CHAPITRE V
Guerre de Corse. — ' Campagne de 1 "es.
Dumouriez arriva à Paris dans le mois de décembre 1767. Son père s'y était établi tout à fait; mais, désirant le surprendre agréablement en lui annonçant ce que le ministre aurait fait pour lui quand il l'aurait lui-même appris , il prit une chambre dans un quartier peu connu, se reposa vingt-quatre heures, étant venu à cheval de Madrid dans une saison fort dure, et alla h Versailles. Le duc de Clioiseul le reçut avec la plus grande bonté, et lui annonça que la guerre ayant lieu en Corse, il lui tenait sa parole; et qu'il avait engagé le roi à le nommer aide maréchal général des logis de cette armée, dont le marquis de Chauvelin ■ serait le général. "Il lui dit d'aller le trouver, et de lui expliquer les détails de son mémoire.
■ Ensuite , dit-il , vous irez faire vos arrangements et préparer vos équipages. » Dumouriez, prenant confiance, lui dit: « Eh ! avec quoi , monsieur le duc ? Je n'ai que des dettes. Mon père est malaisé et malade. Je voyage depuis quatre ans. Vous avez approuvé mon travail sur le Portugal ; vous êtes si content de mon mémoire sur la Corse, que vous paraissez vouloir qu'on en adopte les moyens ; je n'ai rien dans le monde qu'un brevet de pension qui , grâce au contrôleur général , ne vaut pas mieux qu'une feuille de chêne : ne m'enrichisses pas, mais payez-moi pour que je serve. » Le duc de Clioiseul avait le cœur bon , grand et généreux. « Combien dois- lu , mon enfant ? — Quinze millefrancs — Diable! c'est beaucoup. Voyons.
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Quatre années de ta pension, cent louis. Gratification pour le voyage elles travaux du Portugal, douze mille livres. Aurezvous assez de dix-huit mille livres ? — Oui, monsieur le duc. ■> Il sonne, un secrétaire arrive; il lui fait faire une ordonnance de dix-huit mille livres sur Labalue, banquier de la cour.
Quelque pressé qu'il fût d'aller, suivant les ordres du duc, trouver M. deChauvelin, il l'était encore plus d'aller voir son père; il en demande la permission. •> Comment, vous ne l'avez pas encore vu? — Non, nous sommes brouillés; mais vous nous raccommodez toujours. » Le duc lui accorde trois jours : il vole à Paris, arrive chez le banquier de la cour, reçoit son argent, arrive chez sou père, qui d'abord veut prendre un air sévère. Il lui demande pardon de tous les chagrins qu'il a pu lui donner, lui raconte s.es voyages, en lui disant qu'enfin il a un état fixe et honorable, et qu'il ne lui sera plus à charge. 11 lui remet son argent, le force à reprendre la de'.te de Livotirne ; il lui donne l'état de ses dettes, et le charge de les payer. Cela fait, il ne lui restait pas mille écus. 11 loue un petit appartement auprès de lui; et jusqu'à sa mort ils sont restés amis intimes.
11 retourne le dimanche suivant à Versailles avecson père, qui, quoique malade, fait un effort pour aller remercier le ministre. C'était une grande audience , et par un heureux hasard le maréchal de Brissac s'y trouvait. Le duc de Cboiseul méditait un acte bien rare, ou plutôt héroïque, de la part d'uu ministre tout-puissant. Il vientàlui, le prend par la main, eldil tout haut: «Messieurs, voici un officier avec qui j'ai eu un tort de vivacité il y a quatre ans; le roi vient de le nommer aide maréchal des logis de l'armée de Corse ; il connaît bien ce pays-là , et il y servira bien. » Tout le monde complimente Dm non riez , qui est si étonné de la noblesse de ce trait, qu'il reste muet. Le maréchal de Brissac, qui avait une tournure d'esprit très-originale, lui dit fort plaisamment : ■ Il me semble que tu as plus d'esprit quand on t'injurie que quand on te loue '. »
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Il se rendit ensuite chez M. de Chauvelin , qui , dès le premier moment, lui montra la plus grande confiance, et a conservé jusqu'à sa mort la plus grande amitié pour lui. Dès le lendemain, il eut un long entretien avec le duc de Clioiseul sur l'Espagne et le Portugal; après avoir épuisé cette matière, il lui dit : * Monsieur le duc, je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance ; j'en ai en ce moment un faillie moyen, ne le refusez pas. J'ai une réforme d'une compagnie de cavalerie, on les vend depuis douze jusqu'à vingt-quatre mille francs; vous me l'avez donnée à la taxe, faites-moi rendre mes huit mille francs , et donnez-la à qui bon vous semblera. » Le duc le remercia , et lui dit : « J'accepte la réforme, 'mais je veux que vous en tiriez parti. » Dumouriez persista, tira de sa poche sa démission de capitaine au régiment de Penthièvre, et força le duc à la recevoir. Il fut infiniment sensible à ce procédé, qu'il prôna plus qu'il ne valait.
