LIV. I. — CHAP. VII. I I
' Dumouriez avait un projet de guerre bien plus vasle, et qu'il soumet avec confiance aux militaires instruits qui liront ces mémoires. Les Russes contenaient toute la Pologne, dont ta superGcie était alors une fois plus étendue que celle de la France , avec vingt à vingt-cinq mille hommes commandés parle lieutenant général !Weymarn , et depuis par le lieutenant général Bibikow. Ils étaient divisés en petits commandas, qui couraient après les Polonais comme les oiseaux de proie après les pigeons. Le général major Suwarow , qui depuis s'est distingué dans la dernière guerre contre les Turcs , avait la plus forte armée ; elle était de quatre à cinq mille hommes. Un tiers de l'armée russe était composé de troupes irrégulières à cheval. La moitié des deux autres tiers était de bonne infanterie. Le colonel Drewitz , plus redoutable par ses cruautés et ses pillages que par ses talents, était la-terreur de la Pologne. Le lieutenant général Essen, fermant l'arrière-garde de l'armée du maréchal RomantzOw , occupait avec dix à douze mille hommes le palatinat de Kiowie, l'Ukraine et la Podolie. Le principal magasin des Russes était à Polona.
Dumouriez commença par chercher à se procurer des places et de l'artillerie, et à former de l'infanterie. Il avait demaudé au duc deChoiseul soixante officiers de toutes armes , six ingénieurs, dix officiers d'artillerie, douze sergents de ce corps et de celui des ouvriers , et vingt bous canonniers. Le premier envoi qu'il reçut par M. Durand était la crème des aventuriers français : cependant ils ont bien servi , et la plupart sont rentrés en France avec des grades supérieurs. Il reçut ensuite deux ingénieurs , deux officiers d'artillerie , huit sergents et huit canonniers, .avec une trentaine d'officiers réformés d'infanterie et de cavalerie : tout cela venait l'un après l'autre, et ne pouvait pas arriver vite ; mais, dans son plan, il avait l'hiver devant lui.
Il engagea Pulawski à surprendre la forteresse de Czenstochowa , sur la frontière de la Silésie. Ce chef y réussit, et forma un corps d'infanterie de quatre cents hommes, qu'il y mit en garnison! Il y avait dans cette place quarante pièces de canou ; il lui manda d'y en laisser trente, d'en faire arranger dix des plus légères sur des affûts de campagne , et de leur faire cons-
MÉMOIBES 13R DUMOUKIEZ.
truire des caissons. Il lui envoya un officier français pourdiriger cet ouvrage. Drewitz alla attaquer Czenstocho-wa , fut repoussé etbattu,etles Polonais commencèrent à connaître l'utilité des
places.
Pendant ce temps-là il faisait lever trois cents hommes d'infanterie par Miaczinski , qu'il avait rapproché delà frontière de Hongrie, et autant par Walewski , qui occupait celle du duché de Teschen. Il acheta quelques pièces de canon en Hongrie , il en déterra une cinquantaine de pièces chez des seigneurs polonais qui les avaient cachées , et fit fondre des boulets pour tous ces calibres bâtards. 11 choisit ensuite un vieux château, nommé Landskrona , à la tête des monts Krapacks, dominant sur la plaine du palatinat de Cracovie. Il y établit lui-même trois cents liommes d'infanterie commandés par deux officiers français, Labadie et Laserre, et il en fit sa place d'armes. Dans le moment où il la fortifiait, le général Suwarow , qui sentit de quelle conséquence il était de ne pas laisser former un établissement à six lieues de Cracovie, arriva avec sa petite armée, l'attaqua avec fureur, et fut repoussé par la garnison. Miaczinski accourut avec sa cavalerie à la fin de l'attaque, le poursuivit dans sa retraite, et vint ensuite continuer ses travaux. Les Russes avaient perdu plus dedeux cent cinquante hommes, presque tous grenadiers. Cette dernière aventure acheva de donner aux Polonais une grande confiance dans les places. Ils avaient déjà deux places fortes. Les Russes manquaient des moyens de faire des sièges; ils voyaient naître de l'infanterie et de l'artillerie, et ils allaient commencer une guerre moins vagabonde.
Il ordonna la levée de plusieurs bataillons d'infanterie ; et, pour la faciliter, il disposa un cordon d'officiers français et allemands le long de la frontière , pour recruter les déserteurs impériaux et prussiens ; et à la fin de l'année il se trouva avoir, soit à Landskrona , soit à Riala, soit dans les villages des monts Krapacks; dix-huit cents hommes d'assez bonne infanterie. Il acheta des fusils enSilésieet en Hongrie, se fit remettre un état de la population des palatinats de Cracovie et de Sendomir, et calcula qu'il pouvait très-bien y lever de vingt-cinq à trente mille hommes. Les Polonais consentirent avec la plus grande répu-