LIV. I. — CHAP. III
La Gloire , eu («lires d'or, a gravé dans Bon temple Uu Irait de sa prudence el de sa fermeté, Alin qu'aux vieux guerriers il pût servir d'exemple, El lui valût l'honneur de l'immortalité.
11 ne place ici ces vers assez médiocres que pour renouveler, au bout de trente ans, l'hommage dé son estime et de sa douleur. Séparé de cet ami , il tomba dans la mélancolie. Paris lui parut un désert , la maison paternelle une prison insupportable. Il résolut de voyager: il était sûr de ne pas en obtenir la permission; il ramassa cent louis, il alla trouver le duc de Cboïseul, il lui dit que, la paix le laissant dans l'inaction, il allait voyager pour s'instruire; qu'il ne lui demandait qu'un passeport, et la permission de lui écrire ; que si ses lettres lui paraissaient mériter son attention, il le priait de l'honorer de ses réponses, et de le replacer ou dans la carrière diplomatiqueou dans lacarrière militaire.
Le ministre loua sa résolution , lui promit de ne pas l'oublier, lui donna un passeport, et lui lit espérer des lettres de recommandation pour les pays d'où il lui écrirait. Ce premier pas fait, il écrit à son père unelettre très-tendre et très-raison née , dans laquelle il lui peint l'état de son âme , son désespoir d'être sans état et à sa charge à vingt-quatre ans, le projet fixe qu'il a pris d'aller tenter fortune en pays étranger; et il lui mande qu'il ne le reverra plus qu'il n'ait un état fait.
Il laisse cette lettre sur la table, et part pour l'Italie, n'ayant aucun plan de voyage arrêté, et se résignant à son étoile. Son père court à Versailles , et, suivant sou caractère impétueux , sollicite une lettre de cacbet pour que son fils soit arrêté. Le duc de.Clioiseul l'apaise, et diminue ses inquiétudes en lui disant qu'il est dans la confidence de son iils , et qu'il approuve sa démarche. Cependant Dumouriez , sur la route de l'Italie , qu'il fait seul, souvent à pied, et par toute sorte de voitures, reprend sa gaieté, son courage et ses espérances. De grands projets occupent agréablement son imagination ; de gros cabiers d'observations naissent de son application à tout voir.
O heureux âge, où tout rit, tout se peint en beau! où la vigueur du corps, la pureté d'une âme neuve ne permettent, même au milieu des contradictions et des malheurs, qne des
espérances douces , des idées grandes et courageuses ! vous êtes passé, et, après avoir monte tous les échelons de la fortune, Dumouriez est retombé plus bas qu'il ne s'était élevé! Mais son courage est le même, de plus grands objets soutiennent sa force, et toute sa sensibilité, aussi active qu'elle était alors, est tournée vers sa malheureuse patrie. S'il peut un jour aider à la sauver de son anarchie barbare , il sera heureux ; si la Providence ne lui accorde pas cet avantage , résigné sur les événements indépendants de lui, n'ayant auciin reproche à se faire sur ses principes, il attendra la lin de sa vie avec une constance calme.
Il arriva à Gênes. Il parlait bien italien , chantait , faisait des vers, était très-gai et très-vif : il n'avait que vingt-quatre ans et la croix de Saint- Louis. M. Bayer, homme aimable, qui avait été longtemps attaché au duc de Clioiseul , et qui était ministre de France , l'accueille, le présente aux reines de la Corse il devient sigisbée d'une d'entre elles , et au bout de huit jours s'ennuie de la frivolité des conversazioni et de l'étiquette du sinùbéat. 11 s'était lié avec un sénateur nommé Lomellini , homme spirituel et instruit, qui avait été longtemps ambassadeur en France, ensuite doge.
Avec la confiance de son Sge, il lui détaille ses peines et l'objet de son voyage. On apprend que Paoli assiège Saint-Florent ; la république se décide à y envoyer un secours de cinq cents hommes. Appuyé parle ministre de France et par Lomellini , il sollicite ce commandement : on lui objecte qu'il n'a servi que dans la cavalerie , et on donne la préférence à un ancien chevalier de Saint-Louis , nommé Lantieri , né dans les Etals de Cènes, capitaine au régiment Royal-Corse au service de France.
