CHAPITRE VL
Heureux pronostics. Voyage vers Batavia (1788). Paulo Pinang. Le vaisseau touche. Branle-bas général simulé. Arrivée. Accueil bienveillant et nomination au poste d*administrateur à File d*Onrust (1789). Position peu lucrative pour un homme honnête. État de la santé de Madame van Hogendorp. Départ de son fils pour la Hollande. Les cantharides comme antidote. Épidémie et maladie. Nomination à la résidence de Japara. M. Grève. M. Overstraten. Études et succès administratifs. La culture du bois, de Tindigo et de la canne à sucre. Observations sur les vices radicaux du système de la Compagnie. Agréables souvenirs du séjour de deux ans et demi à Japara. Visite de cérémonie, à la suite de M. Overstraten, à la cour de Fempereur (Sousouhounan) de Java et à celle du sultan. Festivités à cette occasion. Soura-Carta. Djolg'o- Carta. Manoeuvres des Amazones, gardes-du-corps.
Cependant la saison m'empêchoît encore de partir pour Batavia ; dans ces climats les diverses périodes de l'année sont une règle invariable pour la navigation. Dans l'intervalle je menai ma femme , déjà en meilleure santé; de Cassimbazar à Chintzura. Enfin un riche négociant de Calcutta m'offrit l'occasion que je cherchois en vain depuis longtemps: le passage sur un brick qu'il envoyoit à Java chargé d'opium. Une maladie subite, qui m'affoiblit beaucoup, m'empêcha presque de m'embarquer, et ma femme avoit conservé
de la sienne une paralysie aux bras et aux jambes qui sembloit résister à tous les remèdes.
Mais les médecins jugeoient que l'air de la mer ne pouvoit que nous être utile à tous les deux; et nous partîmes à la fin de 1788 , après avoir fait au Bengale un séjour de deux ans et demi, qui'au lieu d'être favorable à ma fortune, comme je l'avois espéré d'abord, ne fit que l'arriérer, en m'endettant d'à peu près vingtmille EixdoUers , ce qui n'étoit pas encourageant pour mon début au service de la Compagnie.
Nous étions assez bien logés sur le brick. Notre équipage, à l'exception du capitaine, et de trois autres Européens, étoit composé de Lascars, ou matelots Indiens, assez bons marins dans le beau temps , inutiles dès les premières annonces de l'orage. En sortant du Gange, nous fûmes assaillis dW de ces bourrasques, qui portent dans ces parages le nom d'éléphants. Le capitaine me dit ensuite que nous avions couru un grand dangei*. Mais le bâtiment étoit bon, quoique petit; et nous en famés quittes pour la peur et pour trois jours passés fort désagréablement, surtout dans l'état de maladie où nous étions. Des bains de mer , que je pris pour ma santé, d'après le conseil du capitaine, ne firent qu'augmenter ma foiblesse. Nous relactâmes à Tue du prince de Grallés ou Paulo Pinang , nouvel établissenient que les Anglois venoient de former, à l'entrée du détroit de Malacoa , slïr la côte Malaye. Un Anglois , ûa^pitaine de vaisseau marchand, qui avoit fait longtemps l6 comiiièrce avec les établissements Malais de ces parages , avoit enfin épousé la fille du roi de G-ueda , qui lui avoit donné en dot la propriété de cette Hé, aldrs presque inhabitée. Mais comme il sentoit bien que cette souve^
raineté ne seroît guères respectée des puissances Eoropéennes, il en offirit la possession au gouvernement de la Compagnie Anglaise , à condition qu'il en geî*oit nommé gouverneur à vie, ce qui fut accepté; et il reçût garnison Anglaise. Je fus voir à terre le gouverneur; et je dînai avec lui : mais son épouse ne se montra pas: Ce fut lui-même qui me raconta ces particularités. ' Nous entrâmes ensuite dans le détroit de Malacca,~ qui faillit à nous être funeste. Le capitaine, en louvoyant , s'étoit trop approché de la côte: le bâtiment toucha,^ et resta sur le fonds, malgré tous les efforts de Téquipage pour le remettre à flot. Pendant la nuit des pirates Malais, les plus dangereux et les plus cruels de tous, apperçurent notre situation, s'approchèrent sur leurs petits prauws, et se mirent à rôder autour de notre brick. Le capitaine vint me le dire , et me parut fort alarmé. Je ne le fus pas moins que lui pour ma femme et pour mon enfant : ces pirates ont la coutume , lorsqu'ils prennent un bâtiment Européen , de massacrer tous les hommes blancs, et de garder seulement les femmes, qu'ils donnent à leurs chefs, et les Lascars, qu'ils font esclaves. Je montai sur le pont ; je demandai au capitaine s'il avoit un tambour à bord; en ayant trouvé un par bonheur, j'en fis battre, comme si on fesait le branle-bas à bord d'un vaisseau de guerre; et me mis à crier de toutes mes forces en Hollandais et en Malais, comme si je commandois à des soldats, appellant un lieutenant, un sergeant et d'autres^pa^ leurs noms , assignant à chacun son poste , et ordonnant de tirer sur tout ce qui s'approcheroit du bâtiment. Je fis répondre isur le même ton par les Européens qui étoient à bord , et par un domestique blanc que j'avois :
