‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 39 sur 168 · LIV. I. CIIÀP. VIT · texte numérisé non relu

LIV. I. CIIÀP. VIT

trois cents lieues. » Je vais me rendre à Kpériès, je travaillerai en grand, en très-grand ; s'il y a une bonne diversion à tirer de ces gens-là, je resterai : alors ne balaueez pas a m'envoyer tout ce que je vous demanderai; s'il n'y a aucun parti à en tirer, je vous jure d'être de retour dans un mois. Promettezmoi,flansce cas, de m'employer à l'expédition d'Angleterre, u

Le duc lui dit : « Partez donc tout de suite ; je ne vous donne point d'instruction. — Jevousdéfie biendein'en donner, reprit -il vivement : vous ne savez pas plus que moi ce qu'il y a à faire. » Cette saillie fit beaucoup rire le duc , qui était extrêmement aimable. Cest la dernière fois qu'ils se sont vus , quoiqu'il lui soit resté attaché jusqu'à sa mort.

Aucun autre ministre, depuis lui, ne l'a égalé. Il avait une pénétration et une justesse merveilleuses. Cette facilité pour le travail le rendait quelquefois trop léger. Il était très-bon - et point du tout vindicatif. Il était trop complaisant pour ses entours , surtout pour sa sœur ; on prétendait même qu'il l'avait trop aimée '. Ayant su que, dans la société de mademoiselle Legrand, on l'avait nommé Ptolomée, il ne fit qu'en rire. Il était très-dépensier. Pour le flatter, on avait placé sur des tabatières le portrait de Sully en regard avec le sien : mademoiselle Aruould, célèbre chanteuse de l'Opéra, ayant dit fort plaisamment que c'étaient la recelte et la dépense, il la lit venir pour rire avec elle de cette saillie mordante. H combla de bienfaits un nommé Delille qui avait fait les fameux couplets , :

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t04 MÉMOIRES DE DUMOUKIEZ.

Noels de la cour, où il était très-maltraité. Enfin ses vertus, son esprit, ses défauts, ses vices même , tout était aimable; il aurait fallu qu'il eût trouvé la monarchie bien arrangée , ou qu'il eut été roi lui-même. Alors les Français ne seraient pas devenus des fous atrabilaires , et les cannibales de l'Europe.

Pendant son voyage , Dumouriez fit de profondes réflexions sur la confidence du duc de Ciioiseul, et il chercha dans sa léte tous les moyens d'être utile dans la partie dont il était chargé. Il n'avait pas pris d'engagement formel , mais il eût été fâché de revenir sans avoir rien tenté. D'un côté , la crainte de s'éblouir par le désir de faire , de l'autre , celle de manquer son objet par une prudence trop circonspecte , le tenaient également en garde et contre l'espoir et contre le découragement.

En arrivant à Strasbourg , il apprit par hasard , chez le maréchal de Contades, que le prince Xavier de Saie, nommé récemment administrateur de l'électorat, portant une sage économie dans toutes les parties de l'administration , pour parvenir à rétablir les finances épuisées de ce petit État, prenait le parti de faire une grande réforme dans l'armée saxonne. Son frère Charles de Saxe, prince très-brave , qui avait fort bien fait la guerre de sept ans, avait été nommé duc de Couriande par son père Auguste III , roi de Pologne ; mais il n'en était que titulaire, la Russie ayant réintégré dans ce duché la famille de Biren. Il avait épousé une Krasinslia , nièce du conte Krasinski , maréchal de la confédération de Bar, et de l'évêque de Kaminieck., confédéré très-ardent. Dumouriez prit la liberté d'écrire à ce prince^u'il avait des choses très -importantes à lui communiquer sur la Pologne ; que, ne pouvant pas se détourner pour passer à Dresde, il supplie S. A. R. de vouloir bien avoir la complaisance de le venir voir à Munich, où il sera le 2 août, et où il ne peut pas s'arrêter longtemps.

Il arrive le 1" août à Munich, va trouver le comte de Follard, ministre de France, et, eu vertu d'une lettre du duc dr Ciioiseul-, il le prie de vouloir bien le présenter le lendemain à l'électeur. Ils. vont le 2 août à Nymphenbourg, où il trouve le duc de Courlande, qui avait été exact à son rendez-vous. On le fait passer presque aussitôt dans un cabinet, où entrent l'électeur et le duc

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UV. I. — CHAP. VII.