Il part aussitôt de Gênes, passe par Florence, où il se lie avec un savant, nommé Yabbate l.ami , arrive à Rome, y trouve un fermier général, membre de l'Académie française, nommé Watelet, visite avec lui pendant huit jours les principales antiquités de Rome, et se rend à Livourne. La petite guerre de Corse avait frappé son imagination; n'ayant pas pu y servirpoiir les Génois , il se décide à servir contre eux. Il écrit au général Paoli pour lui offrir ses services et ceux de quatre officiers français réformés qu'il trouve à Livourne . et qu'il prend à sa solde.
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Il fait porter cette lettre par un d'entre eux, qui se rend àCorte; son envoyé revient, et lui rapporte un refus très-poli de Paoli.
Pendant qu'il attendait la réponse, il se lie avec un jeune lieutenant au régiment Royal-Corse , nommé Costa de CasteU lana. Son père, chevalier de Saint-Louis , capitaine de grenadiers au même régiment, était ennemi de Paoli, et languissait dans un cachot à Corte. Cette famille, très- puissante dans la pieve de Moriani , avait de grandes liaisons avec les Fabiaui de la Balagne,et avec beaucoup d'autres chefs dans plusieurs autres pièces '. Tout le delà des monts, lié avec cette faction, était aux ordres des deux frères Girblamo et Luea Abbattucei ' , et faisait ouvertement la guerre contre Paoli. Celui-ci était publiquement lié avec l'Angleterre , et amusait par des négociations le ducdeChoiseul, qui avait envoyé auprès de lui un émissaire secret, nommé Valcroisant, lieutenant-colonel de dragons. Le duc de Choiseul traitait ouvertement avec Gènes pour lui fournirun subside de six bataillons pour la garde de lîa s ti a, Saint- Florent, Algaiola, Calvi et Ajaccio. Cette négociation était même fort avancée; et le. ministre Boyer ne l'avait pas cachée à Dumouriez, qui dès lors avait pris la liberté de la désapprouver.
Des bateaux corses arrivaient presque tous les jours à Livourne pour traiter avec le jeune Costa, qui depuis la prison de son père était devenu une espèce de chef de parti. Dans leurs conférences,' ils proposèrent à Du mou riez d'aller traiter de leur part avec le duc de Choiseul , promettant d'abattre Paoli et de se donner à la France , pourvu qu'il voulut leur faire passer des armes, des munitions et quelques canon nier s. Il rejeta cette proposition, en les assurant que jamais le due île Choiseul, au sortir d'une guerre malheureuse qui avait épuisé la France, n'accepterait leur offre, qui dépouillerait les Génois , avec lesquels il traitait, et le compromettrait avec l'Angleterre, qui ne permettrait pas un pareil envahissement.
Après avoir mûrement réfléchi sur la force de cette faction,
■ Celle etprowioa italienne équivaut dans les armtes républicaines de France,
au mm frnnenla paralueï. ei auquel le fiénérol More»» nt élever un
1 !ïofc rte rdeHIeur. ) monument que I ou tes les coalitions uni
1 Oncle et père du acncral Àhbailurri, respecte. <jui * Inissé une si brillante réputaiioa ( Nott de l'éditeur. )
30 MÉMOIHES DE 1)1 : MO V It ] Y./. .
qui dominait dans toutes les pieves maritimes , qui était maîtresse de tous lespetits ports, excepté les places occupées pnr les Génois, qui venait de faire échouer Paoli au siège de Saint- Florent, de peur qu'il ne fût maître d'un golfe" si avantageux , et qui enfju pouvait rassembler de douze à quinze mille combattants, il leur proposa de se rendre indépendant en commençant par abattre la faction de Paoli ; et il les assura qu'après cette première démarche il se chargeraitde négocier avec le duc de Choiseul, pour que, sans reconnaître publiquement leur indépendance, il favorisât sous main leurs efforts, et leur fournît indirectement tous les secours dont ils avaient besoin. Le traité de la France avec Gênes ne présentait qu'une difficulté apparente : comme il ne devait être que défensif, en respectant les places qui devaient recevoir garnison française , on pouvait élre sûr de leur neutralité; et ces garnisons donneraient facilitéde leur fournir des officiers , des canonniers et des soldats , sous l'apparence de désertion, et surtout des munitions de guerre.
