‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 132 sur 168 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Plnn de campagne général.

La France venait d'être délivrée d'un grand danger qui avait éveillé le patriotisme. Les succès avaient donné de l'énergie,

MÉMOinES DE I)l]MOi:nlEZ.

les armées étaient formées; et à cette époque, outre plus de soixante mille hommes qui étaient à la poursuite des Prussiens, sous les ordres de Kellermann , Dillon et Chazot; outre vingtdeux mille hommes qui marchaient avec Beurnon ville au secours de Lille; outre environ dix-huit mille hommes qui se ras* semblaient an camp de Maubeuge, sous les ordres du lieutenant général d'Harvilla, la Rourdonnaye avait à ses ordres à peu près-trente mille hommes, en comptant les garnisons de Valenciennes, Lille et Dunkerque. Custine, avec vingt-deux mille hommes, était a Francfort ; il en restait quinze à dix-huit mille à Biron , partagés en deux camps sous Strasbourg et Uuningue, outre les garnisons et le petit corps qui était dans le Porentruy. Montesquiou rassemblait de vingt à vingt-cinq mille hommes du côté de Lyon et du Dauphiné. Il n'y avait que des garnisons du côté des Pyrénées.

On pouvait donecompter sur environ deux cent mille hommes, avec lesquels on pouvait agir sur les frontières , depuis Dunkerque jusqu'à Antîbes. 11 s'agissait de leur donner des directions précises , combinées d'après le premier plan tracé par le général Dumouriez pendant son ministère; et pour cela il fallait fixer tm plan général pour porter la guerre à l'extérieur , afin d'éviter à l'avenir toute invasion sur le territoire français.

1 .(! pouvoir li-Eislntif no ?o niiîlait point de cette partie. La conduite de la guerre était confiée aux généraux, sous la direction du pouvoir exécutif. Servan était ministre delà guerre; sa santé n'avait pas pu résister au travail excessif, aux inquiétudes . à la crainte qui l'avaient tourmenté pendant le séjour des Prussiens, en Champagne. 11 avait contrarié tant qu'il avait pu le système déïensif du général, non pas par haine ou par désir de vengeance, mais parce qu'il n'y avait pas eu plus de confiance que les autres. Il n'avait cependant pas osé lui donner des ordres absolus, mais il lui avait jeté sur le corps toute la responsabilité des désastres qu'il craignait et qu'il annonçait.

Ce ministre avait servi dans le régiment Dauphin infanterie , jusqu'au grade de lieutenant-colonel, avant la révolution; il avait même fait un assez bon livre, intitulé le Soldat citoyen. Il était le seul militaire dans le conseil. Sou opinion était forti-

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fiée par relie d'un colonel d'artillerie , nommé Laclos , fameux par un affreux roman intitulé le Danger des liaisons ■ ; de Meusnier, académicien, officier du génie, et de Vieusseaux, officier d'état-major, gendre de Clavière : aueun de ees conseillers n'avait fait la guerre, non plus que le ministre, et ils n'y entendaient rien.

Seran avait naturellement le caractère sombre et dur , et cependant très-faible. Son moral, toujours soupçonneux, incertain, atrabilaire, avait rendu son physique cacochyme. il perdait la tête au moindre inconvénient , il avait des éblouis- , sements, il tombait dans le désespoir, et voulait quitter sa place; il était très-avant dans la faction de la Gironde, et entièrement aux ordres de madame Roland , dont il paraissait fort amoureux

Dumouriez, en arrivant a Paris, fut fort étonné de trouver Servan triste et abattu -, il croyait l'avoir délivré de toutes ses craintes, et il semblait au contraire qu'elles fussent augmentées. 11 avait annoncé qu'incapable de continuer le travail decabinet, il n'avait attendu, pour donner sa démission, que la retraite des Prussiens. Il se disait très-malade, et , par une contradiction singulière, il venait de s'approprier le commandement des Pyrénées comme général en chef. A la vérité , cette armée n'existait pas. Dumouriez jugea que ce ne pouvaient pas

il particulièrement lounn dans les niera temps de in vie ne nnnnileul en duulcr, ru se rappelant l'citrfnic simplicité de <u» muura, tu quitta

MÉM01BKS DE DUBOUEIEZ.

être la jalousie ni la Laine seules qui causassent ce profond chagrin de Servan et son projet de retraite, à l'époque où les épines de son ministère étaient arrachées, et où il ne lui restait plus que des agréments à recueillir.

Le général, en quatre jours, n*eut pas le temps de réfléchir beaucoup sur cette bizarrerie , et de l'approfondir. Ce n'est que d'après ce que lui a dit Danton , et ce qu'il a appris depuis , qu'il a pu juger que les succès qu'il avait eus avaient entièrement rompu les projets de la Gironde , qui , ne pouvant pas abattre la faction des jacobins à Paris, craignant peut-être un jour de succomber, avait projeté de proliier de la consternation pour transférer le roi et la convenlion de l'autre côté de la Loire, où ils auraient été les plus forts- Ainsi les girondistes, tout en caressant le général , étaient désolés de son succès; et la preuve qu'ils ne le lui pardonnaient pas, c'est qu'ils ne le mirent jamais dans leur confidence. Us en voulaient surtout à Danton, qui, plus fort qu'eux sur le pavé de Paris, avait empêché celte translation , en la peignant comme une lâcheté.

