‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 47 sur 168 · LIV. ï. — CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIV. ï. — CHAP. VIII

suivre le marché des vingt -deux mille fusils bavarois, et il priva les Polonais de cette ressource précieuse et assurée.

Zuckmanlel et Follard donnèrent eux-mêmes cet avis à Dumouriez, et lui témoignèrent leurs regrets. M. Durand se conduisit avec lui avec une franchise fort noble : n'osant pas se compromettre par des avis par écrit, il le pria de venir passer trois jours à Vienne- Y étant arrivé Je 20 janvier, ce ministre honnête homme l'avertit de se tenir sur ses gardes, et de rompre ses grands projets, qui ne convenaient plus aux circonstances : pour le convaincre, il lui montra les dépêches du nouveau ministre, qui les traitait de chimères, et qui lui ordonnait d'y mettre un frein.

De retour à Épériès, il reconnut la nécessité de changer ses plans ; mais, étant encore trop jeune pour avoir acquis une connaissance profonde des hommes, il crut devoir tenter d'éclairer le ministre. Il lit une courte analyse intitulée Prévis des affaires de Pologne; et, croyant bien faire , il eut l'imprudence de l'adresser à Linguet, qu'il avait connu le défenseur de d'Aiguillon, et qu'il croyait lié avec lui. Par là il était sûr qu'il Jui serait remis en mains propres , et appuyé des observations de Linguet ; qu'ainsi il éviterait le canal de Gérard. Dans ce petit écrit il ne traitait absolument que l'affaire de la Pologne , mais i) prouvait qu'en continuant selon le plan approuvé et arrêté, on pouvait sauver les confédérés , leur faire jouer un grand rôle national , et que la France ne serait point compromise, et en serait quitte pour peu d'argent. Il concluait par prier le ministre de lui donner un successeur si on changeait de plan, parce qu'il ne pouvait pas changer de conduite sans être taxé de perfidie, ce qui retomberait sur le ministère même.

Linguet remit exactement la dépêche ; mais quand même elle ' eut été encore plus convaincante , la voie par laquelle elle passait lui aurait fait perdre tout son crédit. Le ministre ne répondit qu'à la dernière phrase : il lui manda qu'il servait trop bien le roi pour qu'on lui permît de se retirer, ayant acquis une parfaite connaissance des affairesde la confédération. Alors, comme, outre tous ses embarras , il ne voulait pas avoir des chicanes de comptabilité, il demanda un commissaire des guerres pour cette partie, ce qui lui fut refusé.

MEMOIRES 02 DtfMOtIBTEZ.

Il lut paraissait fort dur d'abandonner ses pauvres confédérés, qui semblaient avoir changé de caractère pour lui donner une entière coniiance. Cependant ils étaient alors mécontents de lui, parce qu'ils savaient qu'il avait reçu de l'argent , et qu'il ne leur en donnait pas , ne l'employant qu'en achats d'armes et de munitions. II avait refusé au comte de Pac vingt-quatre mille livres qu'il avait eu la bassesse de demander pour lui-même, et douze mille livres pour de pauvres maréchaux , à qui leurs voluptueux confrères avaient la dureté de refuser des habits. Il reçut ordre de M. Durand de donner ces trente-six mille livres , ce qu'il lit avec beaucoup de regret, ne jugeant pas que ce dot être là l'emploi du subside. Les anciens pensionnaires surtout criaient hautement, et espéraient bien faire rétablir leurs pensions par le crédit de Gérard , que l'ignorance et les intrigues du duc d'Aiguillon laissaient être le vrai ministre des affaires étrangères.

Duinoùriez se déplaisait à Épériès , et une occasion l'en fit sortir pour n'y plus rentrer. Pulawski était venu passer quelques jours à Épériès dans le mois de février ; c'était un jeune chef très-brave et très-entreprenant , mais aimant l'indépendance, volage dans ses projets , ne sachant s'arrêter ni à une autorité ni à un plan fixe, ignorant la guerre, et enorgueilli par quelques légers succès que ses compatriotes, grands exagérateurs , élevaient au-dessus des hauts faitsde Jean Sobieski. Il avait d'abord été très-opposé au système de guerre régulière, parce que n'étant qu'un très-petit gentilhomme, s'étant fait par son heureuse audace le chef et presque le propriétaire d'une petite armée , il craignait que le nouveau système ne le fît rentrer en ligne, et ne le soumît aux ordres du régimentaire général, prince Sapieha, nomme très-incapable et qu'il méprisait , ou à ceux de son ennemi le comte de Potocki. Dumouriezl'avaitrassuréâ cet égard, en lui promettant de lui réserver un commandement plus glorieux, indépendant, et plus digne de son audace, la Podolie. Par ce moyen il le contentait, et en même temps tiraitde ses mains l'importante place de Czenstochow , qui par son éloignement rentrerait sous l'autorité directe de la confédération 1 .

