‹ Mèmoires du gènèral Dumouriez avec une introductionChapitre 66 sur 168 · LIV. II. — CHAP. I · texte numérisé non relu

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brutal et très-insolent; il n'avait jamais voulufaire son lit, ce dont Dumouriez se consolait facilement, etil ne perdait pas une occasionde lui dire des duretés. Occupé deson procès et de ses études, Dumouriez s'était déterminé à patienter et à ne pas se plaindre ; il riait même souvent des brutalités décevrai geôlier de comédie. La saison était devenue pluvieuse et froide , f.ttte chambre était glaciale; il pria le major de faire venir un vitrier pour coller en papier les deux panneaux supérieurs de sa longue croisée. Cela fut accordé; le jour est décidé. Tout fait époque pour uu prisonnier; les plus petits événements l'affectent, surtout quand son âme est entièrement occupée à se roidir contre les plus grands.

Le vitrier ne vient point. Trois jours de suite on le lui promet'; trois jours on lui manque do parole. Enfin , un matin il demande avec beaucoup de douceur au porte-clefs pourquoi le vitrier ne vient point. Celui-ci, du ton le plus brutal : Ehif...... onafrop

de bonté pour toi. Surpris, il le regarde fixement , pour voir s'il est ivre: il ne l'était pas. Il lui dit qu'il va se plaindre. Cet animal le maltraite de paroles, en s'avançaut vers lui. Il n'y avait pas d'égalité entre ce colosse et Dumouriez, qui est trèspetit, mais nerveux et adroit. En ce moment ia colère le surmonte; il court à son feu, prend uu tison enflammé, et il l'en frappe sur la poitrine. Ils crient tous les deux à la fois , la garde arrive , il reprend son sang-froid , et demande à être conduit à l'état-major avec le porte-clefs.

Le major l'écoute froidement, et lui dit qu'il a eu tort de bat-' tre un homme du roi ; qu'il devait porter ses plaintes. « Comment, monsieur! de vais- je attendre qu'il m'eût battu? — Il ne l'aurait pas osé. — Heureusement, monsieur le major,- que vous n'êtes qu'un subalterne. Je ne sors pas de cette chambre que je n'aie parlé au gouverneur. — Monsieur , il me semble que vous voulez donner des ordres ici, — Non , mais je n'eu reçois que du gouverneur, et je sais me faire respecter partout. » Les invalides détestaient le major : un sergent se détache , et court avertir M. de Jmmltiac, Pendant cet intervalle le major avait ordonné au prisonnier de remonter dans sa chambre; et celuici , tenant fortement la table embrassée, criait qu'il se laisserait

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plutôt hacher. Le bon aide-major et les invalides tachaient de calmer les deux parties.

Jumilhac entre ; Dumouriez va se jeter dans ses bras, el lui conte son aventure. Il le prie en même temps d'entendre ce que le porte-clefs dira pour sa justification. Celui-ci a la bêtise d'avouer qu'il s'est servi du mot toi. Le gouverneur, indigné, ordonne au major de le casser. Ce malheureux se jette à genoux ; il était père de famille. Dumouriez demande sa grâce ; le gouverneur veut au moins qu'il soit au cachot : il le caresse, insiste, et obtientgrâce entière. Jumilhac le raccommode avec le major, les invalides s'attachent encore plus à lui, et Belot (c'était le nom du porte-clefs) devient le domestique le plus attentif qu'il ait eu. Le vitrier vint le même jour.

Lelendemain, M. de Sartines lui lit complimentsursa proues ■ se, et plus encore sur son humanité; le roi eu fut instruit, car il a su tous les détails de la prison de son patient. Ce monarque, que l'ennui et la satiété rendaient malheureux, se faisait donner tous les matins une note de la police sur toutes les aventures de Paris, même les plus futiles. Si, à sa mort, les jacobins avaient mis la main sur ces petites feuilles, et que, selon leur coutume , ils les eussent fait imprimer , il y aurait eu de quoi déshonorer la moitié des familles de Paris '. Au reste,

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(1 qui racontaient, lissa leur langage

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Louis XV étail très-discret et très-indul^cnt : il avait besoin lulniême de l'indulgence universelle; aussi n'était-il que méprisé, mais point haï.

