoit venue à ma rencontre.
J'embrassai mon père après onze ans d'absence : notre émotion fat vive, et mêlée de surprise: il avoit laissé un enfant, et revit un homme: je trouvai mon père vieilli , et abattu par les maladies et par le climat. Nos premiers entretiens se passèrent en éclaircissements réciproques. Je lui racontai mon aventure du Cap, et la conduite du commodore à mon égard qu'il ressentit
vivement. Après être demeuré quelques jours avec lui , je retournai au vaisseau, où peu s'en fallut que Mr. Yan Braam ne renouvellât nos démêlés en me redisant la permission d'aller à terre. Cependant il s'appaisa, et peu après étant allé à Onrust, il eut avec mon père une explication que finit à l'amiable ; il me traita toujours depuis ce temps avec beaucoup de considération.
A Batavia je reçus un accueil flatteur des amis de mon père , et de tous ceux auxquels j'étois recommandé , entr'autres de Mr. Alting, alors gouverneur-général des Indes Hollandaises , qui m'invita souvent à sa maison de campagne , située à quelque distance de la ville dans l'intérieur du pays. Il avoit cinq filles, dont quatre étoient mariées. La cadette , fort jeune et qui ne l'étoit pas encore , fit sur moi une tendre impression , et répondit avec franchise à mes avances. Je m'en ouvris à mon père qui approuva mes vues , quoiqu'il fat assez mal avec le gouverneur , et m'autorisa même à faire une demande,, dont il se seroit volontiers chargé sans l'obligation qu'il avoit de rester toujours à Onrust. J'allai donc demander à Mr. Alting la main de sa fille, dont j'avois déjà le consentement. H reçut ma proposition avec beaucoup de politesse ; mais il m'objecta la grande jeunesse de sa fille qui n' avoit que quinze à seize ans , et me permit toutefois de continuer mes assiduités auprès d'elle.
On sut alors que le gouvernement de Batavia avoit prié • le commodore Van Braam de soutenir les opérations commencées pour secourir la ville de Malacca,. assiégée par plusieurs princes Malais. Il accepta d'aprè» ses instructions, et le revirement de la mousson au. mois de Mai fut fixé pour notre départ. Ce fat un contretemps fatal à mes projets de mariage. Il m'étoit
impossible de quitter le service dans un moment où l'on prévoyoît du péril et de la gloire; et d'un autre côté, sans cette condition, Mr. Alting ne vouloit s'engager à rien de positif avant mon retour. Il fallut donc me borner aux assurances de sa fille qui me promit de se conserver pour moi.
Nous partîmes au mois de Mai; notre voyage ne devoit durer que six mois à peu près, ainsi, quoique mon père m'eut dit qu'il vouloit partir pour l'Europe au mois d'Octobre prochain, je pouvois me flatter de le revoir à Batavia.
La traversée fiit longue ; nous passâmes par le détroit de Banca, et trouvâmes Malacca assiégée par les rois alliés de Salangor , de Siac et de Riou. Ces petits princes et quelques autres encore , tous vassaux de la Compagnie , ou liés à elle par des contrats de commerce exclusif, avoient été, comme je l'ai dit, excités par les Anglois à la révolte pendant la guerre d'Amérique , et en avoient reçu des munitions de guerre, des canons, et quelques ingénieurs pour diriger leur artillerie. Ils avoient cerné par des batteries Malacca du côté de la terre , et avec leurs bâtiments armés ils bloquoient la rade, et exerçoient des déprédations contre le commerce de la Compagnie. Le gouverneur de la ville n'étoit rien moins qu'un bomme de guerre, il avoit obtenu cette place comme une récompense des longs services qu'il avoit rendus dans les bureaux du gouvernement à Batavia. Sans aucune connaissance de l'art militaire, et obligé de défendre le château et la ville avec une garnison de trois à quatre cents soldats, au plus, commandés par des officiers sans expérience, quelques bourgeois armés et quelques Sipayes, il nous reçut comme des
libérateurs; et en effet la rade se trouva aussitôt débloquée. On délibéra sur les moyens les plus prompts de faire lever le siège: on vouloit faire une sortie, mais je proposai , comme les bâtiments de ces Malais étoient retirés sur la côte au nord et au sud de la ville, d'attaquer par mer les bâtiments , et de les brûler ; ce qui disperseroit Tennemi dont la retraite seroit coupée. On suivit mon conseil: mais l'attaque ne se fit que vers le sud, de sorte que les Malais battus levèrent le siège, se rembarquèrent au nord, et partirent dans la nuit.