Dumouriez n'était d'aucune faction; il avait loué publique ment le courage de Danton, sans imaginer que chaque éloge fût un coup de poignard pour la faction de la Gironde, dont il augmentait , sans le savoir, la méliance et peut-être l'aversion. Cependant on le caressait, parce qu'un général heureux peut être utile, et parce qu'on voulait se donner l'air vis-à-vis des jacobins de l'avoir enrôlé, pour le leur rendre plus odieux. Tout cet indigne petit machiavélisme a conduit aux plus grandes calamités.

Si Gensonné ou Vergniaud , les deux seuls hommes qu'il estimât réellement dans cette faction , lui eussent parle franchement (et pour cela il fallait que l'un d'eux se fît donner une commission pour aller le trouver en Champagne), il se serait certainement joint à eux pour opérer la translation, tirer la convention de l'esclavage, et la famille royale des mains des jacobius : sans changer sa conduite militaire , il aurait écrit des lettres effrayantes, et certainement il lui eût été facile d'augmenter la consternation.

Alors il aurait travaillé auprès de Danton, par son agent

Westermann, pour l'attirer à l'avis de la translation; ou DantoD, n'étant pas appuyé partes dépêches encourageantes du général , aurait cédé au torrent. La politique tortueuse des girendisteslesa perdus. Malheureusement Dumouriezen Champagne ignorait ce qui se passait à Paris; n'ayant de correspondance confidentielle avec aucune des factions, il n'avait pu ni empêcher ni prévoir les malheurs qui ont suivi. Tels étaient les vrais motifs de la tristesse de Servan, qui, moins fin que les girondistes, ne savait pas comme eux cacher les impressions Je son âme sous des dehors agréables.

Dans cet état d'abattement, prêt à quitter le ministère, il était incapable de se livrer avec l'application nécessaire à l'examen et aux détails d'un plan général ; mais au moins il n'avait pas la force de contredire , et il laissait faire le général Dumouriez, qui fut obligé de faire tout seul ce grand plan , et de dicter toutes les instructions pour les généraux chargés des différentes armées.

1° Il fut décidé que Montesquiou attaquerait sur-le-champ la Savoie et le comté de Nice, et qu'après cette conquête on s'arrêterait aux bornes naturelles des Alpes, et qu'il se chargerait de les défendre. Il devait ménager précieusement la neutralité des Suisses, avoir toujours une petite réserve près de Lyon pour les observer, et ne se mêler des troubles de Genève qu'avec prudence , pour conserver à cette ville commerçante sa tranquillité. On s'en rapporta à l'esprit sage et aux talents de Montesquiou , et les ordres furent expédiés pour hâter tous les moyens qui lui manquaient.

Cette partie de la guerre était en irès-~bonnes mains. Ce général surmonta toutes les difficultés , fit une attaque si rapide et si bien combinée , que rien ne lui résista , et se conduisit avec les Cantons et avec Genève avec une prudence et une sagesse qui l'ont perdu un peu plus tôt, parce qu'elles étaient en opposition avec les noirs complots du ministre Clavière contre sa patrie.

Clavière, alors ministre des contributions, était extrêmement jaloux des grands talents que Montesquiou avait développés pour la finance dans la première législature. La jalousie et la

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haine ne se séparaient pas dans l'âme violente de Clavière. Il l'ut aidé par l'atroce Dubois de Crancé , que mal heureusement ce général avait admis dans son état-major; et ils réussirent à le perdre, précisément pour les grands services qu'il venait de rendre à sa patrie en lui soumettant deux provinces, en lui conservant une neutralité précieuse, et en préservant une ville importante de ses propres fureurs.

2° 1) fut décidé qu'on ne laisserait dans le Porentruy que les troupes absolument nécessaires pour y empêcher une contrf- . révolution ; que Biron aurait son armée augmentée jusqu'à vingtcinq mille hommes, toujours partagée en deux camps : celui d'Huningue pour empêcher les Impériaux de tenter de pénétrer par le territoire de Bâle, celui de Strasbourg pour observer le fort de Kelil ; que Lebrun , ministre dfs affaires étrangères , se chargerait d'employer tous les moyens possibles pour conserver la neutralité des Suisses et celle des cercles de Souabe et de Franconie. Les instructions de Biron furent faites en,conséquenco.

3° Custine venait d'être nommé général eu chef, pour le récompenser de ses téméraires et dangereuses conquêtes. Il avait passé le IUiin , il était à Francfort , d'où il s'avançait à Marbourg et Giessen; on ne savait où il voulait aller. Il n'avait que vingt-deux mille hommes , et il semblait vouloir conquérir toute l'Allemagne. Cette partie du plan général était délicate à traiter, parce que la nation éblouie de ses faciles et brillants succès, Cambon enivré des contributions qu'il annonçait, et qui se réduisirent à un pillage' honteux et peu lucratif, soutenaient l'imprudence de ce général. Dumouriez prévoyait queCustine allait avoir sur les bras les troupes liessoises et prussiennes ; qu'il allait faire rompre, par une agression injuste et téméraire, la neutralité si précieuse des Cercles; et qu'à la lin il serait embarrassé pour sa retraite.

