CHAPITRE VIL
Rentrée à Samarang et à Japara. État précaire de la Compagnie des Indes Orientales et remèdes à y porter projetés. Les commissaires Nederburg et Frykénius. Leur arrivée à Batavia (1793). État des choses. MM. Alting, van de Graaf, Siberg. Indignation à Foccasion des nonvelles nominations. Yan Hogendorp saccède à M. Barkey comme sousgouverneur de la partie orientale de Vile de Java, à Sourabaya. Bruits concernant la Révolution française. Expédition envoyée à la recherche de la Peyrouse. Elle arrive à Sourabaya. Nouvelles d'Europe. Dissentions politiques à bord des vaisseaux français. M. Daurîban. Fin de l'expédition.
Nous retournâmes à Samarang par une autre route que celle que nous avions suivie, toujours à travers les montagnes qui forment une chaîne continue dans la longueur de l'île ; ce qui nous donna l'occasion de voir et d'admirer la fertilité, la beauté et la nombreuse population de ce pays qui ne demande qu'une meilleure forme de gouvernement et une administration plus sage et plus libérale pour être un des pays les plus heureux et les plus riches de la terre.
Je revins à Japara , plus rempli et plus enthousiasmé que jamais du désir de travailler au bien-être de ce peuple intéressant, et par là même, quoique d'une manière indirecte, à la grandeur de ma patrie.
L'état désastreux et précaire de la Compagnie, que
la république avoit en vain soutenue de tout son pouvoir en lui avançant des sommes considérables et en l'étayant de son crédit , avoit frappé en Hollande les esprits justes et calculateurs qui commençoient à chercher à la fois les causes de sa décadeiice et les moyens d'y apporter remède. Il étoit facile de voir les abus nombreux et les malversations qui gênoient le cours de T administration dans les Indes et en Hollande même. Mais il sembloit aussi presqu'impossible d'y obvier. On Tavoit tenté plusieurs fois, toujours sans succès. Personne ne remontoit à la source du mal : l'existence d'une compagnie marchande , souveraine d'énormes possessions territoriales , dont elle prétendoit faire exclusivement le commerce pour son compte et par ses agents. Je sais que cette institution avoit été sage au commencement du dix-septième siècle, et appropriée aux circonstances; mais nos sages aïeux ne la regardoient pas eux-mêmes comme une institution de tous les temps, puisqu'ils en avoient limité le privilège à une durée assez courte, et ne fesoient, depuis, que le renouveller pour un certain nombre d'années. Ce qui étoit alors utile est pernicieux aujourd'hui.
On résolut enfin d'envoyer dans l'Inde , avec de grands pouvoirs, une commission chargée d'examiner l'état des choses et de faire les réformes et les changements nécessaires. Les commissaires furent Mr. Nederburg, avocat ou syndic de la Compagnie , et un capitaine de vaisseau de la république nommé Frykenius, homme instruit et d'une probité reconnue, qui avoit déjà été dans l'Inde et qui l' avoit examinée en habile observateur. Malheureusement on leur adjoignit le gouverneurgénéral et ;le directeur-général des Indes, ce qui devoit naturellement neutraliser tout le bien qu'ils
auroient pu faire : car s'ils eussent connu le mal et qu'ils eussent eu la volonté de le corriger , ils auroient pu le faire seul dans les places éminentes qu'ils occupoient. Tandis qu'on avoit à craindre que par leurs connaissances locales et par le nombre de leurs partisans intéressés à la continuation des abus, ils ne parvinssent à paralyser les bonnes intentions et les offerts de leurs collègues.
J'appris avec un plaisir infini la nomination des commissaires, et j'attendis leur arrivée avec impatience. Ne respirant qu'après une réforme devenue indispensable , j'avois souvent adressé à mon frère des mémoires et des observations sur ce sujet ; et il m'avoit toujours répondu qu'il les communiquoit au grand-pensionnaire et à d'autres personnages marquants dans l'état, qui en avoient été satisfaits; qu'on profiteroit des lumières que j'avois données, et que mon avancement en seroit la récompense. Je devois, disoit-n, en avoir bientôt des preuves.
En 1793 la commission arriva enfin à Batavia. Tous les yeux étoient fixés sur elle. Quand elle avoit été nommée, le gouverneur-général étoit Mr. Alting, et le directeur-général Mr. Van Stockum. Ce dernier, venant de mourir, avoit été remplacé par Mr. Van de Grraaf , gouverneur de Ceylan , qui avoit été nommé par les directeurs de la Compagnie en Hollande , et qu'on attendoit à tous moments à Batavia. Malheureusement, au lieu de l'adjoindre à la commission, on s'empressa, comme il étoit absent, d'élire pour cette place , à la recommandation de Mr. Alting , Mr. Siberg, son beau-fils , ce qui excita de toutes parts un cri d'indignation et de désespoir contre cette famille , qui , s' étant réservé toutes les meilleures places pour elle
et pour ses créatures, étoit intéressée à maintenir des abus dont elle profitoit.