Il partit pour kf Corse au mois de mai 1768. Il attendit plus d'un mois à Lyon l'arrivée de soo général. On croyait que tout était prêt à Toulon. 11 ne trouva rien de préparé. Il s'appliqua à tous les détails d'embarquement, avec un très-habile capitaine de port , nommé Truguet '. C'était un genre de détails tout neuf pour Lui. Il fit presque seul l'embarquement d'une légion, de dix bataillons, des chevaux, des mulets , des bœufs , des hôpitaux, des vivres , des fourrages. Tout cela ne fut prêt que dans le mois d'août. Son général était arrivé à Toulon, et il était prêt à s'embarquer avec lui, lorsqu'il reçut un gros paquet du ministre, contenant des ordres particuliers.
Lorsque le comte d'Aranda,à la suite de la révolte de Madrid en 1766, avait -chassé les jésuites de l'Espagne, ils étaient allés s'établir en Corse au nombre de plus de quatre mille ; ils y vi-
s'tiprLmtr,dilunbin£rBi>]ie,aiiriniiçattla pBTôneÛ de Pari», capitaine cnloiifl
MÉMOIRES DE DUHOUBIEZ.
vaientde leurs modiques pensions. On s'occupait pareillement de les cliasserdc France; et la Corse devenant française, ce n'était pas le cas d'y laisser végéter cette infructueuse colonie. Le duc de Praslin , ministre de la marine , avait chargé un capitaine de vaisseau, nommé le chevalier de Vesnel, commandant la corvette V Hirondelle , d'aller les prendre sur vingt-deux tartanes, et de les déposer sur les côtes des États ecclésiastiques. Un commissaire delà marine et un officier de l'état-majorde l'armée devaient faire le détail de cette translation ; leduedeClioiseul avait voulu qu'on chargeât nommément Du m ou riez do cette mission désagréable. Il se réunit avec le capitaine de vaisseau et le commissaire:ayant lu lesordrcsdu duc de Praslin , ils les trouvèrent barbares, en ce qu'on n'accordait à ces infortunés pour leur nourriture que la ration de matelots , et absurdes en ce que , sans examiner la conformation de l'île et la différence des marées et des vents , on leur donnait le même point de rassemblement, tjui était Calvi; ce qui aurait peut être fait traîner deux mois cette opération, et l'aurait rendue plus chère qu'en y mettant plus d'humanité et d'intelligence.
Ses deux collègues étant d'accord avec lui, il renvoya un courrier, et manda que parmi ces jésuites étaient plusieurs personnages de familles de grands d'Espagne, entre autres le frère du duc de Grenade, celui du comte de Fuentes, le P. Cordova ; qu'il y avait beaucoup de vieillards vénérables ; qu'en leur payant à chacun trente sous par jour, les laissant acheter eux-mêmes leurs vivres en Corse, et faisant partir les tartanes des différents ports à mesure que leur embarquement serait complet, on y gagnerait, et on satisferait ces malheureux; qtte le chevalier de Vesnel allant établir sa croisière entre l'île Capraya et le Gorgonne, les convoierait plus sûrement qu'en allant les attendre à Calvi. La cour fut contente dé cet arrangement. Il se rendit à Calvi , où était le plus grand nombre de ces religieux ; il y convint de toutes les mesures de l'embarquement avec le P. Cordova, homme d'un grand mérite. . Cette disposition fut uniforme pour tous les ports, et il se débarrassa ainsi de cette corvée, en rendant service aux jésuites. Cette affaire ne le retint que quatre jours, et il se rendit à Bastia le 1 er septembre.
LIT. I. — CHIP. V. 63
Le marquis de Cliauvelin fut fort aise de le revoir ; il ne comptait plus sur lui pour tout le reste de la campagne. Ce général, après avoir fort bien servi pendant la guerre de 1741 sous le prince de Conti, avait passé le reste de sa vie dans les ambassades ou auprès de Louis XV; qui l'aimait beaucoup. Il avait perdu l'habitude de la guerre, et n'y entendait rien. Le comte de Marbeuf , qui venait d'être fait lieutenant général après quatre ans de commandement en Corse, avait espéré commander l'armée, et il s'attacha à croiser les opérations de son général.
