LIV. ï. — CHA.Pt VII
gens de lettres très-aimables, «jui étaient Favier, Crébillon', Collé, Guibert, et plusieurs autres; on se rassemblait chez une demoiselle I.egrand, ci-devant amie et compagne delà du Barrv, qui n'avait pas fait une aussi grande fortune qu'elle, parce qu'elle* avait trop d'esprit pour Versailles. C'était une véritable ftinon Lenclos ; elle est morte jeune , et il a été tendrement lié avec elle jusqu'à sa mort. H n'avait pas entièrement perdu de vue sa cousine, il voulait aller la voir à Caen ; mais , effarouché de la haute dévotion dans laquelle il apprit qu'elle vivait, il remit ce voyage au printemps prochain.
C'est à cette époque que commença sa grande liaison avec le comte de Brogtie ; elle aeu de grandes conséquences. Cegraud seigneur avait infiniment d'esprit, et il l'avait très-juste sur les affaires publiques . mais j.'imiu.s sur les .sienne- propres, pari* qu'il se laissait alors aveugler par l'ambition , l'intérêt ou la colère, trois passions qui l'ont toujours dominé. Il savait fort bien la guerre, mais il n'y était pas heureux comme son frère le maréchal, et les troupes ne l'aimaient pas. 11 avait débuté de bonne heure dans les ambassades, et ses nombreux ennemis lui avaient presque aussitôt fermé cette carrière. Il se croyait presque sans état , quoiqu'il fût lieutenant général et commandant de province , parce que son ambition visait plus haut. Il se regardait comme pauvre avec deux cent mille livres de rentes , parce que son avarice en souhaitait davantage. Il aspirait à tous les ministères , et n'en a jamais pu obtenir aucun. Il possédait la confiance secrète de Lonis XV , et eu recevait c oui inutilement des rebuffades publiques. Cependant ses passions et . son inquiétude d'esprit ne travaillaient que contre lui-même , et étaient compensées par de grandes vertus. Il était brave, austère dans ses mœurs, bon mari, bon père, bon frère, bon ami, et bon citoyen.
ï.ouisXV, le plus dissimulé et le plus faible des rois, n'avait appris, dans un long règne, qu'à mépriser tout ce qui l'entourait, et à s'en méfier. Le caractère du comte de Broglie était trop furt pour qu'il l'appelât auprès de lui, mais il en tirait un parti mys-
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MÉMOIRES DE MIMOUBIEZ.
térieux, qui a fait longtemps la terreur et le désespoir des ministres; il entretenait avec lui une correspondance secrète; il lui, confiait toutes les affaires par écrit , et lui demandait ses conseils : ce n'était presque jamais pour les suivre, mais pour pouvoir blâmer ses ministres quand les choses avaient mal tourné'. Louis XV avait la précaution de se faire rendre exactement les billets qu'il écrivait, de peur d'être compromis. Le comte de Broglie avait l'esprit très-juste, mais savait très-peu. II n'était plus en âge d'étudier, et sa grande activité de courtisan ne lui en aurait pas laissé le temps. Le marquis de Voyer, homme à peu près du même genre et doué des mêmes passions , mais tare , était dans sa confidence, et lui avait conseillé d'employer Favier à la partie politique de cette correspondance. Faviery introduisit Dumouriez ; et , d'un autre côté , Guibert , dont le père devait sa fortune au maréchal de Broglie, s'y trouvait aussi.
Au commencement de l'année 1770, le duc de Choiseul fit venir Dumouriez , et lui dit qu'il voulait l'envoyer en Pologne ; qu'il avait déjà tenu plusieurs ministres secrets auprès des confédérés de Bar; que les Polonais lui annonçaient une grande confédération et de grands moyens; qu'ils réclamaient la garantie de la France, conséquemment à plusieurs traites; que la cour de Vienne , obligée à la même garantie, paraissait trèsfroide sur leurs intérêts, sortant d'une guerre ruineuse, et ne voulant pas se compromettre; qu'il voulait avoir une connaissance exacte de ce qu'on pouvait espérer des efforts des Polonais , avant de prendre un parti.
Après l'avoir écouté attentivement, Dumouriez lui répondit que c'était bien fait d'envoyer quelqu'un pour prendre des notions fixes avant de s'engager; qu'il le remerciait de la préférence qu'il lui donnait pour une mission aussi importante; qu'il l'acceptait avec zèle, et la remplirait de son mieux; mais qu'il était très-ignorant sur l'histoire , la géographie , la constitution , les intérêts et les affaires turbulentes de la Pologne;- que quiconque se chargerait d'une pareille mission sans prendre des connaissances préliminaires, serait un charlatan qui le tromperait; qu'il lui demandait donc la permission de faire un travail de trois mois sur la Pologne avant de partir, et un ordre , soit au