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uv. i. — cakv. vin. 125

Zaremba , à qui il avait envoyé un officier intelligent pour lui expliquer le changement de système qu'il voulait introduire , paraissait aussi y adhérer de bonne foi ; il avait envoyé à la confédération des témoignages de soumission, et à l'agent de France des promesses d'exécuter fidèlement la partie du plan de campagne qui lui serait coiiGée. Quant à Walewski et àMiacziitski, ils entraient parfaitement dans ses vues ; ils étaient fort contents de l'accroissement de leurs petils corps, et (luttés de devoir joder un râle i m portant dans les opérations de l'armée régulière- On était parfaitement sur du comte Oginski; et la seule inquiétude qu'il pût" y avoir à son égard était qu'il ne se hâtât trop de se déclarer, et qu'il ne se fit opprimer partiellement, avant que le grand mouvement combiné pût s'exécuter à la fois. Tous ces chefs militaires, jaloux les uns des autres, désiraient un commandant étranger; et Dumouriez, qui n'était encore que simple colonel, n'aspirant pas à une place aussi haute , leur avait fait insinuer pendant l'hiver de réunir les vœux sur le prince Charles de Saxe, et il avait réussi à rendre ces vœux presque unanimes.

Mais il fallait créer cette armée ; le printemps approchait. La confédération recevait de temps en temps quelques secours d'argent, mais ils étaient faibles, et aussitôt dissipés par l'infidélité ou la prodigalité de ses chefs. Bien loin de solliciter une augmentation du médiocre subside de la France, Dumouriez, pour sa propre sûreté, en était devenu très-avare. Il fallait des fonds pour former l'armée.

Cinq à six mille hommes, commandés par Miaczinskï et Walewski, bordaient les montagnes depuis Rabka jusqu'à Biala, en avant de Bilitz, frontière du duché de Teschen ; ils y étaient en-

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lassés dans Biala, Wlogtdowice, Rente, Sucha, et quelques autres bourgs. Pour enrôler les paysans , il fallait s'étendre dans la plainebordée par la Vistule. Deux grands intérêts nécessitaient ce mouvement : t " de s'ouvrir une plaiueriche, pour nourrir cinq à six mille chevaux qui souffraientbeaucoup dans ces montagnes arides, faire pro m plein eut la levée de l'infanterie par une conscription militaire, et ouvrir par Zator, Oswiechn et Bobreck,. une communication avec la grande Pologne; 2" se procurer des fonds assurés et considérables, en se rendant maître des riche* salines de Bochnia et Williska.

Dumouriezavait médité pendant tout l'hiver un plan important, mais il ne fallait pas le manquer; et il le trouvait d'unesi grande conséquence et si décisif pour la conduite ultérieure de la guerre, qu'il n'avait jugé aucun des chefs capable de le conduire; ils en étaient eux-mêmes d'accord, et ils étaient convenus avec lui qu'il se.chargeraitlui-mêmede son exécution. En conséquence il avait promis de sereudre dans tes premiers jours de mars à l'armée, et, sans en prendre ostensiblement le commandement, de la diriger. Pour mieux en assurer l'obéissance, il devait emmener avec lui quatre membres du conseil de guerre, pour signer les ordres qu'il aurait à donner.

Ayant engagé sa parole , il ne crut pas devoir être arrêté par la révolution ministérielle de France. Il eut la précaution de prévenir de sa démarche le duc d'Aiguillon, en lui en faisant sentir toute l'importance. Il lui mandait qu'elle devait être décisive; que si elle manquait, la confédération n'ayant pas acquis une consistance militaire, ne pourrait pas se présenter avec une existence politique assez considérable pour que ses intérêts pussent entrer en considération dans les négociations qui termineraient celte guerre;' qu'alors la France, qui ne s'était pas mise à découvert, n'ayant jamais reconnu publiquement la confédération, pourrait se retirer tout doucement, laisser dormir la garantie, et n'employer sa médiation que pour faire obtenir des conditions particulières d'accommodement à eeux des membres à qui elle prendrait un intérêt personnel ; qu'au contraire, si les Polonais réussissaient, leur diversion pouvait êtrefort utile par l'embarras qu'elle donneraitaux Russes, et servirait à diminuer les dangers

liv. If — ctiAP. vin. 127 des Turcs, qui commençaient a faiblir en Moldavie. Il terminait cette dépêche par conjurer le ministre d'accepter sa démission dans tous les cas, et de lui envoyer promptement un successeur militaire et politique en même temps, auquel il remettrait, à son arrivée, les affaires dans l'état où elles se trouveraient.

