‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 28 sur 168 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Guerre de Corse — Campagne de 1709.

La campagne de 1768 avait été si légèrement entreprise, si imprudemment conduite et si honteuse m eut terminée, que le duc de Choiseul vit la gloire de la France et sa propre sdreté compromises, s'il ne réunissait pas des moyens suffisants pour assurer dans la campagne suivante la conquête de la Corse : aux vingt-deux bataillons qui composaient l'armée, il en ajouta vingt autres, deux autres légions, et mille deux cents mulets. Le commandement de cette armée , plus forte que tous les moyens de défense des Corses, fut donné au comte de Vaux , lieutenantgénéral .

La nouvelle de sa nomination alarma tout le monde, dès qu'elle parvint en Corse. Dumouriez était très-faclié qu'on n'eût pas donné ces forces à M. de Chauvelin pour réparer ses disgrâces, qui, dans leur principe, provenaient de l'imprudence du ministre, qui lui avait donné de trop faibles moyens. M. de Marlieuf se voyait frustré du but auquel son ambition tendait depuis quatre ans. Les Corses craignaient et connaissaient les talents de M. de Vaux. L'armée était indisciplinée , servait mal : ce général avait une réputation terrible d'austérité; ceux qui avaient servi sous lui, ou dans son commandement de Thionville, ou à l'armée, ou dansGœttinguen, le peignaient comme un homme dur et sévère; il l'était réellement t mais son extérieur taciturne et rigide couvrait une âme sensible, juste, et même affectueuse. Il avait fait en 1739 la guerre de Corse; major au régiment d'Auvergne, il y avait eu la main droite estropiée d'un coup de fusil par un paysan de Sartemie. Sa première question, en 17G9, fut pour savoir si cet homme existait encore. Le malheureux se cachait; M. de Vaux réussit à le découvrir , se le fit amener; on crut qu'il allait le faire pendre. Il releva cet homme, plus mort que vif, qui s'était prosterne àses pieds, l'admit à sa table, lui demanda s'il avait des enfants, lui donna de l'argent, et se chargea de sa famille. Vingt traits pareils dans sa seule guerre

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de Corse ont forcé ses ennemis à l'admirer. Il était tort instruit, parlait peu et difficilement; mais en particulier il (tait fort aimable. D'ailleurs, ses vertus et ses formes étaient trop antiques pour être appréciées par les hommes frivoles qui l'ontouraient, et qu'il estimait peu.

Tel était le général qui arriva au printemps. Tous les officiel s généraux et de l'état-major eurent ordre de se trouver à son débarquement à Saint-Florent. Après les avoir tous regardés d'un air austère, il leur dit : « Messieurs , le roi m'a chargé de vous dire qu'il est très-mécontent de son armée; plusieurs officiers placés dans des postes ont eu la lâcheté de signer des capitulations. Je défends qu'à l'avenir aucun officier en détachement se serve de plume et de papier. Le roi a singulièrement désapprouvé la suspension d'armes ; c'est une tache que vous avez imprimée s.ur nos drapeaux : j'espère que nous parviendrons a la laver. Sa majesté est très-mécontente des oflieiers qui composaient ce conseil de guerre, excepté des deux qui ont eu le courage de protester. Vou3 vous Êtes ensuite endormis sur la foi d'un pareil traité, et vous avez pensé Être tous égorgés. Comment, ayant passé quatre ans avec les Corses, ne les connaît-on pas assez pour savoir qu'il ne faut pas se Der à eux? lia été tenté une entreprise vraiment militaire; elle a. échoué, c'est le sort de la guerre. Je suis chargé d'en témoigner à M. Dumouriez la satisfaction du roi. »

Après cette harangue, M. de Marbeuf lit beaucoup de caresses à Dumouriez , et depuis il lui a toujours montré beaucoup d'égards. Deux jours après, M. de Vaux le prit en particulier, et lui dit : « J'ai lu votre plan d'opération par la Balagne , il était bon avec de faibles moyens ; mais comme j'en ai de plus que suffisants, j'envoie M. de Narboune attaquer par Ajaccio avec douze bataillons. Il m'en reste trente pour luiouvrir les dé- Clés de Bogogn a no et de Vico. Vous désireriez peut-être servir avec lui , mais je vous garde avec moi; je. sais que vousavez refusé le brevet de lieutenant-colonel , vous avez bien fait , vu la circonstance. Mais M. de Choiseul est fâché que vous ayez refusé la gratilieation ; il dit que vous avez le caractère trop allier. — ■ Hou général , si vous approuvez le refus du grade ,

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MÉMOIRES DE DUMOU1UEZ.

vons devez approuver encore mieux celui de l'argent ; si j'étais riche, peut-être que j'eusse accepté; je suis pauvre, je ne le prendrai pas. — A la bonne heure , » dit M. de Vaux en souriant.

Il écrivit pour demander le grade de colonel, qui vint six semaines après. Ce général était très-entêté , et n'aimait à être ni questionné ni contredit. Il savait parfaitement l'histoire et la géographie, et on ne pouvait pas lui faire plus grand plaisir que d'établir la conversation sur ces matières. C'était même son faible, que Dumouriez saisissait souvent pour le faire causer : alors il était sententieux , et quelquefois sublime.

Dès les premières marches, cela procura entre eux une aventure assez singulière. M. de Vaux avait amené avec lui , comme volontaire , son ami intime le vieux lieutenaut général du génie Bourcet, officier d'un très-grand mérite,, qui a fait un ouvrage très-savant sur la guerre des Alpes. L'armée était divisée en deux colonnes, chacune de douze bataillons, marchant en front de bandière, l'une par le camp de Saint-Nicolas, l'antre par Saint-Antonio. M. de Narbonne, avec dix bataillons, opérait par Ajaccio surVico.M.deMarbeuf, avec huit bataillons, débouchait par la plaine de Mariana , pour remonter le long du Tavjguano. Ces quatre corps menaçaient Corte. Le baron de Viomesnil, avec sa lésion de Lorraine et quelques détachements, devait continuer le longdelamer, parla plaine d'Aieria, jusqu'à Porto- Vecchio. La garnison française de Bonifacio, et quelques détachements débarqués dans le golfe de Valiuco devaient marcher sur Sartenne. Ce plan vaste enveloppait toute la Corse ; il était Immanquable avec les grands moyens que nous avions. Il inspira la sécurité , et entraîna la négligence de quelques détails qui rendirent la défense des Corses plus brillante qu'elle n'aurait dû être.

Les deux colonnes centrales marchaient toujours l'une près de l'autre, et quelquefois les défilés forçaient à n'en faire qu'une. Les avant-gardes et les grenadiers tiraient beaucoup de coups de fusil ; mais les colonnes n'ont jamais vu l'ennemi, pas même à la petite affaire de Ponte-Nuovo. Il existe un point central , après avoir passé le pont du Golo par le chemin de Lento,

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