IIV. III. — CHAP. VIII
rie. Les cent hommes, après une légère résistance, s'enfuirent au travers des bois, et arrivèrent au camp , où le général se trouvait en oe marnent, f 1 était environ midi ; il n'y avait pas un instant à perdre. Il donna sur-le-champ deux brigades et six escadrons au général Chazot, avec quatre pièces de huit, outre les canons de bataillons. Il lui ordonna de marcher avec la plus grande célérité, et d'attaquer sur-le-champ, la baïonnette au bout du fusil , pour ne pas donner aux ennemis le temps de se retrancher. II lui donna le chariot de fusils pour le bataillon des Ardennes, et deux chariots d'outils pour perfectionner le retranchement et y établir des batteries régulières. 11 ne pouvait pas y aller lui-même, ni abandonner son camp, s'attendant à une attaque générale qui eut lieu le même jour elle 14, et qui fut repoussée avec le succès ordinaire.
Tout le 14 se passa sans que le général Chazot attaquât : le général lui envoyait d'heure en heure des. aides de camp avec les ordres les plus précis de tout tenter, et lui renvoya deux bataillons de renfort. Ce retard lui causait une inquiétude mortelle: il ne pouvait pas s'y porter lui-même sans risquer de voir son propre camp enlevé. Enfin , le 15 au matin , il entendit de ce côté un feu très-violent. A onze heures, il reçut un billet de Chazot qui lui mandait qu'après un long combat et très-meurtrier, dans lequel le prince de Ligne avait été tué, il avait repris le retranchement. La joie du général fut très-vive.
Mais Cbazot avait oublié de faire avancer le chariot d'outils; et les troupes fatiguées du combat , et pleines de sécurité après leur victoire, n'avaient pas même travaille à reboucher le passage. Deux heures après , une colonne plus forte les attaqua avec fureur , gagna les hauteurs sur eux ; ils firent très-peu de résistance, perdirent du canon; et Cbazot se retira à Vouziers, fans même avertir le général, dont il se trouvait alors séparé bar l'ennemi.
Il était cinq heures du soir lorsque le général apprit cette pouvelle par quelques fuyards- Pendant le combat de la Crolx-aux-Bois , le corps des émigrés s'était présenté devant la trouée du Chêne- Populeux. Le général Dubouquet avait re-
vigoureusement son attaque; mais, apprenant que la
trouée de la Craix-aux-Bois était forcée, il profila de la nuit jiour se reiircr par Altigny et Somme puis sur Chàlons. Ainsi les princes entrèrent sans difficulté par le débouché du Chêne-Populeux, pour se porter sur Vouziers.
Jamais armée ne s'est trouvée dans une position plus désespérée, ot jamais général ne .s'en est tiré plus promptcmenl , plus vigoureusement, et avec plus de bonheur. L'armée se trouvait réduite à quinze mille hommes, par la séparation du corps de Chazot et de celui de Dubouquet. II ignorait où ils pouvaient s'Être retirés ; mais il jugeait qu'étant coupés, leur retraite serait sur Rethel. Il avait devant lui un corps d'au moins quarante mille Prussiens; derrière lui le général Clayrfait avec vingt-cinq mille hommes.
La position «le ce général à la Croix-aux- Bois dominait la sienne. 11 pouvait, en se rabattant sur sa gauche, descendre sur Olizy, Termes et Beauregard , et lui couper le passage de l'Aire et de l'Aisne à Senucque. Alors, enfermé par les rivières et par la forêt, sans vivres, avec peu de munitions, dominé par sa gauche, il fallait mettre bas les armes, ou se faire tuer jusqu'au dernier homme, sans ressource et sans utilité. Il était coupé d'avec Beur non ville , qui était à Rethel avec neuf mille hommes sans souliers, harassés , sans munitions, ayant fait inutilement des marches forcées pour le joindre.
Kellermann , en apprenant que les défilés étaient forcés , allait sûrement rétrograder sur Metz ou passer la Marne. Il fallait décamper devant l'ennemi, qui, pour peu qu'il eût de vigilance, suivrait l'armée l'épée dans les reins. Ainsi non-seulement , en exécutant ce mouvement indispensable, il perdait l'avantage des hauteurs, mais, en traversant l'Aireet l'Aisno, il se trouvait soumis au feu de l'ennemi, qui devait naturellement occuper les hauteurs qu'il abandonnait, et il pouvait trouver sur l'autre bord le corps ou même un détachement du corps du général Clayrfait; et, en ce cas, obligé de passer toute son armée sur un seul pont , le village de Senucque fût devenu pour lui les Fourches, Caudines.
