LIV. r. — CHA.P. VIII
de Dumouriez était entièrement opposée à celle du minisire ; il avait renvoyé à plusieurs magnats leurs blancs seings , en leur conseillant de ne pas se compromettre inutilement ; il avertissait la comtesse Mniezeck, Pac, Bohucz, et quelques autres, ou de faire leur paix avec la cour de Varsovie , ou de se procurer des appuis auprès de celles de Pétersbourg, ou de Berlin, ou de Vienne, pour sauver leurs familles et leurs propriétés. Il tenait même les chefs de la confédération engarde contre leurs propres illusions ou les fausses espérances qu'ils recevaient. Il était persuadé, et il l'est plus que jamais, que la vraie politique doit être franche et vertueuse ; et qu'on sert mal sa propre cause en employant la pertidie et la fausseté avec les nations étrangères.
Il reçut bientôt après la nouvelle que le duc d'Aiguillon lui avait nommé pour successeur le baron de Viomesnil , maréchal de camp plein de talents militaires et d'esprit. Ce général a un caractère noble , généreux et franc. Une belle figure, une grande amabilité, un courage invincible, une étoile très-heureuse, de grandes actions , l'ont justement élevé aux honneurs militaires. Il a été l'une des malheureures victimes de la catastrophe du 10 aofit 1792. Son brave frère se distingue aujourd'hui dans l'armée de Condé. On lui avait donné à son départ des impressions trèsdéfavorables à l'agent disgracié, et une instruction qui, dans les mains d'un homme moins juste et moins honnête, aurait servi a le perdre.
11 eut communication de cette instruction d'une manière fort extraordinaire. Il y avait dans les bureaux de Gérard un commis qui n'estimait pas son ehef. Ce commis n'avait jamais vu Dumouriez, et ne le connaissait pas. 11 s'était passionné depuis longtemps pour le succès de la révolution de Pologne. Il n'avait entrevu d'espoir que depuis les dépêches de cet envoyé. Il les relisait continuellement, et s'était attaché à leur auteur. 11 était souvent forcé d'écrire des dépêches qui contrariaient un plan qui lui paraissait le meilleur. Il avait eu une grande joie lors du premier succès de l'invasion du palatinal de Cracovie , perdu tout courage après l'affaire de,Laudseron ; mais, bien loin de rejeter ce malheur sur l'agent , il le plaignait et le justifiait: Il fut indigné de l'instruction qui devait le perdre, et il eut la hardiesse
de lui en envoyer une copie , sans lettre. Quatre ans après seulement, il lui lit l'aveu de cet envoi.
Cette instruction donnait de fausses notions , propres à tromper le général Viomesnil. On lui peignait , comme considérable, l'état des forces de la confédération, en partant de l'époque qui avait précédé la déroute de Landscron. Ainsi on lui détaillait vingt mille hommes d'excellente cavalerie, quatre mille hommes d'infanterie, avec l'espoir au inoins de la tripler ou quadrupler ; cinq ou six places contre lesquelles les Russes avaient échoué, et plus de cent cinquante pièces de canon. On lui annonçait, outre tous ces moyens , l'insurrection prochaine de la Lithuanie, et presque la certitude de ia défection de toute l'armée de la couronne, qui viendrait le joindre. Ainsi on présentait à son activité un tableau magique de cinquante à soixante mille hommes qu'il ferait sortir de terre d'un coup de baguette , avec un sénat auguste très-uni, partagé en plusieurs conseils', tenant des envoyés dans presque toutes les cours.
On venait ensuite à l'article de Dumouriez : on commençait par quelques éloges perfides ; on avouait que ses idées et ses soinsavoienteontribuéà amener cet état brillant; mais on attribuait tous les mauvais succès à son inexpérience , sa pétulance , son opiniâtreté, et ses projets gigantesques. Ou annonçait à Viomesnil qu'il trouverait, jointes à l'instruction , beaucoup de pièces qui étaient des plaintes et des délations contre cet envoyé, les unes des membres de la confédération ( il y en avait de Pac lui-même), les autres des chefs utilitaires polonais, d'autres enfin d'aventuriers français , qui, ayant tiré de lui une solde et des grades , espéraient améliorer leur sort en le calomniant près du nouveau ministre. Comme la plupart de ces plaintes portaient sur le refus d'argent , on paraissait inquiet de l'emploi qu'il avait pu faire du subside , et on chargeait Viomesnil de lui faire rendre un compte scrupuleux. Le reste des plaintes portait sur abus d'autorité et propos durs.
