CHAPITRE IV
De Hogendorp est porteur des nouvelles de la flotte. Ses projets de nùoiage traversés. Il passe au service de la Compagnie des Indes comme capitaine dans les dragons de la garde. Idylle tragique. Coeur vide qui a besoin d'être rempli. Mlle Bartlo« Maiiage (1785). Mort de M. van Hogendorp père. Critique do la Compagnie des Indes. Passant dans le service civil Tauteur est nommé second Résident de la factorerie de Patna au Bengale (1786). Mer calme et heureuse traversée. Malversations des Anglais. Lord Comwallis. Visite à Calcutta. Départ pour Patna.
Le but de rexpéditîon étoît atteint par ces victoires. Mais comme la mousson n'avoit pas encore tourné au Nord-Ouest, le commodore, au lieu de se rendre à Batavia, m'y dépêcha sur un brick pour aller rendre compte de ces événements au gouverneur-général et au conseil suprême des Indes. Cette commission me causa un double plaisir: j'étois porteur de bonnes nouvelles et mes projets de mariage alloient se renouer.
En passant le détroit de Banca, les vents et les courants contrarièrent l'impatience que j'avois d'arriver ; et notre voyage dura quatre semaines. Mon père m'avoit dit qu'il partiroit cette année pour l'Europe , et le mois d'Octobre touchoit à sa fin. Étoit-il déjà trop tard pour le révoir? Ces pensées m'occupoient , quand j'apperçus un vaisseau de la Compagnie qui longeoit la
côte de Java pour sortir du détroit de la Sonde. Peutêtre emporte-t-il mon père? Aussitôt je me jette dans une pirogue du pays qui, par hazard, venoit de nous aborder. J'atteins le vaisseau, je m'y élance; mais j'eus la douleur d'apprendre que mon père étoit parti de Batavia huit jours auparavant dans un autre vaisseau de la Compagnie. Je regagnai tristement mon brick et je débarquai le lendemain à Batavia. Je me rendis en hâte chez le gouverneur, espérant que les heureuses nouvelles que je lui apportois, me seroient auprès de lui une excellente recommandation pour mes amours. Mais il ne me parût pas se réjouir beaucoup de nos succès. Il n'aimoit pas Mr. Yan Braam; il aimoit encore moins l'arrivée des vaisseaux de guerre de l'état, qui l'inquiétoit et le forçoit à s'observer davantage dans sa conduite. Je vis donc , à la manière dont il me répondit au sujet de sa fille, que j'étois encore moins avancé qu'avant mon départ: j'appris bientôt, par une lettre que mon père avoit laissé pour moi , que j'étois redevable de ce refiroidissement à la famille de Mr. Alting, et surtout au mari de sa fille a^ée, Mr. Siberg, gouverneur de Samarang, qui, par inimitié contre mon père, avoient tout mis en usage pour traverser mes désirs; et mon père y avoit contribué lui-même plus que tout autre, dans une explication fort vive qu'il avoit eue, avant son départ, avec le gouverneur; aussi me disoit-il dans sa lettre que je devois cesser une poursuite inutile , et le rejoindre en Europe le plutôt que je pourrois. J'aurois pris effectivement ce parti; mais le lendemain la fille du gouverneur , me retenant par un accueil gracieux, m'informa elle-même de toutes les intrigues dont j'avois été le but, et me protesta qu'elle étoit
décidée à ne point épouser l'iiomme que sa famille lui destinoit: c'étoit un Mr. TJmbgrove, récemment arrivé d'Europe au service civil de la compagnie , et fortement recommandé par Mr. Hasselaar, bourguemestre d'Amsterdam et ancien ami de Mr. Alting. Cette jeune personne de seize ans opposa, en effet, une résistance opiniâtre; pour la vaincre Mr. Siberg vint exprès de Samarang , et on eut recours aux plus cruels traitements. Enfin, toute la famille, réunie un soir autour d'elle et employant les sollicitations et les menaces , se prévalut d'un instant de foiblesse pour la fiancer à l'objet de sa baine. Je ne pouvois cependant avoir accès dans la maison de Mr. Alting. Mais Constance, c'étoit le nom de cette cbarmante jeune fille, avoit l'adresse de m'informer de tout ce qui se passoit, me parloit de son inébranlable fermeté, et m'engstgeoit à la seconder le mieux possible, et à ne pas perdre l'espoir.