Charles. 11 déclare sa mission, dit que le comte Wielliorski a promis, de la part des Polonais, de rassembler tous les mécontenta en une seule confédération, et qu'il va résider auprès d'elle à Épériès ; il annonce que si elle veut se laisser guider , la première démarche qu'il lui fera faire sera de le faire reconnaître pour duc deCourlande, elle sommer en eette qualité de four-nir le contingent que le duché doit à ia république en cas de guerre, qui est de deux mille hommes d'infanterie et cinq cents de cavalerie ; il l'engage , eu réponse à cette démarche , à reconnaître la confédération comme la représentation de la république légalement assemblée, et en état de guerre; de promettre le subside, de lever les six mille Saxons réformés, sous la dénomination du contingent deCourlande, et d'offrir de servir en personne dans cette guerre, ce que, pour ne passe compromettre, il n'exécutera que lorsqu'il aura une armée digne de lui; et il lui déclare que, s'il accepte ces conditions, il s'engage à lui faire payer par la France tous les frais de la levée du contingent, et l'entretien de ses Saxons pendant toute la guerre. ■ La surprise de ces deux personnes augustes fut très-grande. Le duc prit tous les engagements, voulut écrire; Dumouriez lui dit de n'en rien faire, farce que tout ce projet n'était encore que dans sa tête. 11 passa huit jours très-agréablement dans cette cour charmante. Il y trouva un de ses anciens amis d'Espagne , Louis de Vismes , qui y résidait comme ministre plénipotentiaire d'Angleterre, et qui est mort ensuite dans le même emploi à Pétersboufg. De Vismes tâcha de pénétrer ce qu'il faisait à Munich , et pourquoi il y était aussi bien reçu. 11 lui conlia qu'il passait h l'armée turque, et qu'il allait obtenir la levée d'un corps bavarois , ce que l'autre manda à sa cour. Il alla voir l'arsenal de Munich, il acheta de l'électeur lui-même vingt-deux mille fusils, conditïonnellement. Il chargea le comte de Follard , dès qu'il en recevrait l'aveu du duc de Choiseul , de les faire embarquer sur l'Ion, pour les lui faire passer sur le Danube jusqu'à Bude, où il ies ferait prendre, et de les payer à l'électeur. Il manda tout ce qu'il avait fait au ministre, qui l'approuva.

11 arriva à Vienne, où il trouva deux députés polonais que les

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confédérés assemblés à Épérics avaient envoyés au-devant de lui, un pour la Pologne, nommé Sarnaeki, un pour la Lithuanie, nommé Domainski. M. Durand le présenta au prince de Kaunitz et à l'impératrice. Il eut une conversation avec le roi des Romains, Joseph II, dans le cabinet d'histoire naturelle. M. Du- -rand était un diplomate fort empesé, très-honnête homme, mais très-froid et très-maladroit. Il demande à Du mou riez communication de ses instructions; il répond qu'il n'en a point : le ministre s'en mène , croit qu'il veut se rendre indépendant ; lui-même en avait une de Gérard pour pénétrer le secret de cette mission que le duc de Cboiseul ne lui avait pas confié , et pour l'empêcher de se mêler des pensions que la cour de France était censée payer à des Polonais aflidés , dont plusieurs étaient morts depuis dix ans; d'autres, connue le général Mockranowski et Birzinski, étaient attachés publiquement à la Russie.

Le bon Durand lui dit qu'il ne peut pas continuer sa route sans de nouveaux ordres; il assure qu'il la continuera : enfin, pour satisfaire ce galant homme, il lui propose de suppléer à l'oubli du duc de Cboiseul, et de lui faire lui-même une instruction. Le lendemain, M. Durand lui remet une instruction qui commence par ces mots : « La saison qui suit la moisson « étant celle qui est la plus favorable, etc. » Il n'en lit pas davantage, et part au bout de cinq jours qu'il a été retenu par ces petites chicanes. Ses deux députés, avec leur costume polonais, l'embarrassaient; mais il ne pouvait pas se dispenser de voyager avec eux. Ils ne parlaient que latin, et en général Dumouriez a lait, toute celte guerre en latin , ne pouvant pas traiter autrement avec la confédération. Ils avaient acheté deux à trois cents fusils, autant de paires de pistolets et de sabres. On s'embarqua sur le Danube jusqu'à Pest, où ils avaient un correspondant, dont il prit lé nom, qu'il envoya à M. .Fol lard pour servir de direction , quand il en serait temps , à ses vingtdeux mille fusils bavarois.

Ce voyage prit jusqu'à la fin d'août. Arrive à F.périès, il y trouva le comte de l'ac, maréchal-général de la confédération de Litbuauic , qui remplissait les fonctions de celui de la confédération générale, parce que le comte Krasinski était à l'armée

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turque avec, la confédération de Bar, dont celle d'Épériès n'était que la représentation. Le prince Sapiha , règiméntaire général de Lithuanie, remplaçait de même à Épériès le comte Potocki , régimentairc général de la confédération de Bar, reconnue pour la confédération générale.