on tira même quelques coups de fusil et de pistolet. Ce stratagème nous réussit au delà de toute espérance. Les pirates, après être restés quelque temps autour de nous, voyant que le bâtiment revenoit à flot avec la marée, nous quittèrent enfin. Une bonne brise nous éloigna la nuit de cet endroit dangereux, et le lendemain, nous nous trouvâmes au milieu du détroit , fesant bonne route. Les eflEbrts que je fus obligé de faire durant cette vive alarme m'affoiblirent beaucoup ; et ma femme ne s'en trouva guères mieux, ayant éprouvé une fipay eur ter rible en entendant tout ce bruit dont on ne pouvoit lui cacher la cause. Peu de jours après nous arrivâmes à Batavia, où les parents de ma femme nous firent toutes sortes de caresses.
Le gouverneur me reçut fort bien, et me promit la première place vacante qui me conviendroit , soit à Batavia soit dans le gouvernement de Java : et comme ma santé ne se rétablissoit pas, il me donna la permission de faire un voyage à Samarang, où l'air est plus salubre qu'à Batavia. J'y restai quelques mois auprès de Mr. Grreve, qui en étoit alors gouverneur, lorsqu'enfin , en Août 1789 , je fus nommé à la place d'administrateur à l'île d'Onrust, et retournai à Batavia, dont cette île est voisine. Mon père avoit occupé le même poste, réputé un des meilleurs au service de la Compagnie. Je rejoignis ma femme qui, durant mon absence, étoit restée auprès de ses parens.
Je trouvai la place d'administrateur d'Onrust beaucoup moins lucrative qu'on ne me l'avoit dit : mon père l'avoit déjà éprouvé avant moL Nous ne pouvions en effet nous accommoder, pour grossir nos revenus, de plusieurs moyens faciles que d'autres gens, moins délicats que nous, ne dédaignoient pas.
Mon fils avoit alors q^oatorze mois , et jouissoit d'une excellente santé. Je résolus de l'envoyer à ma bonne mère pour être élevé sous ses yeux, voulant par là le soustraire au climat meurtrier de Batavia, et au dan* ger moral, bien plus terrible encore, d'une éducation' Indienne parmi des esclaves. Ma femme eut le courage de consentir à cette séparation. Il lui fallut un violent effort sur elle-même pour laisser parter son unique enfant, dans l'état déplorable où elle se trouvoit. Paralysée de tous ses membres, elle commençoit à désespérer, ainsi que moi, de sa guérison, lorsqu'étant à Onrust un médecin d'une frégate de la république me dit qu'il espéroit pouvoir la rendre à la santé , si elle consentoit à pendre intérieurement de la teinture de cantharides , remède qui n'est dangereux que faute des précautions nécessaires. Après avoir consulté les meilleurs médecins de Batavia, nous nous en remîmes aux soins de Mr. Bax, c'étoit le nom du médecin, qui administra lui-même le périlleux antidote, et resta toujours présent pour en surveiller l'effet. En moins de six semaines ma femme fat guérie, et recouvra l'usage de ses bras et de ses jambes.
En 1790 l'île d'Onrust fat ravagée par une épidémie , qui fit périr presque tous les charpentiers employés au chantier de la Compagnie sur cette île. Je faillis succomber moi-même. Transporté d'abord à Batavia , ensuite à la maison de campagne du gouverneur, où il eut la bonté de me donner un logement, ma convalescence n'en fesoit pas des progrès plus rapides. Je demandai alors à retourner à Samarang pour y attendre qu'une des résidences sur la côte vint à vaquer, la préférant, quelque peu lucrative qu'elle fut, à l'administration
d'Ônrust, et même à tonte autre place dans l'île de Java, Ma femme, qui venoit de perdre son père, m'accompagna dans ce voyage, et nous famés reçus avec la plus généreuse hospitalité par le gouverneur, Mr. Q-reve, qui in'avoît déjà témoigné une bienveillance particulière lors de mon premier séjour à Samarang, et qui me donna une de ses maisons de campagne pour y loger.
