‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 123 sur 168 · LIV. lit. — C1IAP. XII · texte numérisé non relu

LIV. lit. — C1IAP. XII

mal qu'avait fait sa marche rétrograde ; il se porta très-rapidement à Vouziers, où il défit une petite arrière-garde, et prit quelques équipages et quelques traîueurs. Le général Miaczinski , qui s'était embusqué près de Tannay avec huit à neuf cents hommes, surprit les émigrés, les canonna, les mit en fuite, et prit quelques bagages : s'il avait mis moins de précipitation , il leur aurait fait plus de mal.

Les, troupes légères de Beumonville entrèrent dans Grand- Pré, et se répandirent jusqu'à Euzancy. Elles firent encore quelques prisonniers , et pillèrent quelques bagages ; mais elles eurent la sagesse de laisser passer plusieurs chariots chargés de malades. Ces malheureux étaient mourants ; plusieurs périrent de faim dans les bois ; ceux qui venaient se rendre étaient affamés et sans force; ils avaient. le corps -enflé, et leurs visages étaient verts ou noirs, a force de lividité. Les soldats français montrèrent beaucoup d'humanité. L'épidémie était dans Grand- Pré, où les Prussiens avaient tenu leur hôpital: ils y avaient enterré plus de trois mille hommes. On suivait les traces de cette malbeureuse armée par les cadavres d'hommes et de chevaux qui jalonnaient leur route. Les paysans tuaient tout ce qui s'écartait de l'armée, et 6e vengeaient des excès des Prussiens et des émigrés en pillant leurs bagages.

Le général, ayant vu échapper l'armée prussienne par le faux mouvement deKellermann, s'occupa des moyens de la poursuivre. Dillon avait passé les défilés , et. harcelait l'armée du prince de Ilohenlohe, qui, ayaut moins souffert que celle du roi de Prusse , quoique atteinte de la même maladie , était plus en état de résister. H fallait soutenir Dillon , qui pouvait , en poussant l'ennemi trop audacieusement , se faire battre.

11 ordonna à Kellermann de passer par Clermont , et , par l'instruction qu'il envoya à Dillon, il le mit à ses ordres tant qu'ils seraient ensemble à In poursuite des Prussiens. Il donna ordre à Valence de passer par la Crolx-aux-Bois , et de rejoindre son général en chef.

11 envoya ordre au général d'IIarville d'être le 7 au Ckône- Populeux , et de s'y retrancher ; car ses troupes étaient de nouvelles levées très- mauvaises, et sujettes à la terreur panique

MÉMOIRES DE RUalOlililEZ.

et aux mutineries, ainsi que celles 3u général Dubouquet. Il envoya ce général , avec quatre nouveaux bataillons , joindre à Sedan le lieutenant général Chazot, à qui tous ces renforts composaient une petite armée.

Il quitta le fi son camp de Sainte-Menehould , et se porta sur Vouziers, où il arriva le 8. Le château où il logea avait servi de quartier général aux deux frères de Louis XVI ; les logements y étaient encore marqués à la craie ; les princes y avaienj tenu leur grand couvert".

Deux motifs obligèrent le général à porter son armée sur Vouziers- Le premier, c'est qu'il était forcé d'éviter Grand-Pré , devenu un cimetière plein d'exhalaisons pestilentielles ; le second, c'est qu'il était obligé d'abandonner à Kellermann et à Dillon la poursuite des Prussiens , pour courir au secours de Lille.

Les différents renforts qu'il avait reçus faisaient monter son armée à quatre-vingt mille hommes. Il laissa à Kellermann , outre son armée de plus de vingt-cinq mille hommes , le corps de Dillon d'environ vingt-cinq mille hommes, le corps de Chazot de sept à huit mille , et les dépôts de Chàlons , Troyes et Vitry , qui pouvaient encore lui fournir dix mille hommes, à la vérité de mauvaise qualité et de nouvelle levée , mais qu'il pouvait jeter dans les places , pour remplacer les troupes de ligne qu'il aurait tirées de ces garnisons. Ainsi Kellermann avait actuellement près de cinquante mille hommes rassemblés, et il en avait au moins soixante-dix mille qu'en huit jours il pouvait rassembler 3 . Il avait un train d'artillerie de siège pour reprendre 'Verdun et Longwy , des vivres derrière lui , et tous les moyens pour achever la ruine totale des Prussiens. Il avait aussi les commissaires de la convention , qui mettaient à sa disposition toutes les autorités civiles.

