LIV. II. — CHAP. I
Ce ne fut qu'au bout de quinze jours que les commissaires revinrent. Us ne parlèrent plus du voyage de Prusse ; il leur en fit la remarque. « Il me semble, leur dit-il , que vous abandonnez votre première attaque ; voyons où vous ouvrirez votre feu. » Ils rirent. On lui présenta alors instructions, passe-ports et chiffres. On lui demanda ce qu'il avait exécuté à cet égard. ■ Rien, répondit-il; car la révolution de Suéde s'est achevée paisiblement. Au reste, messieurs, je n'ai rien à vous répoudre sur cela. J'ai rendu compte ù mon ministre ; c'est à lui à rendre compte au roi de ce que j'ai pu exécuter par ses ordres : cela le regarde seul ; et il a mes lettres. « 11 n'était pas fâché de mettre les deux ministres aux prises, espérant qu'alors Monteynarrt le défendrait , pour se défendre lui-même.
Il se Ht un silence assez long , pendant lequel Villevaux parla longtemps bas à Marville, qui tout d'un coup d'un ton sévère et même brutal , et d'une voix troublée , lui dit : « Haïssez-vous le duc d'Aiguillon ? » 1 )u mouriez se lève , prend un pan de son habit à deux mains, le lui porte sous les yeux, et lui dit gaiement : « Savez-vous lire au travers de mon habit? « M. de Sartines et le greffier éclatent de rire. Marville , plus en colère , lui dit : " Monsieur, on punit les plaisants. Répondez à ma question. » Dumouriez reprend un ton grave : * Réfiéchissez-y, monsieur de Marville, vous ne pouvez pas sérieusement me faire une pareille question. — Monsieur , je vous ordonne d'y répondre. — Osez la faire écrire, et j'y répondrai. »
Alors tout le monde parle à la fois. M. de Villevaux dit : « Elle n'a pas besoin d'être écrite. — Elle le sera , je l'exige. — Comment, vous exigez? — Oui, elle le sera. — Non. » Nouveau tapage. Dumouriez, impatienté, dit à M. de Villevaux : « J'ai ici deux conseillers d'État, vous n'êtes que maître des requêtes, vous pouvez tout au plus souffler; taisez-vous. — Vous êtes un téméraire. — Et vous Un brouillon. « Ensuite se touruant vers le greffier, homme très-aimable et très-gai, il lui dit: « Au moins, monsieur, n'allez pas écrire toutes ces 'sotlises. — Je n'ai garde, » dît le greffier en riant. M. de Sartines, qui n'avait pas perdu son air compassé, froid et souriant, dit à Marville : « Effectivement, mensieur a droit d'exiger qu'une question soit
MÉMOIRES DE DUMOUKIEZ.
écrite avant d'y répondre. — Eh bien, dit en jurant Marville tout bouffi de colère , elle le sera. Haïssez-vous le duc d'Aiguillon?— Je n'aime ni ne hais le duc d'Aiguillon, que je connais fort peu. Mais puisque j'ai l'espoir, en me défendant, de faire connaître au roi comment il est servi par son ministre des affaires étrangères , je vais déposer, dans cet interrogatoire, huit griefs contre sa conduite ministérielle. — On ne vous demande pas cela , dit Marville. — Vous n'avez pas droit de [n'interrompre. Je suis le maître d'étendre ma réponse , et d'y insérer ce que je veux. Elle est plus directe que vous ne pensez , et vous seriez un mauvais serviteur du roi si vous y mettiez obstacle. » Alors il dicte huit griefs très-forts, dans lesquels il relève toutes les fausses mesures politiques du ministre. Cette réponse était de dix pages. On causa ensuite amicalement , et on lui proposa de supprimer toute la séance; il le refusa , et on signa. En se séparant, Marville, entièrement apaisé, dit: « Ma foi, s'ils ont cru trouver un poulet, ils l'ont pris bien coriace. »
11 était déjà depuis six semaines en prison. Il ne s'ennuyait pas, grâce aux livres qu'on ne lui refusait pas, et qu'on faisait venir à son choix. 11 avait tous les jours une heure de promenade, ou sur îe haut des tours d'où ii découvrait tout Paris, ou dans la cour qu'il préférait , parce que, sous prétexte du froid, il entrait dans la chambre du conseil, et lisait les gazettes, ce qui était très-défendu : mais un vieil aide-major, nommé Falconnet, le plus humain de tous les hommes, affectait de les laisser négligemment sur la cheminée à l'heure de sa promenade. Il voyait M. de Sartines tous les huit jours ,1e gouverneur presque tous les jours; il avait apprivoisé le major, qui foncièrement était un bon homme; il était très -ai me de toute la compagnie d'invalides, il les connaissait tous par leur nom ; plusieurs avaient fjil avec lui la guerre de sept ans. C'était une compagnie composée toute de bas-officiers , ayant de l'élévation et de l'honneur. Enlin, il, était aussi heureux qu'on peut l'être en. prison, lorsque sa position pensa devenir très- mauvaise, par une de ces aventures dont il n'y a que trop d'exemples dans les pri- , sons.
Son porte-clefs était un homme très-grand et très-fort, très-.