Après quelques mois d'attente , pendant lesquels ma santé se rétablit entièrement, je fus nommé à la résidence de Japara, sur la côte, à quelques Keues à l'est de Samarang, qui vint à vaquer par la mort du titulaire. En même temps Mr. Grreve fiit appelle à Batavia pour prendre place dans le conseil suprême des Indes , dont il étoit membre, et remplacé par Mr. Overstraten, secrétaire du conseil et l'un de mes amis les plus zélés. Tout sembloit donc me pronostiquer un meilleur avenir.
Mon nouveau poste me plaisoit beaucoup. Je vis bientôt qu'avec de l'application et de l'activité je pouvois rendre de grands services à la Compagnie qui m'employoit , et par là-même à ma patrie, améliorer le sort des habitants confiés à mon administration, et travailler en même temps à ma propre fortune. Un pays délicieux et salubre , un sol fertile , une habitation commode , des environs charmants , rien ne me manquoit de tout cequi peut rendre la vie agréable, excepté la société.
TTn de mes prédécesseurs avoit construit un moulin à scier du bois. Le contingent en bois que les habitants étoient obligés par les contrats de fournir annuellement à la Compagnie, étoit délivré à un prix fixe au résident qui remboursoit ensuite la Compagnie et lui foumissoit , à un prix également fixe , les planches et autres bois sciés
dont elle 'avoît besoin pour ses constructions à Batavia et ailleurs. Ce moulin , ayant passé par plusieurs mainsy souvent ineptes, étoit presqu' entièrement désorganisé. Je le rétablis , au moyen de manivelles de fer que je fis venir d'Europe, et comme je pouvois par là scier une plus grande quantité de bois, j'augmentai considérablement mon revenu. Je pris aussi un grand soin de l'entretien des forêts qui fesoient la principale richesse de ce district et qui pourtant avoient été négligées et aban«données par les habitants qu'on forçoit à couper et à livrer le bois à si bas prix, qu'ils n'avoient aucun intérêt à rien conserver. D'un autre côté les résidents sembloient avoir pensé , comme la plupart des employés de la Compagnie , que cela dureroit bien leur temps , refrein chéri de ceux qui n'alloient aux Indes que pour faire leur fortune , indifférents aux intérêts de la Compagnie et à ceux de leur patrie.
Malgré le système de monopole , et les entraves qu'il mettoit à toute amélioration, je parvins à perfectionner la culture de l'indigo , et j'en fis fabriquer d'infiniment supérieur pour la qualité à celui qu'on obtenoit auparavant. J'eus le même succès dans la construction d'un moulin à sucre, mis en mouvement par l'eau, sur lé modèle de ceux des Antilles.
A mesure que je descendois dans les détails de l'administration de ce beau district, j'appercevois de plus en plus le vice radical du système de la Compagnie , par rapport au régime féodal et au monopole t>dieùx: du commerce, enté sur cette forme dé gouvernement déjà assez destructif par lui-même. Aussi, dès ce temps, je résolus d'essayer tout ce qui seroit possible pour ouvrir sur cet important objet les yeux du gouverne*
ment, en découvrant la véritable situation des choses et les résultats pernicieux de ce système, auquel on tenoit, par préjugé, par ignorance et par intérêt, au grand préjudice des intérêts réels de notre patrie.
Les deux années et demie que je passai à Japara comme résident, sont le temps de ma vie dont j'ai conservé le plus agréable souvenir. Parfaitement heureux dans l'intérieur de mon ménage, je voyois ma femme se plaire également à la vie tranquille et régulière que nous menions, quoique n'ayant d'autre société qu'une jeune Hollandaise de bonne famille. Mr. Spoenlin , l'aumônier d'un régiment du Wirtenberg au service de la Compagnie, en garnison à Samarang, homme d'une in-, stmction étendue en littérature et d'un caractère excellent, passoit la plus grande partie de son temps avec moi, et me dédommageoit du peu de distractions que je pouvois avoir. La Compagnie n'avoit là d'autres employés qu'un teneur de livres , un chirurgien , un sergent et quelques soldats.