' On lisait daim la première Million h' suivant , iini a ili«|.:iru ihns

celle-ci :

• Les habituais lai raton! crée, t que .

prit cir jours avnat , le roi de Prusse, qui avait son quitrtier iri'uéral à 'l'orlaes, avilit nninilt les j.rjticfi. et leur avail fait lit i reproche» tres-vifs sui 1 1rs fiu.si-, i-i^rt-iitK'r- qu'ils lui avaient dénuées ; qu'ili étaient reicaui le soir

plus linut, l'historien dn général Kcllermnnn ne porte son armée, rénnir A celle de Dillon, qn'à vingt-huit mille

(VdH de <"AfU*ur. )

UV. III. CBAP. XII.

Le général , dans une longue instruction qu'il lui envoya, lui conseilla ;ear, après leur séparation, il n'avait plus d'ordres à lui donner) de laisser le général Dilion agir seul contre l'arrièregarde de cette armée , et de se porter rapidement, par derrière Étain et Gondrecourt, sur Louguyon , passant la Curne , et la mettant entre l'ennemi et lui. S'il eût pris ce parti, la retraite des Prussiens eût été entièrement coupée.

Il lui annonça que l'armée prussienne , étant dans un état déplorable , ne tiendrait Verdun et Longwy que le temps nécessaire pour évacuer leur grosse artillerie , leurs équipages et leurs malades ; que n'ayant plus du tout de vivres , et leur restant peu de munitions, ils ne compromettraient point des garnisons dans ces deux places , et qu'ils les évacueraient certainement ; qu'ainsi il était inutile de s'y attacher , et qu'il fallait se hâter de les prévenir sur la frontière.

Après lui avoir donné ces avis, qui ne furent pas suivis, il lit partir le 12 Beurnonville avec les troupes de Flandre , qui , au moyen des renforts, formaient un corps de vingt-deux mille hommes. Il envoya le général d'Harville prendre le commandement du camp de Maubeuge , et le renforça d'environ dix mille hommes. Le lieutenant général Lanoue avait été accusé faussement par les jacobins ; et les commissaires de la convention , sans autre examen , avaient envoyé dans un cachot à Douay ce vieillard respectable , aimant mieux se priver de son expérience que de ne pas le préjuger coupable. Beurnonville fit cette marche avec la même rapidité qu'il avait fait la première. Parti le 12 octobre de Vouziers dans une saison affreuse , il arriva le 21 à Valenciennes. Dumouriez partit en même temps pour Paris, où il arriva le 12.

La retraite des Prussiens de la Champagne s'est faite avec le plus grand ordre et beaucoup de bonheur. Le roi de Prusse s'y est personnellement distingué en se tenant toujours à son arrièregarde , et montrant autant de constance qu'il avait montré de courage au combat de Valmy , où il était à la tête de ses colonnes. Cette armée aurait beaucoup souffert au passage du défilé de C-rand-l'ré , si l'avant-garde du général Dumouriez avait exécuté ses ordres avec vigueur et précision , et siKellermannn'a-

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vaitpas suspendu pendant trente-six heures la poursuite, par son mouvement très-coupable sur Suippe.

Kellcrmann eût achevé de ruiner cette armée dans sa retraite deVerdunsur le Luxembourg et le pays de Trêves, si, au lieu de rester joint à Dillon pour suivre mollement et froidement son arrière-garde, se conformant à l'instruction du général Dumouriez, il s'était porté rapidement sur son Hanc droit. Au lieu de ce mouvement audacieux et décisif , Use laissa amuser par des conférences , et il se crut trop heureux de voir les Prussiens hors du territoire français , et de recevoir d'eux les places qu'ils ne pouvaient pas garder. Il se trouvait trop faible avec plus de cinquante mille hommes pleins de courage et de santé; et il perdit si bien la tête, que les commissaires dépêchèrent un courrier au général à Paris, en lui ordonnant de rétrograder avec son armée, et de venir défendre le pays que les Prussiens menaçaient de reconquérir. Ils le rendaient responsable des événements.

Il leur manda qu'il se chargeait volontiers de cette respousabilité , et qu'avant qu'il pût venir les joindre ils seraient débarrassés de l'armée prussienne ; que quant à lui , il allait sauver la Flandre et prendre les Pays-Bas.

Cette heureuse retraite des Prussiens , le départ de DumOuriez, la mollesse de Kellermann dans la poursuite, l'évacuation sans siège de Verdun et Longwy , que tout le monde croyait qu'ils pourraient conserver, ont accrédité les fables qui se sont répandues sur les négociations de Sainte-Menehould , fables qu'on va réfuter, comme aussi injurieusesau monarque prussien et à ses généraux , qu'aux généraux français.

CHAPITÏlE XIII.

. Événements dans le département du Nord.

