‹ Mémoires du général Dirk Van Hogendorp, comte de l'empire, etcChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Arrivée à Patna (1787). Mr. van Citters. Le commerce de Topium. Position onéreuse ; quoique plus élevée. Naissance d*un fils. Ouragan et péril de mort. Le vaisseau sombre. Autre danger: un rhinocéros enragé. Étude comparée du système commercial des Anglais avec celui de In compagnie des Indes Néerlandaises. Le bonheur d'être père. Rappel à Batavia. Révolution (de 1787) dans la patrie. Aventures de M. G. K. van Hogendorp, qui' finit par être appelé au poste de Conseiller-Pensionnaire de Rotterdam. On le compare à Grotius, son grand devancier, et à Pitt.

Mr. Van Citters n'avoit attendu que mon arrivée pour aller à Chintzura où ses affaires l'appelloient. Il m'informa bientôt d'une nouvelle funeste pour moi.

C'étoit du commerce de l'opium que dépendoit le revenu de nos places: et le gouvernement Anglois avoit déjà commencé à y mettre des entraves. Enfin, pour terminer toute discussion, Lord Comwallis venoit de faire savoir au conseil Hollandais , que dorénavant le gouvernement Anglois ne permettroit plus l'achat de l'opium à Patna par les employés de notre Compagnie, mais que la Compagnie Anglaise lui délivreroît annuellement , dans Calcutta même, cinq cents caisses d'opium au même prix qu'elle l'achetoit. C'étoit précisément ma ruine: je n'avois plus ni revenu ni appointements. Il ne me restoit plus, pour faire face à mes dépenses , que

la triste ressource de m' endetter. J'écrivis donc à Batavia pour obtenir mon rappel Mais pour réponse on me nomma premier résident de Patna, à la place de Mr. Van Citters, qui venoit de succéder lui-même à Mr. Herklots , chef à Cassimbazar. On avoit feint de penser que ce poste me seroit très lucratif, et on Tavoit persuadé à mon beau-père , Mr. Bartlo , alors devenu grand bailli de Batavia, qui avoit accepté en mon nom: ce qui m'obligea de passer encore, à mon grand préjudice, Tannée 1788 dans le Bengale.

Cette année ma femme me donna un fils. J'étois venu avec elle à Chintzura , où elle s'étoit liée avec Madame Van Citters qui, bien qu'élevée dans l'Inde où elle étoit née , étoit une femme fort estimable , bonne épouse et excellente mère. Elle conseilla à ma femme de passer à Cassimba^zar tout le temps de ses couches, durant lesquelles elle lui donneroit des secours que nous aurions en vain cherché ailleurs. J'acceptai donc avec reconnaissance; je conduisis ma* femme à Cassimbazar, et me rembarquai pour remonter le Grange jusqu'à Patna. Après quelques jours de voyage, un après-midi qu'un vent du sud poussoit mon Bassora contre le courant au milieu de la rivière , il s'éleva tout-à-coup un terrible ouragan du nord, qui jetta la voUe contre le mât et fit sombrer le bâtiment. J'étois alors couché: je n'eus que le temps de sortir de ma chambre , et de me jetter à l'eau. Sachant nager , aidé d'ailleurs par les bateliers, tous excellents nageurs, je gagnai un banc de sable, où, après la bourrasque, quelques habitants d'un village voisin vinrent à mon secours. Us me portèrent sur un brancard jusqu'à Boglepore où résidoit un chef Anglois, qui me reçut avec une hospitalité touchante. H suppléa

du mieux qu'il put au besoin que j'avois de vêtements, de linge etc., ayant perdu sur le bassora tout ce que j'avois avec moi , jusqu'à un esclave cuisinier qui s'étoit noyé. Je ne pus trouver d'embarcation pour continuer ma route. Toutes avoient été mises en pièces par l'ouragan sur toute l'étendue des rives du Grange. Je fus donc obligé de me servir du Dawk, espèce de poste établie dans tout l'Indostan, et particulièrement dans les possessions Anglaises. On est porté dans un palanquin , où on est couché de son long , par quatre hommes relayés de temps en temps et tour-à-tour par quatre autres qui suivent. Ils sont remplacés, tous les huit, aux stations, à peu près comme les chevaux de poste le sont en Europe: manière de voyager commode et expéditive, mais où l'on court le risque de se voir enlever quelqu'un de ses porteurs par les tigres cachés dans les bois et dans les champs inhabités, couverts de jungles ou taillis.

J'arrivai ainsi , sans voir autre chose que les stations , jusqu'à Mongheer, où le colonel Barrington, avec qui j'avois fait connaissance pendant mon premier voyage, me força obligeamment de rester un jour. Il vouloit me retenir davantage, en me représentant qu'un rhinocéros, qu'on supposoit enragé, attaquoit et détruisoit tout ce qu'il rencontroit dans les environs, et qu'on l'avoit vu ce jour là assez près du fort et sur la route même de Patna. Croyant le récit exagéré, et comptant que ce seroit un grand hazard si je le rencontrois, je persistai à partir. A quelques lieues de Mongheer, je trouvai sur mon chemin le Maha Raja de Patna , ancien Prince Hindou, qui, suivant une direction contraire à la mienne, alloit avec quelques éléphants à Calcutta.

