‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 108 sur 168 · LIV. III. — CIUP, vil · texte numérisé non relu

LIV. III. — CIUP, vil

les premiers jours l'armée manquait souvent de subsistances, parce que le service ne pouvait pas encore être bien assuré ; mais file supportaifctout avec la plus grande gaieté, et, ayant lous les jours de légers combats, elle ne s'ennuyait ni ne se rebutait pas.

Il n'en élait pas de même des officiers généraux et particuliers, lis étaient ennuyés et fatigués ; ils mouraient de faim ; car sur , la table du général, qui nourrissait quiconque y avait recours, à ' peine avait-on du pain blanc, .^'ailleurs on n'y mangeait que du mauvais mouton et des légumes, on y buvait de la mauvaise bière, et rarement de très-mauvais vin, quoiqu'en Champagne.

i Un matin, cinq officiers généraux entrèrent chez lui et lui demandèrent un entretien particulier : il vit à leur air embarrassé qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire. Celui qui était chargé de lui porter la parole lui dit qu'on ne pouvait qu'applaudir au talent qu'il avait déployé pour rendre a l'armée Je bon esprit qu'elle montrait, et pour les tirer de la position de Sedan, où ils auraient été facilement enlevés, ou battus, ou coupés d'avec Paris, et pour les placer dans un camp qui paraissait inexpugnable : mais que ce camp était malsain ; que le dégoût et les maladies commençaient à gagner l'armée ; que les secours n'arrivaient pas ; que nous avions devant nous cent mille hommes maîtres de la'campagne; qu'ils pouvaient nous laisser nous morfondre, et marcher par Bar-Ie-Duc, pour gagner Yitry et même Clrâlons ; qu'il était important de les prévenir, et d'aller choisir un hou camp derrière la Marne, où l'armée se fortifierait de tous les secours qui lui arriveraient, et aurait tout en abondance.

Le général laissa achever le discours de l'orateur, qui fut long; après quoi, sans entrer dans aucune explication, il leur dit : « Mes camarades, ceci a l'air d'un conseil de guerre ; on ne « doit point en assembler sans que j'en donne l'ordre. Quand ' je vous demanderai vos avis à chacun en particulier, votre de- - voir est de médire ce que vous croirez le plus utile. Je suis ■ seul responsable, et je sais ce que j'ai à faire. Allez chacun à « votre poste, et ne vous occupez qu'à me bien seconder. »

I Is se turent, et depuis ou ne tenta jamais la fermeté du général ; mais les critiques allèrent leur train, et chacun envoya à

ses amis de Paris ses réflexions et son plan Je campagne, exagérant, comme de raison, dos souffrances, nos dangers, ainsi que la force et l'activité de l'ennemi. Cela ne diminua pas la consternation de Paris et de l'assemblée nationale. Bientôt le général reçut par tous les courriers des sollicitations, des conseils et même des ordres de Luckner et des ministres, pour se retirer derrière la Marne. Cette persécution a été encore plus forte au camp de Sainte- Menehould. On taxait même sa résistance d'obstination criminelle. 11 aurait pu dire aux Français , comme Phocion aux Athéniens : « Vous êtes bien heureux d'avoir un capitaine qui vous connaît; sans cela vous seriez perdus. »

Le 10, il fit un petit changement dans sa disposition. Ayant tous les jours des nouvelles de Beurnonville, il savait qu'il arriverait précisément le 14 à Rethel. Toutes les divisions de l'armée ennemie s'étaient réunies. Le général Clayrfait était devant la trouée de la Croix-aux- liais ; le roi de Prusse menaçait Grand-Pré, et le prince de Hohenlohe était devant les IsUites, occupant Varennes et Clermont. Ainsi l'attaque ne regardait plus que ce front, et ne devait pas s'étendre jusqu'au Ckéae-Populeuœ.

Le général ne voulut pas entièrement dégarnir ce poste ; mais, croyant pouvoir se servir utilement des troupes aguerries du camp de Pont-su r-Sambre, et surtout du général Duval, en qui il avait à juste titre une confiance particulière, il le remplaça par le général Dubouquet avec quatre bataillons et deux escadrons de dragons, et il le fit venir avec sa division au camp de Grand-Pré, où il le fit camper sur la hauteur de Marque, qu'il n'avait pu occuper jusqu'alors que par des détachements, n'ayant pas assez de troupes pour se prolonger jusque-là. Par ce. renfort il avait à peu près vingt mille hommes pour défendre l'excellente position de Grand-Pré.

Ses plus grandes contradictions venaient alors des manœuvres de Kellermann, qui fatiguait ses troupes par des marches et des contre- m arches ; qui, arrivé jusqu'à Bar, rétrograda jusqu'à Ligny j qui désapprouvait comme tout le monde le plan de campagne du général Du m ou riez ; qui assurait que les Prussiens avaient le projet de tomber sur la Lorraine, pendant que le roi

Page 1