‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 26 sur 168 · LIV. ï. CTIAP. V · texte numérisé non relu

LIV. ï. CTIAP. V

tête de l'autre division par la plaine ; il partagea «n deux corps cette division , qui ne formait pas plus de neuf cents hommes. M. de Marbeuf fut chargé de tourner parla gauche du village, M. de Barhonne d'altaquer par le centre , et du Lude se prépara à sortir avec toute sa garnison. La division de Grandmaison n'arriva pas. Les deux attaques de la plaine se firent avec la plus grande impétuosité. Les deux colonnes pénétrèrent jusqu'au centre du village , où eiles furent criblées par des ennemis invisibles, tirant a coups sûrs. Du Lude fit sortir une compagnie de grenadiers du régiment de Languedoc, dont il ne revint qu'un seul homme. Les Français se retirèrent, laissant trois cents morts dans le village; M. de Marbeuf fut blessé d'un coup de feu. Les Corses ne perdirent pas un seul homme, et le lendemain du Lude se rendit avec toute ^infanterie et les drapeaux de la légion royale et quatre pièces de canon. M. de Chauvelin, consteroé , se retire à Bastia , écrit bien vite à Toulon pour changer la destination des huit bataillons qui suffisent a peine pour garder les places, le cap Corse et la communication; et on se trouve au même point qu'à l'entrée de la campagne, excepté que les Corses ont entre les mains six à sept cenls prisonniers de la Penta et de Borgo , auxquels il faut ajouter la perte de quatre à cinq cents morts, et que le crédit dePaoli, ainsi que leur coiirage , sont augmentés par leurs succès.

Tel est la fruit de l'attaque du 5 septembre, que Dumouriez n'avait que trop prédit , mais qu'il n'imaginait pas devoir être si funeste-, il jugeait alors que le projet de la Balagne serait abandonné : il s'était attaché à M. de Chauvelin, il s'embarqua aussitôt, et se rendit à Bastia, ouille trouva au lit et malade. Il vit la joie peinte sur les visages de la nombreuse faction de M. de Marbeuf, qu'on élevait jusqu'aux nues, et dont la blessure était légère. Trouvant M. de Chauvelin entièrement découragé, il l'exhorta à quitter son lit pour ne pas faire le second tome de M. de Boissieux , et à partir aussitôt pour la cour, pour n'y pas perdre une bataille plus dangereuse que celle de Borgo. Dclille, arrivé depuis quelques jours , lui donne le même conseil. Il part, assurant Dumouriez de son amitié et de sa reconnaissance , et le chargeant surtout de continuer la négociation avec les Corses,

MBUOinBS DE DUMOUQIEZ.

et leur soudoiement, alin d'avoir ce moyen de plus à son retour, sur lequel il comptait. Tous les jeunes gens de la cour parlent en môme temps pour aller le déchirer ; il n'avait eu d'autre tort que d'avoir eu trop de complaisance pour eux, et de les avoir trop écoulés. Ils réussirent à lui faire perdre sou commandement, et , sans l'amitié du roi , sa disgrâce eût été plus fâcheuse.

Aussitôt après son départ, M. de Marbeuf, qui le remplaçait par intérim , et qui espérait bien lui succéder, inventa un moyen infernal pour rendre ses fautes plus ostensibles par leur résultat. 11 assembla un conseil de guerre, dans lequel il exposa tout ce que l'armée avait souffert, le besoin qu'elle avait de quartiers d'hiver tranquilles, les dangers qu'elle aura à essuyer de la port d'un ennemi enhardi par ses succès, très- habile pour une guerre de surprise et de chicane , et de la part d'habitants qui trahiront leurs hôtes : il se lit fort d'engager Paoli à consentir à une suspension d'armes qu'il regardait comme nécessaire dans l'état fâcheux où on avait réduit l'armée , en manquant la campagne. Tous les avis se réunirent à celui du général. M. de Narbonne seul gardait un silence désapprobatif. Alors Dumouriez se leva, et protesta coutre la suspension d'armes, qu'il traita de lâcheté.

« C'est dans le moment où toute l'Europe a les yeux sur nous , où nos pertes viennent d'être remplacées par l'arrivée de huit bataillons complets et pleins d'ardeur, qu'on veut avoir la honte de solliciter une suspension d'armes! Ne sont-ce pas les mêmes paysans que nous regardions il y a un mois avec tant de mépris , et qui ont toujours fui devant nous? Nos revers, que nous ne devons qu'à nous-mêmes , ont-ils procuré à Paoli des généraux, descanonuiers , de la tactique? Si nous avions eu d'heureux succès , il conviendrait à la générosité d'une grande nation d'accorder à ce peuple , égaré par un chef ambitieux , un armistice pour épargner l'effusion du sang , et donner aux Corses le temps de revenir à eux-mêmes; mais il ne nous est pas permis de suspendre la délivrance de nos drapeaux , de nos canons, de nos camarades qui sont dans les mains de Paoli. D'ailleurs , de quel droit délibérons- nous sur une. résolution aussi imparfaite? Les généraux qui sont ici ne commandent que par intérim. Notre

Page 1