Les maréchaux des confédérations sont les chefs civils ou législatifs ; les régimentaires sont les chefs militaires. Les confédérations sont des insurrections contre l'abus du pouvoir; elles sont légales d'après la constitution. Biles ont leurs statuts, leurs formes et leurs droits. Le roi est toujours invité d'y accéder, si elles ne sont pas dirigées directement contre lui. S'il le refuse , alors leur pouvoir légitime s'étend jusque sur lui même, quand les confédérations sont complètes , c'est-à-dire composées de tous ou de la plus grande majorité des palatinats des deux Polognes et du grand-duché de Lithuanie. Assez communément le parti contre lequel une confédération est dirigée lui en oppose une autre; elles se taxent mutuellement d'illégalité, et, après avoir commis bien des désordres de part et d'autre, un médiateur plus, puissant que la république ( et depuis longtemps c'est la Russie ) les raccommode, et se paye de ses peines aux dépens de la malheureuse nation. Tous les actes d'une confédération doivent être promulgués, ou au moins insinués dans ungrotl, c'est-à-dire dans le greffe d'une juridiction. Ainsi la confédération établie à Épériès ne pouvait rendre ses actes ou édits valables qu'en les faisant inscrire dans un greffe de juridiction polonaise; alors ils étaient censés faits en Pologne. A l'époque du rassemblement de cette confédération générale à Épériès, la cour de Varsovie la taxait d'illégalité, à cause de sa résidence en pays étranger, et cherchait à lui opposer une outre confédération , ce qui ne réussit pas.

Le comte de Pac était un homme de plaisir, très-aimable et très-léger. Il avait plus d'ambition que de moyens , et d'audace que de courage, Il était éloquent, mérite que l'usage des diètes rend assez commun en Pologne-. Le seul homme de tète qui fdt à Epériès était un Lithuanien , nommé Bohuez, secrétaire général de la confédération. Le prince Uadziwil était une bête brute, mais le plus grand seigneur de la Pologne. Le comte

Zamoiski, frère du grand chancelier, était un vieillard impotent, fort simple, et fort honncte homme. 11 y avait deux ou trois jeunes Potocki. Le reste était des maréchaux et.des régimentaires des palatinats. On en attendait encore quelques-uns pourque la représentation fut complète. On attendait aussi l'évéque de Kaminieck et le comte de Wetzel , grand trésorier de la couronne.

Dumouriez n'eut pas grand'peine à étudier les caractères de tous ces chefs. Leurs mœurs étaient asiatiques. Un luxe étonnant , des dépenses folles , des repas prolongés pendant une partie du jour et poussés à l'excès, le pharaon et la danse, étaient toutes leurs occupations. Ils croyaient que l'envoyé de France leur apportait des trésors; ils furent consternés quand il leur dit qu'il était venu sans argent, et qu'à leur train de vie il jugeait qu'ils n'avaient besoin de rien. 11 s'attendit à repartir pour la France; il ledit franchement à Borniez, à qui il ne cacha pas l'indignation que lui causait une pareille insouciance dans des hommes chargés d'aussi grands intérêts , dont la plupart avaient leurs terres dévastées et leurs parents en Sibérie. 11 jugea qu'au moins la cour de France ne devait pas être assez dupe pour payer des pensions à des hommes qui en faisaient un si mauvais usage. Il manda au duc de Choiseul de faire cesser !e payement des pensions particulières, et d'en déchirer la liste. Le ministre ordonna cette cessation , ce qui acheva d'indisposer le promier commis Gérard.

Si dès le début il était dégoûté par la représentation politique de la confédération, il était encore plus découragé par son état militaire. Les lettres de l'évéque de Kaminieck à Ja cour de France avaient annoncé de grandes forces et de grandes victoires. Dumouriez avait été entretenu dans cette idée par les exagérations des députés qui étaient venus le trouver à Vienne. Les listes qu'ils avaient portées faisaient monter les forces à plus de quarante mille hommes. A force de questionner des officiers français qui venaient de servir avec eux , et qu'il manda auprès de lui, il découvrit que toute la partie militaire consistait : 1° en .quatre à cinq mille hommes en grande Pologne, fort bien tenus , commandés par un bon officier, nommé le généra! Za-