Pendant ce temps l'escadre étoit revenue à Batavia. Pour montrer au gouverneur la sincérité de mes intentions, j'avois quitté le service de la marine, et étois entré à celui de la Compagnie, avec une place de capitaine dans les dragons de la garde : ce qui m'obligeoit à demeurer dans la ville. Je ne dirai pas quelle fut ma douleur, quand je découvris que Constance étoit fiancée. J'avois beau me dire : elle y a été contrainte. Mon devoir et mon honneur, d'après les idées que je m'en formois déjà, me défendoient de songer à ce mariage. Elle ne partageoit pas ces idées; et un soir, ayant obtenu de son père la permission de se promener en voiture au clair de la lune, selon la coutume des femmes de ce pays, elle se fit conduire à ma maison, y descendit, et ne m'y trouvant pas, m'envoya promp-
tement avertir qu'elle m'attendoit. Mon trouble fut égal à ma surprise. J'eus pourtant la force de lui représenter toute l'imprudence de sa démarche. J'allai même jusqu'à la prier de retourner auprès de son père. Elle ne croyoit pas mal faire, me répondit-elle. Elle regardoit comme nul un acte auquel la contrainte seule avoit pu la réduire. J'étois son époux devant Dieu; elle vouloît rester avec moi, et son père seroit bien obligé de consentir à notre union. Je ans résister à ses krmes; je ne déviai pas du chemin de la vertu. Je parvins enfin à calmer son esprit et à la reconduire jusques devant la maison de campagne de son père, où elle se sépara de moi. Peu de temps après , forcée par son père , pour qui elle avoit toujours eu la plus tendre amitié, et dont les instances eurent sur elle plus de pouvoir que les emportements du reste de sa famille , elle se résigna , et donna sa main à celui qu'elle détestoit. Les fêtes du mariage forent brillantes , suivant l'usage de Batavia. On ne pouvoit éviter décemment de m'y inviter. J'y fus: elle étoit assise tristement entre ses deux compagnes, sur l'estrade élevé pour la cérémonie ; et durant toute la soirée , elle ne put ; et peut-être ne voulut pas cacher les sentiments de haine et de mépris qu'elle conservoit pour son époux. Pendant le souper, elle m'envoya par une esclave affidée une bague et quelques autres de ses byoux, en ajoutant que son coeur étoit toujours à moi , et ne seroit jamais à aucun autre, surtout à celui qu'on l'avoit contrainte d'épouser. Je voulus éviter un scandale funeste pour elle ; je lui renvoyai le lendemain ses byoux par une main sûre.
Ainsi s'évanouirent les espérances qui m'avoient si longtemps occupé, et qui m'avoient fait résoudre à de-
meurer quelques années dans l'Inde pour m'y former une fortune et un sort. Mon coeur étoit yuide et avoit besoin d'être rempli. Mr. Bartlo, vice-président des échevins de Batavia, homme respectable par son caractère et par sa famille, et riche propriétaire, avoit une fille fort jolie et qui avoit reçu une éducation plus soignée que celle qu'on donne aux femmes dans ce pays. Je me décidai à lui faire la cour, et la demandai en mariage : plus heureux cette fois , je l'obtins. Mais comme elle n'avoit encore que treize ans, ses parens différèrent le mariage jusqu'à la fin de 1786, qu'elle devint mon épouse.