Une maladie dangereuse, à laquelle tous les Européens sont sujets quand ils arrivent dans ces contrées, m'avoit mis hors d'état de prendre part à l'action. Le major Hamel avoit commandé le débarquement; mais il étoit parti trop tard du bord; et l'attaque s'étoit commencée en plein jour ce qui avoit fait beaucoup souffiir nos soldats embarqués dans les canots. En vain le Commodore , pour les protéger , avoit fait faire un feu d'enfer de toute l'escadre contre les ennemis; nos vaisseaux étoient mouillés trop loin de terre pour leur faire beaucoup de mal; et d,' ailleurs il fallut cesser le feu, quand nos embarcations approchèrent de la côte. Pendant ce temps les Malais, postés derrière leurs batteries prèsqu'intactes encore, tiroient à leur aise et presque à bout portant sur nos soldats et sur nos officiers, avant qu'ils eussent pu sauter à terre et se rallier sur le rivage. Aussi achetâmes-nous la victoire assez cher; mais enfin ce fat toujours une victoire qui vint fort à propos pour rétablir la supériorité des armes Hollandaises sur les indigènes.
Le Commodore prit aussitôt la résolution de pour-
suivre un avantage dont le premier résultat avoit été la levée du siège de Malacca, ^) et d'aller attaquer cHez eux les rois de Salangor et de Riou pour les punir de leur audace. Nous restâmes seulement quelques jours à soigner nos blessés et nos malades , et à faire tous les préparatifs de notre expédition contre Salangor ; et nous mîmes à la voUe. J'étois assez rétabli pour ne pas vouloir demeurer à Malacca, où nous laissâmes le major Hamel atteint de la même maladie.
Salangor est située au nord de Malacca , sur. la côte Malaye , dans le détroit de ce nom. En arrivant devant cette place , nous vîmes qu'il étoit impossible à nos gros vaisseaux et même à nos moindres bâtiments, d'approcher assez de terre pour endommager les batteries dont la côte nous parut hérissée. Les bâtiments des Malais étoient retirés dans une rivière assez considérable dont l'embouchure étoit masquée par des petites hauteurs ; et sur la côte , à l'endroit qui sembloit le plus accessible, étoit une colline au sommet de laquelle on pouvoit distinguer un fort et quelques édifices qui indîquoient que le roi y fesait sa demeure. La descente de la colline et le rivage au dessous étoient défendus par des batteries placées avec discernement: nous sûmes depuis qu'elles étoient l'ouvrage d'un Anglais.
L'attaque de la place fat résolue; le commodore convoqua un conseil de guerre où je fiis appelle. On me dit que l'importance de l'expédition exigeoit qu'on en confiât la direction à un officier d'un grade supérieur , que le capitaine De Witt , commandant la frégate Junon, s'en était chargé, mais que je lui serois ad-
>) Et la mort de Radja Hadje. roi de Rioa. Son corps fut troavé parmi les morts après le combat: il étoit très reconnaisable; ce prince étoit boiteux.