Le gouverneur de Samarang, Mr. Van Overstraten, auquel ma résidence étoit subordonnée, m'honoroit de son estime , et apprécioit mon zèle et mon activité dans le service. Comme nouveau gouverneur de cette partie de Java, il devoit, d'après l'ancienne coutume, faire Une visite de cérémonie à la cour du Sousouhounan ou empereur de Java, et à celle du sultan; les gouverneurs de Samarang étoient chargés d'entretenir les relations de la Compagnie avec ces deux souverains de l'intérieur de l'île ; et comme ils dévoient se faire accompagner par deux membres du conseil du gouvernement , et que j'en fesois partie , Mr. Overstraten m'invita à le suivre dans ce voyage, ce que j'acceptai avec
plaisir, voulant voir l'intérieur du pays et examiner ces deux cours dont le faste connu excitoit ma cu-> riosité.
Nous partîmes de Samarang au miUeu d'un cortège nombreux et magnifique. Une compagnie de dragons fesoit la garde du gouverneur, et douze cents hommes de corvée portoient les bagages. Nous fîmes la route en quatre journées, les hommes à cheval, les femmes en litière dans un chemin toujours montueux. Aux trois stations de halte, qui étoient des postes militaires de la Compagnie, dont deux sur le territoire du Sousou^ hounan, le gouverneur tenoit table, et en fesoit les honneurs avec somptuosité. A la troisième le premier ministre , les grands de la cour et le résident de la Compagnie auprès du prince , vinrent complimenter le gouverneur. Le lendemain nous fîmes notre entrée dans la capitale nommée Soura-Carta, et nous logeâmes chez le résident. Le jour d'après nous allâmes en grande cérémonie au Craton ou palais du Sousouhounan, où, après les premiers compliments , le gouverneur s'assit dans un fauteuil sur le trône à côté du prince, et affecta en tout une égalité parfaite. Le Sousouhounan, qui paraissoit âgé de quarante ans , étoit au fait du ton et de la politesse des Européens , et n'avoit rien de gêné dans ses manières. H rendit de son côté une visite de cérémonie au gouver-» neur, et durant huit jours il ne fut question que de repas et de fêtes. Chez l'empereur nous assistions aux solemnités du pays : nous voyions les tigres combattre les buffaloes , ou , lâchés dans un grand carré de troupes armées de lances, se précipiter avec fureur sur les soldats qui finissoient par les mettre en pièces. Quel-^ ques femmes du sérail du Sousouhounan, appellées
Bédajas, et ressemblant assez aux bayadères de l'In*^ doostan, exécutoient des danses â la manière du pays et une espèce de représentation dramatique.
A la cour du sultan , à Djocjo Carta , où nous fumes ensuite et qui n'étoit éloignée que de trois journées, la réception fut à peu près la même , ainsi que les cérémonies. Nous n'y vîmes rien de nouveau qu'une compagnie de cavallerie composée de femmes qui fesoit le service effectif de gardes-du-corps dans l'intérieur du palais. H y avoit quarante à cinquante femmes, toutes jeunes et jolies, vêtues en amazones, et commandées par quatre femmes qui occupoient le premier rang dans le sérail, après les deux épouses légales du sultan. Leur habillement étoit de bon goût; elles avoient en or ce que les autres avoient en argent: des diamants couvroient les freins de leurs chevaux , leurs selles , leurs carabines , leurs pistolets , etc. Elles manioient leurs chevaux avec autant de dextérité que d'audace, et f escient toutes les évolutions de la cavalerie, se servant ou des armes à feu, à la façon Européenne, ou de la lance à la mode du pays. Le sultan les -fit manoeuvrer devant nous sur la grande place devant le palais , après avoir fait retirer fort loin tout le reste de son monde. H y avoit pour chacune d'elles cinq écuyers habillés fort richement mais à pied, dont deux étoient destinés à tenir la bride du cheval lorsqu'elles montoient ou descendoient , un à porter leur lance ou leur carabine alternativement , un autre leur parasol , et le cinquième , muni d'un balai , à soustraire aux yeux le fumier du cheval. Ce spectacle nous amusa beaucoup, et le sultan prenoit lui-même plaisir à voir notre surprise. Ce prince, plus âgé que son voisin le Soùsouhounan , quoiqu'il fut
monté plus récemment sur le trône , étoit fils du fameux Amangkoubouana qui s' étoit révolté contre le Sousouhounan , dont il dépendoit, et contre la Compagnie considérée comme Suzeraine de toute l'île , et Tavoit forcée , après une longue guerre, où il avoit déployé beaucoup de talents et de caractère, à le reconnoître pour l'égal du Sousoubounan , le second souverain de l'intérieur de Java.