Il y avoit alors un an que mon père étoit parti de Batavia et on n'avoit aucune nouvelle du vaisseau sur lequel il s'étoit embarqué , non plus que de quatre autres vaisseaux de la Compagnie , partis à peu près dans le même temps. On conservoit encore quelqu'espoir: ils avoient pu être forcés, par de gros temps, d'entrer à l'Ile de France: ils avoient pu dépasser le Cap de Bonne Espérance. Mais le malheur n' étoit que trop certain. On n'a plus jamais entendu parler de ces vaisseaux; et il est probable qu'ils ont tous sombré en pleine mer. IJn événement aussi extraordinaire pourroit servir de preuve à ce que j'ai avancé plus haut de l'état arriéré de la marine en Hollande. Mais je pense que la perte de ces vaisseaux, chargés de plusieurs familles respectables qui retoumoient dans leur patrie , a une cause plus prochaine dans la mauvaise administration des affaires de la Compagnie à Batavia. Ses vaisseaux, quoique mauvais voiliers, étoient solidement bâtis et capables de résister aux plus mauvais temps. Ses officiers n' étoient pas dépourvus d'expérience. Mais la cor-
ruptîon commune à toutes les branches du service à Batavia, et presque légitimée par le détestable système de la Compagnie de mal payer ses employés, favorisant une cupidité qui n'avoit plus de bornes , fesoit que les capitaines de vaisseaux, pour se livrer à une contrebande dont le commandant même de la marine de la Compagnie avoit aussi sa part, surchargeoient leurs vaisseaux de marchandises destinées au Cap de Bonne Espérance , avec une avidité si imprudente, que j'en ai vu plusieurs, dont les sabords du pont descendoient jusqu'au niveau de l'eau. Il étoit impossible de faire manoeuvrer des bâtiments ainsi encombrés, surtout avec une grosse mer, comme on la trouve ordinairement sur le récif des Aiguilles , au sud de la côte d' Afrique, et avec des équipages aussi peu nombreux et aussi mal composés qu'ils l'étoient pour la plupart. On auroit de la peine à concevoir le mauvais état des hôpitaux en ce temps sous le climat insalubre de Batavia, et la rapacité des administrateurs de ces hôpitaux, qui souvent retenoient les hommes en bonne santé pour en profiter plus longtemps, et embarquoient sur les vaisseaux qui retoumoient en Europe de malheureux malades, ou des convalescents dans lesquels se reproduisoit bientôt le germe d'un mal imparfaitement guéri. J'ai vu de près ces abus: je les regarde commie la cause de l'horrible perte dont j'ai parlé ; et je frémis quand je me figure le sort de mon père , s'il est vrai que les maladies et la mort des équipages aient réduit les vaisseaux à* flotter au gré des vents et des vagues. Enfin ce désastre n'a pas peu contribué à m'inspirer l'horreur que je me suis sentie toujours pour les malversations criminelles introduites dans le régime de la Compagnie , qui occasionnoient tant
de malheiirs , qui la ruinoient elle-même , et qui ont failli d'entraîner ma patrie dans le gonffre où elle est tombée.
Une fois décidé à rester dans les Indes et au service de la Compagnie, j'avois écrit en Hollande pour deman* der à être placé au civil, le seul chemin aux postes honorables et lucratifs. L'état militaire y étoit trop avili pour me plaire. Aussi dès que la nouvelle arriva que la cour des directeurs de la Compagnie en Hollande m'avoit nommé à la place d'onderkoopman , en me laissant encore le choix du militaire ou du civil, je me décidai pour ce dernier parti.
Le Prince stardhouder et quelques autres personnes de distinction me recommandèrent fortement alors au gouverneur-général : je ne manquois pas de protection dans le suprême conseil et on m'offrit la place de second résident de la factorerie de Patna au Bengale , qui devoit , disoit-on, me rapporter quarante mille roupies par an.
Je sentois bien qu'on ne m'offroit ce poste que pour m'éloigner de l'île de Java et m' empêcher de prétendre à des places plus recherchées , soit dans l'intérieur , soit le long de la côte de cette île , soit à Batavia même. Il est vrai que j'avois la perspective de succéder, au bout de quelques années, à la place de chef ou de premier résident de la factorerie occupée alors par Mr. Van Citters et qui lui valoit cent mille roupies. Je pensois aussi que, la société des Anglois au Bengale me présenteroit plus d'agréments que je n'en pouvois espérer ailleurs , et conviendroit surtout à ma jeune femme qui ne manqueroit pas d'y trouver de meilleurs modèles qu'à Batavia. J'acceptai donc, et m'embarquai sur un vaisseau de la Compagnie au mois de Juin 1786.
Le gouverneur m'avoit conseillé de m'associer avec
le capitaine pour mettre des marchandises à bord de ce bâtiment qui partoit presque à vuide pour le Bengale, d'où il devoit retourner en Europe. Le capitaine rejetta l'association que je lui proposai , me dit presque en pleurant que le commerce étoit ruiné, qu'il ne vouloit pas se rendre responsable des pertes que j'éprouverois , me laissa, sur de fausses informations, prendre du vin de France, que je vendis fort mal en arrivant , et chargea beaucoup de poivre sur lequel il fit un gain fort considérable. Je payai assez cher mon apprentissage.