joint , comme étant plus instruit dans le service de terre que ne pouvoit l'être un officier de marine : et en même temps on me demanda un plan d'attaque. Surpris de cette singulière disposition, je répondis que je connoissois trop bien les devoirs du service militaire pour faire aucune objection à la mesure qui conféroit le commandement à Mr. De Witt , mais qu'il devoit aussi , avec l'honneur du commandement , en prendre sur lui la responsabilité. Que j'obéirois ponctuellement à ses ordres et les ferois exécuter; mais que pour proposer un plan dont un autre devoit recueillir le fruit, je priois qu'on m'excusât, ne pouvant, d'après aucun règlement militaire , être forcé à remplir en quelque sorte la place d'un officier d'un rang supérieur qui seroit présent, et auquel on attribueroit la gloire de la réussite, tandis que tout le blâme retomberoit sur moi dans le cas contraire; que d'ailleurs il y avoit une limite sûre entre les services de terre et de mer dans une expédition combinée; que si l'officier de terre, quel que fiit son grade, ne pouvoit prendre à bord le commandement d'un vaisseau, l'officier de marine ne pouvoit non plus , au préjudice de celui-là, s'arroger sur terre le droit de commander :, que j'étois jeune , il est vrai (je n'avois alors que vingt-trois ans) mais que j'avois appris durant neuf ans la guerre à la meilleure école du monde , dans l'armée du grand Frédéric. Le commodore ne répondit rien; mais Mr. Stavorinus, le plus ancien capitaine après lui , combattit mon sentiment en termes peu mesurés ; il traitoit mon refus d'insubordination , quand Mr. De Witt , dont je connoissois déjà le caractère franc et loyal, déclara qu'il était frappé de la justesse de mes raissonnements , que c'étoit par un manque de réflexion
qu'il avoît demandé le commandement pour lui, et qu'il me le cédoît volontiers. Il me fut accordé sans opposition.
Je me préparai donc au rôle que je devois jouer. J'allai à bord de tous les vaisseaux de guerre et de tous les bâtiments de transport faire la revue des soldats et des matelots volontaires destinés à la descente, voir les officiers qui dévoient les commander, et leur assigner leurs places soit avant soit après le débarquement.
Je fis voir au commodore que la perte que nous avions éprouvée à Malacca devoit nous apprendre à mieux choisir notre temps, et qu'il falloit quitter les vaisseaux la nuit, de manière à se trouver sur la côte à la pointe du jour; d'autant plus que les Malais veillent la nuit en temps de guerre, et fument de l'opium, ce qui les enivre et les assoupit vers le matin ; et alors ils sont très faciles à surprendre. J'avois calculé le temps qu'il faudroit pour atteindre le rivage. On devoit donc commencer l'embarcation à minuit, et partir à une heure. Au moment convenu on fit un signal du vaisseau du commodore. J'étois au centre , et j'avois un feu masqué par devant, pour qu'il pût servir de point de ralliement à nos soldats sans nous trahir. Le plus grand silence étoit ordonné, et je fis nager avec des pagayes au lieu de rames , pour éviter le bruit. Nous arrivâmes ainsi en bon ordre, à l'instant où le jour commençoit à poindre, près le rivage, au pied de la colline dont j'ai padé plus haut, où étoient les batteries.
J'avois à peu près six cents soldats de vaisseaux Européens , quatre cents matelots volontaires armés , et quelques compagnies de troupes indigènes. Malais, Macassars, Javanais , etc. , que la Compagnie avoit fournies , et qui
étoient organisés comme les Sipayes. Quand les ennemis nous apperçurent, ils montrèrent par leur désordre qu'ils avoient été surpris. Cependant toutes leurs batteries tirèrent sur nous; mais nous étions déjà audessous de leur feu, et ils ne purent assez plonger leurs pièces pour nous atteindre. Une seule embarcation de la seconde ligne fat coulée par un boulet de gros calibre ; mais les hommes furent sauvés , et nous n'eûmes que quelques blessés. Je fis alors battre le tambour. C'étoit le signal du débarquement ; tout le monde sauta sur le rivage , et je formai ma ligne.
A notre approche, les Malais évacuèrent leurs batteries l'une après l'autre; et sans tirer un coup de fasil, je montai la colline jusqu'au sommet où étoit le fort , qu'ils abandonnèrent aussi, contre mon attente. Je reformai alors ma ligne , et fis le signal convenu avec le Commodore pour annoncer la victoire.
Du fort, dans lequel étoit le prétendu palais du roi (car en ces contrées il n'y a que des maisons de bambous couvertes de chaume), onpouvoit voir en bas, sur le bord de la rivière , la ville composée de ses maisons de bambous, bâties sur pilotis, à la manière des Macassars. Tout le monde s'y embarquoit dans ces esquifs nommés prames, pour remonter la rivière; car l'embouchure en étoit bloquée par nos plus petits bâtiments armés.
J'envoyai aussitôt un fort détachement pour prendre la ville , et empêcher la faite des habitants ; mais comme la marée étoit haute , on ne pouvoit en approcher , et quand nos bâtiments entrèrent dans la rivière, déjà la ville étoit abandonnée.