U , descendit du sien pour me saluer. Je lui racontai ce qu'on m'avoit appris du rldnocéros, et me séparai de luîl ' A son retour à Patna il me dit lui-même que , peu de minutes après m'avoir quitté , il vit venir droit sur lui le rhinocéros , qu'il n'eut que le temps de se jetter à terre , que l'animal furieux attaqua son éléphant , lui livra un combat tenible, finit par l'éventrer, et reprit sa eourse sur le chemin vers Patna: ce qui fit croire au Maha Raja qu'il m'atteindroit bietitôt; mais je ne le vis pas, et rien ne troubla ma route que j*achevai tranquillement. .

A Patna, je fus étonné de la solitude qui regnoit dans cette vaste factorerie où l'année passée tout étoit vivifié par un commerce actif, et par la réunion de j)lusieurs familles au milieu desquelles je trouvoîs une agréable société. Pour éviter l'ennui, je me mis à étudier le système commercial des Anglais , et les principes qu'ils suivent dans l'administration de leurs vastes possessions de rindostan.

Cette étude me fut très utile quand , depuis , eiiiployé à l'île de Java, et frappé des principes vicieux qu'on suivoit dans le gouvernement de ce beau pays, je pus comparer le système Anglois au nôtre. Quant à ma fortune, elle souflWt beaucoup de mon long séjour au Bengale.

Ce fut le 15 Août 1788 que ma femme accoucha d'un garçon. Mr. Van Citters m'en apporta là nouvelle peu de jours après : elle me combla de joie : mais cette joie faillit bientôt à se changer en douleur. Ma femme avoît voulu nourrir elle-même; elle continuôit toujours, quoiqu'attaquée d'une fièvre de lait fort dangereuse. J'arrivai; et malgré elle, je lui substituai xpie nourrice; elle eut beaucoup de peine à se rétablir,

mais soii , ejafant ne . souffirit point. 'Les émotiona ^ -q«e, ces petits ; événements me &ent sentir'.et qui m'avoient été jusqu'alors inconnues^ se réveillent quelquefois^ dans mon coeur avec toute leur première vivacité.

J'étois enfin rappelle à Batavia, et je désirois m'y rendre le plutôt possible , pour profiter des circonstances qui m'étoient devenues favorables.

La révolution de 1787 , amenée en Hollande par l'invasion des Prussiens sous le duc de Brunswick , avoit rétabli le Prince stadhouder dans tout son pouvoir; et les patriotes , abandonnés par le cabinet de Versailles qui leur avoit fait de vaines promesses de secours, forent obligés de fuir de toutes parts. Quelques uns furent bannis , d'autres émigrèrent. Mon frère , autrefois placé dans le régiment des gardes Hollandaises , fit un voyage aux états-unis de l'Amérique, à la suite de l'ambassadeur Van Berckel, notre proche parent: ce fat peu après mon départ pour l'Inde en 1783.

Le vaisseau de guerre , le Er^rins , sur lequel H étoit embarqué, fat démâté sur les côtes d'Amérique; et le capitaine le choisit pour aller dans un bateau pêcheur chercher du secours au rivage. En effet mon frère envoya bientôt plusieurs bâtiments, mais qui malheureusement arrivèrent trop tard: le vaisseau coula bas ; et il n'y eut de sauvés que le capitaine et quelques hommes. Echappé à ce péril , après avoir assisté à la réception de l'ambassadeur , il parcourut les différents états de cette république nouvelle , et y acquit beaucoup de lumières. De retour en Hollande, il reprit le service militaire et n'en continua pas moins ses études avec une grande application; il obtint à l'université de Leyden le degré de docteur en droit. Alors jugeant qu'il serviroit mieux

son pays et feroit plus rapidement son cKemin s'il entroit dans le civU , U donna sa démission d'offîcier des gardes. Il fat très utile à la cause du stadhouder durant les troubles de 1786 et 1787, et fut élevé au poste, alors très important, de conseiller pensionnaire de la ville de Botterdam. Ce brillant début dans le monde le fit comparer au fameux Grrotius qui , fort jeune encore , avoit occupé la même place , et même à Pitt qui, dans un âge aussi peu avancé, montroit déjà au parlement d'Angleterre tout ce qu'il devoit être un jour. Ma bonne mère, qui étoit restée longtemps dans une incertitude cruelle sur le sort de son époux, forcée enfin de croire à son malheur, s'étoit décidée à prendre le deuil. Elle avait trouvé la succession de mon père moins considé* rable qu'on ne l'avoit cru. Toujours active pour ses enfans, elle avoit profité de l'amitié dont l'honoroit la Princesse d'Orange et de la tournure heureuse des circonstances pour obtenir en ma faveur les recommandations les plus puissantes et les plus respectées, auprès du gouverneur-général des Indes, afin de me placer avantageusement à l'île de Java. Les mémoires et le» observations que j'avois envoyées du Bengale m'avoient attiré quelque estime, et tout sembloit me promettre; un rapide avancement.

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