Ma jeune épouse supporta fort bien la traversée , et la rendit intéressante pour moi par sa gaieté inaltérable au milieu de ces scènes de désordre qu'offre l'intérieur d'un navire dans les ouragans. Vers l'embouchure du G-ange, elle demanda à notre pilote la cause de plusieurs feux que nous appercevions sur le rivage. Ayant appris que c'étoient des veuves qui se fesoient brûler avec les corps de leurs époux: Eh! quoi, me dit-eUe , en me tirant à l'écart d'un air rêveur , si vous mourriez au Bengale, on me brûleroit donc aussi! Sa naïveté pensa me faire éclater de rire, et je la rassurai bientôt.
Pour arriver plutôt à Chintzura, chef-lieu des établissements Hollandais, je passai avec ma femme sur un petit bâtiment qui étoit venu prendre nos dépêches ; ®t j'y arrivai le lendemain.
Mr. Titzingh étoit directeur de ces établissements. Je l'avois connu à Batavia , lorsqu'il revenoit du Japon, où il étoit resté quelques années comme chef du commerce qu'on y fesoit. Il me reçut avec amitié, me dit que les Anglois commençoient à inquiéter notre commerce au Bengale, et que j'aurois mieux fait de rester à Batavia.
Je ne pus de quelques mois me rendre à Patna; la saison n'étoit pas assez avancée pour remonter le Grange. Pendant mon séjour à Chintzura Lord Comwallis arriva au Bengale , comme gouverneur de toutes les possessions de la Compagnie des Indes Anglaises. H étoit muni des pouvoirs nécessaires pour corriger une foule d'abus introduits dans l'admiaistration de ces contrées. Mr. Titzingh alla le complimenter, selon l'usage, au nom de la nation qu'il représentoit , et me choisit pour l'accompagner. Lord Cornwallis nous fit un accueil flatteur.
Ce fat alors que je vis pour la première fois Calcutta, cette grande et admirable ville qui trente ans auparavant n' étoit qu'un village , que même Soudjab al Dowlah, soubabdar de Bengale, avoit presque converti en ruines, lorsqu'on 1756 il prit le fort Anglois et commit ces cruautés dont la mémoire est conservée encore par un monument particulier, entassant dans une prison étroite nommée black hole, presque tous les habitants de cette place, dont la moitié périt dans les tourments.
Je retournai depuis plusieurs fois à Calcutta, où j'étais reçu avec amitié par Lord Comwallis , et où je fis la connaissance de Sir Robert Chambers, premier juge de la haute cour de Justice, et de Sir WUliam Jones, président de la Société Asiatique, ce qui me donna toutes les facilités possibles pour comparer l'administration Anglaise avec les principes que suivoit notre Compagnie.
Je partis enfin pour Patna sur un de ces grands bateaux nommés Bassoras, qu'on fait tirer à la corde quand on remonte le courant, et qui, en descendant,
vont à voiles ou à rames. Nous restâmes quatre semaines en route, et fîmes plusieurs stations agréables.
Ces voyages sont peu fatiguants et ressemblent à des parties de plaisir. Les bateaux, qui sont plats, présentent une habitation assez commode. Les bords du G-ange déployent les vues les plus pittoresques, et les plus variées. On peut, en se promenant, suivre la marche lente des bateaux, qui le soir, amarrés à l'une des rives, laissent goûter aux passagers un sommeil tranquille. Les Bassoras vont ordinairement plusieurs ensemble. Il y en avoit trois autres avec le mien. La société étoit assez nombreuse et bien choisie. Nous goûtions toutes sortes de plaisirs: le jour celui de la chasse et de la promenade le long des rives du fleuve, le soir celui d'une réunion animée par les jeux et par la gaieté.
Nous arrivâmes à Patna au commencement de 1787. Je fus fort bien accueilli par Mr, Van Citters, et il me fit donner la maison la plus commode après celle qu'il occupoit.
Cette factorerie, située sur les bords du Grange, domine la rivière dont la scène est en cet endroit vivifiée par le passage continuel des bateaux, et jouit d'une admirable perspective. Mais elle est comme enclose par la ville Lidienne, dont les rues étroites, la population entassée et la malpropreté rendent ce séjour presqu' insupportable durant les chaleurs d'un été brûlant. Aussi va-t-on communément passer cette saison à la campagne , dans de petites maisons qu'on y nomme Bungalows, et qui sont situées au milieu d'un charmant paysage: on en trouve à louer pour un prix fort modique.