Le Commodore qui, pour voir l'action, s'étoit approché
de terre sur un petit bâtiment autant qu'il l'avoit pu, avoit été extrêmement inquiet , lorsque l'ennemi, au moment où. il nous apperçut, tira sur nous de toutes ses batteries. La filmée , qui accompagnoit ce feu de plus de cinquante pièces de canon, nous avoit couverts et dérobés à sa vue, durant plus d'une demi-heure. Il nous croyoit perdus: il s'écria que c'étoit mon audace inconsidérée qui en étoit la cause. Mais quand la fumée se fat dissi* pée, et qu'il nous eut vus rangés en bataille sur la hauteur et fesant le signal convenu , il se hâta de venir à terre, monta la colline, et là, devant le front delà ligne, où je lui rendois les honneurs dûs à son rang, il m'embrassa et me combla d'éloges, disant même que jusque-là il n' avoit pas su m' apprécier, et qu'il avoit grand regret aux démêlés qui s'étoient élevés entre nous.
Nous n'avions que peu de prisonniers, la plupart blessés , mais nous avions pris plus de cinquante pièces de canon , beaucoup de munitions de guerre, de fabrique anglaise , et fait quelque butin dans le fort et dans la ville. Le commodore me permit de poursuivre les fayards en remontant la rivière. Mais je ne pus avancer plus loin que quelques lieues , à cause du peu de profondeur de l'eau, et des abattis considérables dont les Malais avoient embarrassée la rivière. D'ailleurs l'insalubrité de l'air se fesant déjà sentir parmi nos soldats, il eut été imprudent de pénétrer davantage dans l'intérieur. Je revins donc au fort où je restai chargé du commande* ment de ce pays que nous avions conquis.
Le commodore, d'après les instructions qu'il avoit reçues du gouvernement général des Indes, fit proclamer qu'il prenoit possession de la forteresse et du pays
de Salangor au nom de la Compagnie, que le roi en ètoît déchu, et remplacé par un autre prince Malais qu'avoit désigné le gouvernement de Batavia, et que nous avions amené avec nous. Ce nouveau roi, sereconnoissant vassal de la Compagnie , au nom de laquelle se fesoit le traité comme à l'ordinaire , s'engageoit à ne faire le commerce avec aucune autre puissance, et à entretenir une garnison Hollandaise dans le fort avec un commandant pour assurer Texécution du traité. Il promit aussi aux équipages de T escadre une somme de quelques milliers de piastres, qui ne leur fiit jamais distribuée : aumoins je n'ai jamais vu ma part.
Je fis cependant réparer le fort et quelques batteries pour la défense de la place. Cette opération terminée , l'escadre mit à la voile, et nous retournâmes devant Malacca nous préparer à l'expédition contre Riou , dont le roi étoit frère du prince tué devant Malacca. Ce dernier , le plus puissant des princes Malais alliés , étoit un Hadji, c'est-à-dire avoit fait un pèlerinage à la Mecque , et y avoit acquis des idées supérieures à celles des autres Indiens; aussi avoit-U été l'âme et le chef de la ligue. H s'étoit soumis ces îles dont Bintang est la principale, et qui forment, à la pointe méridionale de la presqu'île Malaye, les détroits de Sincapoura et du Gouverneur par lesquels on passe pour aller à la Chine.
Les Malais ne sont pas proprement un peuple ou une nation ; car ce nom n'a jamais appartenu à une nation , ou à un pays en particulier. Dans tout l'archipel, depuis le détroit de la Sonde jusqu'aux Molucques , les hommes qui naviguoient et fesoient le commerce par mer, la guerre et la piraterie, ce qui est encore aujourd'hui
synonime, reçurent dès les plus anciens temps le nom d'Orang Malays, ou homme qui navigue. Malays vient du substantif layar qui veut dire voile: Balayar signifie' faire voile ou naviguer. Le genre de vie de ces marins les porta souvent à s* établir le long des cotes et aux embouchures des rivières, principalement à Bornéo, à' Sumatra et dans quelques autres îles de Tarcliipel, où ils formèrent de petits états indépendants sous des chefs communément appelles Kadjas ou rois.