Cette armée n'était que de seize bâtai lions et de deux légions. Ces bataillons, sur le pied de paix, et ayant leurs semestriers de- ' hors, ne montaient pas à plus de quatre cents hommes chacun. Chaque légion formait à peu près cinq cents hommes , dont moitié à cheval. De ces seize bataillons , six étaient à Ajaccio et à Calvi; toute l'île, qu'il fallait soumettre, étant entre euxetl'ar- . mée , il ne fallait pas les compter. On en tira quatre cents grenadiers et chasseurs, qui arrivèrent fort tard. Ainsi l'armée qui devait agir ne formait qu'un corps de ciuq mille hommes tout au plus. 11 fallait en déduire les garnisons de Bastia , du cap Corse, de Saint-Florent , et de la communication entre Saint-Florent et Bastia ; il ne restait donc pas trois mille hommes effectifs pour entrer en campagne. Les ofliciers n'avaient ni équipages ni chevaux. Il n'y avait pour letransportdes vivres que cent cinquante mulets. Peu de jours avant l'arrivée de M. de Chauvelin, M. de Marbeuf avait forcé le général Paoli à lui abandonner le cap Corse et la communication. Une partie des troupes y était placée. Les Corses étaient postés vis-à-vis sur les hauteurs du Nebbto , de la Croce, de Maillebois et de Saint- Antonio, lis occupaient un front considérable, et ils étaient à peu près quinze mille hommes bien retranchés. - . ■
M. de Chauvelin avait amené avec lui quantité déjeunes gens de la cour, pleins d'ardeur, qui prétendaient conquérir bien vite la Corse pour retourner au bal de l'Opéra. Cette canaille, ces paysans armés de fusils de chasse sans baïonnettes, habillés de brun, ne devaient faire aucune résistance. Le général se laissa entraîner. On sortit le 3 septembre de Bastia; l'armée se rendit sur le Tegimè, en présence de l'ennemi, lille n'était quede deux
MÉMOIRES SE DUMOUBIEZ.
raille six cents hommes. Ou tint conseil de guerre, et tout le monde fut d'avis d'attaquer. Du mouriez prit la parole, et osa ouvrir un avis coutraire. « Mou général, dit-il, vous attaquerez, vous battrez sûrement les Corses , et c'est ce que je crains ; vous serez alors obligé de vous diviser et de vous étendre, ce qui ne formera plus que deux ou trois faibles colonnes, que les Corses attaqueront et replieront l'une après l'autre, el vous serez obligé de vous retirer dans vos places. » On ne voulut pas en entendra davantage, on frémit d'indignation , et déjà des murmures lui reprochaient sa lâcheté. Le général Harbeuf impose silence , et dit d'un air malin: « Laissons continuer l'avisde monsieur. Que voulez-vous donc qu'on fasse?— Qu'on garde la communication et les places ; que le général envoie uu ofQcier au duc de Choiseul , pour demander huit bataillons complets et huit cents mulets de plus, car le munitionnaire vous dira qu'il ne peut pas faire le service de votre armée avec cent cinquante mulets, surtout quand elle sera divisée; qu'on fasse arriver les semestriers et les recrues ; qu'on donne aux officiers la gratification de campagne , et qu'en attendant la réponse du ministre on négocie avec les Corses, pour en détacher une partie qui déteste Paoli, et même pour les armer contre lui. »
Cet avis est rejeté unanimement , et on se dispose a attaquer. Il n'était pas connu dans cette armée , et il avait à réparer la faiblesse apparente de son opinion. II obtient, dans l'ordre de bataille, d'être placé à la colonne du centre, qui devait attaquer les trois grandes redoutes de la Croce, de Maillebois et de Saint- Antonio. Il se met tout à fait à la tête, avec un sergent et douze grenadiers du régiment de Itouergue; ils courent à toutes jambes se placer sous l'escarpement delà montagne; il reconnaît la nature du terrain ; c'étaient des roches entassées, qu'on pouvait avec peine escalader au travers d'épaisses broussailles; ils en viennent à bout, et n'essuient le feu des Corses qu'au moment où ils culbutent la muraille de pierre sèche qui environnait le terre-plein de la montagne. Un seul grenadier est blessé légèrement. Dumouriez, en uniforme brodé, et qui n'avait pour toute arme qu'une caune ferrée , est attaque , en sautant dans la redoute , par le commandant corse , qui veut rallier son moude ; il