‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 33 sur 168 · LIV. I. — CHAP. VT · texte numérisé non relu

LIV. I. — CHAP. VT

Vignale, qui n'étaient occupés que par deux cent cinquante hommes qui se gardaient mal , ayant à deux lieues et demie le camp dell* Orto très-affaibli , à trois lieues en avant le corps placé dans la Casinca , ils eussent certainement enlevé ces trois postes sans difficulté; alors les huit cents hommes que d'Arcambal commandait dans la Cnsiuca, complètement coupés, eussent été détruits ou pris. 11 ne serait reste à M. de Chauvelin que dé quoi garnir les places tout au plus, il aurait même été forcé d'abandonner la communication de Patrimonio, et Paoli se serait rouvert le cap Corse, et aurait tenu les Français renfermés dans les places maritimes, comme étaient les Génois avant le traité. Il aurait alors reçu de grands secours, car l'Angleterre et toutes les puissances d'Italie le protégeaient sous main.

De même, a l'attaque du camp de Saint-Nicolas, s'il avait fait pénétrer un corps dans la plaine du Nebbio par le côté de Sorio et de Petralba, il pouvait brusquer Saint-Florent qui était tout ouvert , où il ne restait pas cent cinquante hommes. Cette place était encombrée de magasins et de malades. La division du général Grand maison en était à quatre lieues , et sa retraite eilt été coupée. Mais en laissant à part ce qu'il n'a pas fait, qui peutêtre n'a pas dépendu de lui , tout ce qu'il a tenté était trèsaudacieux , bien combiné, et a été exécuté finement et- avec précision. Sa conspiration d'Oletta, conduite par Salicetti, n'a manqué que par un hasard heureux pour les Français' : l'enlèvement d'un bataillon entier dans Patrimonio est une surprise de quartiers d'hiver dont s'honoreraient les plus grands généraux.

Dans la campagne de 1769 il n'a pas perdu courage, malgré les grandes forces assemblées contre lui. Le combat téméraire et désespéré de quinze cents Corses contre l'armée française à Ponte-Nuovo, montre quel parti on peut tirer de cette brave nation. Dans cette campagne il aurait dû jeter plus de partis sur nos derrières, faire la guerre à nos mulets et à nos convois.

■ Ce imrjnnnnge élnlt lejrfre de celai depulJ i la coor d* Naples, pendant la IIMÏ ii j..u.< nu ri,!.' .i [■iL.tjinmhîi-c cons- ri'Rne Ile Mont, limante, à la cuniention Mtiona!e,et ( Note de réillaur. )

Tous les coups de maju qu'il a tentés en ce genre lui ont réussi; s'il les avait multipliés davantage, s'il en avait fait son principal système de guerre, il nous eut peut-être forcés. à rétrograder, faule de vivres ; et s'il eut gagné la saison des pluies , il eût peut-être encore sauvé sa liberté pour cette campagne, et c'était beaucoup; car alors les puissances étrangères eussent pu intervenir, ou tout au moins les intrigues de lu cour de France eussent occasionné la disgrâce du duc de Cboiseul , ce qui eût entièrement cbangé la face des affaires. Comme Paoli avait assez de génie pour ne laisser échapper aucuue de ces combinaisons, vraisemblablement c'est aux circonstances, et aux obstacles qu'il a dû rencontrer dans sa propre nation , qu'il faut attribuer, non pas les fautes, mais le manque de perfection des défensives. Ce qu'il a fait sera toujours un monument historique glorieux pour lui et pour cette nation extraordinaire.

La conquête de la Corse est une injustice inexcusable de la cour de France. Les Génois n'avaient pas droit de vendre, ni les Français droit d'aebeler un sol dont les premiers étaient ebassés depuis trente ans , et une nation qui depuis cette époque s'était rendue libre. Le duc de Cboiseul faisait acheter au roi de France des droits ligïtieux, et un mauvais procès qui a coûté fort citer. Outre le sang des peuples, qui malheureusement entre très-rarement dans les calculs de politique, ces deux campagnes ont occasionné ou prétexté la dépense de plus de quatre-vingts millions d'extraordinaire, pour conquérir une île qui, malgré toutes les vexations de la fiscalité la plus avide, a toujours coûté pour sou administration six cent mille livres de plus qu'on en tirait. Les colonies , les concessions , tout a échoué, et n'a fait qu'aliéner les Corses, à qui on imposait des entraves de tout genre, qui révoltaient leur génie libre et leurs habitudes simples et presque sauvages.

M. de Chauvelin n'avait pas assez de troupes pour conquérir, et on lui avait donné à la suite de son armée un parlement , un intendant , des commis des fermes , des douaniers , des commissaires de la marine pour établir le régime des classes et des pêcheries, des commis domaniaux, et tous les suppôts d'un gouvernement absolu. Ou lit de la Corse un grand gouvernement

qui avait comme tous les autres- en France, pour première condition, que le gouverneur aurait soixante mille livres de rente, aveedéfense d'y aller jamais résider. On en payait presque autant après la guerre à H. de Marbeuf, qui y commandait assez mal, et autant à un intendant qui opprimait le pays.

Si le duc de Choiseul , ou lieu de se laisser entraîner par les finesses des Génois et par l'intrigante avidité de ses entours, comme Dumouriez l'en avait prévenu en 17G3, avait adopté son plan , avait laissé tomber le traité de Gênes , sans avoir l'air de le rompre , et par des secours secrets avait protégé la formation de ce peuple en république , il aurait acquis dans cette nouvel le puissance un allié utile, il aurait joui de ses excellents ports, il n'en aurait pas coûté quatre millions; et la France aurait été réellement plus solidement maîtresse de la Corse qu'après sa conquête, qui ne lui a procuré qu'une possession onéreuse.

M. deLomellini , quoique bomme d'un grand sens, disait tin jour à Dumouriez , pendant son voyage de Gènes, qu'on serait trop heureux si on pouvait faire un grand trou au centre de l'île de Corse pour la submerger. El voulait exprimer par là qu'elle donnerait toujours de grands troubles à ses possesseurs, et qu'elle occasionnerait souvent des guerres. M. de Lomelliiiise trompait, parce qu'il partait du principe d'une souveraineté étrangère. Puisqu'on ne pouvait pas remédier à ce danger, puisqu'on ne pouvait pas supprimer celte île de la surface du globe, il n'y avait donc qu'un parti sage à prendre ; c'était d'abandonner ce peuple à son amour pour la liberté. Alors toutes les nations do l'Europe auraient joui des produits de son sol excellent, et de la bonté des ports et des golfes nombreux dont la nature l'a environnée.

Les mêmes avantages existent encore , et existeront toujours. Il est à souhaiter que les puissances de l'Kurope, éclairées par l'étonnant esprit de révolution qui agite cette belle partie du monde, reconnaissent que leur véritable intérêt consiste dans la modération; que non-seulement elles laissent la Corse tranquille, mais, qu'elles protègent son indépendance contre la France et contre toute autre puissance qui pourrait former des prétentions contre cette île précieuse, pour que le peuple corse, établissant

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lui-même une solide constitution, analogue à son génie libre, puisse corriger par un sage gouvernement le seul vice qui obscurcit ses bonnes qualités et s'oppose à son bonheur.

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