Ce qui prouve cette assertion , c'est que dans Tintérieur de toutes ces îles, on trouve des peuples aborigènes plus ou moins avancés dans la civilisation, parlant des langages différents , et se servant d'alphabets très distincts les uns des autres. Tandis que les Malais ont une langue évidemment dérivée du mélange de ces divers idiomes , et se servent pour l'écrire de l'alphabet Arabe qu'ils ont adopté avec la connaissance de l'Islamisme et de l'Alcoran. Ces hardis navigateurs poussèrent leurs voyages non seulement jusqu'à l'Inde, mais encore jusqu'au Golfe Persique et à la Mer rouge, d'où ils rapportèrent le mahométanisme , et le propagèrent dans ces îles. Il paroit même que dans des temps très reculés ils sont venus à Madagascar, puisque dans la langue de cette île, on trouve un grand nombre de mots Malais.
Aussitôt que l'escadre se fat ravitaillée, nous profitâmes de la mousson, et arrivâmes en peu de jours à Hiou , résidence de E/adja Ali , devant l'embouchure de la rivière. Deux vaisseaux armés de la Compagnie nous y avoient précédés pour bloquer en nous attendant le port: mais il n'y avoit point eu encore d'hostilités commises.
Badja Ali fit saluer Tescadre d'une de ses batteries, et nous lui rendîmes son salut. Nous vîmes venir ensuite à bord, avec un pavillon parlementaire, une députation composée des premiers de l'état, qui complimenta le Commodore sur son arrivée, comme pour lui persuader à lui-même qu'il ne venoit pas en ennemi. Mr. Van Braam rendit politesse pour politesse, mais leur fit sentir en même temps de quoi il s'agissoit. Les députés rejetèrent sur l'ancien roi la faute de tout ce qui s'étoit passé; ils ajoutèrent que le roi actuel, Kadja Ali, désapprouvoit la conduite de son frère , que c'étoît un prince pacifique et plutôt marchand que guerrier, et qu'il désiroit continuer à vivre en bonne intelligence avec la Compagnie. Le commodore répondit, queRadja Ali devoit donc réparer le mal qu'avoit fait son prédécesseur et son frère , dédommager la Compagnie des pertes et de l'insulte que le siège de Malacca lui avoit fait souffrir, qu'au reste il venoit pour en tirer vengeance les armes à la main , à moins que leur prince ne se soumit volontairement aux satisfactions que demandoit la justice. Et il leur exposa les conditions de la paix, en les chargeant de lui rapporter la réponse du roi le lendemain au plus tard.
Le lendemain on attendit la réponse, et on fit cependant tous les apprêts de l'attaque. La rivière étoit défendue par plusieurs batteries de gros calibre, et l'intérieur de l'embouchure occupé par un îlot avec un fort, demeure du roi, et garni de pièces de 18 à 24 ft qui rasoient l'entrée de la rivière. Il y avoit au dehors deux îles dont la plus grande étoit fortifiée par des batteries qui flanquoient celles du fort et des deux rives au dedans et au dehors de l'embouchure: position d'autant plus
forte que le peu de profondeur de Teau empêchoit les gros vaisseaux d'approcher assez du rivage.
Deux jours s'étoient écoulés sans nouvelles. Le Commodore, craignant que le roi ne voulut consumer le temps en longueurs , résolut de m' envoyer auprès de lui en parlementaire pour demander péremptoirement sa réponse. Je fus donc à terre avec un pavillon blanc: un truchement m'accompagnoit : Kadja Ali me reçut poliment en présence des principaux de sa cour. Mais lorsqu'on lut la lettre du commodore , conçue en termes assez durs comme les conditions qu'il proposoit , il s'éleva de presque tous les assistants un cri d'indignation qui me parut de mauvais augure: je les voyois prêts à prononcer leur funeste amoc; et déjà le sgahbandar ou chef des douanes mettoit la main à son poignard, comme pour le tirer. Mais Radja Ali, prince d'un caractère vraiment pacifique , leur imposa silence , me dit simplement qu'il n'y avoit pas de réponse à faire à de pareilles propositions, et me congédia. J'eus beaucoup de peine à regagner mon canot; et quand nous famés à quelque distance de l'embouchure de la rivière, on tira sur nous de plusieurs batteries à boulets : le hazard seul fit qu'on ne nous atteignit pas. Je ne crois pas avoir couru dans ma vie un plus grand danger.