Quelques jours après, les commissaires arrivèrent pour la troisième séance. Après un quart d'heure de conversation , ce fut M. de Sartines qui parla. 11 commença par faire un graud éloge de l'esprit, des talents, des grandes connaissances du prisonnier; ensuite il lui dit d'un ton fort sévère : « Doué de toutes ces qualités que nous avons reconnues en vous, monsieur, vous devez juger vous-même que vous êtes coupable du crime de lèsemajesté au premier chef. Vous n'ignorez pas que tout acte ministériel passe au conseil du roi , que rien ne se décide que d'après son consentement : ainsi c'est directement sur sa majesté que porte toute la diatribe que vous vous êtes permise contre le duc d'Aiguillon.»

Il se tut, et déjà ses deux collègues jouissaient de la confusion de Dumouriez, qui, sans même les regarder, s'adresse sur-lechamp au greffier, et répond : « J'ai appris du roi lui-même a distinguer sa. personne sacrée de celle de ses ministres, et à mettre sur leur propre compte leur bonne ou mauvaise administration : car, depuis dix-sept ans que je suis au service , sa majesté a disgracié ou renvoyé vingt-six ministres. » H. de Villevaux voulut se jeter dans une dissertation. Dumouriez lui répondit vivement : « Eh ! monsieur , taisez-vous. Vous interrompez toujours les séances par vos sophismes. Nous ne sommes pas ici sur les bancs de logique. Vous n'avez rien à ajouter à l'espèce de question de M. de Sartines, ni moi à ma réponse. » Alors, entraîné par un mouvement rapide, il s'étendit avec attendrissement sur son dévouement à la patrie et sur son respect pour le roi. Les larmes vinrent aux yeux de MM. de Sartines , Marvillc et Beaumont : lui-même était fort ému ; et cette séance, qui était apprêtée pour lui faire peur," se termina par des éloges, car le reste de la conversation n'eut rien d'intéressant , et il n'y eut que cela d'écrit.

Ce procès , en se développant, devenait de moins en moins dangereux; ce n'était plus qu'une intrigue de cour, qui devait ou renverser d'Aiguillon si le parti du prince de Condé était

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assez fort pour soutenir Monteynard , ou finir par le sacrifice de Monteynard si l'obsession de la dn Barry continuait à dominer Louis XV. Duraouriez, dans ce dernier cas, s'attendait à être vietime ; mais comme ces intrigues n'ont jamais été accompagnées de cruauté , il ne craignait ni pour sa vie ni pour son honneur. Il était jeune, il prévoyait une vexation passagère , contre laquelle il s'armait de la philosophie et de ses études. Tôt ou tard il devait sortir de prison, et ne pouvait par la suite qu'y gagner. Aussi n'éprouvait- il ni inquiétude dî ennui. Il ne ressentait que quelques tourments passagers que lui donnait la force de sa complexion; mais n'ayant alors aucun attachement Tue, ce n'étaient que des désirs vagues que la lecture faisait passer très-vite. Ce temps de sa vie n'a point du tout été malheureux ; il s'est écoulé très-rapidement.

Il y avait près de deux mois qu'il était prisonnier , lorsqu'il subit sou quatrième et dernier interrogatoire. Les commissaires firent une récapitulation légère du peu qui avait été dit dans les précédents. Ensuite Marviile lui annonça que Favier et Ségur étaient à la Bastille, et que le comte de Broglie était exilé. Il joua l'étonné, pour ne pas trahir son ami Jumilhac. Marviile lui dit ensuite : « Quelle liaison avez-vous avec le comte de Broglie? — Celle qu'un colonel peut avoir avec un général d'un grand mérite, frère d'un maréchal de France célèbre par ses victoires. — Quelle liaison avec Favier et Ségur? — Très-ancienne. J'ai cherché à profiter des lumières du premier depuis longtemps, pour m'instruire dans la politique. J'ai connu le second en Espagne; c'est un brave homme, il a été mon aide de camp en Pologne, et il est revenu à Paris avec moi. — Connaissez-vous une certaine comtesse de Barneval ? — Point du tout ; je ne l'ai vue qu'une fois , mais je sais que c'est une vieille amie de Ségur. — Ëtiez-vous en relation avec ces personnes? — Jamais avec cette dame , très-peu avec Favier, davantage avec Ségur, qui était chargé de mes affaires d'intérêt a Paris. — Eh bien, monsieur, voyez l'affreuse correspondance que vous aviez avec lui. — Sont-ce des lettres de moi? — Non, mois ce sout les siennes qu'on a interceptées. — En ce cas , je ne les ai jamais reçues. Permettez- vous que je les lise ? — Oui. »

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