Après avoir pris cette précaution, qui fut fort appuyée par M. Durand, il partit dans les premiers jours d'avril 177 1 , pour entrer en Pologne , avec sept ou huit officiers français et une douzaine de domestiques armés et habilles en hussards. Il dirigea sa recette d'argent sur Bilitz, et il laissa auprès de la confédération un de ses cousins, nommé Châteauneuf. C'était un jeune homme plein d'esprit et d'instruction , qu'il avait adopté comme son fils, qui en avait les sentiments , et dont il s'est fait un ami solide. 11 n'avait alors que dix-huit ans, et sortait du collège; Dumouriez avait obtenu pour lui, du duc deChoiseul, unesouslieutenance de dragons au régiment de Custine, et l'avait employé comme son secrétaire. Plein de fidélité et de prudence, doué d'un caractère modéré, doux et sensible, Châteauneuf avait gagné la confiance entière des Polonais , et s'était mis en état de le remplacer. Il obtint cette année un brevet de capitaine d'infanterie; mais n'ayant pas voulu rester à la confédération après le départ de son cousin, détestant par philosophie le métier des armes, quoique courageux, il prit enarrivanten France la carrière des consulats , et il a fini par être peu de temps résident à Genève , place qu'il n'a pas voulu conserver sous le règne de l'anarchie. Peut-être que cet honnête et excellent homme languità présent dans les cachots des jacobins, avec le reste de la famille du général Dumouriez!

Le général S uwarow occupait tout le palatinat de Cracovie, depuis Bobreck jusqu'à Nepolomuce, sur la rivière de Donayesc, avec six à sept mille hommes. Cette rivière, qui n'a qu'un cours de quelques lieues, preud sa source au-dessits de ft'owitarg.et se jette dans laVistule vis-à-vis de Nowe-Miasto. En été elle a très-peu d'eau , et est guéaule presque partout. Dans cette saison elle était très-profonde, à cause de la fonte des neiges et des grandes pluies; mais ayant beaucoup de pente, son écoulement était très-prompt. Il tenait dans Cracovie une garnison de mille

MÉMOIRES DE DUHOUBtEZ.

hommes, aux ordres du colonel Obsolewitz. Deux régiments de cuirassiers cantonnaient dans le bourg de Scavina, à deux lieues en avant de Cracovie; le reste de sa cavalerie et de son infanterie s'étendait à Zator, Oswiecim etBobreck. Un bataillon de cinq cents grenadiers était baraqué au-dessous de Calvary, qui est le débouché de Landscron à Cracovie. Un autre corps pareil occupait une autre palanque en avant de Rente , qu'occupaient les confédérés. Les Cosaques , les dragons , et quelques petits postes d'infanterie intermédiaires, assuraient la communication de ces quartiers , dont la disposition bien entendue bloquait parfaitement les Polonais. Elle tenait dix-huit lieues de long depuis la frontière du duché de Teschen jusqu'à la Donayesc, et deux , trois, quatre et six lieues de largeur de celte plaine riche et fertile, il fallait replier tous ces quartiers , ce qui n'était pas aisé avec de la cavalerie polonaise indisciplinée, accoutumée au pillage et à la fuite.

La disposition que fit Dumouriez lui réussit parfaitement. Il envoya à Zarembà l'ordre, qu'il exécuta trcs-ponCtuellement, de partir avec son armée de Posen, où il se tenait, de marcher par Bawa , et d'être à Radom a la fin du mois d'avril , menaçant presque également Varsovie et Cracovie. Pulawsk eut ordre de partir de Czenstochow avec dix pièces de canon , trois cents hommes d'infanterie et quatre mille hommes de cavalerie , de marcher par Severin et Lipowice, pour forcer le passage de la Yistule à Bobreck à la même époque , pendant que Walewski , avec deux pièces de canon, quatre cents hommes d'infanterie et douze cents de cavalerie , partant de Biala . marcherait aussi sur Bobreck. Un régiment de trois cents hussards , aux ordres du colonel Schùtz, très-bon officier, qui depuis est passé au service de Russie , débouchant près de Rente par un petit défilé assez mal gardé par les Cosaques , devait en même temps aller masquer Oswiecim. Miacziuski , partant de Landscron avec deltx pièces de canon, trois cents hommes d'infanterie et quatre mille hommes de cavalerie, devait forcer le passage de Calvary, et marcher droit sur le cantonnement de Scavina.

Il fallait beaucoup de secret, de rapidité et de précision dans ce grand mouvement ; rien né manqua. Il fallait aussi tromper

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