)Quand j'eus rendu compte au commodore de ma périlleuse ambassade, il ordonna tout pour l'attaque sans perte de temps.
L'île fortifiée au dehors de la rivière, formoit deux passes pour entrer et sortir , celle du Nord et celle du Sud. La frégate Junon, commandée par le capitaine De Witt, avec les petits bâtiments armés de la Compagnie, étoit mouillée dans la passe du Nord; et le
reste de l'escadre devant celle du Sud. La frégate Junon étoit assez loin au dehors , et nos petits bâtiments qui avoient besoin de moins d'eau , avoient pénétré plus avant. La flotille de Radja Ali , composée de bâtiments de guerre Malais qu'on nomme balors (ils sont assez grands, mais fort légers, et tirant peu d'eau, rasés sur le pont; ils portent chacun deux canons en avant sur la proue,) étoit amarrée dans la passe , entre l'île et la côte , à des pieux qui offroient en même temps un obstacle à forcer. Le commodore jugea qu'il falloit s'emparer d'abord de cette passe, ensuite de l'île, et entrer enfin par celle du Sud pour attaquer la place principale. Il me chargea d'exécuter ce plan à la tête de nos petits bâtiments; et aussitôt je m'avançai jusqu'auprès des balors ennemis. J'avois l'ordre de n'engager d'action que sur le signal du vaisseau commandant, qui me seroit répété par la frégate ; car je ne pouvois voir le vaisseau du commodore mouillé de l'autre côté de l'île. Les balors nous laissèrent aussi tranquillement approcher. La nuit, quelques petits bâtiments , chargés apparemment de femmes, tentèrent de sortir ; mais nous les en empêchâmes en tirant sur eux. A la pointe du jour , avant même que je pusse m' attendre au signal convenu, j'entendis partir de la flotille ennemie trois grands cris d'Allah! niah! Allah! C'est leur cri de guerre; et aussitôt ils lâchèrent sur nous une bordée générale. H y avoit à peu près trente balors, armés chacun de deux canons , dont plusieurs du calibre de 12 à 18. Un mousse fut coupé en deux par un boulet auprès de moi , et nous eûmes de cette première décharge beaucoup de tués et de blessés. Mon feu répondit aussitôt au leur. J'avois huit bâtiments armés dont un brick de vingt pièces de
18 8; et un de seize de 12 S sur lequel j'étoîs moimême. Le Commodore qui n'avoit pas encore donné le signal, et qui entendit ce feu, crut que c'étoit moi qui engageois l'action par une ardeur inconsidérée. Il envoya aussitôt à mon secours toutes les troupes de Tescadre, avec ordre de se rendre dans la passe du Nord, et d'attaquer l'île fortifiée. Je restai engagé avec les balors depuis six heures du matin jusque vers dix heures, qu'ils se trouvèrent si maltraités qu'ils quittèrent leur ligne les uns après les autres pour rentrer dans la rivière. J'avois aussi perdu beaucoup de monde. Sur le brick où j'étois, de trente hommes qui formoient l'équipage , U ne m'en restoit plus que le tiers. A midi nous vîmes arriver les embarcations de l'escadre, avec les troupes de débarquement sous les ordres du major Hamel lui-même , rétabli nouvellement de sa maladie. Il reprit donc le commandement et m'ordonna de me porter avec l'avant-garde sur l'île fortifiée; ce que je fis aussitôt. Mais comme la batterie principale étoit du côté opposé , sur la passe du Nord , il falloit, pour y arriver, traverser l'île qui étoit fort boisée; nous courûmes alors un assez grand danger: nos gros vaisseaux, ne pouvant voir notre manoeuvre, tirèrent à force sur l'île , jusqu'à ce qu'ils nous apperçurent hors du bois. Nous arrivâmes droit sur la redoute , où se trouvoient quatre à cinq cents Bougis , tous habillés de blanc , couleur par laquelle manifestent la résolution de se battre jusqu'à la mort, ce qu'ils expriment dans leur langue par Amok. Ils firent sur nous quelques décharges à bout portant, qui nous tuèrent beaucoup de monde : et comme nous ne pouvions leur faire beaucoup de mal derrière leur parapet, je résolus aussitôt de faire franchir le fossé, qui n' étoit pas fortpro-