Nous fûmes, également étonnés peu de jours après d'apprendre la promotion de huit nouveaux membres du conseil suptême. Le choix des individus répondoit à l'extravagance et à l'inutilité de cette mesure. Parmi eux étoit un Mr. Barkey, sous-gouverneur de la partie orientale de Tîle de Java , à Sourabaya. Pour agrandir le cercle de mon activité, je tentai d'obtenir cette place , la plus importante de toutes après celle de gouverneur à Samarang, dont elle étoit dépendante. On alloit la donner à un vieillard sans énergie et sans talents, que Mr. Siberg vouloit mettre en état de payer ce qu'il lui devoit. Je réclamai avec force : je réussis dans ma demande, et le protégé de Mr. Siberg eut le poste de Japara. Mr. Kueil, commandant de la frégate de la république l'Amazone , qui croisoit sur la côte de Java, eut la bonté de me transporter avec ma famille à Sourabaya, où je succédai à Mr. Barkey.
Jusques-là nous n'avions qu'entendu parler de la révolution française , sans en avoir ressenti l'influence. L'invasion de Dumouriez, qui nous avoit mis en état de guerre avec la France, avoit été heureusement repoussée, et les esprits s'étoient tranquillisés de nouveau. Aux Indes, où les Anglois avoienl une grande supériorité de forces, on n'étoit pas fort inquiet de nos possessions. Cependant quelques intrépides corsaires de l'île de France harceloient notre commerce ; ils parurent jusques dans le détroit de la Sonde, et sur la côte de Java. TJn autre incident, qui se passa sous mes yeux, me mit davantage en contact avec l'esprit de parti qui fermentoît en Europe. La France, au commencement de
la révolution, avoit envoyé à la recherche de la Peyrouse deux gabarres,la Recherche et TEspérance, commandées par l'amiral d'Entrecasteaux, qui arrivèrent à la fin de 1793 devant Sourabaya et demandèrent à entrer dans le port. L'amiral et le capitaine du second navire , Mr. Huon , morts en mer , avoient été remplacés,, le premier par un lieutenant de vaisseau nommé Dauriban , qui avoit pris le commandement de l'expédition , le second par Mr. de Rossel. Mon prédécesseur Mr. Barkey, qui étoit encore à Sourabaya, n'étant assez ferme ni assez éclairé pour suivre un parti de luimême, se laissa conduire par le commandant de sa garnison, un Liégeois, qid savoit le François. Deux canots vinrent à terre l'un après l'autre. Mr. Barkey en fit arrêter tout l'équipage et fit sommer les vaisseaux de se rendre, ou de s'éloigner de la côte. Mais peu après, ayant reçu de Batavia l'ordre de les admettre sous certaines conditions, il les laissa entrer dans le port. Ils étoient partis de France sous pavillon tricolore , et sous les Ipix de la première constitution. Il n'apprirent qu'à Sourabaya tout cequi étoit arrivé depuis , et la mort de Louis XVI. Aussitôt une violente fermentation se fit sentir à bord de ces vaisseaux. Mr. Dauriban et la plupart des officiers quit* tèrent la cocarde tricolore pour la cocarde blanche et le pavillon blanc. Les officiers, qu'ils nommoient bleus, et presque tous les savants et les naturalistes s'y refiisèrent, de même que les équipages. Alors Mr. Dauriban invoqua l'intervention du gouvernement Hollandois, et on arrêta les officiers et les naturalistes qu'on transporta à Batavia et delà en Europe. Comme ils dévoient passer par Japara et Samarang , où je me trouvois alors^
et que, suivant mon avis, on les traitoit avec injustice, je me fis un devoir et un plaisir d'adoucir leur sort par tous les bons offices qui dépendoient de moL Mr. Dauriban se plaignit de ces procédés où il crut découvrir un esprit de partialité. Mais quand je fus arrivé à Sourabaya, où il étoit lui-même, je parvins à le détromper en m' efforçant de lui rendre le séjour de ce pays aussi agréable qu'il étoit en mon pouvoir, et en étendant mes soins hospitaliers sur tous ses compatriotes. Les équipages, qui avoient refusé de servir sous le pavillon blanc pour retourner en France, furent faits prisonniers de guerre , et les vaisseaux furent vendus à Batavia pour le compte de l'expédition et pour couvrir les dépenses faites.