On a vu que toutes les forces de la France , destinées à défendre sa frontière la plus rapprochée de Paris, consistaient dans le département du Nord , outre les faibles garnisons , eu qua-

rante-cîuq bataillons et vingt escadrons , divisés eu trois camps. Le duc Aibert de Saxe-Teschea, après avoir détaché le général Clairfayt, n'avait guère plus de troupes sur la frontière, et ne pouvait pas faire de grandes entreprises. Ainsi dans cette partie ta faiblesse était égale, les deux partisse tenaient également sur la défensive. Cependant le duc de Tesclien avait tenté d'envahir le territoire français , et s'était tenu quelque temps campé à Saint- Wast près de Uavay; mais ensuite il s'était retiré à Mous, et s'y tenait tranquille 11 avait renforcé le camp de la Trinité près deTournay, et celui de Bury, qui étaient opposés au camp de Maulde.

Le lieutenant général la Bourdonnaye commandait dans le département du Nord , en l'absence du général Dumouriez. Il avait à ses ordres le lieutenant général Lanoue, commandant le camp de Maubeuge ; le général Duval , commandant celui de Pont-sur- Sa mure , et le lieutenant général lieu rit oo ville , commandant te camp de Maulde. Le lieutenant général More ton , chef de l'état-major de l'armée du Nord , était chargé , avec le commissaire-ordonnateur Malus , de continuer sans interrup- - tion les préparatifs pour le rassemblement de cette armée, que le général voulait avoir prête pour entrer dans les Pays-Bas encore cette année , en cas qu'il réussit à renvoyer les Prussiens de la Champagne; ou pour marcher, comme une dernière ressource , au secours de Paris , en cas que les Prussiens lissent trop de progrès.

La rapiditc.de la prise de Longwy, la consternation qu'il avait trouvée en Champagne, la désorganisation de l'armée de la Fayette, sa faiblesse, son mauvais état, le défaut de toute autre ressource pour résister à une armée formidable , l'avaient forcé à cltanger tous ses plans , et à appeler près de lui le général Duval avec toutes les troupes du camp de Pont- sur- Sambre , à affaiblir en même temps le camp de Maubeuge , et à ne laisser à Lanoue que les troupes absolument nécessaires pour une défensive stricte.

Deux jours après , connaissant encore mieux l'énorme supériorité de l'ennemi , s'attendant à une très-faible défense de ta ville de Verdun, comptant peu sur le secours du maréchal Lucfc-

MÉMOIRES DE DUSIOUIll HZ.

ner, dont il redoutait la mauvaise volonté et la vieillesse , jugeant que le salut de la France dépendait île la tenue des délités de l'Argorlhe, il s'était vu obligé d'appeler à lui le général Beurnonville avec douze bataillons et trois escadrons , et touies les troupes légères du campde Maulde.

Le général la Bourdonnaye. à qui on croyait de grands lalents , et qui depuis a démenti cette fausse réputation , avait été appelé à Paris par le ministre Servan pour commander une armée centrale , et on l'avait envoyé à Clialons, où elle devait s'assembler. Ainsi le département du Nord , dégarni de troupes , se trouvait sans commandant d'armée ; et Morelon , qui se tenait au quartier général de Yalenciennes, était chargé de faire passer aux commandants des camps les ordres du général en chef.

Dans les derniers jours du mois d'août, les Impériaux avaient fait plusieurs attaques vigoureuses contre le camp de Maulde; mais ils avaient été toujours victorieusement repoussés par le brave Beurnonville. Dumouriez ignorait cette circonstance ; mais il avait prévu , en lui envoyant ordre de venir le joindre , que ce camp, assez médiocre par lui-même, affaibli de douze bataillons, et surtout du général qui l'avait si bien gardé jusqu'alors, etquiseul en connaissait le fort et le faible, ne pourrait pas se soutenir avec une douzaine de bataillons sous un autre commandant.

Ce camp n'est séparé que par la Scarpe d'une autre position beaucoup meilleure : c'est celle du camp de Bruitle. La Scarpe se joint à l'Escaut au pont de Mortague. L'Escaut descend de Condé à Mortagne : la Scarpe descend de Saint-Amand à Mort.igne. A ce confluent est une tète de pont facile à défendre ; en arrière est Château- l'Abbaye, qui est un très-bon poste. En arrière de Château -l'Abbaye est uue hauteur, au centre de laquelle «st le moulin Gourdin, dont un versant, formant la droite du «:amp , se termine au village de Bruille , la gauche à celui de Nivelle. Aucune des deux rivières n'est guéable , les bords en sont marécageux des deux côtés ; et comme le terrain s'élève vers I<; ' centre , elles sont soumises aux batteries lises ou mobiles de l'armée campée à Bruille, ou plutôt au moulin Gourdin. Derrière la droite du camp est la ville de Condé; derrière son eentre est la

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