fond, afin d'entrer par nne embrasure. Un sergent firançois me devança et fat blessé. J'y pénétrai le second et fas suivi de plusieurs grenadiers et enfin de presque toute l'avant-garde, composée de trois à quatre cents hommes , qui se précipitèrent la bayonette en avant, et commencèrent le plus meurtrier combat que j'aie peut-être jamais vu. Les Bougis, armés de leurs cris ou poignards , frappoient à droite et à gauche comme des forcenés, ne voulant ni faire ni recevoir quartier. J'eus le bonheur de pouvoir conserver mes gens en assez bon ordre : ce qui nous donna l'avantage. Mais il fallut impitoyablement massacrer tous les ennemis. Quelques-uns d'entr'eux sautèrent par-dessus le rempart , dans l'espoir de gagner en nageant la rivière ; nos soldats les tuèrent à coups de fusil. Nous ne fîmes que cinq ou six prisonniers, que leurs blessures mettoient hors d'état de fuir ou de résister. J'en vis un qui sembloit mort , étendu comme il étoit par terre , et tout baigné de son sang. Un de nos soldats i, qui se baissa sur lui pour lui arracher quelqu'un de ces joyaux d'or qu'ils ont coutume de porter sur eux, en reçut un horrible coup de poignard, et tomba mort à ses côtés. Enfin leur foreur, quand ils ont crié Amok ou tué, est inconcevable et ne connait d'autres bornes que la mort. Si quelqu'un d'entr'eux prend la fuite , il devient un objet de mépris pour ses compatriotes.
Le major Hamel , qui survint avec le corps principal pendant le combat, contribua à le décider promptement en notre faveur. En moins d'une heure nous fumes en possession du fort et de l'île. Le commodore vint alors à terre avec la plupart des capitaines de l'escadre. On déKbéra sur le meilleur parti à prendre pour profiter
de la victoire : je proposai d'aller sur le champ , avec toutes les chaloupes de l'escadre , attaquer la rivière et le fort principal, avant que Tennemi ne fdt revenu de sa terreur: il n'étoit alors que deux heures après midi. On aima mieux remettre l'attaque au lendemain. On s'attendoit à un butin fort riche. Le prince actuel étoit aussi habile négociant que Radja-hadji , son frère, avoit été grand guerrier. Nous savions qu'outre beaucoup d'or et d'argent en espèces, il avait des marchandises fort précieuses, et entr' autres cinq à six cents caisses d'opium, dont chacune valoit cinq cents piastres. Cependant Radja Ali rassembla tout ce qui luirestoitde bâtiments de guerre et de transport, y fit embarquer toutes ses richesses, son opium, ses femmes, ses enfants , et ses meiUeurs guerriers Bougis et Macassars , et pendant la nuit, qui fut très obscure, il parvint , en côtoyant toujours le rivage , à s'esquiver entre les passes et les canaux formés par les îles dont j'ai parlé , où il est impossible de suivre avec des bâtiments Européens ces navigateurs, aussi hardis qu'adroits et expérimentés. Kadja Ali se réfugia sur la côte de l'île de Bornéo, et y forma, à l'embouchure d'une rivière, un établissement pareil à celui de B.iou , où il continua son métier de négociant et de pirate,
A la pointe du jour nous nous apperçûmes de cette fuite , qui nous enlevoit tout espoir de butin. Le commodore en fat mortifié: cette perte causa beaucoup de regrets sur l'escadre.
Le ' Kadja Mahmout , ancien roi ou chef de ce petit état, que Kadja Ali avoit usurpé ou conquis, envoya bientôt une députation au commodore pour lui annoncer la fuite de Kadja AU, et lui demander sa protection
et celle de la Compagnie , aux conditions qu'on voudroit lui prescrire. Mr. Yan Braam proclama donc Kadja Ali rebelle et ennemi de la Compagnie, et Kadja Mahmoût rétabli comme roi légitime. Il conclut avec ce dernier, au nom de la Compagnie, un traité aux conditions et dans la forme accoutumées , stipulant le commerce exclusif etc. , et laissant une garnison avec un résident pour en surveiller l'exécution.