Dumouriez , qui ne voulait perdre aucune des pièces de l'affaire de Pologne, dont il pouvait avoir un jour besoin, et que Viomesnil , qu'il ne connaissait pas, pouvait avoir ordre de lui eulever en lit une liasse qu'il conlia à son fidèle cousin Château-
.UT. I. — CHAP. Mil. 113 neuf, et il le fit partir pour Vienne , sous prétexte d'aller audevant du successeur, qui voulut le ramener; mais s'exeusantsur sa santé , qui à cette époque était très-délicate , d'après les ordres de son cousin, il continua sa route pour la France, où il déposa les papiers en lieu sûr. Ils sont devenus la proie des anarchistes, ainsi que les Hfêmoires sur la Pologne et des Notes sur la Hongrie, qu'il avait rédigés dans ses moments de loisir '.
Il n'avait conservé que les pièces justificatives de comptabilité du subside. Viomesnil arriva à Bilitz dans les premiers jours de septembre; il (ut d'abord très-froid et très-réservé avec son prédécesseur, qui , étudiant son caractère , attendait tranquillement le moment de la confiance. Après avoir entendu les délateurs , après avoir cherché de tous côtés à vérifier le beau tableau de forces et d'espérances que lui présentait sa trompeuse instruction, ne trouvant ni une bonne tête dans les Polonais, ni ensemble dans leur assemblée, ni plan, ni armée, ni argent, il se livra à l'honnêteté et à la franchise de son caractère, et il vînt un matin chez Dumouriez avec un ingénieur , nommé Meuonville, homme de grands talents , qui avait toute sa confiance, et qui la méritait : alors se livrant de son côté à sa franchise naturelle, l'explication fut très-cordiale, et a fondé l'amitié qui les a unis depuis. II ne lui cacha pas qu'il savait que son instruction était dirigée contre lui , et qu'en conséquence il avait pris la précaution d'envoyer tous ses papiers en France ; mais il l'assura que cela ne nuirait point à tous les renseignements qu'il pourrait désirer, parce qu'il était sur de sa mémoire- H en était effectivement si sûr, qu'en 1794, vingt-trois ans après, ayant eu sa tête occupée de beaucoup d'affaires plus importantes encore, sans une seule pièce, sans cartes, les noms propres, les lieux , les positions , les détails des intrigues et des affaires , les époques , se préseutent avec ordre et vérité à mesure qu'il écrit.
Alors il lui détailla l'état de nullité où il avait trouvé la confédération , l'état solide où elle avait existé un moment en suivant ses plans , l'état désespéré où elle, s'était réduite "par son
rimïcrnirtit-ils ni arcMv(«
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inconduite , les dangers de la politique fausse et trompeuse de la cour de France, l'influence des disgrâces des Turcs, qui achèveraient la ruine de cette chimérique révolution, et la sûreté du partage très-prochain de ta Pologne. [I finit par lui conseiller de ne pas compromettre sa réputation militaire en se mettant a la tête de pareilles troupes , ce que lui avait pu et dû faire , n'étant que colonel. Il lui remit ensuite l'état de sa dépense, 'qui ne montait qu'à cent quatre-vingt-cinq mille livres ; il lui laissait cent mille livres en caisse sur l'année 1770, et la totalité de 1771 , à laquelle il n'avait. pas touché.
Viomesnil et Menonville furent étonnés de ce tableau. Le général lui fit les plus grandes instances pour rester avec lui , lui promettant de le faire faire brigadier; il s'y refusa constam- ■ ment, et le baron de Viomesnil doit -se souvenir de sa réponse : il lui dit que, s'il avait avec lui des troupes françaises, il resterait de tout son cœur à ses ordres , ne dût-il commander que cinquante dragons; mais qu'ayant mené en chef les affaires militaires et politiques de la confédération , il ne pouvait pas être employé subalternement avec les Polonais; qu'ils étaient ailiers, lui fier; qu'il serait compromis à tout moment, et deviendrait inutile. Le général se rendit à cette raison , lui demanda des notes qu'il lui donna, ainsi que ses chevaux et ses équipages, qu'il lui vendit en partant.
Viomesnil eut la probité de mander au duc d'Aiguillon que les plans de Dumouricz étaient excellents, et que si on lesavait suivis, tout aurait réussi. 11 lui avait remis , entre autres pièces , un projet pour surprendre le château de Cracovie. Ce projet était très-bon ; il le gardait depuis deux mois, et l'avait réservé pour le temps où il aurait plus d'infanterie , ainsi que le projet de la surprise deZamosc, qui devait lui être livré. Il voulait faire marcher cesdeux coupsde main et l'insurrection delà Lithuanie, avec son établissement à Sendomir. Leur exécution partielle lui paraissait plus nuisible qu'utile.
Après son départ, Viomesnil, suivant son caractère entreprenant et sa confiance en son étoile , espérant tirer les Polonais de leur apathie, et leur rendre l'activité et l'énergie qu'ils avaient perdues , fil exécuter la surprise du château de Cracovie par le