Diïtiod Ey Cl

remba , mais sur lequel on no pouvait pas compter, parce qu'il était arrangé avec le roi de Prusse , au service duquel il est entré en 1772 1 ; 2° en mille hommes à cheval errants, commandés par un brave Cosaque , nommé Sawa ; ce corps fut dispersé , et Sawa fut tué peu de temps après ; 3° en trois ou quatre mille hommes à cheval, aux ordres de l'ulawshi , très-brave et bon partisan, mais qui ne voulait pas se déterminer à reconnaître la confédération générale, par haine pour le comte Potocki , qui avait fait mourir son père en prison ; 4" en environ trois mille cinq cents hommes aux ordres du comte Miaczinski, très-brave, qui servit «nsuite avec beaucoup de docilité; 5° en douze à quinze cents hommes aux ordres d'un nommé Walewski, homme trèsi brave et très fin, qui, en faisant ensuite sa paix avec le roi, est devenu castellan de Cracovie ; G" en trois petits corps errants, l'unde sept cents hommes aux ordres du maréchal de Czernitchew , un de trois cents aux ordres d'un nommé Mazowieski , un de quatre cents Lithuaniens aux ordres d'Orzewsko.

Le tout formait seize à dix-sept mille hommes, sous huit à dix chefs indépendants , saus accord , se méfiant les uns des autres , quelquefois se battant entre eux , ou au -moins se débauchant leurs troupes mutuellement. Cette cavalerie , toute composée de nobles égaux entre eux, sans discipline, sans obéissance, mal armée, mal montée, bien loin dé pouvoir résister aux troupes réglées des Russes , était même bien inférieure aux Cosaques irréguliers. Pas une place, pas une pièce d'artillerie , pas un seul homme d'infanterie.

Dans le temps où il désespérait de pouvoir rien tirer de ce chaos, arriva à Épériès une femme très- célèbre , qui, après avoir joué un très-grand rôle en Saxe et à la cour du précédent roi de Pologne, était devenue l'âme de la conlédération. C'était

es éearts, its faute»; «primant un vif epcittlr, rl iiuiJin i l> eh znciu-r 1I..1

■nient plus à la Pnlogue que de faibles peme de cette faiblesse. Saldern lui réespcraDcea, /.nrrmbu «e ilrahnwir* pnr pumlil cjn'il n'flnil [in, disne île riront lâcheté que l'un n'eût point attendue Beat»; eth était detenn vrai, dit nuld'un chef aussi brave. Il éerilit une hii'rs : toutefois nu lui lit pJiilcr i|ntli]iiM lettre à l'ambaisudear rnsje Suidera , aumitaei.

avouau! ce qu'il appelait ses erreurs, ( Notede fédiltar. )

110 MÉMOIRES DB EOIOIJR1E7.

la comtesse de Mniezeck : on ne pouvait pas mieux la comparer qu'à Armide; mais les confédérés n'étaient pas les héros du Tasse. Elle était fille du fameux comte de Bruhl; son mari ét;iit sénateur et général delà grande Pologne, et très-riche. Elle avait gouverné la Pologne sous son père; elle détestait le roi actuel; on prétendait que c'était par dépit de n'avoir pas pu le séduire et le gouverner. N'étant plus de la première jeunesse , elle avait encore de la beauté; mais elle avait un génie vaste et très-orné , l'âme grande, généreuse et sensible; elle possédait tous les talents , parlait parfaitement plusieurs langues , connaissait à fond les intérêts et les affaires de sa patrie, et encore mieux les caractères; elle était adorée de tous les partis. Un vice gâtait toutes ces qualités sublimes : elle était haineuse et • intrigante.

L'acte de la réunion de la confédération générale en un seul corps, reconnaissant les chefs de celle de Bar pour leurs chefs , leur fut portée à l'armée turque, où ils résidaient. Leduc Charles de Saxe répondit à l'ambassade de la confédération comme il en était convenu à Munich , et se disposa à enrôler des Saxons pour former son contingent.

Dos que Dumouriez eut réussi dans son plan , il en envoya tous les détails, à la fin de septembre, au duc de Choiseul, qu'il ■ pria de lui faire toucher un subside de soixante mille livres par mois, pour commencer à dater du 1 er août, annonçant quesi la légèreté des Polonais ne faisait pas échouer son pian, ce subside serait infiniment plus considérable au mois de janvier prochain ; et il reçut , courrier pour courrier, trois cent mille livres de lettres de change sur Vienne pour les cinq derniers mois de 1770, avec une entière approbation de sa conduite. ,:

M. Durand, qui n'était pas dans la confidence du ministre, trouvait que tout cela était trop grand, et lui suggérait dans toutes ses dépêches , lui ordonnait même de diriger tous les petits commandos des Polonais sur la Pokutie, pour inquiéter les derrières de l'armée russe qui était sur le Prulli , et lâcher de détruire leurs magasins de la Podolieet le long du Borysthène. Gescoupsde main vigoureux étaient au-dessus des talents militaires des Polonais.

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