Ce projet fut accepté unanimement. Dumouriez dressa le plan de la nouvelle république. Les émissaires rapportèrent les signatures de vingt-quatre chefs de pieves. Costa partit pour Moriani. Dumouriez fréta une tartaue française, sur laquelle il s'embarqua avec cinq officiers réformés , pour aller débarquer a Porto-Veecliio. Dans le plan de la république, il devait obtenir une grande concession , et commander l'armée ; ainsi il assurait son sort et son mariage.
De Porto- Veccliio, où il ne trouva que quelques gardes , parce qu'on était dansla saison qui enchâsse tous les habitants à cause des exhalaisons mortelles de ses marais , il fit mouiller la tartane sous la Torre San-Benedetto ,à l'entrée du golfe , pour éviter le mauvais air ; et il se rendit à Sartenne, où il traita avec plusieurs chefs, qui tous approuvèrent le plan. Il partit de la pour les gorges de Bogognano , où il trouva un des Abbattucci , qui avec quelques troupes défendaitre défilé contre l'armée de Paoli. Aprèsétre convenu avee lui du plan de république, il lui traça a la hâte quelques retranchements que ce chef négligea de faire construire; il fut tué quelque temps après, et le délilé fut forcé.
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Use hâta de repartir pour Sartenne,où se faisait un rassemblement de plusieurs pievet pour aller faire, à ce qu'ils disaient , le siège de Bonifaeio, c'est-à-dire pour aller tirer des coups de fusil contre cette place. Les Génois n'y avaient que cent cinquante hommes, commandés par un Français de Rayonne, nommé Pibus. Il trouve à Sartenue un rassemblement d'environ trois mille hommes, tous lestes et bons tireurs, ressemblant aux sauvages du Canada. Ils étaient commandés par deux de leurs compatriotes, chevaliers de Saint-Louis- Arrivé devant la place, il demande cent hommes de bonne volonté, on les lui accorde; pendant qu'on tiraillait le long du faubourg, il se glisse le long des maisons pour s'emparer de la porte : il est aperçu en débouchant, ou tire trois ou quatre coups de canon ; les Corses, qui les entendent siffler par-dessus leurs têtes, prennent la fuite avec la plus grande vivacité, et il est obligé de les suivre : s'ils avaient couru aussi vite en avant qu'eu arrière, la ville était prise. On lève le siège, et chacun s'en retourne chez soi.
Il va serembarquer, fort content d'avoir rempli sonohjet politique, etn'étaut point fâché d'avoir fait cette petite expérience delà manière de combattre de ses alliés, qu'il espérait bien changer. Il avait vu entre Porto-Vecchio et Sartenue de fort beaux bois; il conseille aux habitants démarquer les plus beaux arbres sans les abattre, et de travailler à faire un chemin praticable pour les conduire à Porto-Vecchio , les assurant que les ■ Français viendront les prendre pour leur marine, et leur donneront en échange les munitions et les armes qu'ils désirent. Ces bonnes gens, malgré leur presque invincible aversion pour les travaux manuels, entreprennent effectivement cet ouvrage, que nous trouvâmes fort avancé cinq ans après, lorsque nous primes cette île.
Il alla mouiller à Ajaccio, où il trouva les habitants, excepté ia colonie grecque, occupés d'un plan de conjuration pour enlever la citadelle. Il entra dans les détails de cecoup de main, et les engagea à ne l'entreprendre que lorsqu'ils auraient de ses nouvelles. Il mit à la voile pour la France : jamais navigation n'a été plus terrible. Une tempête de quinze jours le jeta jusque