Quelque grand que fût le danger, il ne perdit ni la présence d'esprit, ni l'apparence du calme et de la sécurité, si nécessaire
liv. lu. — cn Ai', vin. 27!( dans un général pour inspirer la conliance, et mettre les officiers dans le cas d'exécuter sans confusion des ordres donnés de sang-froid. 11 envoya ses ordres et ses instructions a toutes les troupes détachées , par des aides de camp et des officiers sûrs. Il ordonna à Beurnonville de partir à l'instant de Retliel, de côtoyer l'Aisne jusqu'à Attigny, et de se diriger sur Sainte-Menehould pour opérer sa jonction , lui mandant qu'il allait se porter sur cette ville, et que Kellermann devait y arriver aussi. Il manda à Kellermann de presser sa marche par Bar et Revigny, pour le joindre vers Sainte-Menehould.
Il manda au général Dillon de tenir avec plus de vigueur que jamais les débouchés des Istettes et de la Ckalade, et de pousser ses troupes légères au delà de Passavant, pour inquiéter les ennemis par leur gauche, et pour être averti à temps de l'arrivée de Kellermann , qu'il lui annonçait très-prochaine. Il lui manda que lui-même allait se replier sur Sainte-Menehould ; qu'ainsi il ne s'occupûl que de l'ennemi qu'il avait devant lui , sans s'inquiéter de ses derrières et de son flanc gauche.
Il manda au lieutenant général Sparre, qui commandait à Châlons.de rassembler tout ce qu'il pourrait de bataillons déjà formés et de cavalerie, et d'en faire un camp à Notre- Dame-de-l'Épine , petite hauteur à une lieue en avant de cette ville. Il manda au lieutenant général d'Harville de rassembler tout ce qu'il pourrait de troupes à Reims,, Épernay et Soissons , d'en former un petit corps , et de se porter à Pont-Favergues, sur la Suippe. Ces deux rassemblements grossirent petit à petit, et montèrent chacun de dix à douze mille hommes. 11 avait reçu, deux jours avant, uncorps superbe de huit cents grenadiers que la ville de Reims lut avait envoyés ; mais cette troupe ne Bavait pas manier les armes. Jugeant qu'elle ne ferait que l'embarrasser, il les fit partir pour Rethel avec deux compagnies de volontaires de Stenay et de Mouzon, et de Rethel il les envoya renforcer ia garnison de Sedan , où ils se disciplinèrent et servirent bien.
Il plaça, sur les hauteurs d'Olizy, de Termes et de Reauregard, six bataillons et autant d'escadrons avec quelques pièces de position, faisantfaccà la Croix-aux-Bois, pour arrêter l'ennemi ei
l'empêcher de descendre sur Seuucque. Il envoya trois cents chasseurs pour fouiller la forêt jusqu'à Longuève. Il Qt sur-lechamp défiler son parc d'artillerie par les deux ponts , pour sa porter sur les hauteurs d'Aulry , de l'autre côté de l'Aisne.
Sur les sept heures du soir, ayant enfla reçu des nouvelle» du général Chazot, il apprit avec grand plaisir qu'il s'était retiré à Vouziers ; que l'ennemi ne l'avait pas suivi , et s'avait point entrepris de passer la rivière après lui. Il lui ordonna de partir à minuit avec sa division , de longer l'Aisne jusqu'à Vaux , pour faire sa jonction avec l'armée, qui serait, le 16, sur les hauteurs d'Autry. Il lui envoya une instruction qu'il lui mandait de tacher de faire passer au général Dubouquet, a qui il mandait de se retirer ou sur Sedan ou sur Rethel , s'il ne pouvait pas joindre le général Chazot; et il eut la précaution de prescrire à Chazot de ne pas attendre Dubouquet , quelque chose qui arrivât, et d'exécuter ponctuellement son ordre de jonction à Vaux.
Il vit alors que les ennemis s'étaient contentés de s'emparer du passage de ia. Croix-aux-Bois , s'atlendant peut-être à une seconde attaque le lendemain , et n'avaient poussé leur avantage ni suc leur gauche ni devant eux. Il était encore maître de tout le cours de l'Aisne ; et s'il réussissait à tirer son armée de son camp , il pourrait tout au plus être entamé dans son arrièregarde; mais il pourrait encore arrêter assca longtemps l'ennemi sur les bords de l'Aisne pour lui en disputer le passage, et prendre un parti et une position formidable pour opérer sa jonction.
Il faisait un temps détestable qui aida à le sauver. Il se garda bien de faire aucun préparât if apparent de départ, aucun mouvement, aucun déplacement, surtout dans l'avant-garde, tant qu'il lit jour. Le prince de Hohenlohe , au milieu de tous ses embarras ,. lui fit demander un rendez vous ; il jugea que c'était pour savoir ce qui se passait dans le camp. Il ne pouvait pas y aller lui-même; il ordonua au général Duval de s'y présenter, parce qu'un refus aurait donné des soupçons. Le général prussien s'y rendit; tout se passa en politesses réciproques, et le prince ne cacha pas sa surprise à Duval de voir tant d'ordre dans ses