Il se trouvait très-éloigné de l'Alsace. Landau alors était découvert, et hors d'état de soutenir un siège. La cour de Vienne rassemblait des troupes dans le Brisgaw. L'électeur de Bavière avait une forte garnison dans Manbeim ; il pouvait être forcé, par les excès et l'injustice des hostilités de Custine , à se déclarer, ainsi que les Cercles. Une année, composée d'Impériaux, de

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Palatins et des autres princes de la Souabe et de la Franconie, pouvait se rassembler avec la plus grande promptitude sous Maiilieim. L'électeur pouvait , de gré ou de force, donner le passage par cette ville; et alors Custine , coupé de l'Alsace d'un côté et de la Lorraine de l'autre, se serait trouvé enfermé entre les Prussiens et l'armée de Manheim, parce qu'il avait préféré faire la pointe sur Francfort , au parti plus sage et plus utile de s'emparer de Cobientz et de Trêves.

Il fut donc décidé qu'on rassemblerait sur-le-champ, sous les ordres du général Meusnier, un corps de douze mille hommes, tant des troupes de l'Alsace que de celles de l'intérieur, pour masquer Manheim et rester en communication avec Custine, tant pour couvrir Landau que pour lui assurer la retraite sur cette place.

Custine était trop indépendant pour que Dumouriez osât prendre sur lui de lui faire adresser, par le ministre, des ordres précis. On lui écrivit les dispositions qu'on avait faites sur sa droite et sur sa gauche ; on lui ajouta qu'après avoir agi comme il l'entendrait d'après les circonstances, il pourrait, quand il le jugerait nécessaire , se replier sur Landau , ayant à ses ordres le corps intermédiaire du général Meusnier, ou se soutenir le long du Rhin, parce que le général Kellermaun allait se porter à sa gauche entre le Rhin et la Moselle , et serait chargé de garder ce fleuve entre Ringen et Cobientz.

4" 11 fut ordonné au général Kellermann, dès que les Prussiens seraient entièrement hors du territoire français , ce qui arriva peu de jours après, de rassembler vingt-cinq mille hommes avec la plusgrande promptitude sous Thionville, se servant de la Moselle pour le transport de ses magasins ; d'entrer dans le duché de Luxembourg pur Remiel) , ayant l'air de vouloir attaquer Luxembourg pour y retenir les Prussiens; de tourner tout court par Grevenmaker, de passer la rivière à Consarbruck, et de se porter avec rapidité sur Cobleutz pour y prévenir les Prussiens, sans s'arrêter à Trêves, qui tomberait de lui-même; et alors de prendre ses quartiers d'hiver entre Ringen , Cobientz et Trêves, dans le triangle formé par les deux rivières.

Par ce mouvement on réparait la faute de Custine ; on prenait

MÉMOIRES DE DUMOURIBZ.

ses quartiers d'hiver le long du Rhin , on était à cheval sur ia Moselle pour menacer Luxembourg , et on rassemblait entre Landau et Trêves soixante mille hommes, sous les ordres de Custine et Kellermann , qui , renforcés et pourvus de tout , auraient pu ouvrir la campagne suivante ou par le siège de Luxembourg, ou par une puissante invasion en Allemagne, si la paix ne s'était pas faite.

Kellermann , qui ne s'était résolu qu'avec tant de peine à se soumettre au commandement du général Dumouriez , avait bien plus de répugnance à être aux ordres du général Custine, qui était altier et impérieux, tl fit manquer cette partie du plan de campagne, en commettant la faute impardonnable, non-seulement de ne pas exécuter les ordres qu'il avait reçus , mais encore d'abandonner entièrement la frontière, de mettre ses troupes en quartiers d'hiver, et de renvoyer sa cavalerie et son artillerie derrière Metz , Tool et Verdun.

11 donna pour excuse que son armée était harassée. Mais les troupes qui étaient venues de Flandre en Champagne par des marches forcées , après avoir fait la même campagne que son armée , retournoient en Flandre par une saison et des chemins horribles , et allaient entreprendre une campagne d'hiver. Ainsi son excuse était mauvaise. Custine porta contre lui les plaintes les plus justes et les plus a m ères. Kellermann fut destitué '.'

On lui donna pour successeur Beurnonville, à qui on ordonna, d'après les conseils de Custine, de reprendre l'exécution des ordres donnés à Kellermann. Alors la saison était trop rigoureuse; il n'était plus temps. Les Prussiens étaient a Trêves et à Coblentz; le prince de Hohenlohe, général autrichien, frère du général prussien du même nom , était à Luxembourg avec un corps respectable. Beurnonville , tout en avertissant du danger de son expédition , obéit , rassembla son armée sur la Sarre , se présenta devant Trêves après avoir surmonté des difficultés infinies , donna plusieurs combats brillants et inutiles , et se retira , ayant

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